Quœ diebus ac nociibus injurias patiens ingemiscit
s'employant depuis la première nébuleuse à produire progressivement l'être intelligent et libre et s'employant en même temps et de la même façon à lui préparer, par ses propres dérivations, un milieu qui le dirige et lui serve pour monter encore, ces idées m'ont paru apporter à la représentation intellectuelle de rUnivers une beauté merveilleuse, riche d'inspirations, à laquelle on ne pourrait renoncer sans douleur et sans peine. Et, si je songe que partout où certaines lois éternelles sont transgressées involontairement dans le monde de la nécessité, volontairement dans le monde de la liberté, évolution ne signifie pas progrès, mais décadence ; si je songe qu'il n'y a pas d'ascension de la vie vers des formes supérieures sans une lutte contre la résistance universelle et constante de la nature ; si je me persuade que l'être libre doit prendre part à cette lutte, si pénible et douloureuse soit-elle, par les efforts de sa volonté propre; alors je
sens que l'art obéit vraiment à une indicatio tacite de la science moderne et qu'il combî vraiment aux premiers rangs de l'humanitt quand il entraîne l'esprit humain de tout éti inférieur d'animalilé vers la recherche, ; pénible et douloureuse soit-elle, de ceti beauté complexe qui est d'autant plus loin c l'animalité qu'elle unit plus intimement, dar une éclatante lumière, la beauté intelleclueli et la beauté morale!
J'ai eu l'honneur, en février 1891, de parler devant une grave et savante Assemblée sur les rapports de la célèbre doctrine qui porte communément le nom de Charles Darwin avec la doctrine catholique sur la créalion. A ce moment, je voulais établir la liberté des consciences catholiques en face d'une hypothèse d'après laquelle les orga-p nismes vivants n'auraient pas été jetés sur la terre les uns après les autres et séparément par l'effet d'actes distincts du Créateur, mais seraient allés se modifiant de généralion en génération depuis une forme originelle unique jusqu'à l'immense variété d'aujourd'hui. Pepuis lors j'ai fait un pas de plus,
82 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
j'ai dit laquelle de ces théories me paraissait plus conforme au vrai et à Tidée religieuse.
J'emploierai, pour rendre mon idée plus claire, une comparaison qui, au fond, n'est pas nouvelle, en la développant d'une façon inaccoutumée.
Si, de même qu'elles ont une face lisse et blanche, un corps délicat, un ensemble obscur, caché et compliqué de minces organes, les montres jouissaient aussi de l'intelligence, quelques-unes d'entre elles voudraient sans douté rechercher et connaître le mystère de leur origine. Les grossières montres de laiton, les montres d'argent les plus vulgaires se contenteraient peut-être d'une foi naïve et simple ; elles croiraient avoir été créées en un instant et sous leur forme actuelle par l'opération de quelque grande et toute-puissante Montre, mère commune de toutes les montres ; au contraire les montres d'or, riches de pierres précieuses et d'émaux, s'accommode-
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 83
raient facilement d'un scepticisme élégant et ne penseraient qu'à marcher et à resplendir.
Mais les chronomètres, les montres de facture plus parfaite, tout en repoussant, elles aussi, le credo du vulgaire, s'attaqueraient au problème avec un libre esprit de recherche. Elles arriveraient probablement à découvrir qu'une montre ne peut avoir été créée en un instant parce que ses parties ont dû s'adapter successivement les unes aux autres dans un progrès incessant, par l'action combinée de causes inconnues; que la montre n'est donc pas le produit de la création, mais de l'évolution, c'est-à-dire d'un développement progressif; qu'en outre de l'évolution individuelle il y a encore une évolution de l'espèce à travers les siècles et que celle-ci s'exerce sans interruption dans le sens d'un progrès continu depuis les clepsydres jusqu'aux Bréguet et aux Patek; elles s'apercevraient enfin que l'idée d'une grande Montre Créa-
8i POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
Irice de toutes les autres monfres est une pure superstition, bonne pour les montres inférieures qui ne sont pas capables d'imaginer un Être idéal et divin sans roues, sans ressorts, sans boîtier, sans cadran et sans aiguille. Il serait môme possible, à force de chercher, qu'un de ces chronomètres vînt à découvrir que les mécanismes des montres proviennent d'une matière préexistante par voie d'évolution, et cela grâce à l'action de forces dirigées par un Être intelligent : il reconnaîtrait en cet Être une nature telle qu'on pourrait lui comparer toutes les montres et qu'on pourrait le considérer comme une sorte de montre, un mécanisme subtil et infiniment compliqué qui lui aussi serait en mouvement et qui lui aussi mesurerait le temps. Cet ingénieux philosophe à là cervelle d'or et d'acier, s'appuyant ainsi en partie sur l'opinion de ses congénères les plus éclairés, en arriverait cependant à confirmer
en substance la foi simple du peuple à la cervelle de laiton : une fois de plus l'accord des plus. savants et des plus ignorants serait le meilleur critérium de la vérité, s'il est vrai qu'on ne crée point des montres avec un Fiatlel s'il est vrai que leur créateur est, lui aussi, un mécanisme en mouvement auquel ne manquent pas les battements qui mesurent le temps.
Semblable est l'aspect que nous offrent les croyances et les opinions humaines sur l'origine des organismes vivants. Nous voyons paraître d'abord la doctrine d'un Créateur semblable à l'homme même au point de vue matériel et qui crée en un instant par la parole des genres entiers d'êtres nouveaux, qui façonne un homme d'argile et lui souffle la vie au visage. A cette doctrine nous voyons s'opposer celle d'une matière se transformant lentement elle-même par voie d'évolution, donnant peu à peu naissance à tous les or-
86 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
ganismes et en dernier lieu à Thomme même pour lequel n'interviendrait plus Tacte d'un Créateur; celui-ci d'ailleurs, ainsi qu'il est représenté par les religions positives, ne serait dans le système dont je parle qu'un Dieu créé par l'homme à sa propre image et ressemblance, qu'une ombre colossale de l'homme projetée sur le ciel vide. Nous rencontrons enfin une troisième doctrine qui admet dans l'univers l'action de forces lentes et occultes par lesquelles la matière inorganique est arrivée, à travers des myriades de siècles, à produire le corps humain; une doctrine qui reconnaît dans le monde de vagues prodromes et des éclairs annonciateurs de l'esprit immortel donné à l'homme, qui attribue enfin les lois de ces transformations à la volonté d'un Être intelligent à qui l'âme humaine est semblable parce qu'elle aussi comprend et veut.
C'est ce troisième système que j'ai proposé
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 87
et soutenu, en substance, dans le mémoire que j'ai lu à Tlnstitut de Venise. J'espère n'y pas avoir perdu mon latin, qui était en vérité très abondant, massif et pesant.
«Vous verrez», a di, tnon sans ironie et mauvaise humeur, à propos de la nouvelle doctrine et des croyances anciennes, un disciple célèbre de Darwin : « Vous verrez.
Quelqu'un viendra soutenir un jour ou l'autre que les vieilles bouteilles étaient faites exprès pour le vin nouveau. » J'éprouve un respect profond et sincère pour le professeur Huxley, mais, ironie ou non, mauvaise humeur ou non, je suis précisément venu l'année dernière soutenir, ou peu s'en faut, que les vieilles bouteilles avaient été faites exprès pour le vin nouveau. 11 y avait toutefois dans ma thèse cette différence subtile : il m'était apparu que le vin du professeur Huxley, ainsi que d'autres l'ont dit mieux que moi, n'était pas absolument de qualité nouvelle ;
88 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
en effet certaines bouteilles de la plus haute vieillesse et toutes couvertes de poussière avaient un fond, décoloré sans doute et un peu chargé de dépôt, mais cependant riche d'alcool et semblable en saveur à ce vin. Je veux dire par là que j'ai trouvé dans certains grands et illustres vftses de la doctrine catholique des idées telles que, si ces vases les contenaient, ils pouvaient assurément contenir aussi la doctrine scientifique de révolution. Je me §uis alors essayé à l'y introduire etj'ai trouvé qu'elle y entrait merveilleusement : même il y avait place encore pour quelque vin semblable des vendanges futures. J'ai accompli cette laborieuse opération et j'en ai donné le compte rendu à la presse pour un public restreint de matérialistes et de croyants mal informés les uns et les autres de la vraie doctrine catholique.
Beaucoup se sont alors émerveillés que moi, auteur de poésies et de romans, je
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 89
pusse me mêler d'une semblable élude. Ceuxlà ne pensaient pas sans doute que, laissant de côté le latin, les théologiens, la métaphysique et la barbarie grecque des termes de la science, j'en viendrais maintenant à parler de l'évolution en artiste qui en a le droit.
J'admets que quelque esprit honnête, sérieux et intelligent, très étranger aux discussions sur les principes généraux, aux maniements des questions graves et périlleuses où il ne peut voir un côté pratique, nie Timportance de celte controverse pour le grand public. Je m'imagine même la répugnance d'une autre classe également respectable, des gens qui aiment à se reposer sur leurs vieiUes opinions comme sur de vieux fauteuils où se sont reposés leurs pères ou comme dans la loge habituelle de leur théâtre habituel, où tout ce qui peut troubler leurs chères accoutumances les gêne et les irrite.
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 91
Je pense cependant que, si au fond d'une mine de charbon fossile on trouvait une chronique locale du temps où ce bois était sur pied ou si de Tétoile polaire il tombait sur la terre un message prophétisant l'avenir de l'Homme et de l'Univers, le grand public luimême prendrait un certain intérêt à cet événement. Or ce n'est pas une chronique locale, mais une histoire grandiose et simple de l'univers que les voyants de l'évolution pensent avoir découverte tant au fond des abîmes célestes qu'au fond des entrailles de la terre, tant parmi les fossiles des organismes que parmi les fossiles du langage humain, — car il y a aussi des mots fossiles ; et la lampe qui u servi pour cette grande découverte, si elle projette directement sa lumière sur le passé de l'univers et de l'homme, envoie cependant une certaine clarté même de l'autre côté, vers l'avenir. Elle n'était pas encore bien allumée quand déjà s'en émouvait le plus
92 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
grand poète que notre monde ait possédé après Shakespeare. Le matin du 2 août 1830, la nouvelle parvient à Weimar qu'une révolution a éclaté à Paris. Dans l'après-midi du même jour, un ami de Gœthe se rend chez lui : «Eh bien?» s'écrie le vieux Gœthe en allant à sa rencontre. «Que dis-tu du grand événement? Le volcan s'est déchaîné, tout est en flammes, tous les travaux souterrains sont éventés. » «C'est épouvantable! » répondl'ami. « Mais que pouvait-on attendre d'un semblable ministère? Rien d'autre que le renversement de la dynastie. » « Cher ami, nous ne nous comprenons pas », réplique l'auteur de Faust. « Je ne parle pas de ces gens-là. Je parle de la dispute entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, qui a éclaté à l'Académie. »
La dispute que Gœthe jugeait, par son importance, aussi supérieure à la Révolution de Juillet commença à se dessiner à l'Aca-
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 93
demie Royale des sciences de Paris, le 15 février 1830.
A propos de mollusques le naturaliste GoelTroy Saint-Hiluire fit allusion à des analogies entre les organismes, comme à des indices d'une vaste unité de structure. Cette idée lui paraissait la vraie clé pour Tétude de la nature. Saint-Hilaire était un philosophe de la science. Les philosophes de la science aiment à contempler les choses dans leur ensemble, à jeter sur Tinconnu de grandes hypothèses presque prophétiques, plutôt sem- Llables à des arches de lumière qu'à des ponts de fer où les gens positifs veuillent poser le pied. Ils assaillent, insuffisamment armés comme tous les prophètes, le royaume des vieilles idées, et celui-ci, organise pour une rude défense, oppose à Tennemi une armée permanente de conservateurs fidèles qui combattent sans raisonner, des citadelles et des bastions sur lesquels flottent des noms
94 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
glorieux du passé, des arsenaux pleins d'armes éprouvées et d'aspect redoutable, un élatmajor qui doit aux vieilles idées de la gloire des honneurs, des emplois, toutes les magnificences de la vie. Aussi les premières batailles tournent-elles presque toujours mal pour les prophètes. Quand Saint-Hilaire parla d'une mutabilité possible des espèces et exprima l'opinion qu'au lieu d'avoir été créées tout d'un coup à des époques diverses elles étaient des branches d'un même arbre généalogique, il trouva en face de lui le baron Cuvier, savant illustre et d'un esprit vraiment puissant dans l'analyse, qui, ayant passé sa vie à étudier avec gloire tout ce qui distingue les espèces entre elles, se détournait naturellement avec horreur d'une idée qui établissait entre toutes un lien commun. Le débat se rouvrit à plusieurs reprises entre le mois de février et le mois d'octobre, s'élargissant toujours davantage, car chacun lançait toujours
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 95
en avant de nouveaux sujets de discussion, ainsi qu'il arrive à la guerre où une escarmouche d'avant-garde devient peu à peu une bataille. La salle de l'Académie des Sciences fut pour la première fois ouverte au public qui voulait assister au duel entre les illustres savants, collègues depuis trente années dans renseignement de l'histoire naturelle au Muséum.
Ceux-ci ne parlaient que de mollusques et de poissons : ils s'escrimèrent pendant deux séances autour d'un os dont le nom scientifique est os hyoïde : même le 19 juillet, à la veille de la Révolution, la salle était comble.
Aux yeux de la majorité, Cuvier eut facilement le dessus. Pour faire valoir les distinctions constantes qu^e présentent entre elles les espèces, il pouvait user d'arguments visibles et sensibles, tandis que Geoffroy ne pouvait établir par aucun témoignage précis
96 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
le passage d'une espèce à l'autre. En vérité cet argument du « qui a vu?» peut également servir assez bien contre les créations successives et distinctes. Il sert trop et pourrait tout aussi bien faire acquitter un voleur qui se défendrait ainsi : « Vous m'opposez un témoin qui affirme m'avoir vu escalader la maison, mais je vous en citerai des millions qui ne m'ont vu ni escalader la maison ni surtout y dérober quelque chose. » Geoffroy ne capitula point et soutint virilement ses idées; mais la cause de l'évolution était ruinée pour trente ans.
Ce n'était pas d'ailleurs sa première bataille. La toute première bataille pour l'évolution avait été livrée vingt et un ans auparavant, en 1809, par un autre Français, Jean Lamark, dont je ne vois pas qu'on ait parlé à l'Académie des Sciences dans les discussions de 1830,
En effet, les idées de Lamark sur la com-
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 97
munaulé d'origine de toutes les espèces \ivanles et sur les causes de leur transformation furent ensevelies sous un monceau d'épigrammes. La France ne pouvait accepter un syslèmc où Ton discutait comment en un certain pays, où certains arbres fruitiers n'avaient de branches qu'à la cime, certains animaux friands de ces fruits, à force d'allonger désespérément le cou pour les atteindre, étaient devenus des girafes. Les Français l'ensevelirent en riant et, comme il arrive pour les germes, ce qui devait en mourir mourut et ce qui en était viable jeta d'invisibles racines. D'autres semences de la même idée avaient été répandues ailleurs grâce à d'autres mains. Geoffroy Saint-Hilairc luttant avec Cuvier avait jeté comme un cri d'appel à de lointains alliés, et ce fut Gœthe qui répondit ainsi pour tous : « Nous sommes plus de cinquante en Allemagne qui avons travaillé et travaillons pour la même cause
98 POUR LA. BEAUTÉ d'uNE IDÉE
que vous; les Allemands ont besoin de penser que tous les êtres sont unis généalogiquement entre eux. Je me trouve moi-même plus avant que beaucoup sur ce terrain, plus avant que Camper et que Blumenbach, grâce à une importante découverte. Peler Camper, frappé et troublé de l'étroite parenté qui relie au point de vue anatomique le singe et rhomnie, avait cru trouver le plus important des caractères spécifiques du singe dans un os de la mâchoire supérieure, Vos intermaœillairCy qui, selon lui, manque chez l'homme.
J'ai trouvé et démontré que cet os existe aussi chez Thomme. »
Ainsi parla Gœthe, qui, par d'autres éclairs de son esprit souverain, illumina la voie des idées évolutionnistes, devinant dans les divers organes des plantes la transformation de la feuille et dans le crâne dès vertébrés la transformation des vertèbres. Nous qui cherchons à déloger tant de gens des opinions sur
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 99
lesquelles ils se reposent commodément et qui avons tant à cœur d'attirer les meilleurs dans notre parti, nous' avons beaucoup à apprendre de rexpérience de Goethe. Il touchait à la trentaine, et il avait une renommée purement littéraire quand il envoya dans une humble lettre au célèbre Peter Camper ses travaux où il était démontré avec évidence, contre l'opinion de Camper, que l'os intermaxillaire existe aussi chez l'homme : « Bien I répondit poliment le grand anatomiste, bravo! Vous avez fait un beau travail qui doit vous avoir coûté beaucoup de peine. Je vous en félicite. » Après quoi il continua imperturbablement à dire et à écrire que l'homme ne possède pas l'os intermaxillaire.
