I^S ASCENSIONS CÉLÈBRES
crevasse, Bennen me surveillait attentivement ; sa vigilance cependant diminua bientôt, d'où je conclus qu'il avait fini par me juger capable d'avoir soin de moi-même. De lourds nuages planaient dans l'atmosphère pendant notre ascension et voilaient le soleil couchant; mais, à quelque distancé de cette sombre masse de vapeurs, une explosion de lumière revêtait des couleurs aussi riches et aussi variées que celles du spectre. Je pris cette splendide apparition comme un signe d'espérance qtii écartait les craintes provoquées par l'épaisse nuée.
En deux heures nous atteignîmes notre lieu de halte:les porteurs étaient déjà arrivés et avaient allumé, dans une grotte formée par les fentes de la montagne, un magnifique feu de bois de pin qui jetait sa lueur rouge sur les objets environnants, mais ne dissipait qu'à demi l'obscurité de la partie là plus reculée de l'excavation. Je grimpai sur le rocher qui la dominait pour regarder le ciel. Le soleil, qui avait déjà quitté notre horizon, continuait à jeter des reflets de pourpre sur les nuages, et on voyait encore un pic de neige brillant comme la flamme. Pendant notre ascension, la Jungfrau n'avait pas laissé voir sa cime. Maintenant elle ne la découvrait qu'en partie, tandis que les autres pics, entièrement dégagés, découpaient leurs belles lignes sur le ciel. Le. calme était parfait ; aucun cri, aucun souffle, aucun murmure, aucun bruit ne troublait le profond et solennel silence. Si la beauté mérite un culte, ces glorieuses montagnes, couvertes de neige et cour4)nnées d'étoiles, étaient bien faites pour exciter des sentiments d'adoration.
Après nous être levés à trois heures du matin, nous descendîmes par une pente escarpée sur le glacier. Nous abrégeâmes beaucoup la route en franchissant un contre-fort du Faulberg et nous nous trouvâmes bientôt sur le glacier tributaire de Grûnhorn qui joint le tronc principal à angle droit. La lune brillait dans un ciel sans nu.ages et la Jungfraii était devant nous si pure et si belle que la pensée d'aller visiter « la Vierge » se présenta tout à coup à moi. « Essayons-nous, dis-je à Bennen, de gravir la Jungfrau. » J'imagine que Tidée lui plut ; cependant il eut la précaution de sauvegarder sa responsabilité. « Je suis prêt, monsieur, si vous le désirez. » Nous nous dirigeâmes vers la montagne, mais différents motifs me firent bientôt abandonner cette fantaisie : nous ne connaissions pas exactement Télat des neiges et nous n'avions pas les échelles reconnues indispensables dans les ascensions antérieures; enfin, le Finsteraarhorn, plus élevé que la Jungfrau, convenait mieux pour les expériences projetées.
Le jour naissait. L'orient s'illuminait et de grandes flammes rouges couronnaient les montagnes que nous avions devant nous. Du côté du glacier principal, noire route suivait une vallée terminée par le col de Lôtsch. Les plus hautes montagnes de TOberland en forment les côtés ; pourtant, l'impression produite était plutôt celle d'une grâce indescriptible, que celle de la grandeur et de la sublimité. Le soleil n'avait pas encore embrasé les neiges de ces montagnes, mais, au fond de la vallée, le ciel était revêtu des plus riches couleurs. Par des teintes graduées Torangc foncé, le jaune d'ambre, le vert pâle, passaient au bleu éthéré du firma-
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ment. Directement au-dessus de la courbe neigeuse planaient des nuages de pourpre qui donnaient plus de profondeur aux espaces intermédiaires. Il y avait quelque chose de sacré dans cette scène ravissante.
Arrivé à la crête, je jetai un dernier regard vers rimmense vallée et vers les merveilleuses diaprures du ciel. Le soleil éclairait déjà les neiges de PAletschhorn. Le rayonnement semblait faire pénétrer un principe de vie et d'activité dans les monlagnes et les glaciers ; la belle lumière augmentait toujours d'éclat et les nuages immobiles, fiottant autour des cimes, portaient ma pensée vers ces religions de TOrietit, qui arrêtent toute action pour y substituer un calme immortel.
