J.ES ASCENSIONS CÉLÈBRES
et même de 40 à Tendroit où campaient (es gens. Le détachement conserva ce poste pendant trois nuits et deux jours, du 3 au 5 août, dans le cçurant desquels le vent, accompagné de neige, de grésil et de grêle, se soutint presque sans intermption.
a Le coucher du soleil, au 5 août, fit prévoir le terme de l'orage. En effet, le 6, dès le matin, le vent s'affaissa complètement; toutes les gorges du grand et du petit Ararat s'éclaircirent et il ne resta plus à l'horizon qu'une mince rangée de nuages, qui couronnèrent les cimes lointaines du Karabagh et les gigantesques terrasses du Savalan, dont la silhouette se dessinait distinctement à lest.
(( M. Khodzko résolut d'employer la matinée à l'exploration des sommets, ainsi qu'à la recherche d'un emplacement avantageux pour rétablissement de ses instruments et de son camp. A huit heures trois quarts, il se mit en marche avec les Cosaques,et un quart d'heure plus tard il prit pied sur la plate-forme supérieure de la montagne. Trois hauteurs la dominent. Sur deux d'entre elles on aperçut des éminences pyramidales, formées de débris pibrreux et surmontées de pieux indicateurs; elles avaient été érigées par quelques soldats, qui, un mois auparavant, avaient entrepris volontairement l'ascension de l'Ararat. Les voyageurs gravirent rapidement le sommet le plus rapproché, et franchirent ensuite le second, qu'avait visité Abich en 1845. Mais grande fut leur surprise, lorsque, parvenus à la cime du rocher, ils virent se dresser devant eux un troisième sommet, incomparablement plus élevé que les deux autres, et séparé de ceux-ci par une large excava-
ASCENSIOiN AU MONT AKARAT. 359
tion. Les bords escarpés de cet enfoncement, qui descendaient à pic, rendirent lepassage difficile. Néanmoins cet obstacle fut vaincu avec le secours des soldats, et à dix heures du matin (c'était le jour de la Transfiguration.) M. Khodzko et ses compagnons s^nstallèrent sur le point culminant du grand Ararat.
c< On procéda tout d'abord à Térection de la croix. Dans Fabsence du guide Simon, elle avait été confiée au Cosaque Dokhnoff . Arrivé au lieu indiqué, cet homme tomba à genoux, se prosterna devant le signe du Rédempteur, et se mit aussitôt à Tœuvre pour le fixer dans le sol. Cela fait, les assistants se groupèrent autour du symbole de la domination chrétienne, qu'ils venaient d'arborer sur la cime du mont biblique, et terminèrent par une fervente prière la cérémonie, à laquelle fut présent un musulman, Noourouz-Ali, sujet persan, venu le jour même du camp inférieur. Le colonel Khodzko disposa ensuite le départ, dans Tappréhension que le vent, qui surgissait de rechef avec violence, ne rendit trop périlleux le séjour de la montagne. La descente des hauteurs de l'Ararat exposa les hardis explorateurs à de graves dangers, surtout à cause de la pente rapide et ghssante qui avoisine son sommet : au moindre faux pas ils risquaient d'être abîmés dans les neiges du ravin de Taset-Kelessi ; toujours, s'aidant du bâton Terré des Alpes, ils surent éviter les accidents, et regagnèrent leur gîte vers midi. »
(Journal de Saint-Peter shourg. — Nonvelles annales des voyages^ réd'ujc'es par M. Vivien de Saint-Martin,)
L'Hoif b. — Couvent du Sinaï. — Le Buisson ardent. — Sommet consacré. Péninsule sinaïlique.
.... 28 février.... A midi, nous arrivons au pied du groupe de rochers où se trouve le Sinaï. Ce nom est ordinairement employé pour désigner Tensemble du massif, et celui d*Horeb pour désigner le pic où la loi fut donnée.
Après un peu de repos, nous nous dirigeons vers le couvent, dont Taspect extérieur n*a rien de religieux. On n*a devant soi que des murailles crénelées, formant un carré irrégulier de 245 pieds de long sur 204 de large, et construit en J)locs de granit hauts d'environ Un demi-mètre^, sur une largeur un peu plus grande. De petits bastions avertissent les bédouins qu'on pourrait au besoin repousser leur attaque avec de l'artillerie.