« On voit, s'écrie Gœlhe, qu'il fallait que je fusse très jeune et très ingénu et que je connusse bien peu le monde pour me mettre moi, élève, à contredire un maître, bien mieux, à lui prouver qu'il se trompait. » En
100 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
fait le jeune Gœthe naviguait sur les eaux vives de la science, tandis que Tautre, pauvre
vieillard illustre, restait là en arrière, majestueusement planté sur les bas-fonds de Fos intermaxillaire. « Comme ce serait beau ! » a dit un Anglais cruel, mais sage, « comme ce serait beau! si les savants ne vivaient jamais plus de soixante ans! Après soixante ans, il n'y en a pas un qui veuille entendre parler de changer d'idées ».
Après les campagnes malheureuses de Lamark et de Geoffroy Saint-Hilaire, c'est Charles Darwin qui vint, en 1859, livrer le troisième assaut. C'est chose curieuse, dit-on, que d'étudier certaines voies suivies par les semences à travers l'espace, les complicités mystérieuses des insectes, des papillons qui portent d'élamines en étamines un atome du pollen fécondant, des oiseaux, qui portent de pays en pays un germe minuscule d'où sortiront des forêts : ainsi est-il curieux d'étudier les voies pareillement mystérieuses de Vidée. Voyez, observez au microscope cet obscur et minuscule D"" Grant, qui, dans le tourbillon du genre humain, apparaît un
102 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
instant à peine au commencement de ce siècle. 11 va, va, rencontre des volumes de Lamark, en ressort tout teinté d'évolutionnisme, disparaît, va, va, chemine dans l'obscurité, reparaît enfin, en 1825, sur une promenade publique de la ville d'Edimbourg, rencontre un jeune homme de seize ans, puis se perd pour toujours dans les ténèbres. Le jeune homme ne s'aperçoit de rien, étudie, travaille, devient un homme, devient célèbre, examine cinquante ans après sa propre vie et y retrouve une petite, une imperceptible trace de cette rencontre, une petite tache d'évolutionnisme et de Lamark juste au point de son esprit où, en juillet 1837, sa théorie sur l'origine des espèces a jeté sa première racine, pour arriver seulement en 1859, après une invisible croissance, à se manifester en plein jour. Telle est la voie suivie par l'idée de Lamark jusqu'à Charles Darwin.
Les agents microscopiques ont beaucoup
aidé à Tœuvre de Darwin, et peu s'en fallut que l'un d'eux ne la compromît, car lui-même, vieux et illustre, racontait en tremblant que l'expression de sa physionomie avait beaucoup déplu, au premier abord, au capitaine Fitz-Roy du Beagle^ qui hésitait à prendre à son bord une physionomie si peu énergique :
or, c'est au voyage accompli sur le Beagle que Darwin attribuait en grande partie ses conquêtes scientifiques et sa gloire. Sept ans plus tard, en octobre 1838, travaillant depuis quinze mois à ses études sur la transformation des espèces, il se heurte à un mystère qui lui paraît impénétrable. Il a reconnu que l'homme, en agissant sur les animaux domestiques et sur les plantes, en choisissant pour la reproduction les individus les mieux conformés selon son désir, modifie peu à peu le type de l'espèce et crée des variétés qui deviennent, à son avis, l'origine d'espèces nouvelles. Telle est la sélection humaine.
104 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
Mais comment se fait la sélection des animaux sau\ages? A qui le choix de ces producteurs qui modifieront peu ù peu le type de l'espèce jusqu'à ce que surgisse une espèce nouvelle? Darwin s'y perd. Un jour, las d'étudier et de réfléchir, il prend, pour se distraire de la zoologie et de la botanique, le premier livre qui lui tombe sous la main. Le livre ne parle ni d'animaux ni de plantes, il parle d'hommes; il démontre qu'une grande quantité des hommes qui naissent doivent mourir rapidement, car la terre ne leur fournirait pas de quoi se nourrir tous. Un éclair jaillit dans le cerveau du jeune homme. Combien les animaux se multiplient, eux aussi, et quelles quantités énormes il en doit périr avant complet développement! Evidemment, à chaque génération de chaque espèce, le peu qui survit au massacre, les quelques vainqueurs du combat pour la vie sont les plus forts, les mieux conformés. Or, vous ne trou-
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 105
vez pas deux individus de la même espèce dont la conformation soit rigoureusement identique. Il y a des différences avantageuses, dans la lutte pour la vie, il y en a de désavanlageuses. Eh bien ! par la force des choses, ceux qui jouissent des premières triomphent, et, en s'accouplant, transmettent ces avantages de conformation à leurs descendants :
mais ceux-ci à leur tour différeront entre eux, ce qui donnera lieu aux mêmes conséquences, et ainsi le type de la race ira se modifiant de génération en génération. Voilà la sélection naturelle. Darwin a trouvé ce qu'il lui fallait, sa théorie a une base. 11 Ta claire à Tesprit dès 1839 et il Ty tient enfermée jusqu'en 1859. Le fameux livre de VOrigine des Espèces est passé, avant de naître, par une gestation cérébrale de vingt ans : vingt ans à la chaleur d'un tel esprit qui continuellement le nourrissait de faits nouveaux recueillis et assimilés avec une patience «admirable, qui continuellement
106 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
en éliminait les faits moins évidents, moins concluants et en même temps tout le superflu, tout Texagéré, tout FinsigniBant, lui donnèrent la densité claire et les formes régulières du cristal. Un ouvrage scientifique, qui a la densité, Téclat, le poli et l'harmonieux du cristal, est lumineux par la vertu même de sa forme, et son attraction est grande sur les hommes, alors même que ce n'est pas un pur diamant. On comprend donc, au moins en partie, que VOrigine des Espèces hit soulevé, lors de sa publication, une immense clameur, quoique l'idée inspiratrice n'en fût plus désormais nouvelle, depuis qu'un autre naturaliste anglais, Wallace, l'avait conçue identique un an auparavant et que leurs amis communs, ayant alors connaissance des travaux de Darwin, avaient obtenu, par un sentiment de justice, qu'avec le mémoire de Wallace parût aussi une ébauche du travail de Darwin. Le public n'avait prêté aucune
POUR LA BKAUTÉ d'uNE IDÉE 107
attention à ces mémoires ; les savants avaient dit que ce qu'ils contenaient de nouveau n'était pas vrai et que ce qu'ils contenaient de vrai n'était pas nouveau.
Cependant les Anglais n'en dévorèrent pas înoins en quelques années soixante mille exemplaires du livre sur Y Origine des espèces^ et les savants, en un tempsaussicourt,lui adressèrent deux cent soixante-cinqmémoires analytiques, sans compter les articles de journaux. On a dit pour expliquer ce succès : « L'idée était dans l'air. » A cela Darwin lui-même a répondu : Non, voici le secret : c'est que je commençai à tirer de matériaux énormes un très gros livre, que je le restreignis eûsuite en résumé, pour ne retirer enfin de ce résumé qu'un extrait qui est le livre sur ÏOrigine des
Espèces. Quelque observateur superficiel a pu
lui dire : « Le public s'est jeté avec avidité
sur votre livre parce qu'il vous connaissait
et vous admirait déjà comme l'auteur du
108 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
Voyage (Tun naturaliste. » Au contraire, un de ces esprits trop fins qui dédaignent les vérités vulgaires et vont toujours à la recherche du subtil et du nouveau a pu raisonner de la façon suivante : « Le public ne comprend rien à la théorie et peu lui importe : supposez en effet qu'un homme de physionomie noble et distinguée, se tenant devant vous dans une attitude modeste, vous parle d'une voix calme, mais chaude et douce, avec une expression à la fois enthousiaste et candide : vous aurez un plaisir infini à l'écouter sans comprendre une seule de ses paroles. Le livre de Darwin a pu avoir un pareil succès, précisément parce qu'il laisse voir la belle et loyale physionomie de l'auteur qui vous regarde avec une grande flamme dans les yeux, qui vous parle avec un grand amour du vrai, avec une grande conviction et cependant avec humilité. »
Pour moi, tout en voulant bien admettre
que chacune des opinions dont je viens de donner l'idée contient sa part de vérité et que leur erreur commune est de vouloir s'exclure réciproquement, je pense que personne, dans cette discussion, n'a eu raison et tort autant que Darwin lui-même. Son livre est né viable, capable d'exercer une influence profonde, mais s'il n'avait trouvé l'atmosphère qui lui convenait, il serait mort sans avoir détruit une seule, même la moindre, des vieilles idées. Il y avait dans l'air, et par conséquent dans toute intelligence humaine, un je ne sais quoi dont la manifestation était purement négative.
Quand certains germes invisibles arrivent portés par le vent, on voit certaines plantes qui, à la vérité, verdissent, fleurissent et fructifient encore, mais qui néanmoins donnent les premiers signes, à peine perceptibles, d'un malaise qui n'échappe point à l'œil expérimenté. Dans la première
110 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
moitié de notre siècle, la croyance, cependant florissante, en la stabilité des espèces, avait donné, comme on Ta vu, quelques signes de dépérissement. Je crois que, bien avant Lamark et Geoffroy Saint-Hilaire, qui lui portèrent un préjudice visible, avait commencé, sans que Ton y prît garde, une phase de la connaissance humaine qui dure maintenant encore et qui l'incite à repousser comme par la force d'une répulsion électrique les opinions populaires sur Torigine des espèces ; et sans doute ces opinions finiront, dans le cours du XX® siècle, par se détacher tout à fait et pour toujours, mortes et décomposées, de Tespril humain; elles seront, après d'autres siècles écoulés, des objets fossiles dont s'étonneront les générations futures si, poussées par la curiosité ou par l'esprit scientifique, elles viennent à les déterrer. Quand vous consultez les archives d'une grande époque géologique, c'est-à-dire les restes des orga-
POUR LA BEAUTÉ d'UNE IDÉE Hl
nismes qui vécurent à ce moment, vous trouvez qu'elles présentent un caractère commun.
Il y a une ère géologique dans laquelle vous ne trouvez que les restes d'animaux monstrueux offrant à notre œil moderne quelque chose d'irrationnel et de fantastique; ainsi y a-t-il une ère de la pensée humaine où vous trouvez ime quantité d'idées fossiles sur les phénomènes naturels, qui, elles aussi, généralement, ont un caractère irrationnel et fantastique; mais il est une autre ère de la pensée humaine, l'ère moderne, commencée au XVI* siècle, pendant laquelle les idées relatives aux phénomènes naturels revêtent un caractère rationnel, et l'on pourrait dire mathémathique : ce caractère, c'est la tendance à £ïxclure la tradition et l'autorité, à démontrer tout ce qui n'est pas axiome; c'est une conception rigoureuse de l'équation entre faits et causes où le fait est une quantité déterminée et la cause un x\ c'est l'habitude de
112 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
déterminer tout d'abord le fait au moyen de l'observation directe, pour aller ensuite d'une marche logique à la recherche de Vx. Une telle habitude devait conduire l'esprit humain à enchaîner solidement et indissolublement entre eux certains effets et certaines causes, c'est-à-dire à découvrir et à déterminer un nombre indéfini de lois naturelles, à repousser tout ce qui échappe aux lois connues.
Quelques-unes aussi, parmi les idées qui portent cette empreinte moderne, périront, deviendront fossiles à leur tour et feront l'étonnement de nos descendants les plus lointains : il n'en est pas moins vrai qu'en 1859 le sens commun s'écartait progressivement, sans que l'on s'en aperçût, des idées régnantes sur l'origine des espèces.
Que le premier couple d'éléphants ou seulement que le premier couple d'oiseaux eût jailli tout vivant du sol, qu'une statue d'argile fût devenue tout à coup un organisme
POUR LA BEAUTÉ d'.UNE IDÉE 113
d'os, de muscles, de nerfs baignés de sang^ personne ne Tavait pu voir, c'était en dehors de toutes les lois, de tous les procédés connus de la nature. Ces idées étaient celles d'un passé intellectuel; si elles régnaient encore et si, à l'heure où je parle, elles n'ont pas perdu de leur pouvoir : c'est, d'une part, qu'elles étaient indûment unies d'un lien étroit et que maintenant encore elles restent indûment attachées à la foi religieuse ; c'est 4 d'autre part, que les hommes s'étaient accoutumés à elles et qu'ils trouvaient et trouvent encore gênant de les changer. Quant à ceux qui niaient Dieu, et par conséquent la création, ne pouvant affirmer contre la science que les espèces actuelles des animaux et des plantes existaient ab œterno^ ils étaient capables, à la vérité, de philosopher beaucoup sur la matière et sur le hasard, mais ils échouaient absolument à résoudre par un raisonnement conv9.iiï,c9,nt
114 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
Ténigme de celte inconnue : comment les animaux et les plantes, qui certainement n'existaient pas il y a trois ou quatre mille siècles, ont-ils commencé à exister?
C'est à ce moment que parut le livre clair et puissant de Darwin, où on se voyait démontrer, avec une grande abondance d'observations exactes et de déductions subtiles; comment les espèces animales s'étaient formées, par l'effet des lois naturelles, en s'écarlant de façon insensible d'une seule ou de plusieurs formes primitives jusqu'à la variété immense d'aujourd'hui. Alors, comme l'accord était grand entre le caractère de cette idée et le caractère de la pensée moderne, le son de la parole de Darwin fit vibrer tout à coup une foule de cerveaux, fit raisonner à l'unisson une foule de paroles humaines ; il arrive ce qui arrive à chacun de nous lorsque quelqu'un vient nous dire à l'improvisle une chose dont nous avions en nous-mêmele sen-
POUR LA BKAUTÉ d'uNE IDÉE 115
tîment confus et que nous souffrions de ne pouvoir dégager des voiles obscurs de notre pensée : nous allons alors vers lui d'un élan de tout notre être et nous laissons échapper volontiers de nos lèvres une exclamation d'assentiment et de délivrance. Pour beaucoup, assurément, surtout en Allemagne, le Reiz^ comme l'a dit un allemand du parti opposé, le charme de l'idée darwinienne fut qu'on pouvait enfin se passer de Dieu; ou plutôt, dirai-je, on pourrait lui servir une pension bien gagnée pour les services quil avait honnêtement rendus jusqu'à la fabrication de la première cellule vivante. Cette mise à la retraite présumée du Créateur rendait enragés contre le darwinisme une quantité d'autres personnes aussi peu sages que les premières. Loin des cris et du tumulte de la bataille théologique, le livre de Darwin était accueilli avec une satisfaction silencieuse par le très grand nombre : ceux-là se réjouissaient simplement de pouvoir enfin
116 POUR LA BEAUTÉ d'uNE ÏDÉE
abandonner à Milton ce lion qui, naissant dit sol, fait de violents efforts afin d'amener au jour ses pattes de derrière, de pouvoir enfin laisser de côté une généalogie fantastique des êtres vivants qui répondait à une époque inférieure de la connaissance humaine, comme les croyances à la parole articulée du Dieu créateur et au souffle de sa bouche répondent à une époque encore plus ancienne. Et ici, je remarque au passage que, si les grandes époques géologiques subsistent toutes encore en quelque manière dans les couches superposées du sol, les époques dé la connaissance humaine, elles aussi, subsistent encore jusqu'à un certain point dans les couches superposées de la société ; car on trouve vivante encore dans les races inférieures et barbares, vivante ça et là parmi les plus noires ténèbres de l'ignorance populaire, — et qui sait pour combien de temps?
— - la foi naïve à la parole articulée et au
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE il7
souffle de la bouche de Dieu. Une ombre, une image de ces stades successifs se reflètent dans le développement intellectuel de toute vie humaine de même que les stades successifs de révolution physique se reflètent dans le développement de tout embryon humain, puisque notre cerveau, au cours de sa formation, ressemble d'abord à celui des poissons,
puis à celui des reptiles, puis à celui des oiseaux et enfin à celui des mammifères;
c'est ainsi qu'un enfant, même s'il se nomme
Charles Darwin, même s'il est né pour écrire
VOrigine des espèces^ quand on lui demande :
« Qui vous a créé et mis au monde? » répond
comme on le lui a appris : « C'est Dieu », et
qu'il s'imagine, dans l'ignorance de son
origine naturelle, avoir été créé, sans
aucun intermédiaire, par cette puissance
inconnue. Lorsque ensuite on lui raconte la
Genèse, il se figure toujours, comme toutes
les races inférieures, un Dieu avec une
118 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
bouche et une voix sonore qui parle latin.