Le J'insteraarhorn était maintenant devant nous, mais les nuages entouraient la tête du géant et la cachaient à nos regards. Le vent, en se fixant au nord, nous fit espérer qu'ils se dissiperaient dans le courant de la journée. J*ài rarement vu un aussi beau champ de neige que celui que nous dûmes traverser pour atteindre la base de la montagne où nous arrivâmes à six heures. Nous y fîmes une halte pour déposer les objets dont nous étions chargés et prendre un peu de repos.
Le vent avait fraîchi ; nous nous trouvions à l'ombre et le froid se faisait vivement sentir. Plaçant une bouteille de thé et quelques provisions dans le havre-sac, des figues et des prunes sèches dans nos poches, nous commençâmes l'ascension.
Du Finsteraarhorn descendent plusieurs contre-forts très-inclinés, séparés les uns des autres par de vastes couloirs remplis de glace et de neige. Sur celui [que
nous avions attaqué, il fallut avancer avec précaution au milieu de roches aiguës. Nous marchâmes ensuite le long de la neige, et, quittant la pierre, nous dûmes nous fier aux masses de névé très-ahruptes du couloir. Sur un petit rebord, je trouvai un appui suffisant pour pouvoir mesurer l'inclinaison. La pente formait un angle de 45 degrés avec l'horizon. En travers, à une faible distance au-dessous de moi, s'ouvrait une profonde fissure.
Le soleil éclairait maintenant les sommets qui l'avaient d'abord caché. Il dardait ses rayons avec une si grande force que nous fûmes obligés de recourir à nos voiles et à nos lunettes de couleur. Deux ans auparavant, Bennen était devenu presque aveugle à la suite d'une inflammation causée par la réverbération de la neige, et il prenait depuis cette époque extrêmement soin de ses yeux. Les rochers paraissant plus praticables, nous y retournâmes ; mais au bout de quelque temps, un mur vertical réellement inattaquable nous arrêta. Bennen examina soigneusement Tobstacle et finit par descendre vers la neige très-inclinée de sa base. Le chemin me parut peu sûr, mais je marchai sans hésitation, en suivant la trace des pas de mon guide.
Après être de nouveau remonté sur les rochers, nous entrâmes dans le couloir de gauche où le talus de neige se trouva très-disloqué à sa partie inférieure, de sorte que nous fûmes obligés de passer au-dessus de ses crevasses et de ses précipices. La neige était unie et assez ferme pour rendre nécessaire la taille des escaliers. Bennen prit les devants ; pour creuser chaque déféré,
il donnait un coup de pioche, levant le pied qui était en arrière exactement au moment où l'instrument descendait, ce qui constituait une sorte de mouvement rhythmé. Nous avançâmes de cette manière jusqu'à la base de la grande pyramide par laquelle se termine la montagne.
Un des côtés de cette pyramide s'étant écroulé, une muraille à pic de quelques milliers de pieds descendait jusqu'aji glacier du Finsteraarhorn. Un rempart de rochers courait le long de la montagne et nous abritait du vent du nord, »qui frappait en dehors l'effrayante barrière avec le bruit des vagues de la mer. « Maintenant, dit mon guide, nous avons à faire notre plus rude tâche. » Il fallut en effet avancer à travers des roches abruptes et hachées, parmi lesquelles nous choisissions les aspérités qui paraissaient assez solides pour supporter le poids de nos corps. Chacun avait à songer à soi-même et je remplis à la lettre l'engagement pris avec Bennen de ne lui demander aucun secours. Mon appareil destiné à rébuUition de l'eau, pendu sur mon dos avec ma longue-vue, me causait beaucoup d'ennui ; il était lourd et ballottait d'une manière très-embarrassante pendant que je me glissais de roche en roche. Bennen m'offrit bien de le prendre, .mais il avait déjà une grosse charge et j'étais résolu à porter la mienne. Les roches alternaient assez souvent avec des pentes de glace et de neige que nous pûmes traverser en quelques endroits; mais, lorsque ces pentes devenaient trop roides, nous n avions que la ressource de nous retirer sur les pointes de roc les plus élevées. Le rempart dont j'ai parlé était
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interrompu en différents endroits par des brèches, à travers lesquelles le yent pénétrait avec un bruit ressemblant à des gémissements. Ces espaces vides me laissaient apercevoir le vaste théâtre des observations d'Agassiz, la jonction des glaciers de Lauteraar et de Finsteraar à TAbschwung, ainsi que la moraine médiane sur laquelle se trouve l'hôtel des Neiifchatelois et le pavillon élevé par M. Dollfus-Ausset, dans lequel Huxley et moi avions trouvé abri deux ans auparavant. Bennen, impatient d'atteindre le sommet, recommandait de remettre les observations au moment où le succès serait assuré. J'y consentis volontiers et me tins désormais sur ses talons. Quoique très-fort, il s'arrêtait de temps en temps, appuyait la tète sur sa pioche, et haletait comme un daim poursuivi par le chasseur. Il se plaignait d'une soif ardente et, pour l'apaiser, nous n'avions que ma bouteille de thé ; nous la partageâmes loyalement, mon guide en faisant l'éloge autant qu'il le pouvait.
