AsA Gray, Darwiniana
nismes en puissance, saint Thomas, sans se départir du langage prudent qui lui est habituel, l'envisage favorablement : il dit à son sujet dans les Sententiœ : «Je préfère cette opinion*, et, dans la Somme^ traitant des œuvres du cinquième jour, c'est-à-dire de l'origine commune des reptiles et des oiseaux que saint Ambroise chanta comme issus d'une même souche et dont la parenté estdémonlrée aujourd'hui par la paléontologie, il écrit :
« Dans la création originelle des choses, le principe actif fut la parole de Dieu, qui, de la matière inorganisée, produisit les animaux ou par des actes immédiats selon de nombreux saints ou en puissance selon saint Augustin^. »
Il avance encore, dans d'autres passages,
1. « Ilœc opinio plus mihi placet. » Thomas d'Aquin, Sente?itiaSy dist. XIT, quœstio 1, art. 2.
2. « In prima autem rerum institutione principiumaclivum fuit verbum Dei, quod in materia elementari produxit animalia, vel in actu secundum alios sanctos, vel virtute secundum Augustinum.» Somme théologique, p. I, quœstio 78.
des propositions qui concordent avec Topinion de saint Auguslin : «Les espèces nouvelles, s'il en apparaît, ont préexisté dans certaines vertus actives ^» Dans VEœpositio aurea in Genesim^ bien qu'il exprime une opinion opposée à celle de saint Augustin quant à l'interprétation des jours et qu'il déclare avoir pour lui les autres théologiens : istam tamen viani non tenent doctores moderni, il énonce au contraire des jugements, et il use d'expressions qui reproduisent avec une netteté encore plus grande une partie des opinions de saint Augustin sur le mode de création des organismes. Avec le germlnet terra lui apparaît une puissance infuse dans la terre dont l'action a donné naissance à l'herbe et aux arbres. «Si donc il emploie le mot de germes^ c'est que la terre a reçu la puissance de produire ce qui naît de la terre, et cet
1. « Species novœ, si quœ apparent, praestiterunt in quibusdam acti^is virtutibus. » Somme théologique, p. i, quseslio 78.
ordre donné à la matière serait vain si elle n'avait une vertu germinatrice..., mais c'est ensuite l'acte même de la production qu'il considère quand il ajoute : et la terre 'produint Vherhe verdoyante"^ . »
Saint Thomas n'a pas pensé à une loi universelle de transformation selon laquelle les organismes végétaux seraient allés se développant d'espèce en espèce par l'effet de X^'potentia 5^mma/û'; il a cependant considéré comme possible quelque transformation particulière, comme l'indique le passage suivant :
« Si donc il existe quelques arbres comme le pin, le figuier et d'autres semblables que la terre n'ait pas la puissance de produire d'ellemême sans l'intermédiaire de quelque autre
1. Dicit igitur germinet : ad productionern enim sequitur collatio potestatis ipsi terrœ ad producendum terrae nascentia, pro nihilo enim materia requireretur nisi illi data esset seminalis potentia... et subdit productionern actualem cum dicit : el protulit t^^ra hçrbam virenlem. — Exp. aurea in Gen., cap. i.
AU SUJET DE LA CRÉATION ï
espèce, c'est qu'elle les a produits parce qu'il étaient en germe daos celle autre espèce'.
On ne peut donc appeler ni saint Thomas i saint Augustin des « model evolutioiiists ». Il n'ont pas songé que tous les organisme pussent successivement sortir d'une ou d plusieurs forces primitives. Du moins leui opinions sur le développement des forme diverses de la matière originelle peuvent-elle très bien s'accorder en tout ou en partie ave l'hypothèse avancée sur le même sujet, selo leurs points de vue propres, par les science physiques modernes : c'est là ce qu'il import de reconnaître dans les opinions des grand théologiens chrétiens plutôt que de recherche s'il y ades différences entre leur métaphysiqui et notre physique, ou s'ils sont d'accon entre eux sur l'interprétation des Écritores
1. « Si auteni sunt aliqua ligna nd quiE non est terra ii potentia Keminali ex se nisi mediante aliqua specie, aicu pinus et ûcus et talia, exponilur qiiod protulit ista quia i eis ista prolala sint. > Ibidem.