Le livre eut donc un foudroyant succès de stupeur et de retentissement, bien que des fenêlres gothiques de la Quaterly Rewiew un évoque anglican se fût mis aussitôt à souffler sur cet incendie d'amères imprécations, que beaucoup d'autres, à des fenêtres plus petites, soufflassent sur le feu avec la même fureur et que de Berlin même le Kladderadatsch lançât ses épîgrammes.
Souffler sur une idée, c'est comme souffler sur un liquide embrasé : on croit éteindre le feu et on l'active. La première édition du livre fut vendue aux libraires en un seul jour. On en fit immédiatement une seconde de 3.000 exemplaires, et on en entreprit la traduction allemande. Il y eut aussi deux tentatives de traduction française, mais Darwin trouva en sentinelle aux portes de la France une phrase d'Élie de Beaumont : « C'est de la science moussante. » Les phrases étant, en France,
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 119
un grand pouvoir d'État, le livre ne put passer à cette époque et jusqu'en 1862, où M"® Royer affronta et surmonta les obstacles, Darwin dut se contenter d'un article de \^ Revue des Deux Mondes, où Laugel parla de VOrigine avec cette sérénité élégante qui est caractéristique dès meilleurs esprits français. Cependant on préparait la troisième édition du livre ; et, remarquez que l'on n'employait pas alors les fictions des éditeurs d'aujourd'hui et que chaque édition pré^ sentée comme nouvelle Tétait en effet et imposait à l'auteur un labeur nouveau.
Les lecteurs de VOrigine se multipliaient partout, bien que Darwin gémît sous une tempête de critiques hostiles. « Je suis las », disait-il. Un concile scientifique qui se fût réuni en 1860 aurait anathémalisc la doctrine. La conversion de Lyell était une belle victoire ; celle de Huxley, devenu, comme le disait Darwin en plaisantant, apôtre de l'Évangile
120 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
du diable, avait aussi sa valeur, mais plusieurs autres naturalistes de grand renom s'étaient prononcés contre la nouvelle théorie, et Haeckel disait à ses amis : « Cette sélection naturelle me paraît une loi de higgledy piggledt/^ — expression que Darwin ne comprit pas, mais qui sonna mal à ses oreilles. Cependant le nombre des lecteurs croissait.
Jusqu'à la fin de 1860, les savants allemands, à l'exception d'un seul, ne soufflèrent mot ni pour ni contre. Plusieurs d'entre eux étaient depuis quelque temps évolulionnistes de tendance; plusieurs soutenaient que l'œuf devait se tenir sur pied, mais l'inspiration de Colomb n'était venu à l'esprit d'aucun, et cela les gênait probablement un peu que ce diable d'Anglais eût mis l'œuf sur pied. Cependant le nombre des lecteurs croissait. Si la science officielle n'accordait pas encore son suffrage à Darwin, de toute part montait vers lui cet encens d'une douce odeur qui est la célébrité.
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 121
11 avait tort de demander son Verdict à TopinioB publique sur la valeur de ses idées. Etant donné la nature de la discusion et l'attitude des savants, on ne pouvait demander au public un jugement explicite et précis sur la sélection naturelle. En accordant la célébrité à rhomme et à son œuvre, le public se prononçait en gros pour une méthode rationnelle quelconque, capable d'établir que les espèces sont venues au monde coinme y viennent les individus, naturellement. Cependant la célébrité, pour si douce que soit son odeur d'encens, n'en est pas moins fumée et n'en trouble pas moins l'air. Elle émane par sa nature même d'un nombre indéterminé de personnes, dont la très grande majorité connaît à peine de nom ce qu'elle honore et se fait à peine une conception ténébreuse du pourquoi de tous ces honneurs se réunissant sur un seul nom. Cette majorité aveugle va s'élargissant toujours davantage dans les
122 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
généralions qui viennent participer peu à peu à ]a culture et aux préjugés communs. Je n'ai pas Tintenlion de suivre maintenant les phases de la renommée de Darwin ; elle arriva à une extension que n'ont dépassée les noms ni de Newton, ni de Copernic, ni de Galilée. De son vivant on en arriva à discuter publiquement au sein d'une société allemande de psychologie sur la forme de son crâne. A sa mort, les bouddhistes de l'île de Ceylan furent convoqués par leur grandprêtre Soumangala pour fêter solennellement l'entrée du grand transformiste dans le Nirvana de Bouddha. Mais la fumée est si épaisse qu'elle dérobe à la vue du public les précurseurs du naturalisme anglais et, comme il arrive avec la brume, qu'elle a grandi et déformé les apparences de l'image qu'elle entoure. Darwin devint aux yeux de la foule le père légitime de l'hypothèse transformiste et on en vint à l'appeler vulgairement de son
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 123
nom darwinisme, alors qu'il avait simplement imaginé un moyen pratique de la faire tenir sur pied. Celte nuée classique entoure encore le dieu et, si Tun de nous, profanes, y pénètre aujourd'hui et y regarde les choses de près, il y distingue ce qu'il n'aurait jamais soupçonné. On peut dire que la véritable Église darwinienne orthodoxe n'existe plus. Darwin a bien son autel où il reçoit un culte d'hymnes et d'encens; mais ses prêtres mêmes sont des libres penseurs qui, dans les sacristies, discutent le dogme. Peut-être le professeur Huxley, apôtre de l'Angleterre, est-il le seul dans le monde scientifique auquel la théorie darwinienne paraisse aussi solidement assise que la dynastie de Hanovre sur le trône d'Angleterre, ce qui n'est peut-être pas un maximum de sécurité; et cependant il admet que bien des générations devront encore s'acharner sur les problèmes que son maître et ami a laissés sans solution. L'apôtre de la Germanie,
Î24 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
Haeckel, qui cherche avant tout à établir le fait de Tunilé généalogique de tous les êtres vivants, la Descendenz-Theoriey et à élever sur ces fondements son matérialisme scientifique, professe sur les variations individuelles, qui sont la base de la sélection, une doctrine toute différente de celle de son maître, et déjà son hérésie a reçu le nom (ÏHœckélisme.
Romanes, esprit calme et lucide, trouvant que la sélection naturelle ne suffisait pas au rôle qu'on lui avait assigné, a imaginé la sélection physiologique, grâce à laquelle certaines unions qui ramèneraient en arrière le mouvement évolutif d'une espèce, restent stériles.
Celui qui, voyageant dans l'Archipel Malais, devina la sélection naturelle sans connaître les travaux encore inédits deDarwin,Wallace, dont la fidèle et intime union avec Darwin fait vraiment honneur, en ces deux grandes et nobles âmes, à la nature humaine elle-
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 125
même, — • Wallace, dîs-je, proclame avec enthousiasme la doctrine dont il abandonne toute la gloire à son ami, mais il la contredit formellement sur un poiût, sur la formation de l'esprit huinain par voie de sélection* Vouloir exposer tous les schismes du transformisme, ce serait comme vouloir exposer toutes les doctrines théologiques et morales qui ont été l'origine d'Églises, decommunautés et de sectes diverses au sein du christianisme : comparaison plus juste qu'on ne pourrait le croire, s'il est vrai que le transformisme s'attaque aux problèmes de l'origine et de la destinée de l'homme et que lui aussi se présente avec un appareil de mystères et d'affirmations dogmatiques. A vrai dire, je serais embarrassé d'y trouver une Eglise catholique, mais peut-être, en négligeant quelque petite hérésie, pourrais-je au doux et modeste pontife qu'était Darwin donner comme successeur un pontife âpre et violent,
126 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
HfiBckel, armé de dogmes et d'analhèmes, gardien d'une Bible sacrée, d'une Genèse nouvelle, qui impose à notre croyance que Moneron genuit Amœbam^ Amœba genuit Synamœham^ et ainsi de suite jusqu'à Pithecanthropiùs qui genuit horni^^^'
Les adversaires irraisonnés du transformisme, qui raillèrent les dissensions intestines de Tennemi, espérant le voir se détruire de ses propres mains, raillèrent mal à propos, et pour peu de temps comme auraient raillé mal à propos, à toute époque, les adversaires du christianisme qui auraient j ugé sa vie mise en danger par les blessures des schismes etdeshérésies. Iln'yapasdegrande révolution quis'àccomplissesansdésordres. On distingue, à vrai dire, parmi tant de contradictions, un accord à peu près unanime pour rabaisser la valeur de la sélection naturelle dont Darwin lui-même reconnaissait avoir exagéré importance; mais je vois en même temps se
128 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
répandre, je vois s'affirmer, ralliant amis et adversaires scientifiques, une union expresse ou tacite dans cette idée que tous les êtres vivants sont les rameaux et le feuillage d'un seul arbre généalogique sorti, d'une manière selon les uns, de manière différente selon les autres, d'ungerme unique, la première cellule vivante, et se terminant en une cime unique, l'Homme. Et, tandis que la sélection, sansdisparaître tout à fait, s'efl'ace et va prendre un sang modeste parmi les agents de transformation, il me semble voir grandir une autre hypothèse pleine de ténèbres etd'éclairs, qui peut-être renferme en elle le secret de la science future. C'est un devoir de loyauté envers Darwin, l'un des hommes les plusloyaux quiaient jamais existé de reconnaître qu'il a, sciemment et de son propre aveu, élevé sa théorie sur une inconnue, sur les différences que présentent entre eux les individus de la même espèce, de la même famille. Pourquoi
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 129
ces différences ? La question se pose sur les confins du savoir humain et des silencieuses ténèbres. Personne ne connaît le nom ni Têtre du pouvoir occulte qui crée ces différences inexplicables. Pourtant, sans lui, le mécanisme merveilleux de la sélection naturelle resterait immobile et vain comme une voile dans un air calme, comme les volants, les cordes, les roues, les engrenages d'une machine à moteur hydraulique quand les eaux disparaissent de leur propre lit.
Partout où croît et décroît, partout où parvient et passe le mouvement mystérieux de la vie, ce pouvoir occulte est présent.
Nous ne savons pas, à vrai dire, pourquoi les fils sont semblables à leurs parents et semblables entre eux : nous ignorons comment agit la force qui conserve; mais nous savons encore moins pourquoi les fils diffèrent de leurs parents et diffèrent entre eux : nous ignorons encore plus comment agit la force
130 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
qui transforme. La sélection est assurément un procédé delà nature, et il est glorieux pour Darwin de Tavoir découverte : sur ce champ de bataille où Ton combat pour l'unité généalogique de la vie, il y a de la gloire pour tous ; mais c'est de Textérieur que la sélection agit sur les organismes, et comment admettre qu'une ou plusieurs causes externes aient eu plus de part dans la production de formes nouvelles que cette puissance secrète par l'œuvre de laquelle commencent toutes les variations? Il se trouve des esprits pour abaisser Darwin au profit de Lamark. Certes il y a aussi de la gloire pour Lamark ; certes on reconnaît au milieu, à l'usage et à l'inaction des organes une puissance transformatrice; mais quand Nâgeli voit sortir d'une espèce des variétés inégales en des circonstances égaies et des variétés égales en des circonstances inégales, comment nier que le principe de la transformation est dans l'organisme
vivant lui-même et que les causes extérieures Texcitent seulement et le dirigent?
Et par quelle cause extérieure expliquerezvous les dispositions symétriques de la nature qui, même avant l'apparition de la vie, se manifestent dans les cristaux et accompagnent ensuite la matière dans la variété infinie du monde organique, dans la feuille comme chez la chenille, chez le papillon comme dans la fleur? Sans doute elle est externe, celte force qui contraint, si je puis dire, au ciel et sur la terre, les atomes d'un sel à s'agréger, par exemple, en octaèdres et les atomes d'un autre sel à s'agréger en dodécaèdres? Les premiers sont peut-être les parents des seconds? Sans doute c'est par voie de sélection naturelle qu'ils auraient acquis d'abord neuf faces, puis dix, puis onze, puis douze?
Et alors de quel droit pouvez-vous affirmer que, si une puissance inconnue a agi de l'intérieur pour donner la forme et la symétrie
132 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
aux cristaux, il n'existe pas de puissance inconnue qui ait agi à Tintérieur pour donner ou au moins pour aider à donner ia forme et la symétrie aux organismes? La sélection naturelle, cette tempête de douleur, de terreur et de mort qui souffle, implacable, autour de notre planète dans sa course désespérée à travers les cieux, fut-elle donc seule pour donner l'élan à cette magnifique ascension des formes organiques depuis les plus humbles cellules jusqu'à l'homme, ou n'y avait-il pas plutôt à l'intérieur des organismes mêmes une force qui les transformait d'une façon déterminée, comme dans le gland est une force qui en fait un chêne, la sélection naturelle ayant précisément pour rôle d'aider cette force? A côté de la sélection naturelle, Darwin a placé la sélection sexuelle. Non seulement la vigueur et le courage des mâles, mais les attraits de leur corps, et même, chez les oiseaux, la douceur de leur
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 133
chant donnent lieu à des préférences, à des accouplements qui dirigent révolution des espèces. Dès lors si la vigueur plus grande, si le courage plus grand remportent par une évidente nécessité de nature, la plus grande vivacité des couleurs, la plus grande élégance des formes, la plus grande douceur de la voix ne Temporlent-elles pas au contraire par un spns intime qui s'éveille dans l'organisme, par une joie naissante et encore obscure de la beauté qui resplendira plus tard dans les chefs-d'œuvre de l'art humain? Et quand des êtres les plus humbles qui n'ont pas de sexe, qui se multiplient par division, pargemminaritéou sporulalion sortirent, après des siècles et des siècles, les êtres hermaphrodites et quand les hermaphrodites se divisèrent en mules et femelles, quelle put bien être la cause externe qui donna naissance aux sexes? Et puis, sans doute, quand les sexes eurent été distingués, c'est de l'extérieur aussi qu'est
134 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
venu rinstinct souverain, origine deTamour, qui les fait se rechercher l'un Tautre ? Haeckel qui, niant et raillant la conception d'un ordre intelligent de l'univers, prétend expliquer toute l'échelle des organismes par la toutepuissance de la sélection naturelle, comment explique-t-il l'origine même de la vie?
Méprisant la faiblesse de Darwin qui l'attribue au Créateur, Haeckel pense se tirer d'embarras en supposant que le principe vital a son origine dans les propriétés physiques et chimiques des corps albumineux. Mais ces corps albumineux, pourquoi se forment-ils?
Par la tendance du carbone à des combinaisons multiples avec d'autres éléments. Et quelle est la cause de cette tendance et quelle est celle de toutes les autres propriétés chimiques des corps? «Je ne sais pas», répond Haeckel. «Alors», peut-on lui répliquer, « si votre hypothèse est bonne, vous n'avez pas fait autre chose qu'éloigner le
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 135
mystère d'un pas, et, si la cause du principe vital dérive à son tour d'une cause inconnue, votre explication se réduit encore à ceci : «La cause première de la vie est égale à x. » Mais, puisque vous avez parlé de propriétés des corps, puisque vous nous avez avoué qu'il y a dans les atomes dé carbone une passion innée pour les atomes d'oxygène, d'hydrogène et d'ammoniaque, et que des élans de cette passion naît la vie, vous devez admettre que Vœ est une cause interne à la matière, constante en elle, capable, plus encore, que de transformer, de produire l'organisme. Et, puisque vous n'en connaissez pas la nature ni le mode d'action ni les limites, mais seulement l'immanence et la permanence, ainsi, dans votre étude des formes successives des organismes, ne pouvez- vous logiquement vous délivrer de l'inexorable inconnue et dès lors de chaque transformation deviez-vous logiquement définir la cause : « la sélection naturelle
plusx ». C'est pourquoi, lorque vous affirmez qu'une loi de progrès gouverne le monde, que la vie tend de l'imparfait vers le parfait et que cette tendance résulte nécessairement de la seule sélection naturelle, il nous semble à nous, profanes, que vous vous contredites, car vous vovez Tunivers évoluer selon un concept purement intellectuel comme ,est .
celui de la perfection, et vous niez en même temps qu'à cet Univers préside une intelligence. Si vous disiez au contraire, comme la logique l'exige de vous, que «la vie progresse nécessairement et qu'elle se perfectionne sans cesse par Teffet de la sélection naturellep/w^ a;», il n'y aurait pas là de contradiction nécessaire : car, si celte intelligence directrice n'est pas, comme vous Taffirmez, dans la sélection naturelle , qu'est-ce à dire, sinon qu'elle est dans l'a?? C'est en effet cet a?, cette puissance interne, vitale et transformatrice des choses, qui, toute cachée qu'elle soit, paraît devenir toujours
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 137
plus lumineuse parce que les faits infinis derrière lesquels elle se cache répandent une ombre toujours plus visible et plus large.