La grande porte du couvent est murée ; on ne l'ouvre que lorsque le véritable supérieur, l'un des quatre archevêques indépendants de l'Église grecque, vient du Caire, à de longs intervalles, honorer les moines de sa visite.
Fondé, dit-on, l'an 527, par Tempet'eut* Justinien et
LE MONT SINAL 5(51
son épouse Théodose, sur l'emplacement d*une tour élevée par Fimpératrice Hélène, ce monastère fut- protégé, au siècle suivant, par Mahomet lui-même qui mêla une grande partie du christianisme à sa doctrine nouvelle. En 1403, un traité conclu entre Tordre de Saint-Jean de Jérusalem et le Soudan d'Egypte, mentionna parmi les droits à prélever sur les pèlerins de la Terre sainte, ce qu*on pouvait percevoir sur les visiteurs du couvent du mont Sinaï. Vers cette époque, les bâtiments furent réparés et agrandis. Il y avait alors au Sinaï beaucoup d'autres monastères, « aimés de Dieu et dignes de tout honneur, » selon ce que dit l'empereur Marcien dans une lettre. Le général Kléber, lors de son passage, a fait relever quelques parties des murailles du couvent.
Nous sommes impatients de pénétrer à l'intérieur. Le long, du mur pend une corde qui tombe d'une poterne. Notre guide s'appelle Mouça. Les bédouins et les voyageurs donnent toujours ce nom de Moïse au portier du couvent, quel qu'il soit.
Un moine paraît au haut de la poterne ; nous attachons à la corde notre lettre de recommandation. Après une demi-heure d'attente, on nous introduit, non plus comme on aurait fait autrefois, c'est-à-dire en nous hissant dans un anneau de corde ou dans un panier jusqu'à la poterne, mais par une petite porte de côté, basse et bardée de fer. L'appareil des verrous et des serrures est formidable. Ces précautions ne sont bonnes qu'à dissuader de pauvres bédouins de Tidée d'une invasion. Une douzaine de nos soldats prendraient d'assaut cette forteresse en un quart d'heure.
Le supérieur vient à liotre rencontre, et se met à notre disposition pour tout ce qui peut nous être agréable : Futile, nous l'avons sous la tente. Il nous conduit dans toutes les parties du couvent. Cet intérieur est uiL amas confus de constructions irrégulières, disposées sans ordre, sur les différents plans d'un terrain inégal et accidenté. A travers un labyrinthe de petits passages, de corridors, de cours, nous visitons des cellules communiquant avec des galeries extérieures en bois, des chambrettes modestement meublées et réservées aux étrangers, des celliers, des ateliers, de petites fabriques pour les choses nécessaires à Texistenec des religieux et à l'entretien du couvent; la grande église dédiée à sainte Catherine, vingt-quatre chapelles, et, ce qui nous étonna le plus, une ancienne mosquée qui s'élève au milieu de Tenceinte; le supérieur nous dit qu'on Ta élevée pour l'usage des Arabes employés dans le couvent; probablement aussi ce fut une concession obligée à l'autorité musulmane ;, c'est une sorte de palladium contre les tribus de la presqu'île sinaïtique. extérieurement, l'église est plus que modeste ; à Tintérieur elle est richement décorée. Elle est divisée en trois nefs, séparées par des colonnes de granit, qui supportent^un plafond de bois peint et semé d'étoiles d'or. Le sanctuaire est fermé par une boiserie sculptée et dorée ; l'autel en marqueterie d'écaillé et de nacre, est chargé d'œuvres d'orfèvrerie offertes par de riches croyants ; le siège de l'évêque est en bois sculpté et doré; le pavé est fait de marbre, de serpentin et de granit. Le supérieur nous fait remarquer quelques peintures byzantines, les médailles des fondateurs, Théodose et Hélène,
à Tabsidc une mosaïque représentant Moïse, jeune, beau, imberbe, à genoux devant le buisson ardent, et, dans une autre scène, recevant des mains de Dieu les tables de la loi. La place même où était le buisson se trouve, dit-on, à gauche du maître-autel; on Ta enfermée dans une chapelle où Ton ne peut entrer qu'après avoir ôté ses chaussures; non, sans doute, comme on le répète souvent, par imitation d'une coutume musulmane, mais en mémoire de ces paroles du Seigneur à Moïse, lorsqu'il l'appela du milieu du buisson : « Otez les souliers de vos pieds, parce que le lieu où vous êtes est une terre samte. »
Cette église est sous l'invocation de sainte Catherine, dont le tombeau, orné et entouré de lampes et de cierges toujours allumés, attire un grand nombre de pèlerins.