Le sommet apparaissait toujours au-dessus de nous. Le vent du nord, de plus en plus fort, fouettait avec violence contre les crénaux. Nous redoublions d'efforts pour monter ; enfin, gagnant l'extrémité d'un rocher, Bennen s'écria d'une voix de triomphe : Le plus haut sommet ! Un instant après nous y arrivions ensemble, ayant le dôme bleu du ciel au-dessus de nous et un monde de montagnes, de nuages et de glaciers à nos pieds.
11 y a parmi les guides une opinion très-répandue, d'après laquelle si vous vous endormez sur les hautes montagnes « vous dormez le sommeil- qui' n'a pas de
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réveil. » Bennen ne paraissait pas partager cette superstition et, avant de nous lever le matin, j^avais stipulé que je prendrais quelques minutes de sommeil en arrivant à la cime, comme une compensation à la perte du reste de la nuit. Mon premier acte, après avoir jeté un regard sur le magnifique panorama, fut donc de me prévaloir de cet accord. Après un court repos, je me relevai rafraîchi et. parfaitement alerte. Le soleil dardait avec force et j'exposai mes thermomètres à ses ' rayons ; mais déjà de légers voiles de vapeur s'étaient placés devant l'astre et des brouillards plus denses s'étendaient au-dessus de la vallée du Rhône. Toute possibihté d'observation simultanée entre Ramsay et moi étant ainsi détruite, je me contentai de mettre entrain mon appareil d'ébuUition qui me donna 86**, 1. Dans un endroit abrité, je plaçai un thermomètre à minima dans l'espoir qu'il pourrait indiquer, pendant les années futures, la plus basse température atteinte en hiver sur ce sommet ^
Il est difficile de décrire la vue dont on jouit sur le Finsteraarhorn. On peut, il est vrai, ranger sur une liste les montagnes visibles, en indiquant leur hauteur et leurs distances, et en laissant à l'imagination le soin de les hérisser de pics, de creuser une suite de précipices à côté des neiges unies ou des glaciers déchirés et d'envelopper de nuages les plus hauts sommets; mais, l'imagination ) en faisant de son mieux, atteindra difficilement la réalité et omettra mille détails qui contribuent à la grandeur de la scène.
* (j3 thermomètre fut nHrouvé en 1859 ; l'index marquait 32° c.
Qu'on se représente les formes variées des montagnes, grandioses ou gracieuses, baigiîées dans la lumière dorée ou couvertes de l'ombre des nuages ; les pics d'un blanc pur, les corniches, les dômes et les amphithéâtres ; les fentes bleues de la glace, les neiges stratifiées ; les glaciers descendant des neiges éternelles et serpentant à travers les vallées ; la surface ondulée et brillante des nuages inférieurs à travers lesquels percent ça et là des collines sombres comme des îles volcaniques au-dessus de la mer. Qu'on ajoute aux impressions produites par ce tableau la conscience d'une position périlleuse à une hauteur de 14,000 pieds au-dessus de la mer, dont le bruit du vent rappelait la voix lointaine, on comprendra que tout contribuait à rendre la scène digne du Finsteraarhom, du monarque des Alpes bernoises.