L'ombre révélatrice a pu entrer dans les dernières pensées de Charles Darwin, et cet homme avait Tâme trop haule pour ne pas avouer avec un visage serein qu'il avait placé son espérance suprême dans les lumières de la sélection, mais que trop de choses restaient dans l'obscurité, et que de tant de formes il fallait chercher le secret dans l'intérieur de l'organisme. « Refugium ignorantiœ^ ces causes internes », — s'écrie un heckelien, — sachant que la sélection naturelle peut être appelée, à la rigueur, une loi aveugle, mais que, si un poisson est intérieurement constitué de façon à produire un amphibie et l'amphibie un mammifère, il devient singulièrement plus difficile de soutenir qu'il n'y a pas là un plan de l'univers et que ne se manifeste pas le gouvernement d'une Intelligence suprême.
Mais non, ce n'est pas le honteux désir d'un refuge paisible, c'est la soif de la vérité qui a conduit des hommes éminents à démontrer, selon une critique sévère et subtile, que les causes extérieures ne suffisent pas à produire l'évolution. « En étudiant l'action de l'évolution par les seules causes externes, nous trouvons, ont-ils dit, telles et telles obscurités ; donc, c'est précisément là-dessous que doit se trouver la solution du problème : ainsi, lorsqu'au milieu du jour la terre est couverte d'ombre et que le ciel est serein sur toute son étendue, sauf en un point, ainsi ne nous échappe-t-il pas que le soleil est là, derrière ce nuage unique. » Sans espérer
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 139
pénétrer l'essence même des mystérieuses forces internes, ils essaient du moins de deviner le lieu et le mode de leur action transformatrice, et celui-ci soutient une hypothèse, celui-là en aventure une autre. Tandis que de puissants naturalistes travaillent à ouvrir une voie en plein roc, de généreux penseurs les suivent avec des flambeaux. Ils proclament la fausseté des créations distinctes, ils proclament que tous les êtres sont naturellement issus d'une souche unique par l'effet d'un principe intérieur aux choses, excité, réglé par des agents externes ; ils proclament la loi du progrès reconnue par Haeckel et enfin l'idée, logiquement impliquée en cette loi, d'un ordre et d'une fin dans l'activité de la nature, ce par quoi nous apparaît nécessaire le gouvernement d'une Intelligence et d'une Volonté supérieures. Ce système de la finalité universelle, "que le langage abstrus des savants appelle téléologie, est com-
140 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
battu avec acharnement et amèrement raillé :
mais si ses adversaires pensent avoir remporté sur lui une facile et complète victoire, c'est peut-être qu'ils combattent et raillent des idées que personne ne défend plus. Il y a, touchant Tordre et la fin des choses, de vieilles idées qui subsistent encore dans les couches inférieures de la connaissance humaine, mais qui, pour nous, — si toutefois moi, le plus humble soldai d'une armée, je puis me servir de ce pronom ambitieux, — qui pour nous sont mortes et ensevelies. Darwin s'y perd précisément parce qu'il ne sait pas se dégager de cette idée que, selon les p&rtisans d'un plan divin de l'univers, chaque chose a sa fin unique et visible. Il ne peut admettre, par exemple, que, si les plumes du paon sont si richement ornées, c'est afin de réjouir l'œil de l'homme. En même temps, il ne peut admettre que l'humanité soit un produit du hasard. Il conclut que faire méditer
POUR LA. BEAUTÉ d'UiNE IDÉE 141
riiommc sur le plan de Tunivers, c'est comme faire méditer un chien sur Tesprit de Newton. Au contraire, son plus fidèle disciple, Huxley, a déclaré qu'à la place de la vieille léléologic condamnée il pourrait s'en élever une autre plus large et plus grandiose, ayant pour base cette même idée fondamentale de révolution. En effet, nous avons rejeté dédaigneusement la léléologie de l'enfant convaincu que ses parents, ses maîtres, ses amis, ses serviteurs, sa maison existent pour lui seul ; nous professons la téléologie de l'homme qui se reconnaît un atome dans l'humanité, qui respecte le droit d'autrui, qui aime le bien d'autrui, qui place au-dessus d'un intérêt mesquin et individuel les intérêts de la Justice et de la Vérité. Nous ne pensons plus que l'univers ait été créé uniquement pour l'Humanité, que le soleil, la lune et les étoiles soient au ciel pour éclairer la terre, ni que les plantes et les animaux
142 POUR LA BEAUTÉ d'unE IDÉE
existent à Tunique fin d'être utiles aux hommes. Nous pensons au contraire que, dans l'esprit ordonnateur de l'univers, chaque chose créée par lui tend en elle-même et dans ses rapports avec les autres choses vers des fins diverses et infinies dont très peu isont visibles pour nous et très peu accessibles à notre intelligence ; nous pensons que toutes ces fins diverses et infinies sont disposées selon des desseins plus vastes, soumis eux-mêmes à d'autres plus vastes encore et que ceux-ci à leur tour dépendent d'un plan unique et immense, dont à peine la raison humaine peut-elle savoir qu'il monte en ses lignes générales de l'imparfait jusqu'au parfait.
Par là nous entendons rehausser et non rabaisser la dignité humaine. De la statue d'argile nous reportons l'origine de l'homme jusqu'à la première nébuleuse; nous confions à des millions de siècles, à toutes les forces
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 143
de la nature, à des myriades et des myriades d'êtres vivants le travail sublime de préparer Adam et la naissance de l'esprit personnel et immorlej. Nous promettons ensuite à notre espèce, au nom de la loi qui la lira de la matière première, une ascension sans fin vers l'infini!
Nous rehaussons en môme temps la dignité de la nature inférieure, foulée aux pieds jusqu'à hier avec un mépris orgueilleux, superstitieux et injuste, par l'homme, fruit de ses œuvres; nous reconnaissons en elle l'action constantede la toute-puissante volonté divine pour des fins très élevées, parmi lesquelles nous voyons à peine et très incomplètement celles qui se rapportent à notre espèce : à elle aussi nous promettons dans l'avenir une ascension indéfinie qui lui sera propre.
Enfin notre doctrine rehausse et grandit dans Tesprithumain l'idée de Dieu. De même que l'absence complète ou la matérialisation
144 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
grossière de cette idée appartiennent aux états primitifs de Tesprit humain, dé môme, avec le développement de la culture, se développe chez les croyants plus cullivés ridée de la Divinité. 11 y a, à n'en pas douter, entre le progrès scientifique et l'idée de Dieu, une corrélation spirituelle qui est seiïihlable à ces mvstérieuses corrélations observées dans le monde organique, par lesquelles au développement d'un organe correspond le développement d'un autre organe, de telle sorte que, si le calice d'une fleur va en s'approfondissant, peu à peu s'allonge aussi la trompe de l'insecte qui doit trouver au fond de cette fleur des substances vitales;. ou bien si l'on me permet une image plus matérielle encore, mais plus précise, je dirai qu'il y a entre les racines du savoir humain et les racines de Tidée de Dieu un chemin naturel et caché, grâce auquel, lorsque l'esprithumain s'élève péniblement dans la science, il doit
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 115
aussi s'élever, et il s'élève de lui-môme, comme par la loi physique des vases communicants, dans ridée de Dieu. Après chaque progrès nouveau dans la science, notre intelligence conçoit Dieu plus grand et surtout plus différent de Thomme* dans son mode d'action. Les progrès de l'astronomie, en révélant la véritable ordonnance du système solaire et sa subordination possible à d'autres systèmes encore plus vastes, ont amplifié et magnifié notre idée du Créateur, ont multiplié dans UQ espace plus lointain, plus caché à nos yeux, les desseins et les fins de son action divine. Autrefois, considérant les astres, les croyants s'imaginaient que Dieu conduisait ces globes dans le vide à la façon d'un magicien, ainsi qu'un homme doué de facultés surnaturelles qui, étant en dehors des choses, les contraint à lui obéir contre les lois naturelles. La découverte de Newtoa nous a démontré que Dieu gouverne tous
14G POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
les astres et tous les atomes du monde d'une façon radicalement différente et que cette façon d'agir est précisément ce que nous appelons loi de la nature. Pour si grand que nous imaginions un être humain, il nous est impossible même de concevoir qu'il puisse agir ainsi. Par ces lois de l'attraction universelle, la créature, si extraordinairement amplifiée par les découvertes précédentes, était ramenée à une rigoureuse unité. Tout s'atlire, tout se fait équilibre suivant des poids, des nombres et des mesures, et les actions infinies, distinctes et simultanées d'une force unique rendent un accord harmonieux qui exprime l'ordre mécanique. de l'univers. Pour les esprits cultivés et croyants, cet accord harmonieux et idéal des mondes contribue infiniment plus à la grandeur de l'idée de Dieu que la vue d'un ciel constellé, fût-elle même portée par de puissants télescopes jusqu'au-delà des plus lointaines voies
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 147
lactées. Maintenant la théorie de l'évolution nous montre non plus un Dieu agissant par intervalles, créant le monde par pièces toutes faites, puis les mettant en place ainsi qu'un homme fabriquerait une machine, mais un Dieu agissant toujours, partout, au dedans etau deliors de chaque chose, tirant la variété progressive des formes de Tunité du principe par une action si bien réglée et si constante qu'elle a mérité les noms de nature et de loi; et ce Dieu agit selon des desseins partiels et infinis qui se rattachent à un dessin infini et unique : ainsi Tordre de l'univers, qui, par la loi de Tatlraction éclate dans l'espace comme une merveilleuse harmonie, se déroule dans le temps par la loi d'évolution avec la continuité matérielle et logique d'une pensée qui s'exprime, d'une mélodie merveilleuse qui va des rythmes les plus larges aux plus passionnés, des splendeurs de la lumière aux splendeurs de l'intelligence et
de Tamour ; mélodie divine, parce que jamais elle ne s'achève et jamais elle ne dévie, parce qu'elle exprime toujours plus magnifiquement une idée qui est, pour l'âme humaine, le plus grand idéal possible, c'est-à-dire non pas la perfection absolue que l'homme ne peut atteindre dans l'éternité, mais une ascension ininterrompue et indéfinie vers elle. Jamais comme en de telles visions l'esprit humain n'a pu se représenter par les choses sensibles la sublimité du Créateur.
il est vrai qu'à toute phase du progrès scientifique s'est jointe aussi la négation de Dieu : mais cela prouve seulement qu'il est toujours possible à l'esprit humain, au plus ignorant comme au plus cultivé, de choisir entre l'affirmation et la négation de Dieu. Ceux qui nient Dieu ne veulent pas en convenir : ils s'efforcent d'établir une contradiction logique entre les vérités de la science et l'idée de la
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 449
divinité. Aidés par une plèbe religieuse qui craignait pour un humble et faible Dieu selon son esprit, ils pensèrent d'abord que, si la terre n'était pas le centre immobile du système solaire, le Dieu chrétien, lui aussi, devait être rangé parmi les dieux faux et menteurs; puis que, si les astres du système solaire étaient progressivement issus, par une action mécanique, de la matière en rotation, selon l'idée de Laplace, on pouvait enlever, au moins aux planètes et aux satellites, la vieille marque de fabrique surnaturelle.
Par chacun de ces arguments ils réussirent seulement à prouver qu'il ne pouvait y avoir un Dieu tel que le vulgaire l'imaginait : ce à quoi on répondit chaque fois qu'en effet Dieu était beaucoup plus grand. Enfin, une fois jetée aux quatre vents la doctrine de l'évolution, on proclama, au milieu des gémissements, des lamentations et des anathèmes du peuple croyant, que les piaules, les animaux
150 POUR LA BEAUTÉ d'cNE IDÉE
et riiomme s'étaient conslilués spontanément par hasard, d'une substance unique, grâce à la sélection naturelle; que, si l'antique créateur avait pu résister à tant d'autres coups de la science, cette Ibis il élait perdu.
Maintenant, parmi ceux qui, au milieu i ce vain tumulte, se lèvent, le front haut et sourire aux lèvres, pour la défense des vérit nouvelles et en même temps des antiqu croyances, le poète, lui aussi, est appelé à lever. Lorsque, poètes spiritualisles, noi écoutons la voix mystérieuse des choses que nous sentons une vie obscure, des germ et des vestiges de tristesses et de joies presqi humaines dans les vents, dans les flots, da les forêts, dans les eaux courantes, da les formes délicates des fleurs, dans 1 lignes expressives des rochers, sur les crêt
152 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
des pensives montagnes, vous nous dites parfois que nous marchons à travers un rêve, et sans doute vous avez raison, mais notre rêve, comme tous les rêves, a son origine dans la réalité. Votre sympathie pour la nature, pourvu qu'elle ne soit pas une vaine rhétorique mal apprise, nous révèle entre rhomme et les choses des affinités véritables, une parenté étroite dont peu à peu la science retrouve à grand'peine les preuves authentiques, alors que depuis bien longtemps nous la sentions au fond de notre cœur. Et, alors même que nous ne connaîtrions pas les lois de révolution et les prophéties de saint Paul, notre inspiration intime et véridique nous assure qu'une si grande et si chère beauté des choses n'est pas destinée à disparaître pour toujours et à se perdre, que les voix mystérieuses, la mélancolie et la joie de la nature signifient le désir et l'attente d'un état meilleur. Quand nous avons recherché
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE io3
les occasions de mettre en scène la douleur et que nous l'avons traitée avec respect, vous avez parfois accusé notre art d'être inhumain. Et voici que la science vous répond pour nous : « La douleur est vraiment une chose auguste, car sans l'œuvre de la douleur l'homme n'aurait pu sortir de la poussière ni la civilisation de la barbarie. »
Lorsque, décrivant l'amour, nous vous représentons, non pas ce fantôme d'amour trompeur et imaginaire qui n'aurait aucun pouvoir sur les sens, ni cette fièvre du seul instinct qui avilit l'esprit, mais cet amour qui aspire par sa nature même à unir deux êtres en un seul; lorsque cependant nous en taisons, je ne veux pas dire le côté matériel, ce qui est impossible, mais le côté purement animal et physiologique, pour en décrire au contraire ces sensations exquises et délicates, apanage exclusif de l'homme, et, pour exalter la passion des âmes, il s'en trouve alors pour
loi POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
nous juger des consciences timides, des esprits incapables de comprendre la beauté et la gloire de la vie, de tout ce qui propage la vie. Maissiune loide progrès indéfini gouverne véritablement Tunivers, de Tespèce humaine sortira encore, peu importe comment et peu importe quand, une espèce supérieure à elle; et, si rinslinct sexuel qui se développe toujours plus vivace sur l'échelle des organismes a préparé l'amour humain, cet amour humain prépare à son tour pour l'avenir une forme de sentiment inconnue, et son évolution continuera dans la vie aOn de conduire à un raffinement toujours plus grand de la matière et à une puissance toujours plus grande de l'esprit.
Nous pouvons lire maintenant dans la nature cette haute doctrine qu'une espèce supérieure ne naît pas d'une espèce inférieure sans un effort vers une forme plus parfaite. Partout où manque cet effort il y a chute,
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 135
il y a dégénérescence. Si, dans la représentalion de Tamour, d'autres artistes retournent en arrière, vers la brute, nous, nous marchons en avant vers la forme supérieure que rhomme porte en soi et qui doit se développer spontanément. Quand notre art qui ne peut rester étranger à aucune beauté s'inspire de la beauté morale, nous nous entendons parfois appeler froids et pédants; mais si, comme il est certain, une loi de nature entraîne le genre humain, malgré la corruption et la dégénérescence individuelles, de notions confuses et contradictoires sur le bien et le mal à la possession éclairée d'un idéal moral unique, nous avons conscience de combattre un bon combat et un combat nécessaire.
Lorsque, tout en sentant la poésie dupasse, des ruines, des antiquités, de tout sentiment conservateur des choses bonnes, nous nous levons palpitants à l'appel des misères et des
156 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
injustices sociales pour dire les souffrances des affligés et en menacer les heureux de ce monde, pour convier la société humaine à un ordre plus juste, on peut nous appeler des utopistes et des arcadiens ; mais, si la loi de l'évolution est vraie, nous annonçons au contraire une justice qui ne peut manquer de régner un jour, par Tunion, dans le temps, des deux forces qui gouvernent le monde selon le plan divin, la force qui conserve et la force qui transforme. En somme, pour tout résumer, nous aspirons à l'honneur suprême d'avoir une place sur le front des colonnes humaines qui montent à l'assaut d'un radieux avenir, parmi ces mille cavaliers de l'Esprit- Saint qu'Henri Heine, vraiment plus un de nôtres qu'on ne le croit, chantait à sa blonde petite bûcheronne, tout étonnée :
Ihre theuren Schwerter blilzen.
Ihre çuten Bannerwehen,
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 157
« Leurs chères épées lancent des éclairs, leurs bons étendards s'agitent au vent. » La grande idée que Darwin a rendue populaire dans le monde nous explique nos obscurs instincts de poète, nous confirme dans nosamours etdansnosmépris,nousmontredeloinlaréalisalion de notre idéal ; elle nous réconforte en fin , nous donnantune mission dontlagloire est telle qu'aucun prince et qu'aucun peuple n'en a de semblable en son pouvoir et qu'il est par conséquent insensé de nous demander d'y rester indifférents. Tandis que d'autres travaillent dans le champ de la science à en recueillir les preuves directes, c'est à nous qu'il échoit d'en montrer les preuves indirectes dans l'admirable beauté de son aspect, qu'on la considère comme la préparation de l'homme, dans le développement intellectuel et moral de l'humanité, ou comme l'annonce de ses destinées futures.