Dans la bibliothèque, on nous laisse entrevoir plutôt que voir des manuscrits grecs et arabes, au nombre, dit-on, d'environ 4500. On nous permet de regarder de plus près l'évangéliaire de l'empereur Théodose et un psautier qui aurait appartenu à sainte Catherine.
Nous nous promenons dans le jardin qui est tout en fleur; sa verdure, au milieu des rochers arides qui nous entourent, est d'un effet charmant: il nous rappelle nos vergers aux beaux jours de mai et de juin. Les arbres sont blancs et roses. Les amandiers, les figuiers, les oliviers, la vigne, les pêchers, les poiriers surtout, produisent, nous assurent les moines, d'excellents fruits.
2 mars. Monté au Sinaï où Djebel-Mouça (mont de Moïse) à huit heures. Notre excursion dure cinq heures. On sort par les jardins, au sud du couvent, et l'on s'en-
gage dans des sentiers où des gradins sont creusés dans la roche. On passe entre le mont des Juil's et le mont Horeb ; on arrive à une fontaine, puis à une chapelle dédiée à la Vierge, et enfin à un petit plateau où Ton se repose sous un cyprès, près d'une source d'eau pure. Plus haut, on nous montre les débris d'une chapelle autrefois construite dans un enfoncement que l'on croit être la grotte où se réfugia Élie poursuivi par Jezabel.
Sur le sommet du Sinaï , on voit les ruines dune chapelle et d'une mosquée, toutes deux consacrées à Moïse.
• C'est de là que Mahomet, suivant la tradition musul* mane, fut enlevé au ciel. Son chameau a laissé sur le rocher l'empreinte d'un de ses pieds.
Quelle que soit la croyance ou la conviction philosophique du voyageur, il est à plaindre s'il reste froid sur cet étroit plateau consacré par de si grands souvenirs, tandis que son regard erre parmi ces Alpes nues, au milieu du silence le plus solennel où la pensée de l'homme puisse s'élever librement de la terre aux cieux. (Excursion au mo7it Sindi^ par MM. Bida et Georges Hachette, Tour du Monde.)
Le mont Sinaï, masse imposante de rochers granitiques, au pied duquel est le couvent de Sainte-Catherine, s'élève au-dessus d'une chaîne de montagnes que les Arabes appellent DjebeUMouça, et dont on ne peut faire le tour qu'au moyen -de plusieurs journées de tïiarche. Cette chaîne est en partie composée de grés. On
y trouve plusieurs vallées fertiles, dans lesquelles sont des jardins plantés de vignes, de poiriers, de dattiers et d'autres excellents fruits que l'on transporte au Caire, et qu'on y vend très-cher. Mais, en général, la péninsule entre les deux golfes d'Aïlah et de Suez présente aux voyageurs le spectacle d'une effrayante stérilité. La rose de Jéricho, la coloquinte, Tapocyn aiment ce sol aride- Divers arbres buissonneux y viennent aussi ; tels sont Y acacia gjtimmifera ou Tépine d'Egypte, qui fournit la gomme arabique, substance qui, au besoin, peut servir de nourriture; le tamarinier qui, dans les mois de juin et de juillet, laisse transpirer un suc doux et aromatique nommé encore elmana^ et qui est la manne de Moïse ; enfin le han ou balanus myrepsica^ dont les fruits donnent une huile recherchée; le câprier, le laurier-rose, le citronnier et divers autres arbustes, formant çà et là une touffe de verdure au mi lieu des rochers noirâtres de granité, de jaspe, de syénite, et des plaines couvertes de sables, de pierres à fusil et de cailloux roulés. Les Arabes peu nombreux qui errent dans ce désert paraissent vivre d'abstinence. Il y a pourtant beaucoup de gazelles et d'autres sortes de gibier. Les côtes de cette presqu'île sont bordées de récifs df corail, et couvertes de pétrifications sans nombre.