ce dernier point semble beaucoup trop préoccuper le professeur Grassmann quand il veut nous démontrer que la théorie de saint Augustin lui est particulière. Ceux qui ont le glorieux devoir de défendre publiquement le christianisme devraient se garder de fermer aucune des voies, même les plus détournées et abandonnées, qui pourraient amener quelque esprit à la foi chrétienne; ils devraient remarquer comment saint Thomas déclare préférer l'interprétation de saint Augustin notamment parce qu'elle expose moins la Sainte Ecriture aux railleries des incroyants et avec quel soin il tient largement ouverts les chemins qui conduisent à la foi : « Ainsi donc, en ce qui touche le commencement du monde, il est un principe de foi, c'est que le monde a commencé par création ; sur ce point tout le monde est d'accord; mais sur le mode et l'ordre de cette création, la foi n'intervient qu'accessoirement, en tant qu'ils
nous sont rapportés par TÉcriture, et, tout en croyant à la véracité de son témoignage, les saints Font interprétée de façons différentes ^ »)
Si donc les théories transformistes, et en particulier la Pythecoidentheorie^ inspirent à beaucoup de croyants une vive répugnance, s'il est vain de rechercher chez les anciens écrivains chrétiens une théorie qui ferait sortir toutes les espèces d'une ou de plusieurs formes primitives et en particulier Thomme des animaux, toutefois est-il nécessaire, au point de vue religieux, de faire ressortir les hypothèses d'un développement graduel des organismes, et notamment du corps humain, qui, imaginées par ces illustres théologiens, peuvent se concilier avec le transformisme
1. « Sic ergo circa mundi principium aliquid est, quod ad substantiam jQdei pertinet, scilicet mundum incepisse creatum ; et hoc omnes concorditer dicunt ; quo autem modo et ordine factura sit non pertinet ad fidem nisi per accidens, in quantum in Scriptura traditur, cujus veritatemdiversaexpositione Sancti salvantes diversa tradiderunt. » Comm. in quat. Lib. Sent., dist. XI, quaîstio 1, art. 2.
moderne. 11 est nécessaire, par exemple, de rappeler que Suarez, qui combat les hypothèses de saint Augustin et qui défend la création immédiate et directe de Thomme, rapporte en ces termes les opinions de saint Jean Chrysostome, d'Abulense et de Castro sur ce dernier point: « Ils pensent donc que le corps humain ébauché, revêtu de la forme extérieure de l'humanité, imparfaitement constitué, a existé avant de contenir une âme; qu'il est ensuite allé peu à peu de cet état imparfait vers un état parfait et qu'enfin il est parvenu à sa constitution définitive ^ » Ce corps ébauché et imparfait, qui va se transformant dans le temps jusqu'à la constitution parfaite du corps d'Adam et qui, y étant parvenu, reçoit une âme ; ce corps qui vit et qui n'est
1. « Inlelligunt ergo corpus hominis delineatum et externa hominis forma composituin et imperfecte dispositum praecessisse lempore introductionem animœ ac proinde ab iniperfecto ad perfectum successisse producendo, tandem ad ultiraam dispositionein pervenisse. » Suarez, De opère sex dierum^ lib. III, cap. i.
pas encore homme, qui ne possède pas une âme humaine, en quoi différerait-il de l'animal? L'opinion émise par saint Jean Chrysostome sur les œuvres du cinquième jour concorde avec les idées de saint Augustin et avec celles de ces évolutionnistes qui attribuent une médiocre importance aux agents externes et qui rapportent principalement à une force interne les transformations des êtres vivants: « Il me semble qu'il y eut dans les eaux mêmes une force agissante et productive de vie^ » Assurément l'on échouera toujours à vouloir expliquer l'origine de la vie par l'influence du milieu, par l'action et l'inaction des organes, par la sélection naturelle ou sexuelle ou physiologique ; or, s'il a fallu, pour former la première cellule, une force interne à la matière, il est difficile d'admettre qu'une force capable d'opérer des transformations
1. « Mihi videtur fuisse ia aquis efficacem quamdam et Titalem operationem. » Chrys. Comm, in Gen.^ hom. III.
aussi considérables que le passage de la matière de Tétat inorganique à Tétat organique n'ait pu être également cause des transformations moins radicales subies par les premiers organismes.
Cornélius a Lapide, opposé comme Suarez aux hypothèses de saint Augustin admet, cependant la création en puissance de certaines espèces : « Les animaux inférieurs qui prennent naissance dans les sueurs, les exhalaisons et les pourritures, comme les insectes, les rats et les vers, ne furent pas créés en acte ce sixième jour, mais seulement en puissance et comme en une vertu germinatrice ^ » Suarez a fait la même concession pour ces espèces imparfaites « que Faction de l'atmosphère fait naître des matières putrides de la terre ou
1. « Minora animalîa quae in sudore aut exhaiatione aut putrefactione nascuntur, uti pulices, mures aliique vermiculi, non fuerunt hoc sexto die formaliter, sed potentialiter et quasi seminaii ratione. » Corn, a Lap., In Gen. Comnï., cap. I.
des eaux* ». Il semble que cette concession soit partielle, et cependant elle ne Test pas, puisqu'elle admet le principe que des espèces vivantes puissent tirer leur origine de causes prée xistant es dans la nature, causes dont on ne sait ni par quels procédés ni à quel moment elles agissent.
Huxley est le seul, à ma connaissance, parmi les grands apôtres du transformisme antichrétien, qui ait consenti à examiner et à discuter quelques propositions de l'ancienne théologie chrétienne, d'où ir ressort qu'entre le christianisme et la doctrine de l'évolution il n'y a nul antagonisme. Huxley cependant, tout en affirmant avec énergie qu'il n'était pas athée ^, n'a point caché que la doctrine évolutionniste avait à ses yeux le très grand avantage, parmi beaucoup d'autres, de n'être pas
1. « Quœ per influentiam cœlorum ex putrida materia terrae aut aqua generari soient. »