On m'a trailé de mystique. Je ne sais ce que peut prouver cette appellation : je voudrais qu'une psychologie sereine observât, mesurât et comparât les phénomènes obcurs de Tâme humaine, non seulement pour en déduire les lois de la sensation et de rintcUigencc, mais aussi pour établir la nature et l'origine de ces mouvements internes qui entraînent Tfime dans une direction donnée, sans qu'on en voit une raison suffisante, et qui produisent une inclination semblable à l'amour, pleine de douceur, d'amertume, de désirs infinis. Je demanderais à une telle psychologie de m'expliquer pourquoi l'hypothèse de révolution, non pas méditée dans
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 159
les livres de ses défenseurs, mais entrevue h travers les diatribes de ses adversaires, mais présentée à moi comme Tarme empoisonnée d'un matérialisme que j'ai toujours haï, exerçait sur moi une attraction puissante et enthousiasmait mon esprit : et cependant je n'étais pas capable d'en connaître les raisons scientifiques, ni le dessein grandiose, ni la beauté inlellectuelle et morale; cependant je l'entendais combattre non seulement au nom de mes propres croyances, mais même au nom du bon sens et de la dignité humaine.
Jamais je ne pus me convaincre d'un antagonisme nécessaire entre l'idée transformiste et mon idéal le plus cher : mais il m'était amer de ne pas savoir justifier mon sentiment par de solides arguments.
Les livres de Darwin m'aidèrent peu.
Certes je n'y trouvai pas l'athéisme, mais dans ces ouvrages et plus encore dans ses lettres privées, l'auteur m'apparaissait comme
160 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
trop incertain devant les conséquences religieuses et philosophiques de sa théorie. J'eus entre les mains d'autres livres de Técole darwinienne allemande qui étaient vraiment des évangiles du dogmatisme matérialiste. Cependant ma foi instinctive croissait. Souvent il me semblait sentir au plus profond de mon être toute la fermentation des diverses vies antérieures d'où est peu à peu sortie l'humanité, fermentation qui a des bouillonnenienls impétueux et étranges, qui monte parfois jusqu'au cœur et v éclate au milieu de cris de désirs sinistres et bestiaux, et puis, domptée ou satisfaite, en redescend, y laissant un silence triste. Souvent, dans les passagères ardeurs de mon esprit, il me semblait sentir inquiet en moi le germe d'une forme future, plus conforme à ce désir vague et inassouvi de sensations et de sentiments supérieurs qui nous tourmente si souvent et qui trouve son exaltation dans la musique» Voici quelques
années, j'eus entre les mains et je lus avidement un livre du professeur américain Joseph Le Conte qui avait pour litre : VEvolution et ses rapports avec la pensée religieuse. Je me rappelle encore avec quelle émotion et quelle surprise, tout jeune encore, j'ai senti pour la première fois se révéler brusquement à ma pensée la beauté sensible du Bien supérieur aux sens, du Bien purement moral. Cette fois, tandis que je lisais dans l'ouvrage deLe Conte les chapitres où il aborde le problème religieux et que j'y découvrais peu à peu, progressivement, la trame et l'objet du raisonnement, une surprise semblable s'emparait de moi, mon cœur battait à coups précipités comme à l'approche d'une révélation nouvelle. Les idées suggérées par le livre se déroulaient, se réalisaient rapidement dans mon esprit, et voici que, sur le déclin de ma vie, une beauté sensible du Vrai supérieur aux sens, du Vrai
purement intellectuel montait et se révolait
162 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
pour la première fois à mon àme. Elle n'avait pas menti, la voix fidèle et toujours entendue qui parlait en moi; non seulement il n'y avait pas antagonisme entre Évolution et Création, mais l'image du Créateur se rapprochait de moi ; elle grandissait prodigieusement dans mon esprit ; j'en éprouvais pour Lui un respect nouveau, et, en même temps, un effroi semblable à celui qu'on éprouve en appliquant l'œil à l'oculaire d'un télescope et eh découvrant tout à coup dans le miroir, tout proche et énorme, l'astre que, peu de temps auparavant, on regardait à l'œil nu dans le ciel.
Le crépuscule tomba et m'interrompit au milieu démon travail avant quej'eusse fini ma lecture. J'abandonnai mon livre, je me mis à une fenêtre qui dofnine les plaines étendues entre les Alpes et la mer. Dans l'émotion religieuse de cette heure, en contemplant le levant obscur et profond, en écoutant les
POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE 163
murmures et les bruissements de U nuit qui paraissaient d'humbles paroles vivantes, toutes pleines du même sentiment religieux, j'ai éprouvé le plus grand encouragement de ma vie d'artiste et j'ai en même temps senti le besoin de rendre témoignage à la vérité infinie de sa divine lumière. Je lui ai rendu ce témoignage ; si mon esprit et si le temps me le permettent, je le lui rendrai encore. Je sais que je n'ai rien pu et que je n'aurais rien pu trouver par moi-même, que le premier secours m'est venu d'un livre, que beaucoup d'autres livres de profonds penseurs m'ont ensuite aidé, que mes convictions sont partagées par beaucoup d'autres personnes plus capables que moi de les défendre. Cependant aucun germe ne peut dire : je ne donnerai pas ma tige d'herbe, je ne donnerai pas mon témoignage de vie parce que je ne suis pas un palmier ni une rose, parce que je ne vivrai qu'une seule saison. Il y a une loi et
164 POUR LA BEAUTÉ d'uNE IDÉE
un devoir pour Therbe comme pour les roses et les palmiers de donner son témoignage à la vie : il y a une loi et un devoir pour les esprits les plus faibles comme pour les plus puissants de donner leur témoignage au vrai : et tout ce qui obéit à une loi, tout ce qui accomplit un devoir a par là-même sa dignité.
ET
LE SEiNTIMENT RELIGIEUX
J'ai déjà affronté, et, je l'espère, surmonté les premiers obstacles que Ton rencontre devant soi en combattant cette antique croyance, partagée par le plus grand nombre des théologiens et des fidèles, d'après laquelle Dieu aurait créé le monde par des actes de \ création distincts et immédiats, à des intervalles de jours ou d'époques. J'ai cherché à démontrer que l'intelligence humaine se détournait depuis longtemps d'une telle idée de la création. Jusqu'à l'époque moderne, l'intelligence humaine a conçu l'action du créateur comme l'action d'un homme doué d'une puissance extraordinaire, qui fûtcapable d'imposer sa volonté à la nature ; qui pût
commander aux astres, avec de mystérieuses formules, de rester suspendus dans les airs; qui pût, avec d'autres mots, commander à la terre nue de se couvrir înslantanément de plantes, à la mer sans vie de se peupler instantanément de poissons et de laisser s'échapper, comme un énorme vase à double fond, des bandes d'oiseaux de toute espèce; qui pût obtenir enfin, par de nouvelles formules, que la croûte de la terre se brisât avec fracas et que sur toute sa surface se répandît un effroyable et bruyant tourbillon d'animaux de toute espèce.
Cependant, en fouillant dans les couches superposées de cet immense musée qu'est la croûte de la terre, on s'aperçoit bien facilementque, dans la première couche, au-dessous du sol où nous marchons, se conservent les traces et les empreintes d'animaux un peu différents de ceux qui se meuvent aujourd'hui à la lumière du soleil, que dans la seconde
couche se trouvent les traces elles empreintes d'animaux déjà plus différents, et ainsi de suite. Par exemple, on rencontre dans la première couche un animal tout à fait semblable au cheval, tnais qui n'est pas plus grand qu'un âne et qui a les rudiments de deux doigts; dans la seconde on en trouve un autre qui a réellement trois doigts; dans la troisième, en voici un de la grandeur d'une brebis, qui aies trois doigts et les rudiments d'un quatrième. Enfin, dans la quatrième couche, on trouve un tout petit cheval à peine grand comme un renard, qui a les quatre doigts et les rudiments d'un cinquième. Si celui qui fait ces fouilles est un homme d'esprit logique, il devra donc admettre que les animaux terrestres n'ont pas tous été créés en une fois, mais qu'il y a eu un nombre indéfini de créations à de très longs intervalles. Pour la seule dynastie du cheval, il faut en compter, probablement, au moins
170 l'origine de l'homme
six. Si on poursuit ses recherches dans ce musée, si on étudie les collections des animaux qui peuplent TeauetTair, les collections des plantes, l'on doit nécessairement arriver pour ces créatures à la même conclusion : l'on s'aperçoit qu'outre les créations successives des animaux il y a eu aussi des créations successives de plantes. Dès lors, je ne sais vraiment comment on peut continuer à croire que chaque grande catégorie dé vivants a été créée isolément, d'un seul acte, à des moments divers, par l'opération d'un Dieu qui aurait ainsi fait le monde de pièces comme nous ferions nos machines. Je mè suis efforcé démontrer que l'intelligence humaine, ainsi qu'un enfant auquel le lait ne suffit plus, se détourne de cette conception primitive de la création, qui lui a été précieuse et vivifiante en son temps, mais qui plus tard est devenue insuffisante.
La découverte de l'attraction universelle
hii fit voir comment Dieu agissait en réalité pour diriger les astres dans le vide ; elle lui révéla les procédés de l'action divine, procédés extraordinaires et infiniment éloignés de toiis lés procédés humains, mathématiques dans leur expression, insaisissables et inconnaissables dans leur essence. La foi naïve^ la foi enfantine avait d'abord dit : commande-, ment; la science lui apprit à dire : ordre ^ loi. Ainsi était démontré que toutes choses dans l'Univers sont rattachées les unes aux autres par l'effet d'une loi unique et qu'il y a donc une correspondance entre un atome de poussière sur l'aile d'un papillon et l'astre le plus reculé dans l'abîme le plus profond du cieL A cette révélation l'image de Dieu grandit aux yeux des croyants les plus cultivés comme si elle leur était apparue tout à coup à travers une lentille puissante. Grâce à un vaste travail scientifique qui n'est pas enèore parvenu à son terme, nous sommes, pour ainsi dire,
172 l'origine de l'homme
à l'aurore crunc vision de Dieu démesurément plus grande. J'ai parlé de ce travail scientifique qui, commencé en France par Lamarck, dès 1809, tend à prouver que toutes les classes, familles et espèces des êtres vivants, sont issues, par voie de génération, d'un petit nombre de cellules originelles,
peut-être même d'une seule, ainsi que les rameaux d'un arbre immense, issu d'une
semence unique. J'ai parlé de Charles Darwin, qui, cinquante ans après Lamarck, ayant observé que les individus de la même espèce n'étaient jamais rigoureusement identiques et qu'une grande quantité périssait avant d'avoir atteint son complet développement, en déduisait que, dans chaque espèce, ceux-là devaient plus facilement se conserver et se reproduire qui étaient mieux conformés pour résister aux causes de destruction, que ces différences devaient se transmettre à leurs rejetons et qu'à ce second degré de nouvelles différences
venant s'ajouter aux premières, et ainsi de suite à chaque génération, il devait sortir peu à peu de Tespèce primitive une espèce nouvelle.
Aussitôt s'éleva autour de Darwin une clameur immense d'admiration et de scandale.
Des chevaliers et des hérauts de son idée coururent la jeter aux qiiatre vents et se battirent pour elle partout où des ennemis tentaient de leur résister : les uns brandissaient des hallebardes et des poignards du moyen âge, des cimeterres rouilles dérobés à la poussière des musées; d'autres se servaient au contraire de bonnes armes modernes qu'ils maniaient avec un sang-froid courageux. Le nom de Darwin s'est envolé jusqu'aux étoiles, mais la poussière soulevée par les combattants obscurcit l'air, et les spectateurs ne se rendent pas bien compte de ce qui se passe sur les champs de bataille. Beaucoup d'esprits honnêtes s'imaginent que la grande idée d'un
174 l'origine de l'homme
progrès continu réalisé par tout l'univers, depuis les nébuleuses vides et informes jusqu'aux magnificences régulièrement ordonnées des systèmes slellaires, jusqu'à la vie, jusqu'à la conscience, est une conception qui a pris naissance dans le cerveau de Darwin, alors que Darwin a simplement conçu un moyen d'expliquer les transformations supposées de certains organismes sur un humble globe de matière obscure, perdu dans son mouvement de rotation à travers l'infini. On confond la théorie de l'évolution avec le darwinisme ; mieux encore : on écrit et on proclame, ici avec joie, là avec horreur, qu'une troupe formidable de géants se lève contre Dieu et que, sur ses étendards, est écrit le nom de Darwin.
En réalité ces insurgés ne sont pas des géants, et le nom de Darwin, qui fut d'ailleurs plein de respect à Tégard de Dieu, ne peut pas leur être d'un grand secours. L'hypo-
Ihèse de Darwin, qui apparut tout d'abord comme un grand phare au milieu des ténèbres est allée perdant peu à peu de son éclat et a fini par devenir une petite lueur, utile assurément, mais dans un faible rayon. Les hommes de science avouent qu'avec cette unique lueur de la théorie darwinienne, on ne voit pas clairement, par exemple, comment une espèce de crocodile a pu se transformer en une espèce volatile. Pour ne pas rester dans l'obscurité, on a allumé d'autres flambeaux, on a aventuré d'autres hypothèses; inais de même que dans la nuit, autour de la lumière d'un incendie qui grandit sans cesse, le cercle des ténèbres s'étend toujours plus démesuré, ainsi la grande lumière jetée par tant d'observations, d'analyses et d'hypothèses n'a-t-elle fait qu'épaissir dans l'âme des chercheurs les ombres du mystère où s'élaborent les transformations des organismes. Cependant un progrès a élé obtenu;
d'après le consentement presque unanime des savants, toutes les espèces vivantes descendent naturellement d*un seul type ou de quelques types primitifs; et voici qu'apparaît, derrière ces phénomènes, Tombre d'une cause agissant dans les choses, inaccessible aux sens humains, supérieure à l'intelligence ; c'est celte cause qui, avant l'apparition de la vie, détermine dans la matière inorganique les mouvements mystérieusement ordonnés de la cristallisation; c'est elle qui donne naissance aux premiers organismes insexués : qui ensuite sépare et dislingue de plus en plus les sexes, qui crée ces différences inexplicables entre les individus de la même espèce sur lesquelles repose la théorie de Darwin ; c'est elle qui reproduit vaguement dans les organes des plantes, dans le corps des animaux, la symétrie des cristaux ; c'est cette cause enfin qui agit non seulement par la lutte et la guerre, comme l'a vu Darwin, mais aussi au moyen
de grei^ides alliances entre les diverses formes de la vie et de grandes associations entre des êtres semblables, dirigées comme par une sainte aspiration vers la fraternité.
La méditation de cette cause, puissante et inaccessible, conduit l'esprit au sentiment religieux d'un Être qui lui est infiniment supérieur. C'est ce que n'ont pas encore compris, particulièrement en Italie, beaucoup d'hommes religieux, riches de science théologique et philosophique, mais qui s'obstinent à ne voir dans le camp évolutionniste que des ennemis de Dieu et de l'esprit. 11 est naturel, et même il est bon que se produisent ces oppositions obstinées contre un changement radical de vieilles idées très importantes ; il est bon que, dans le développement des idées, une force conservatrice intervienne pour lutter contre la force transformatrice, ainsi qu'il arrive dans le développement des organismes où la première de ces forces tend à conserver
chez les enfants la conformation des parents, tandis que la seconde tend h produire des formes nouvelles. Toutefois ces opposants religieux commettent une erreur et une injustice.
Plusieurs partisans de la doctrine nouvelle ont jugé qu'elle laissait entières toutes les questions religieuses. Qualrefages lui-même, qui est peut-être le plus grand adversaire scientifique de la théorie évolutionniste, a tenu à faire loyalement la même déclaration.
D'autres penseurs sont allés plus loin encore. Embrassant en esprit tout le passé de l'univers, reconnaissant avec le défenseur le plus ardent et le plus redoutable du matérialisme scientifique, Haeckel, qu'une loi de progrès gouverne le monde et que la vie s'élève de l'imparfait vers le parfait, ces penseursont vu dansl'hypothèse del'évolution une preuve nouvelle et splendide des croyances religieuses fondamentales ; ils ont glorifié
l'acUon continue, immanente aux choses,
d'une Intelligence toule-puissante qui les
transforme et les ordonne sans trêve selon
le plan merveilleux d'un accord harmonique
dans l'espace et d'un progrès successif et
comme mélodique dans le temps. Pour moi, je trouve une beauté sublime à cette
ascension continuelle de la créature vers une perfection idéale et suprême, dont elle ira toujours s'approchant davantage, pour ne l'atteindre jamais. J'ai affirmé, en tant qu'artiste, mon droit de combattre pour cette beauté, et j'ai dit quelle me paraissait être la place des poètes spiritualistes dans cette mêlée entre les vieilles et les nouvelles opinions. Gaudry, membre de l'Institut de France et professeur de paléontologie, a écrit que, dans un musée de paléontologie où les fossiles seraient disposés pour l'illustration des doctrines transformistes, il y aurait des joies sublimes non seulement pour les savants.