(MAiiTEBRUN, Précis de la Géographie universelle).
vu
LC MONT ATHOS
Ombre de la montagne. — Canal de Xencès. — Les cénobites. — Monaslèro> de Atbos. — Couvent d'Aghia-Labra. — Kariès. — L'école byzantine.
Le mont Athos est situé au sud de la Macédoine, entre les golfes de Contessa et de Monte-Santo, à Textrémité de la presqu'île Chalcidique, qui ne se rattache au continent que par un isthme d un mille et demi de large. Le point culminant de cette montagne, qui a 8 myriamètres de long et 18 de circonférence, s'élève à i ,950 mètres au-dessus du niveau de la mer, et l'ombre qu'elle projette s'étend à une distance considérable ; au soleil couchant même, elle traverse T Archipel et atteint les rivages de Troie, s'il faut en croire Chevalier, l'auteur du meilleur ouvrage qu'on ait écrit sur la Troade, Ce n'est cependant, ni par sa hauteur, ni par sa masse imposante, quel'Athos est surtout remarquable. Ce qui signale particulièrement cette montagne à la curiosité des voyageurs, c'est sa population de 5 à 6,000 âmes, entièrement composée de moines. Ce qui la désigne à l'attention de l'artiste, c'est la singulière destinée de ses couvents, où l'art byzantin eut jadis son berceau, ou il trouve aujourd'hui son dernier refuge.
Quelques noms de villes, Vranopolis, Diuna, Olo-^ phyxos et Cléonès, voilà à peu près tout ce que Tantiquité nous a laissé sur le mont Âthos. A l'extrémité du cap étaient les promontoires Nymphée et Acrothoon. Les souvenirs historiques n'ont guères plus d'importance. Noi^ savons que, lorsque Xerxès voulut envahir la Grèce, il fit creuser un canal à travers l'isthme qui lie la presqu'île au continent, pour ouvrir un passage à sa flotte. On connaît aussi le projet extravagant du sculpteur grec Dinocrate, qui proposa à Alexandre de donner au mont Athos la forme d'une statue tenant une ville dans ses mains.
Pendant les siècles qui suivirent Tavénenient du Christ et la prédication de l'Évangile, les persécutions forcèrent un grand nombre de chrétiens à se retirer dans les déserts. Si quelques-uns se présentèrent résolument au martyre, d'autres, moiqs confiants dans leurs propres forces, préféraient fuir la lutte et alieri à l'imitation des disciples de saint Jean , pratiquer loin du monde la vie austère des cénobites. C'est ainsi que des milliers de chrétiens peuplèrent les solitudes de l'Egypte, de la Thébaïde et de la Syrie. C'est probablement à la même époque qu un certain nombre de ces proscrits du monde païen dut chercher un refuge sur le mont Athos, dont la forme péninsulaire et les pentes abruptes leur offraient un asile assuré. Plus tard, Constantin ayant donné la paix à l'Église et transporté le siège de l'empiré à Byzance, le voisinage de cette ville dut avoir quelque influence sur la population du mont Athos. Le nombre des solitaires augmenta, et leurs ressources s'accrurent. Malheureusement il n'existe pas de docu-
yGâbgle
ments sur ces époques éloignées, et Ton se trouve, pour la plupart des couvents, réduit à des conjectures.
Les couvents du mont Athos, appelé aussi Agion- Gros ou montagne sainte, sont aujourd'hui au nombre de 23, disposés tout autour de la montagne et à peu de distance de la mer. On en compte il sur le versant oriental. Parmi ces monastères, les plus anciens de l'Athos, on remarcjue en première ligne Â^hia-Labra ou le saint monastère, Valopediy Ivirôn et Xilandari, Aghia-Labra est situé sur le sommet du cap de Monte- Santo, appelé par les anciens Acrothoon. Ce couvent, qui aujourd'hui contient quatre cents moines environ, a* été fondé par saint Athanase vers le commencement du quatrième siècle ; il doit à cette origine reculée une considération toute particulière, comme l'indique du re'sté sa dénomination. — Sur le versant occidental, les couvents sont tous d'une date plus récente, et sont loin par conséquent de présenter le même intérêt que ceux du versant oriental.