Mon guide dut m'avertir plusieurs fois de la nécessité de nous remettre en route. Nous fîmes nos paquets et, quand nous nous trouvâmes prêts à partir, il me demanda si nous ne nous lierions pas ensemble, ajoutant qu'il ne le croyait pas nécessaire. En montant, nous avions été séparés et l'idée de nous attacher ne s'était pas présentée à mon esprit» Je crus cependant prudent d'accepter cette proposition et nous unîmes nos destinées par une forte corde. « Maintenant, dit Bennen, n'ayez aucune crainte ; de quelque manière que vous vous précipitiez, je vous retiendrai. » Plus tard) sur un autre sommet des Alpes^ je répétais ce dire à un guide très-vigoureux, qui me fit observer que Bennen s'était trop avancé et que, dans les passages les plus difficiles, iln*eût guère pu me retenir* Néanmoins, une
vaillante parole fortifie le cœur, et, quoiqu'il n'y eût en moi aucune trace du sentiment que Bennen m'exhortaità bannir, et que je fusse déterminé à ne lui donner, autant que possible, aucune occasioa d'essayer ses forces, j'aimai son hardi langage et je le suivis gaiement. Notre descente fut rapide et insouciante en apparence, parmi des pointes isolées, des blocs épars et des prismes verticaux de roches où le moindre faux pas aurait certainement été la cause d'un grave accident.
Quittant enfin la crête des rochers, nous marchâmes de nouveau sur la neige. Le soleil avait fondu la croûte glacée que nous avions été obligés d'entailler le mâtin et, à chaque pas, nos pieds s'enfonçaient profondément ; mais ces chutes, dirigées suivant la pente de la montagne, nous faisaient faire de rapides progrès. La croûte était même quelquefois assez dure pour nous permettre de glisser en restant droits. Dans une de ces glissades, Bennen lâcha pied et tomba en m' entraînant ; je fis volte face et, enfonçant la poinle de ma hachette dans la glace, je parvins à nous maintenir. Ce succès m'assura que je m'étais perfectionné . comme montagnard depuis mon ascension au mont Blanc. Nous descendîmes même un long espace en nous laissant glisser sur le dos. Parvenus rapidement, mais avec précaution, dans la région des crevasses, nous nous arrêtâmes à l'endroit oii nous avions déposé notre vin et, après avoir secoué nos babils couverts de neige, nous les fîmes sécher au soleil.
Quelques objets avaient été laissés à la grotte du Faulberg et la première intention de Bennen était d'y passer pour les prendre. Mais je préférai retourner
jusqu'à rEggisshorn, en traversant le glacier de Viesch. Bien que ce glacier présentât beaucoup de fissures couvertes de neige pour la plupart, nous détachâmes la corde et Bennen se contenta de me recommander de bien suivre ses pas. Trois à quatre fois il disparut à moitié, mais pour se retirer assez promptement. J'enfonçai aussi une fois, et le bruit que firent des fragments de glace tombant à une quinzaine de pieds audessous, m'apprit que je me trouvais à l'ouverture d'une crevasse. Mon guide se retourna rapidement pendant . que je me dégageais ; c'est le seul moment où je vis de l'anxiété dans sa contenance : « Certainement vous n'avez pas suivi mes pas, » dit- il.
Bennen essayait à peine la glace sur laquelle nous passions ; dans la plupart des cas, on pouvait juger de sa foBce par la forme et la couleur. Pendant longtemps nous prîmes à droite du glacier, en évitant les fissures constamment découvertes dans cette région. Nous suivîmes les traces d'un troupeau de chamois qui, d'après mon guide, avait grimpé du glacier sur le versant de l'Oberaarhorn et traversé ensuite le glacier de droite.
Nous rencontrions sur notre roule de profondés crevasses et bien des fois je pus endorc admirer l'habileté de Bennen. Tantôt il me conduisait au milieu du glacier, et tantôt sur la moraine ou le long des flancs de la, montagne. Vers la fin du jour, nous eûmes à traverser les débris d'une grande avalanche. Après avoir quilté la glace , une heure de bonne marche nous conduisit à notre hôtel où je fus cordialement accueilli par Ramsay. Je pris un bain chaud, je dînai, et un sommeil de huit heures me permit de me lever le lende-
main matin frais et vigoureux comme si je n'avais jamais escaladé le Finsteraarhorn.
(J. Tyndall, les Glaciers des Alpes ^).
^ Une traduclion française de ce beau livre par notre ami, M. Félix Foucou, est sous presse.
L'AVALAlèCHE DU PIC DE M0RTERAT8CH