180 l'origine de l^homme
mais aussi pour les artistes et pour les philosophes. Il voudrait que pût surgir au milieu d'un tel musée une statue de poète anonyme, une figure idéale, méditant sur les magnificences de la création et sur ses progrès dans l'avenir. Ce sera en effet l'attitude du poète, demain, au jour de la victoire : mais il y a une place d'honneur pour lui aujourd'hui, au jour de la lutte. Avant de me rendre à mon poste, en ma qualité de chrétien catholique, j'ai voulu mettre en pleine lumière, avec des documents probants, contre mille préjugés de croyants et d'incrédules, la liberté absolue qui m'est laissée par ma foi de considérer l'idée d'évolution comme n'étant nullement contradictoire à l'idée de création et comme représentant un modus operandi de l'Intelligence créatrice. Un grand nombre de chrétiens très croyants, dans toutes les Églises, partagent cette opinion et sont de fervents évolutionnistes* En septembre 1892, un
illustre savant anglais, le professeur Saint- George Mivart, écrivait à une revue de New- York : « Comment peut-il y avoir des jeunes, gens qui abandonnent la foi pour la théorie de l'évolution, comment peut-il y avoir des hommes faits qui prétendent ruiner, grâce à, elle, la doctrine de la création , alors que, moi qui suis chrétien catholique et évolutionniste, i'ai obtenu du Souverain Pontife Pie IX des signes publics de faveur, et alors que le cardinal Newmann, àquij'ai dédié un de mes ouvrages, a été le premier Anglais qui ait étendu Tapplication de la théorie évolutionniste jusqu'au dogme chrétien?»
Le P. Le Roy, dominicain français, dans un ouvrage sur révolution des espèces organiques, a prédit à l'idée transformiste le sort de l'idée de Galilée, qui, avant de triompher, a d'abord fait horreur aux croyants. Une revue religieuse allemande : Die Katolische Bewegung, non moins orthodoxe, non moins
iSi l'origine de l'homme
zélée qu'aucun journal religieux d'Italie, se plaisait, voici peu de temps, à rapporter ces mots de Lubbock : « Une doctrine qui enseigne l'humilité envers le passé, la foi dans le présent, l'espérance dans l'avenir, ne peut être inconciliable avec la vérité religieuse. » J'ai tiré d'écrivains ecclésiastiques modernes de semblables témoignages. Ils pouvaient suffire. J'ai considéré cependant comme intéressant de descendre, aidé par les lumières d'autres chercheurs, de la théologie moderne dans la théologie ancienne, et jusque dans les profondeurs obscures des philosophes chrétiens les plus illustres pour y découvrir des analogies cachées avec l'hypothèse de l'évolution. J'y ai admiré par-dessus tout la liberté, la puissance, la hardiesse de ces grands hommes dans Tinterprétation du récit mosaïque où ils vont chercher des sens conformes à leur idée de Dieu, rompant les entraves d'un sens littéral qui pouvait suffire
aux foules d'esprit simple, mais qui ne satisfait pas leur pénétrante intelligence. C'est ainsi que saint Augustin a imaginé une matière première capable, par la vertu qu'avait mise en elle le Créateur, de produire peu à peu, et chacun en son temps, tous les organismes, de sorte que tout le monde actuel existait en elle en puissance.
11 est ridicule de supposer que saint Augustin ait conçu la théorie de l'évolution : mais si on interprèle de cette façon le récit mosaïque, il est bien facile d'admettre que notre système planétaire a été produit par la rotation d'une nébuleuse semblable à celle que prépare peut-être la gigantesque nébuleuse d'Orion ; il est bien facile d'admettre que les espèces vivantes se sont produites naturellement, par générations successives : chacun de nous est ainsi venu au monde, et nous ne croyons cependant pas mentir en nous déclarant créés et mis au monde par Dieu.
L'interprétation de saint Augustin peut être combattue par les théologiens, et elle Ta été en effet : peu importe, si je Tinvoque non pour établir un dogme, mais pour défendre une liberté. Allant encore plus loin, j'ai osé soutenir que le système de l'évolution répondait à la nature même et à la direction du christianisme. Si l'auteur de la Genèse a vu, dans une vision confuse, la créature à son origine s'élever d'une ascension progressive de l'imparfait vers le parfait, saint Paul, qui a eu la vision de ses ascensions futures, saint Paul qui a vu dans l'avenir une transformation deTêtrehumain et qui a comparé notre corps animal d'aujourd'hui à la semence dont doit sortir un corps immatériel. Saint Paul a vu aussi se transformer, dans l'avenir, toutes les créatures inférieures à l'homme; il les a vues s'élever derrière leur chef, sortir du servage de la corruption et parvenir àla liberté et àla gloire. Il^ut une vision plus sublime encore :
ET LE SENtlMENT RELIGIEUX 185
il nous vit nous élever éternellement c?^ claritatein claritatem, de clarté en clarté, selon la loi de progrès continuel de Fimparfait vers le parfait, déjà écrite dans les siècles qui nous ont précédés. De nombreux comnientateurs, je le sais, ontinterprété d'une façon différente ce merveilleux passage de la seconde épître aux Corinthiens : pour moi, il me plaît de le comprendre conime l'a compris le mystique auteur de Y Imitation quand, parlant des âmes justes élevées à une vie supérieure, il dit qu'elles sont : de claritate in claritatem abyssi Deitatis transformait: « transportées de clarté en clarté, dans l'abîme de la divinité. »
Tandis que je m'avançais sur ce chemin qui m'a conduit à mettre en lumière les analogies profondes de l'hypothèse évôlulioniiiste et des croyances chrétiennes, j'ai aperçu plusieurs fois devant moi, de loin, et j'ai montré à ceux qui me suivaient, pour leur apprendre à le traverser, un passage difficile, dange-
180 l'origiiNE de l'homme
reux, auquel j'arrive aujourd'hui résolument. Ce passage est défendu avec toutes sortes d'armes, même parfois avec Toutrage et la raillerie, par une foule d'ennemis de révolution. Une autre foule aussi le défend, composée de gens respectables et sensibles, qui frémil rien qu'a le voir traverser. Ce passage suffit ti en faire reculer beaucoup qui me suivraient volontiers jusque-là, mais pas au delà. Tous ceux, je crois, qui ne sont pas aveuglés par des passions théologiques ou anlithéologiques se feraient volontiers évolutionnistes avec moi, s'il ne fallait passer par là. On a compris que je voulais parler de l'hypothèse transformiste appliquée à l'origine de l'espèce humaine, et que ce passage difficile était d'étendre la valeur de la loi universelle jusqu'à l'homme même, c'est-à-dire d'admettre que Tespèce humaine tirât son origine d'une espèce inférieure. L'homme est maintenant le point central de l'évolution. Si
nous admettons que toutes les espèces inférieures apparaissent grâce à un processus d'évolution, mais que Dieu a créé Thomme en façonnant une statue d'argile et en ranimant d'un souffle, ce n'est pas la peine de combattre pour un système frappé au cœur.
Pourquoi rendre un jugement favorable à une seule partie de ce système? Autant vaudrait dire à un accusé : je veux vous témoigner de l'indulgence, je vous absous de mille chefs d'accusation, je ne vous condamne à mort que pour un seul. Et, si Ton croit que Dieu a voulu créer Adam par ce moyen en se sarvant de boue, il n'y a aucune raison au monde pour croire que messieurs les animaux aient eu le privilège d'être faits d'une matière élaborée et merveilleusement raffinée au feu de la vie, ainsi que le veulent les évolutionnistes; il n'y a aucune raison de croire que Dieu ait employé tant de milliers de siècles, un si sage ensemble d'actions et de réactions
iS8 l'origine de l'homme
vitales et physiques, une si grande coopération du ciel et de la terre pour tirer de la matière un cheval ou un animal quelconque, par des procédés si éloignés des nôtres, si supérieurs à notre intelligence et même à notre imagination, si Ton doit croire ensuite que ses procédés pour créer Thomme ont été semblables au travail hâtif du sculptçur, qui, de ses propres mains, réalise dans Targile une conception de son cerveau. De même q^u il est relativement facile d'obtenir qu'on accepte le principe d'évolution en ce qui concerne l'origine des systèmes stellaires et planétaires, ainsi que les formes organiques inférieures à rhojnme, il est facile aussi d'obtenir qu'on accepte le principe d'évolution après l'apparition de l'homme, lorsqu'on passe de l'ordre physique à l'ordre moral, lorsqu'on explique la naissance des organismes sociaux, leur développement, leur décadence, leurs transformations, la prépon-
dérance progressive de Tintelligence dans la vie humaine, l'accord progressif des consciences humaines sur un idéal moral unique.'
Mais si à celte loi supposée d'évolution on
accorde le gouvernement de l'univers dans un passé dont on ne voit pas le commencement et dans un avenir dont on ne voit pas le terme en niant justement sa valeur au point central,, c'est folie de faire reposer siir elle un si grand poids : elle s'écroulera tout entière. Pour moi donc qui ai parlé jusqu'ici de cette grande hypothèse avec une idée si haute de sa valeur, de sa beauté intellectuelle et morale, de la lumière qu'elle peut jeter sur la foi religieuse, il y a maintenant une nécessité inéluctable à en éprouver la résistance au point le plus important et le plus redoutable, à rechercher quels soutiens elle a dans la science, et si l'on peut tenter ce passage en portant avec soi sa foi chrétienne ou bien SI la charge est trop lourde et qu'il
190 l'origine de l'homme
faille auparavant l'abandonner. Ce sera aussi un devoir pour moi d'en parler ensuite comme artiste, de considérer si l'hypothèse de l'origine animale de l'homme fait dans le plan de l'univers une tache répugnante, ou si cette tache est seulement dans les yeux de ceux à qui elle fait horreur. Je sais que beaucoup trouveront ma hardiesse excessive. Bien des personnes religieuses, tout en éprouvant peutêtre une secrète inclination pour la cause que je défends, me blâmeront, dans leur piété prudente, d'avoir touché aces questions qui, par leur nature, peuvent, ainsi que des matières dangereuses, vous éclater entre les mains et blesser celui qui parle et ceux qui écoutent. A ces personnes je demanderai respectueusement si elles ont bien songé de quelle façon et en quel temps elles vivaient, si les adversaires des doctrines spiritualistes ont les mêmes scrupules, s'il n'y a pas en Italie des chaires où on enseigne que la théorie de
révolution a ruiné Tidée de Dieu, si elles sont assurées que, jamais à Tavenir, de semblables paroles ne partiront de cette môme tribune, si on ne trouve pas un pareil langage dans beaucoup de livres non seulement de science élevée, mais même de science populaire; je leur demanderai enfin s'il n'est pas vrai que lant de petits philosophes bourgeois, comme je le sais par expérience personnelle, s'en vont prêchant dans le peuple que l'homme descend du singe et que, par conséquent, la religion chrétienne est fausse.
Je leur demanderai, en face de ces adversaires, les uns redoutables, les autres seulements irritants, de ne pas m'amener à craindre jusqu'à mon parti, jusqu'à ceux qui partagent ma foi.
Reconnaissons avant tout que la science ne possède pas encore un seul document prouvant d'une manière certaine et directe que l'homme descend d'une espèce inférieure.
Un savant illustre, Virchow, partisan a priori de ce qu'on a appelé la Pythècoidenikéorie^ c'est-à-dire de la théorie qui fait descendre l'espèce humaine d'une espèce simiesque, a dit, voici peu de mois, à Mosca, dans un Congrès scientifique : « En ce qui concerne l'homme^ nous sommes battus sur toute la ligne. »
Dans les tombeaux des âges qui ont précédé l'apparition de l'espèce humaine, on a trouvé les très proches ancêtres de certaines
espèces encore vivantes : des ancêtres très proches de lïotre espèce, on n'en a trouve aucun. Du fond des cavernes on a amené à la lumière des débris humains d'une grande antiquité : on a mesuré la capacité des crânes et la longueur des tibias : il sembla tout d'abord à certains que ces habitants des cavernes, premiers parents de l'espèce humaine, ressemblaient plus aux singes qu'à nous-mêmes, mais actuellement même les savants naturalistes qui fondent leur matérialisme scientifique sur la parenté de l'homme et de l'animal, même ceux qui s'efforcent le plus d'en recueillir et d'en accumuler les preuves ont loyalement avoué qu'on ne pouvait trouver aucun témoignage en faveur de cette parenté dans ces squelettes auxquels ils attribuent cependant jusqu'à des centaines de siècles.
Ils ont même abandonné l'hypothèse que le gorille ou l'orang-outang, ou quelque autre quadrumane des espèces actuelles, fût notre
parent en ligne directe ; ils en ont fait nos collatéraux, ils ont fait remonter leur origine et la nôtre jusqu'à une souche unique très éloignée, jusqu'à une espèce disparue dont on n'a conservé aucune trace et aucun souvenir. Certains croient que de ces ancêtres communs les singes sont issus par un processus de décadence et nous par un processus ascensionnel, ainsi que de certains antiques sauriens les serpents sont issus par une décadence constante et les oiseaux par un constant progrès. Les couches de la terre où on pourrait retrouver les traces et les souvenirs d'une semblable espèce ou de tout autre animal intermédiaire entre les quadrumanes et l'homme ont été explorées jusqu'à présent sur des étendues si restreintes qu'on peut les dire intactes. On ne peut donc affirmer qu'il ne s'y trouve point de fossiles d'une certaine espèce animale, car autant vaudrait affirmer qu'un certain mot ne se trouve pas dans un
livre énorme dont on n'a lu qu'une seule page. Je pense d'ailleurs qu'on exagère l'importance d'une telle lacune. Tant d'autres* anneaux qui manquent dans la chaîne des espèces animales et parmi les quadrumanes eux-mêmes, comme entre le gorille et l'orangoutang, n'ont pas empêché l'immense majorité des naturalistes d'accepter la théorie de l'évolution, d'autant plus qu'il n'est nullement prouvé que la suite des transformations soit toujours également lente et graduelle.
D'aucuns pensent que, quand la force conservatrice des formes anciennes est supérieure à la force progressive, celle-ci s'accumule peu à peu jusqu'à ce qu'elle l'emporte et qu'il se produit alors un saut, une transformation notable et brusque. D'ailleurs ceux qui crient aujourd'hui avec un accent de défi : « Allons ! Trouvez-nous donc cet anneau entre l'animal et l'homme », diront demain, si l'on retrouve cet anneau : « Et que prouve cette décou-^
196 l'origine de l'homme
verte ? Vous avez simplement révélé qu'au lieu d'un million, par exemple, d'espèces animales inférieures à Thomme il y en a un million et une. Si cette nouvelle espèce ressemble plus que les autres à l'espèce humaine, il en résulte que le Créateur, comme nous le savions déjà, a conçu toute une échelle d'organismes animaux, s'élevant sur une base unique d'après une idée de proportion et d'harmonie, mais il n'est pas du tout prouvé qu'il n'en ait pas construit séparément tous les échelons et qu'il ne les ait pas mis en place, tout prêts d'avance, morceau par morceau. Vous ne pouvez démontrer que le ' cheval est fils de Vhipparion ni que votre pithécanthrope est père de l'homme. Agassiz, qui n'a jamais voulu entendre parler d'évolution, l'aurait appelé un type prophétique, et voilà tout. » Ainsi parleraient les adversaires de l'évolution. D'un autre côté, je voudrais tenirle discours suivante ceux qui consacrent
tant d'efforts à la recherche de ce précieux anneau. Supposons que personne n'ait jamais parlé d'évolution, que Lamarck et Darwin soient encore in mente Dei pour un siècle d'un lointain avenir, pour un âge où depuis longtemps toutes les races auront atteint un haut degré de civilisation et où depuis longtemps on ne trouvera plus un coin de terre qui ait échappé au travail de l'homme. Il est évident qu'à cette époque les mammifères dangereux ou inutiles à l'homme auront disparu par l'effet d'une loi naturelle qui agit aujourd'hui même. Je peux imaginer que ces grands hommes apparaissent alors et que leur génie audacieux invente la théorie de la descendance animale ; je peux imaginer qu'ils en étendent l'application jusqu'à l'homme, bien que la terre ne renferme plus aucun animal plus semblable à nous que nos animaux domestiques. Permettez-moi de supposer enfin que ni descriptions, ni dessins n'aient
198 l'origine de l'homme
transmis à ce temps le souvenir des espèces disparues. Je vois une farouche opposition se dresser contre ces hommes au nom de la théologie et de la science; j'entends railler leur étrange conception et j'entends mille voix demander où sont ces espèces intermédiaires, ces anneaux entre le chien, le bœuf ou le cheval et l'homme. Je peux alors me figurer qu'un africain de ces temps civilisés retrouve dans les traditions les plus anciennes de son continent que dans ses forêts vivaient autrefois des animaux étranges, en tout semblables à l'homme, dont les tribus sauvages disaient qu'ils étaient vraiment hommes et qu'ils ne parlaient pas par crainte d'être soumis au travail; même, ajouteraient ces traditions, les indigènes du pays de Capo-Palmas auraient pensé que les hommes des bois avaient appartenu un jour à leur propre tribu, mais qu'ils en avaient été chassés pour leurs vices et que leurs habitudes de perversité obstinée
les avaient amenés jusqu'à prendre l'aspect extérieur des bêtes. Je vois alors fouiller dans le sol et j'en vois retirer plusieurs squelettes que Ton juge bientôt n'avoir pas appartenu à l'homme parce qu'ils ont la boîte crânienne trop petite, les bras trop longs, les \ jambes trop courtes, et qu'ils présentent d'autres différences particulières; mais il apparaît en même temps qu'ils sont extraôrdinairement semblables aux squelettes humains par la structure générale, en ce qu'ils n'ont pas de queue, en ce que certains ont le même nombre de vertèbres et le même nombre de dents, des mains qui sont de vraies mains, des pieds qui sont de vrais pieds et où les os du tarse ressemblent par le nombre, par la forme, par la disposition, à ceux de l'homme. On déclare avoir trouvé l'anneau qui relie les quadrupèdes et les bipèdes; on devine que certains de ces êtres ont pu marcher, courbés assurément, mais en se
200 l'origine de l'homme
dressant sur les seuls membres de derrière.