Entre ces deux versants, au point culminant de la montagne, s'élève la petite église de la Métamorphose ou Transfiguration. Outre ces-couvents on trouve encore sur l'Athos une ville et quelques villages. Au centra de la presqu'île est situé le prôtaton ou métropole de l'Athos, Kariès. Cette ville, entièrement peuplée de moines, renferme une population d'environ 1,000 à 1,200 âmes.
Depuis mon arrivée en Grèce, mon vif désir de visiter l'Athos s'était encore accru à la vue du monastère San- Luca sur le Parnasse, où j'avais trouvé des restes de fresques fort remarquables. On peut se rendre au mont
Athos par Salonique ou plus directement par mer ; c est ce dernier moyen que je dus employer. M. le contreamiral Turpin voulut bien, sur la recommandation de notre représentant à Athènes, M. Piscalory, mettre à ma disposition le ^rick YArgus^ alors en station au Pirée. A la nouvelle de mon départ, plusieurs artistes demandèrent la permission de m'accompagner: ils l'obtinrent facilement de la bienveillance éclairée de M. Piscatory, mais au moment de quitter Athènes, on leur fit, des privations qui les attendaient, un tableau si effrayant, que je finis par me trouver seul à persévérer dans mon entreprise.
Je partis donc, accompagné d'un drogman. Le vent était favorable, et nous fûmes bientôt loin du Pirée. Le brick ^arrêta au cap Sunium. Le temple de Minerve est situé sur la cime du cap qui s'élève à pic au-dessus de la mer. Il en reste neuf colonnes sur la longueur, et trois autres entourent un pilier d'angle de la façade qui est tournée vers Test. Le temple est d'ordre dorique et en marbre gris. Il fallait la vue perçante des marins grecs pour apercevoir , comme l'assure Pausanias, à cette distance de 6 myriamètres environ, la lance de la slatue de Minerve qui dominait autrefois Facropoled'A thènes.
Nous doublâmes Tîle d'Andros et la pointe de ^Eu^ bée, dont la riche végétation contraste avec la pittoresque aridité des sites qui l'entourent. Le lendemain, nous étions en vue des îles d'Ipsara et de Scio ; on apercevait également l'île de Saint-Estrate.. La vue mieux exercée des marins parvenait même à découvrir l'Athos. Ma pensée se reporte avec pïaisir vers les soiiées
passées sur la dunette, au milieu de cette belle nature. Le pilote nous racontait en tremblant Thistoire du Vrakopoula, espèce de vampire dont on ne peut se délivrer qu'en lui perçant le cœur à minuit, au moment où il sort de sa tombe. Il nous disait aussi qy'à Milo, sa patrie, on voyait toutes les nuits trois fantômes blancs qui se promenaient sur la grève et attiraient le pécheur attardé : je me retrouvais en pleine antiquité» en l'entendant appeler ces ombres Siréné.
Le troisième jour après notre départ d'Athènes, TAthos était devant nous. On apercevait les couvents, petits points blancs disséminés comme une ceinture de forts détachés...
A peine débarqué, je me dirigeai vers un sentier presque couvert d'aubépines en fleur et de caroubiers, qui me conduisit, après un quart d'heure de montée, au couvent d'Aghia-Labra.
.... L'église du couvent d'Aghia-Labra nous offre, sous le rapport de la peinture, uti des spécimens les plus authentiques et les plus complets de Tartque nous avons essayé de définir. La coupole est occupée tout entière par l'image colossale du Christ, représenté sous les traits augustes et purs que les peintres de la Re-* naissance ont adoptés. Son teint est couleur de blé^ selon leur expression. 11 enseigne d'une main l'Évangile, qu'il tient de l'autre sur son cœur. 11 a les cheveux bli>nds, mais la barbe est noircie ainsi que les sourcils, ce qui donne à ses yeux à demi fermés la puissance et la douceur en mêmeiemps. Les peintres de l'école byzantine proportionnent la grandeur des figures à Timporlanco du rôle qu'ils attribuent aux personnages re-
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présentés : ainsi les saints augmentent de taille à mesure qu'ils sont placés plus près du Christ, et celui-ci les dépasse tellement qu'on ne voit jamais que son buste.
