C LES ASCENSIONS CÉLÈBRES
tous los officiers du détachement et deux soldats, il occupa, lui sixième, un petit plateau ouvert à tous les vents. On fit quelqjies préparatifs pour la nuit. Le colonel et ses compagnons se pelotonnèrent tant bien que mal les uns près des autres, et se couvrirent d'un tapis et d*une peau qui servait à garantir les instruments de la pluie. Ils se résignèrent à garder cette singulière position jusqu'au lendemain.
« Cependant la fureur du vent croissait toujours. Déchirant parfois l'épais manteau de nuages qui ceignait de toutes parts la montagne, il découvrait subitement, à la pâle clarté de la lune, tantôt un coin de la vallée de TAraxe, ou les contours du petit Ararat, dont la cime s'abaissait déjà sous les pieds des spectateurs, tantôt les sombres précipices qui environnaient leur asile inhospitalier, situé à une hauteur beaucoup plus considérable que celle du mont Blanc. Pour comble de contre-temps, sur les dix heures du soir, éclata un violent orage. Par la vivacité des éclairs et la force du tonnerre, les voyageurs acquirent bientôt la certitude de se trouver pris au sein même des nuées électriques. A chaque explosion, l'électricité ne brillait point dans les airs en zigzag, comme à l'ordinaire, mais emplissait instantanément Tespace d'une lueur éblouissante, nuancée de reflets verts, rouges et blancs. Les coups de tonnerre suivaient presque immédiatement le passage des éclairs; leurs puissants roulements étaient longtemps et distinctement répétés par les échos des innombrables gorges de la montagne. Vers minuit, Forage s'apaisa, mais la neige continua de tomber par flocons. Ceux d'entre les voyageurs qui n'avaient pas changé de place en furent recou-
verts à une épaisseur de 3 à 4 pouces. Enfin le jour vint à poindre : il ne répondit pas au gré de leur désir. Les cimes s'étaient bien dégagées de leur enveloppe nébuleuse, mais, en revanche, les flancs du petit Ararat, et toute la région basse accessible à l'œil, disparaissaient sous un rideau impénétrable de nuages, qui, vus d'en haut, ressemblaient à une mer ondoyante et glacée. A mesure que le soleil montait à Thorizon, il se dégageait de ce milieu des vapeurs, légères au commencement et pareilles à des fumées, mais qui plus tard se condensèrent en brouillards épais et neigeux. Vers trois heures, le ciel s'éclaircit un peu, le vent ne perdant rien de son impétuosité. La situation de la troupe devint tellement insupportable qu'on résolut de continuer l'ascension, dans l'espoir de découvrir, au delà des rochers, un terrain uni qu'on savait être contigu au sommet.
c( A quatre heures, les voyageurs quittèrentleur halte, mais ce ne fut qu'après avoir dépassé une troisième chaîne de rochers qu'ils débouchèrent sur le plateau en question. Ce dernier présente une pente inclinée de 50 degrés au moins. Il est jonché de pyrites peu volumineuses, qui exhalaient une forte odeur de soufre. A droite s'étend le ravin qui touche au Taset-Kelessi et aboutit à la cime; sur la gauche il en ^parait un autre, attenant au glacier de Makinsk et tout aussi rude et escarpé que le premier. Parvenue au centre du plateau, la troupe fut forcée de s'arrêter à 900 pas seulement du sommet, la fatigue et le vent lui interdisant tout mouvement ultérieur. Après des efforts incroyables on parvint à fixer deux tentes, sur un terrain moins incliné qu'ailleurs ; il offrait cependant une pente de 30 degrés,