Je demande si le triomphe remporte alors par les apôtres de révolution ne serait pas un peu semblable à celui de l'astronome qui a indiqué où se trouverait une planète que ni lui ni personne d'autre n'avaient encore vue ; je demande si on accorderait alors une bien grande importance à l'intervalle qui resterait ouvert entre ces animaux inconnus et l'homme. Nous, contemporains des grands singes anthropomorphes, nous qui leur faisons lâchasse et qui les étudions dans les jardins zoologiques et dans les musées, nous avons pu observer^ outre les ressemblances des squelettes, bien d'autres ressemblances anatomiques de leur corps avec le nôtre; nous avons reconnu qu'ils partagent avec nous bien des maladies, ainsi que le goût des liqueurs et du tabac. Nous savons enfin que leurs petits, h la différence de ceux des espèces inférieures, naissent tout à fait incapables, ainsi
que nos enfants, de se suffire à eux-mêmes.
On a affirmé qu'il y à dans. la vie cachée de l'organisme humain un moment où la colonne vertébrale se prolonge en un appendice semblable à celui des animaux, mais qui disparaîtrait ensuite. A un autre moment, le corps se couvrirait de poils, pour les dépouiller un peu plus tard. A un autre moment, des germes de dents apparaîtraient en nombre anormal et très considérable, pour diminuer ensuite et ne se développer que dans la proportion voulue. L'anatomie ne nous a-t-elle pas révélé qu'il y a en nous des restes d'organes possédés par des espèces inférieures, actifs chez elles, inutiles et parfois dangereux chez nous? On a abordé récemment, sous l'empire de cette idée, l'étude d'une petite glande cachée dans notre cerveau, dont aucun anatomiste ne savait que faire et où un philosophe avait songé à loger l'âme. Je lis qu'on voit maintenant dans celte glande
pînéale le reste inutile d'un troisième œil qui aurait fort bien servi à des invertébrés, ancêtres tt'ès lointains de Tespèce humaine.
J'ignore d'ailleurs si la science des embryons a vraiment le droit de voir dans les premières phases de fa vie humaine un résumé historique de toutes les transformations grâce auxquelles l'être vivant est passé du poisson à l'homme. On l'affirme et on le nie. J'ignore si l'anatomie peut dire en toute assurance : cette glande, cet appendice vermiculaire de l'intestin, ce quatrième lobe du poumon droit ne servent plus à rien, ils sont même parfois dangereux, ils ne font que rappeler un obscur passé de l'organisme.
On l'affirme : il est cependant difficile, même à un profané, d'admettre que l'inutilité absolue d'une seule cellule vivante puisse être démontrée. La vérité est que cette démonstration importe peu. La structure générale du corps humain, la qualité et la forme
de ses organes vitaux, sa composition chimique prouvent avec une si grande éloquence son identité substantielle et phénoménale avec le corps des animaux inférieurs, elles prouvent d'une façon si évidente que sa famille est bien celle de certaines autres espèces qu'en vérité il reste seulement à discuter si les membres d'une même famille sontnarents entre eux ou s'ils ne le sont pas.
Si la vie venait à s'éteindre aujourd'hui sur notre globe et si d'autres êtres intelligents pouvaient y venir de quelque planète pour étudier les restes des animaux inférieurs et ceux de l'homme, ils n'hésiteraient pas à juger que leur origine est la même et qu'ils ont été faits par les mêmes procédés.
Après avoir traversé, tant d'une marche incertaine que d'un bond hardi, cet espace vide entre l'organisme de l'animal et l'organisme humain, nous voici devant un autre espace vide, singulièrement plus large et plus
20 i L ORIGINE DE L HOMME
profond, que Wallace, un des deux fondateurs de rhypothèse qui a conservé le seul nom de Darwin, a refusé absolument de le traverser avec son ami.
Si, en effet, l'intervalle qui sépare le corps de riiomme du corps du gorille ne paraît pas grand, Tintervalle qui sépare Tâme de rhomme de Tàme de l'animal le plus intelligent paraît infini.
Darwin a sauté par-dessus ce gouffre, et derrière lui d'autres encore ont sauté : d'après eux l'âme de l'homme pas plus que son corps ne tire son origine d'un acte de création spécial : elle est issue par un développement naturel de l'âme des animaux. Tous cependant n'ont pas traversé le gouffre au même endroit, et c'est pourquoi, si nous imaginons des ponts jetés en différents points, nous verrons entre eux de véritables abîmes. Pour arriver à cette conclusion qu'il n'y a nulle différence d'origine entre l'animal et l'homme, même en ce
qui concerne Tàme, beaucoup ont pris, derrière le professeur Haeckel, la voie la plus facile et la plus courte : ils ont dit qu'il n'y avait d'âme ni chez les bêtes, ni chez les hommes, que les sensations, le sentiment, l'intelligence, la raison, la volonté, la conscience étaient des mouvements de la matière, et rien d'autre. Cette idée a soulevé dans les esprits religieux une grande répugnance qui est raisonnable et en même temps une grande peur qui me rappelle l'antique dicton piémontais : La paura a Vé faita d'neù. Et en effet ces philosophes auxquels était apparu comme incompréhensible le dogme de Tâme immortelle en ont inventé un autre, celui de la matière pensante, qui se comprend encore moins. Ils ont enlevé du problème de l'univers un grand X pour mettre à sa place un énorme Y. Ce travail a pu les divertir ; il a même été utile en un certain sens : toute erreur a son utilité providentielle. Celle-ci a
été utile en ce qu'elle a contribué et contribue encore à développer des études fécondes sur les opérations les plus mystérieuses de l'organisme vivant: elle n'a pu donner aucune solution du problème, ni séduisante, ni effrayante. L'Y n'a pu, en aucune façon, s'imposer comme donnée scientifique.
D'autres ont pris une autre voie. Celui qui s'est le plus efforcé de démontrer l'évolution de l'intelligence, de prouver que l'âme* humaine dérivait de celle des animaux. Romanes, a montré qu'il avait de la science une idée plus rigoureuse et plus exacte.
Considérant comme admise une loi générale d'évolution, le professeur Romanes a soutenu qu'on ne pouvait la rejeter sur ce point unique pour donner à l'àme humaine une origine spéciale. 11 a cru observer que, pendant une courte période, l'intelligence du nouveauné ressemblait dans sa façon de s'exprimer à celle de certaines espèces animales les plus
favorisées de la nature. Ce fait lui parut un rappel historique du passé dans Tordre intellectuel, ainsi que, dans Tordre matériel, les formes successives de Tembryon physique.
En outre, il a constaté une ascension, une évolution continue de Tintelligence dans la
race humaine depuis les âges préhistoriques
jusqu'aux temps présents, et, comme il avait d'abord constaté une ascension, une évolution continue de Tintelligence depuis les animaux les plus humbles jusqu'aux plus compliqués, il a considéré comme probable qu'il s'agissait d'un mouvement unique et ininterrompu.
Il a relevé une vingtaine de sentiments divers comme la crainte, la surprise, Tamour,. l'irritabilité, la jalousie, la colère, la joie, l'émulation, l'orgueil, la tristesse, la haine, la .honte, comme étant communs aux bêtes et à l'homme; il a, d'autre part, relevé la présence de l'instinct chez nous. A l'égard des. facultés supérieures, exclusivement humaines,
208 l'origine de l'homme
telles que la conscience et la faculté de former une idée générale, il a dit, bien qu'avec beaucoup de prudence et de précautions, que, comme elles reposent sur un fond d'autres facultés, partagées par les animaux, elles suggèrent ridée d'un processus évolutif. C'est pourquoi en étudiant le développement de ces facultés chez l'enfant il a tenté de montrer qu'elles se forment successivement et graduellement, afin d'en induire par analogie un passage semblable et également progressif de l'esprit de l'animal à notre esprit, tout en reconnaissant qu'au moment du passage quelque ingrédient nouveau a pu être ajouté dans le creuset.
Il s'est beaucoup attaché aux formes de langage que possèdent aussi les animaux, ainsi qu'aux origines de la parole humaine.
Il m'est aussi impossible en ce moment de résumer ses laborieuses et subtiles recherches qu'il lui a été impossible d'en tirer plus que
de simples probabilités et vraisemblances.
Celui qui considère le passé du langage humain voit facilement les langues actuelr lement existantes, au nombre de plus de mille, pulluler comme les rameaux et le feuillage d'un petit nombre de troncs et ceux-ci sortir de souches moins nombreuses encore ; mais voir jusqu'aux racines souterraines, mars retrouver les germes d'où sortirent les premières idées qui ont donné lieu aux premiers mots, c'est ce qui n'est donné à personne.
Cependant, si de ces premières idées et de ces premiers mots sont naturellement issus tous les langages humains, il paraît probable à Romanes qu'eux aussi sont le fruit d'un état antérieur où l'animal, tout près de devenir un homme, ne possédait encore ni mot, ni idée. i
Romanes a également recherché quelle qua^ lité de pensée on pouvait extraire des quelques paroles primitives et pour ainsi dire fossiles,
:*-?iy-.
l'origine de l'homme
ri,
que la science a déterrées. Il y a trouvé une pensée de qualité inférieure qui reflète seulement le monde extérieur et physique. De même que le coquillage pétrifié suggère à l'esprit du poète les images d'un temps où l'homme n'était pas, ainsi le mot pétrifié suggère-t-il à l'esprit du penseur les images d'hommes chez lesquels n'étaient pas encore développées les facultés supérieures de Tintelligence. Par ces observations Romanes confirme encore davantage la probabilité de cette hypothèse, d'après laquelle, ainsi que l'enfant s'élève d'une condition intellectuelle misérable jusqu'aux premières articulations instinctives et imitatives, puis jusqu'aux idées générales et au langage véritable, ainsi la race, elle aussi, y est-elle arrivée peu à peu. Il y a, selon lui, des raisons plus fortes pour admettre l'évolution de l'intelligence qu'il n'y en a pour admettre celle de l'organisme ; et, s'agissant de probabilités, il ne serait pas
sage de refuser son premier assentiment à une probabilité aussi grande.
Cette science peut se tromper, mais elle lient un langage serein et vraiment scientifique. Quand au contraire les évolutîonnistes de Técole de Hœckel travaillent à établir la nouvelle théorie, on ne sait s'ils préparent vraiment les fondations d'un édifice scientifique ou s'ils exécutent des travaux d'approche contre une foi, s'ils font œuvre de paix ou œuvre de guerre. Tandis qu'ils racontent l'histoire de l'univers, ils pensent avec haine, on le sent, au récit sacré, et leur parole vibre souvent comme une accusation : l'on dirait qu'ils siègent non plus dans une chaire de la Science, mais devant les Assises, dans un procès contre le Créateur, au banc du ministère public.
Ils parlent avec un certain mépris de la pure observation scientifique. Avecunebonne paire d'yeux et un bon microscope, disent-ils.
le premier venu peut devenir célèbre. Il nous faut être philosophes, il faut nous persuader que le monde n'a aucun besoin de direction et que la présence de Dieu y est insupportable.
Ils requièrent donc la mort de l'accusé ou au moins sa relégation perpétuelle dans les têtes faibles et les cœurs sentimentaux, hors desquels il lui soit interdit d'agir d'aucune façon et même de se faire voir. Ils repoussent comme entachés de fraude, d'iiiintelligence ou de poésie tous les témoignages qui lui sont favorables. Ils s'élèvent enfin contre tous ceux qui participent à la défense et insultent comme trompeuses toutes les Églises chré-r tiennes.
Comme, en retirant aux Églises la concep?
tion d'une âme immortelle, on leur enlèverait tout fondement, on s'empresse de produire au procès des documents élablissaftl que l'homme descend de l'animal; on conclut
qu'on ne peut mettre en cause ni la spiritualité ni rimmortalité de Tâme humaine, et qu'à bien prendre on ne peut même pas parler d'une âme particulière à Thomme, de quelque nature qu'elle soit. Si les jurés admettent celle prétention, ils ne peuvent éviter de condamner un Etre au nom duquel le genre humain se serait trompé pendant trente ou quarante siècles.
Au contraire, celte autre science, inspirée par l'équité classique de l'esprit anglais, ne veut pas juger si l'âme de l'homme diffère ou non, par beaucoup de côtés de sa nature, de l'âme des animaux, si elle possède ou non le privilège de l'immortalité. f( Un Évangile peut l'affirmer», déclare Romanes, «nous ne pouvons le nier». Parvenue au seuil de l'Église, cette science s'arrête en silence.
Prenons maintenant congé d'elle et entrons dans l'Église; voyons si, parmi tant de doctrines diverses qui y sont entrées après avoir
ti^-.
longuement attendu devant la porte, comme la doctrine sur Texistence des antipodes, la doctrine de Copernic et de Galilée sur le système solaire et la doctrine sur l'antiquité de Tespèce humaine qui y entre en ce moment, voyons donc si Thypothèse évolutionnisle relative à Torigine de Thomme peut y prendre place aussi et, dans le cas de Taffirmative, quelle place elle y peut prendre, et par quels moyens.
La place de Thypothèse évolutionniste dans l'Église ne peut êlre assurément dans la chaire ou dans les stalles d'honneur qui reviennent aux vérités reconnues.
L'Église n'a aucune raison pour adhérer à une hypothèse scientifique, quelle qu'elle soit. Moi qui déclare adhérer c^ celle-là, si j'occupais une dignité, une fonction quelconque dans l'Église, j'userais probablement d'un langage plus réservé. A la science de démontrer ses propres hypothèses. L'hypothèse sur l'origine de l'espèce humaine n'est pas encore prouvée : peut-être n'en aura-t-on jamais une preuve mathématique et irréfutable. C'est
216 l'origine de l'homme
pourquoi je n'ai jamais pensé et je ne pense pas que l'Eglise doive se prononcer en sa faveur. Mais il y a des hypothèses dont l'Eglise ne peut même pas tolérer la discussion dans son sein. Voyons donc si l'hypothèse transformiste sur l'origine de l'homme est de celles-là. Pour s'en rendre compte, il faut examiner successivement ce qui se rapporte au corps et ce qui se rapporte à l'âme de l'homme.
11 n'est pas douteux qu'en ce qui concerne le corps humain les consciences chrétiennes soient libres de penser qu'il n'a pas été créé immédiatement dans sa forme actuelle avec une poignée d'argile, mais qu'il est parvenu au contraire à cet état actuel en partant d'une forme de vie inférieure. Cette liberté se prouve par le fait comme le mouvement se prouve par la marche. Le théologien Grassmann avoue, dans un ouvrage couronné par la Faculté de théologie de l'Université de Munich,
que ce n'est pas une hérésie. Le P. Bellinck, Jésuite, a écrit que les catholiques pouvaient librement discuter la question de savoir si le corps humain avait subi des modifications où s'il n'en avait pas subi. Aune époque un peu plus éloignée, un autre Jésuite, le P. Suarez, cite d'illustres écrivains ecclésiastiques et,
parmi eux, saint Jean Chrysostome, d'après lesquels une espèce d'homme imparfaite, douée d'âme raisonnante, a précédé l'espèce actuelle.