Au bas de la coupole sont représentés des archanges debout, vêtus de dalmatiques d'or et tenant a la main de grands sceptres surmontés de l'image du Christ. Les brillantes couleurs de leurs costumes sont rehaussées par le fond noir sur lequel ils se détachent. Leur attitude respire une majesté calme. Au-dessus d'eux, on aperçoit de petits, anges qui, comme de purs esprits, semblent, en se rapprochant du Christ, placé au centre, se dégager de plus en plus de la matière. Les anges n'empruntent à la formé humaine que la tète ; le corps est remplacé par des ailes en plus pu moins grand nombre. On dirait des flammes nageant dans l'azur du ciel, et c'est au milieu de ces astéroïdes qu'apparaît, sur fond d'or, l'image du Christ, immense et dominant toute l'église. Quelque part qu'on prie, on a sur soi l'œil de Dieu.
Les pendentifs représentent les quatre évangélistes écrivant sous la dictée d'un apôtre. Le reste de l'église est couvert de sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Dans les deux bras de la croix sont figurés les saints de l'école militante et ceux qui protégèrent le christianisme naissant. Ils sont tous debout et de face, n'ayant entre eux aucun lien de composition, et se détachent sur un fond noir. Cette disposition est la même pour tous les autres couvents, où, conformément aux règles immuables de Tart byzantin, on retrouve les mêmes sujets traités de la même manière ei les mêmes personnages dans les mêmes poses.
Vers le bas de la grande nef à gauche, une peinture, accompagnée d'une inscription presque illisible, parait représenter un des princes français qui se fixèrent en Grèce à leur retour des croisades. Le prince a la coiffure des rois mérovingiens, et porte une dalmatique ornée de fleurs de lis ainsi que sa couronne. Il tient dans les mains la façade d'une église qu'il avait probablement fait ériger à ses frais. Il a devant lui son fils qui porte le même costume. C'est, à mon sens, un des plus curieux vestiges du passage de nos ancêtres en -Orient, et un des monuments les plus intéressants de notre glorieux passé.
Sous le portique extérieur sont figurés dans l'attitude de la prière les ascètes ou anachorètes, qui, àrimitation des pères du désert, habitent les grottes dç la montagne, oii ils vivent dans la réclusion la plus absolue. Ces solitaires, réduits par le jeûne presque à l'état de squelettes, n'ont pour tout vêtement qu'une ceinture de feuilles. La barbe, se termine en pointe et descend jusqu'à la cheville. A côté de ces figures on peut lire une légende ainsi conçue : Voilà quelle fut la vie des ascè^ tes ! C'est l'idéal de la vie ascétique, . en effet, que le peintre a renfermé dans ces étroites limites. L'art même n'est guère pour les ascètes que l'expression de cette vie, dont l'effrayante austérité se reflète dans les peintures qu'ils vont exécuter de couvent en couvent. Les mêmes ermites sculptent de petites croix de bois, chefs-d'œuvre de patience, qui conservent encore le caractère de leurs anciennes fresques.
Les caloyers attribuent les peintures si remarquables qui décorent l'église d'Aghia-Labra à un moine nommé.
Manuel Panselinos ; ils ignorent à quelle époque vivait cet artiste. Les figures sont exécutées à fresque par petites hachures, assez fines pour disparaître à distance. Les tons sont très-pâles et n'ont nullement la prétention de lutter avec la réalité. Le tout est plutôt colorié que peint.
.... J'avais hâte de visiter les autres parties de la montagne, et un plus long séjour à Aghia-Labra ne m'eût rien appris. Je quittai donc ce couvent. En prenant le chemin de Kariès, on aperçoit plusieurs tours ruinées. Cette partie de la montagne est très-boisée et contient du gibier à profusion, liixe inutile, car les moines, je Fai dit, ne chassent pas. Plus loin, on traverse un pont à demi ruiné, et l'on arrive à un ermitage, où se rendent chaque jour de nouveaux cénobites, et que Tagrément du site semble destiner à servir quelque jours d'emplacement à un nouveau couvent.
Continuant mon pèlerinage sans m'arrèter aux couvents de Caracallon et de Philothéon, qui n'offrent rien de remarquable, j'arrivai par des sentiers abruptes au couvent d*lvirôn. Les bâtiments qui le composent sont un peu moins confusément groupés que ceux des autres monastères. Une seule porte qu'on ferme le soir, de peur d'attaque ou de surprise, donne accès dans le cloître. En entrant, on trouve des magasins où les religieux vendent des images grossièrement imprimées qui leur viennent de Kariès, divers ustensiles fabriqués dans les couvents, des amulettes de corne et de cuivre, les premières ciselées au couteau, les secondes frappées au coin ; des vêtements de caloyers et des tuniques taillées sur des tissus d'écorce d'arbre venus de Constantinople,
lies voiles également de fabrique turque, brodés par les moines avec une adresse merveilleuse et destinés au service de l'autel.
.... Kariès est situé au centre de l'Athos et domine une vallée très-boisée. L'aspect de cette ville est celui d'une réunion de maisons de plaisance turques. Sa population est d*environ ^, 000 habitants. Les vingt-trois couvents de l'Athos envoient chacun, pour les représenter au protatôn de Kariès, un sénateur ou epistate^ qui est ordinairement le dernier igoumenos^ sorti de ses fonctions. Chaque sénateur habite une maison particulière. Ses fonctions ne durent qu'un an. C'est parmi eux qu'est choisi chaque année celui qui doit présider la république. Le grand conseil réuni administre les revenus des couvents et applique les peines disciplinaires qu'encourent les moines en transgressant les statuts. C'est aussi à Kariès que réside l'agha "qui représente le gouvernement turc.
L'aspect de Kariès est fort curieux. La ville est divisée en plusieurs rues presque entièrement occupées par des boutiques sombres dont les devantures sont trèsbasses. Les objets qu'on y vend sont importés deSalonique. On y trouve toute sorte d'ustensiles en bois sculpté, des panaghia (madones) et des saints en cbrne ciselée. Il y a aussi à Kariès une imprimerie où l'on exécute des gravures informes représentant exclusivement des sujets religieux ou des vues de couvents qui n'ont aucun rapport, même éloigné, avec ce qu'elles ont la prétention de reproduire.
' Supérieur.
LR MONT ATHOS, 377
L'absence totale de femmes, commune à toutes les parties du mont Athos, devient à Kariès plus caractéristiques par le mouvement d'une population agglomérée, où Ton ne voit partout que des caloyers^ marchaiids, acheteurs et promeneurs. Kariès offre le spectacle unique en Europe d'une ville de moines exerçant à eux seuls tous les travaux de la vie civile. De distance en distance on trouve, dans les rues, des bancs de bois sur lesquels ^ les religieux viennent s'asseoir les jambes croisées, et causer en roulant dans leurs doigts de long chapelets de nacre.
.... J'avais visité les parties les plus curieuses de l'Athos, et il ne me restait plus qu*à rejoindre le commandant de YArgus^ qui m'attendait pour remettre à la voile. Une barque vint me prendre pour me transporter vers la partie de Tisthme près de laquelle mouillait le brick. Un incident qui suivit d'assez près notre départ, vint me prouver que la population de l'Athos n'est pas exclusivement composée dç moines pacifiques. Nous étions embarqués depuis quelques heures et nous longions la côte, lorsque, vers minuit, nous fûmes silencieusement accostés par une barque dont les rameurs s'apprêtaient à entrer dans la nôtre ; la vue de nos armes les fit battre en retraite, et nous en fumes quittes pour une violente secousse ; un bruit de rames qui témoignait d'une fuite rapide répondit seul à nos questions. Notre appareil militaire déconcertait- il des projets hostilles ou écartait-il simplement des curieux ? Je ne sais, mais la première hypothèse me parait plus probable. Depuis la conquêle turque, en effet, les pirates n'ont jamais cessé d'infester ces parages.
Au soleil levant, nous nous trouvions près de l'endroit le plus resserré de la presqu'île, où Xerxès avait fait creuser un canal dont on voit encore les traces. Je traversai Tisthme. J'arrivai au lieu dit les Portes de Cassandre, où nous allumâmes du feu : c'était le signal convenu. Une embarcation vint nous prendre, et nous cinglâmes vers Athènes...
Cette visite aux couvents de TAthos m'avait permis de saisir plus nettement les phases diverses de l'école byzantine et son influence réelle sur les destinées de l'art. Venue à une époque où le genre humain, abandonnant des traditions épuisées, cherchait à traduire dans la langue du passé les sentiments nouveaux qui allaient dicter la loi de l'avenir, l'école byzantine a rendu au christianisme et à l'art qui en fut l'expression, les plus éminents services. Tant que Théritage intellectuel de l'antiquité fut à sa disposition, l'art byzantin transforma à son usage les éléments qu'il put lui emprunter. Il atteignit ainsi son apogée vers le troisième siècle et s'y maintint jusqu'au septième ; la protection des empereurs de Constantinople en hâta les progrès et le soutint dans son essor. Fléchissant, aux siècles qui suivirent, sous les invasions des barbares, obscurci et dénaturé dans sa partie technique pendant la nuit intellectuelle où fut plongée TEurope, cet art survécut néanmoins, et l'école conserva des traditions qui, transmises plus tard aux nations de l'Occident devaient, dans des circonstances plus favorables, recevoirde magnifiques développements. Cet honneur suffit à sa gloire ; mais la s'arrêtent les services qu'elle a pu rendre. L'influence prolongée de ce! art de transition, renfermé dans des principes d'une
inflexibilité dogmatique, eût fini par étouffer l'art plus élevé et plus complet appelé à le remplacer. Il man* quait à l'école byzantine un principe aussi indispensable au développement intellectuel de Thomme qu'à son dé' veloppement moral, la liberté. Ce principe. Part chrétien le reçut de l'Italie, et puisa dès lors une vie merveilleuse dans le concours de toutes les forces individuelles, de toutes les inspirations spontanées.
(Dominique Papety. Les Couvents de rAlhos. Revue des Deux Mondes.)
Le mont Athos.
EXCELSiOR!
Les ombres de la nuit tomhent et rapidement s'étendent ; à travers un ha meau alpestre, passe un bel adolescent, à travers neiges et glaces, une ban« nière déployée à la main, et sur la bannière cette étrange devise : Excelsior ! (Plus haut 1)
Sombre est son front, mais Tépée sortant du fourreau n'a pas plus d'éclat que son œil, et pareille au clairon résonne sa voix, sa voix interprète d'une langue inconnue :. Excelsior!
Devant d'heureuses demeures, il passe, et voit flamboyer sur l'àtre la douce et chaude lumière du feu de la vallée ; devant lui s'élèvent menaçants les grands glaciers comme de gigantesques spectres. — Quel gémissement lui échappe?... Excelsior {
« Ne tente point le passage, lui dit le vieillard, le noir orage gronde déjà, entends mugir le large et profond torren»; » et cette voix de clairon répond : Excelsior !
« Oh ! reste ici, murmure la jeune fïlle, et sur mon sein repose ta tête chargée d'ennui ! » Une larme voila l'éclat de son œil bleu, et en soupirant il dit encore : Excelsior !
« Prends garde aux grandes branches du sapin foudroyé, prends garde à l'avalanche terrible! » du vieillard ce fut le dernier adieu. Une voix lointaine du haut de la montagne répond : Excelsior!...
A l'aube, tandis que les pieux moines du Saint-Bernard chantent la prière accoutumée, une voix retentit, éveillant l'air ému : Excelsior!
A demi enseveli parla neige, un voyageur est découvert ; sa main serre un drapeau, le drapeau à la devise mystique : Excelsior!
lii, dans le froid et terne crépuscule, \h, étendu sans vie, il repose, encore si beau!... Mais du fond des cieux, pure et lointaine, une vnix descend, elle tombe comme tombe une étoile .' Excelsior!...
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