La Bible n'a gêné ni ce saint ni ces autres écrivains. La Bible ne nous révèle pas le procédé employé par Dieu pour façonner du limon de la terre le corps des animaux inférieurs et celui de l'homme. Elle dit : formavit^ il «forma ». Cette parole même me paraît semblable à un germe. Ainsi que l'arbre le plus gigantesque est virtuellement contenu tout entier dans une graine et conserve sa propre nature depuis le moment où il naît
218 l'origine de l'homme
caché, minuscule et simple, jusqu'à celui où il parvient à la magnificence d'une vie surabondante qui se répand en de multiples formes, dans les rameaux, dans le feuillage, dans les organes les plus délicats des feuilles et des fleurs, ainsi toute la science moderne était-elle virtuellement contenue dans ce mot « formavit » quand il fut jeté à la terre, alors que les hommes n'y pouvaient voir qu'un sens tout à fait réduit et tout à fait simple : ce mot, lui aussi, a conservé un principe vital de vérité durant toute la marche ascendante de l'intelligence humaine, tandis que ce sens réduit et simple allait se développant, jetait ses racines, allongeait sa tige, plongeait dans l'idée de la cause créatrice à des profondeurs toujours plus grandes, s'élançait dans l'idée des procédés employés par cette cause à des hauteurs toujours plusgrandes, vers des démonstrations toujours plus lumineuses des voies les plus compliquées par lesquelles la vie s'est élevée
du simple au complexe, de l'argile à Fliomme. La Bible dit : « Dieu forma. » La science dit : (( de cette manière ». Le récit biblique de la Création a été appelé par un grand évolutionniste : « la doctrine du Créateur-Charpentier w. C'est à tort, puisque, dans le récit, Dieu ne travaille pas mécaniquement comme un charpentier, mais que la force créatrice est toujours la parole. De même que, dans la Genèse, dans les Psaumes et dans l'Évangile, la parole a toujours été glorifiée comme premier facteur de toutes choses. « Amen », dit un des Livres Saints ; « principium creaturœ Deiy), Amen, ainsi soit-il : ce n'est pas la conclusion, mais le principe ; ce n'est pas la parole articulée, le commandement verbal, mais Tordre, la loi. La science, dans son travail continuel, rencontre partout, au ciel et sur la terre, dans tout mouvement mécanique d'atomes, dans tout phénomène de la force vitale, dans l'étude du passé, dans les prévi-
220 l'origine de l'homme
sions de l'avenir, celte Parole agissante, cet ordre, cette loi : ou plutôt elle ne rencontre que la loi, et, si la loi n'était pas, la science même ne serait pas la science.
Le corps humain est ainsi, même d'après la Bible, le produit d'une loi. De quelle façon cette loi opère, c'est ce que ne disent pas les Livres Saints. La ténébreuse énigme est comme jetée devant nous dans un mystérieux silence.
Si donc nous cherchons comment le corps humain a été formé et si nous trouvons que, selon toutes probabilités, il n'a pas été formé sans une loi, c'est-à-dire sans l'action régulière de forces dirigées et ordonnées suivant cette fin , nous sommes certainement sur labonne voie.
Allons plus avant. Nous voyons ces forces à l'œuvre, d'espèce en espèce, depuis l'animal le plus humble, qui n'est encore que pure cellule et que pur estomac. Elles commencent à y préparer un poste d'honneur pour
quelqu'un qui viendra plus tard, qui aura puissance et gloire et qui régnera sur la terre.
Elles lui préparent Tinstrument de son règne, forment une première fibre nerveuse et différentes sortes de filets nerveux, puis les réunissent en paquets, leur donnent un centre dans la tête, et voici qu'apparaît le trône du dominateur à venir, voici qu'apparaît, tout petit, humble, mesquin, le cerveau. Ce cerveau ne cesse de progresser et, ainsi que Darwin l'a \ fait observer, aux phases de son développement correspondent toujours des modifications mystérieuses dans la forme des autres membres.
11 progresse jusqu'au moment où à son développement correspond une modification obscure dans les organes de la voix.
Alors s'en dégage la première des idées et en jaillit la première parole : ou plutôt non, ce n'est pas la première parole, c'est la seconde, c'est la réponse qui a exigé un
222 l'origine de l'homme
nombre infini de siècles, d'efforts, de douleurs et de vies, je veux dire la réponse à la première Parole, à l'ordre de Dieu. Par le même travail, également continu et également merveilleux, les mêmes forces préparent dans la cellule primitive une sensibilité vague et diffuse aux rayons lumineux ; elles la ramassent dans un nerf spécial, font apparaître une vision trouble, puis créent une chambre noire, une lentille, tout un instrument complexe qui recueille la lumière du soleil et la couleur des objets et qui renvoie la lumière de la vie et l'éclat des passions, où enfin surgira la conscience et qui à ce moment aura, lui aussi, sa parole, se lèvera vers le ciel pour donner sa réponse, et ce sera l'œil humain. Nous voyons ces mêmes forces préparer peu à peu et développer un autre organe, le rendre d'abord mobile à volonté, puis l'habituer à un mouvement régulier et inconscient, en faire le
centre de vie puissant qui commence chez l'animal à mesurer les mouvements de la passion et à palpiter de terreur, de joie, de colère : le jour où le cerveau en arrivera à avoir conscience de sa personnalité propre et à concevoir le monde extérieur, où il en arrivera à tirer des phénomènes naturels Tidée d'une force supérieure, ce jour-là le cœur aussi sera prêt à parler son langage impétueux, à donner sa réponse instinctive, la première palpitation d'une émotion religieuse. Nous voyons enfin se préparer à travers les
siècles l'organe le plus spécial à notre espèce : voici que des animaux déjà supérieurs aux autres par la constitution du cerveau, par la vivacité capricieuse des passions, par la disposition des yeux réunis sur le front, se trouvent contraints, pour assurer leur nourriture et se dérober à la poursuite des animaux féroces, à se réfugier dans les arbres : ce genre de vie, en les forçant àgrimper et à se
suspendre, les prépare ainsi à la position verticale et surtout à un emploi nouveau et plus compliqué des extrémités. L'habitude de la position verticale, outre qu'elle développe les muscles de la poitrine d'une façon utile àfémission de la voix, modifiera les extrémités inférieures et les rendra plus stables, tandis que les extrémités supérieures, employées par l'animal pour attirer à lui les branches, pour cueillir et pour manier les fruits, acquerront une mobilité, une habileté toujours plus grandes et seront prêts à devenir un instrument parfait de Fintelligence, la main humaine; et cette main, elle aussi, parlera son langage et donnera à Dieu sa magnifique réponse, quand elle écrira : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Tel est le sens qui nous apparaît caché dans le mot :
« formavit ». D'autres en peuvent trouver un nouveau ou lui préférer l'ancien : la conscience chrétienne est libre. Je crois cepen-
dant que, quand l'interprétation moderne sera universellement acceptée, on verra en elle une preuve que le résultat de la vraie science n'est pas de détruire l'idée de Dieu, mais de l'agrandir, de la purifier toujours davantage des ressemblances matérielles avec l'homme, de distinguer les procédés divins des procédés humains et, par conséquent, de rendre l'esprit humain plus religieux : si, en effet. Dieu apparaît toujours plus grand à notre esprit, ce ne peut être qu'il grandisse, mais c'est que nous allons nous rapprochant de Lui. 11 se produit alors ce fait étrange que plus nous nous reconnaissons éloignés et différents de Dieu dans la partie inférieure de notre être, plus nous devenons semblables à Lui et plus nous nous rapprochons de Lui dans la partie la plus élevée : ainsi notre nature participe chaque jour davantage à sa lumière et à sa vie et d'un mouvement plus rapide s'élève et se fortifie.
226 l'origine de l'homme
Lïime humaine ! Cette fois, en face de ceux qui affirment que tout dans Thomme est le produit de révolution, l'âme comme le corps, la conscience chrétienne, dans toutes les Eglises, se lève et dit : «Je vois qu'il n'y a pas de différence de nature entre le corps de riiomme et celui des animaux; je peux croire que le premier descend des seconds par voie de générations successives, mais je vois qu'il y a une différence de nature entre Tâme des animaux et l'àme de l'homme, puisque seule la seconde est capable de former réellement une idée générale et d'avoir réellement conscience ; je dois croire qu'une parole divine est intervenue pour créer la seconde de ces âmes et que cette âme a l'immortalité personnelle. »
Ces prémisses étant posées, la conscience chrétienne aie droit d'adhérer à tout svstème sur l'origine de l'âme qui n'est pas inconciliable avec elles.
Je m'arrête d'abord un instant non près:
de ceux qui disputent sur rorigine de Tâme primitive, mais sur un autre terrain tout proche et très semblable, où Ton discute sur Torigine de toutes les âmes qui sont venues ensuite.
La théologie chrétienne n'est jamais arrivée à se mettre en plein accord sur ce point; elle a mis en avant plusieurs hypothèses contradictoires. On a dit que chaque àme était créée directement par Dieu pour chaque corps ; à quoi on a réponduque,dansce cas, les âmes seraient indemnes du péché originel. On a dit que les âmes étaient dans les germes et passaient des parents aux enfants; à quoi on a répondu que, puisque Tàme humaine était immortelle, il faudrait accorder aussi Timmortalité aux germes qui ne se sont pas développés.
Saint Augustin avoua qu'on ne pouvait arriver à une solution : le plus grand de ses disciples et amis, saiht Fulgence, a écrit
'■■■iA
qu'il était permis d'adopter la première ou la seconde de ces opinions, mais que ni Tune ni l'autre ne se pouvaient démontrer.
11 y a à peine dix-huit ans, un très savant consulteur de la Sacrée Congrégation de rindex a défendu victorieusement la liberté des consciences chrétiennes sur ce point.
Aujourd'hui, il est possible, je crois, de concevoir sur Torigine de l'âme humaine un système trop général assurément pour amener à découvrir, d'une façon certaine, le caractère particulier de cette origine qui a échappé à saint Augustin et à saint Fulgence et que jamais la science ne pourra démontrer rigoureusement, mais un système qui du moins ne soit contraire ni à la foi chrétienne ni à une doctrine qui réunisse et subordonne l'idée d'évolution à l'idée de création. Selon ce principe général, je vois chaque âme humaine créée par la parole originelle : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressem-
blance», et cette parole n'a pu être une parole articulée, sonore, passagère : elle ne peut que révéler la volonté divine en action , comme loi de la nature, à Torigine de l'homme; en action, comme loi de la nature, dans la reproduction des êtres humains; en action dans l'avenir le plus lointain où je vois les hommes se transformant chaque jour davantage à l'image et à la ressemblance de Dieu . Ainsi donc, par une force donnée de la volonté divine, c'est-à-dire par l'action d'une loi naturelle, l'embryon humain, à peine formé, est doué d'une âme et se trouve prédisposé à devenir un être humain, mais c'est seulement quand il parvient à un certain degré de développement, impossible à déterminer, que l'âme, touchée d'une lumière divine, y devient vraiment humaine : ainsi l'œil peu à peu préparé chez l'embryon acquiert-il tout à coup, au choc de la lumière matérielle, la faculté de voir.
Ecx
230 l'origine de l'homme
C'est par celte intervention directe que je vois la Volonté créatrice agir à l'origine de chaque âme.
Or, s'il m'est permis, comme chrétien, de penserqueles âmesdesfils d'Adam sont devenues humaines par l'effet de la parole originelle de Dieu, par une loi de la nature, à plus forte raison me sera-t-il permis de croire que cette parole divine a produit de la même façon Adam lui-même, qu'agissant comme loi de la nature elle en a préparé tout à la fois l'âme et le corps dans une vie inférieure, et qu'enfin , au moment où le corps a été prêt, elle y a créé l'âme, toujours en agissant comme loi de la nature.
L'âme humaine, ainsi préparée de longue main, ainsi créée tout à coup, a donné elle aussi, en naissant, sa réponse : me voici, c'est moi'.
L'entrée dans le monde de l'âme consciente
et de la parole créée clôt une période et en ouvre une autre durant laquelle l'activité de révolution devient morale. L'àme humaine qui n'a jamais été aussi pure qu'à son apparition, qui a commencé par dire : « C'est moi», s'en va, de cet état d'innocence, à travers la souffrance et l'erreur, vers une mystérieuse et fortifiante rencontre avec sa cause, où elle pourra lui dire avec un amour plus conscient : « C'est Toi, je te reconnais. » Mais cela n'est point de mon sujet, et j'y reviens pour dire un dernier mot comme artiste.
Je repousse avant tout le préjugé de ceux auxquels Tidée transformiste appliquée à Tespèce humaine répugne comme une bassesse morale.
Poésie et bassesse morale peuvent bien se rencontrer parfois chez un individu, mais non dans une idée. Si Ton déclarait que l'homme est issu du lion et de Taigle, la femme du lys et de la rose, il ne s'élèverait peut-être pas autant de protestations qu'en suscite actuellement l'image de nos horribles ancêtres, précisément parce qu'il nous ressemblent en leur aspect imparfaitement et monstrueusement humain. On peut imaginer qu'à une période future de notre
l'origine de l'homme 233
développement toutes les imperfections du corps animal de Thomme inspireront un pareil sentiment de répugnance à ceux qui posséderont un corps spirituel, un corps transformé, qui existe déjà en puissance dans notre corps, auquel nous aspirons inconsciemment, que nous entrevoyons dans nos idéalisations amoureuses et qui nous fait tant de fois éprouver du mépris et du dégoût pour notre humiliante animalité : mais c'est employer un langage impropre, que dire que nous descendons des animaux. La conscience même de notre dignité humaine, la vibrante parole qui l'affirme, se sont développées en nous par une illumination supérieure qui a pénétré et transfiguré jusqu'au visage sans beauté qu'ils pouvaient seul nous transmettre.
L'on ne peut dire que nous descendions des animaux, car nous nous élevons en sortant d'eux, et notre temps comprend de
i34 L ORIGINE DE L HOMME
mieux en mieux que, si la vanilé humaine peut parfois se plaire à descendre, la vraie gloire de l'homme est de s'élever. Si nous voulons chercher dans notre origine une raison de nous glorifier, voici celle que nous pourrons trouver : c'est qu'il n'a pas suffi d'un instant pour nous tirer, longtemps après les premiers animaux, de la boue, c'est-à-dire de la pourriture des vies passées; mais qu'un travail immense s'est fait sur notre globe afin que de la poussière, qui ne connaissait ni la putréfaction ni la mort, surgissent des formes vivantes capables de transmettre la vie, de la diriger, avec la coopération de toute la nature, vers des formes supérieures, sans jamais la laisser s'abaisser une seule fois, jusqu'à ce que pussent enfin s'élever vers le ciel un front, un regard, une parole vivante. Je ne sais d'ailleurs comment l'idée d'une parenté quelconque avec les animaux peut causer au-
ET LE SENTIMEiNT RELIGIEUX 235
tant de honte à ceux qui croient en un seul Auteur de toutes choses. Nous qui pensons avoir été portés dans le sein de la nature animale inférieure, nous avons pour elle un sentiment plus religieux et plus moral qui pénètre pratiquement dans notre vie et devient un élément de la civilisation moderne.
Il ne peut être moral de ressentir et d'exprimer du mépris pour des créatures qui occupent la place que les lois de la Nature leur ont assignée. L'histoire de l'univers, depuis la première cellule jusqu'à la première conscience, m'apparaît comme un drame divin, dominé dans chacune de ses paroles et dans son ensemble par des lois complexes et rigoureuses comme peutêtre le poème humain le plus parfait peut-il en donner une faible image. Un tel poème ne saurait contenir de paroles méprisables, quelque humbles que paraissent certaines
^36 l'origine de l'homme
d'entre elles, parce que chacune porte h l'endroit qui convient son fragment d'idée et parce qu'il lui faut tout au moins pré-parer, précéder, et, en une certaine manière, engendrer la parole lumineuse qui vient ensuite.
Selon le système spiritualiste de l'évolution que je défends, la dignité morale consiste à combattre certaine union très étroite de notre être avec un animal d'espèce obscure et innommée qui s'agite encore dans le cœur humain, témoignage vivant du passé, qui aspire sans trêve à s'en rendre maître et qui y lutte contre la domination d'un principe inconnu de lui, la conscience morale ; il veut, cet animal, se servir d'une autre force qui n'est pas entièrement nouvelle pour lui^ l'intelligence, et, s'il triomphe, il s'empare du visage de l'homme, il regarde par ses yeux, tantôt dissimulé et insidieux, tantôt ridicule, tantôt horrible, selon la nature et les mou-
vements de la passion qui prévaut en lui, selon qu'il a dû employer à ses fins plus ou moins d'intelligence; s'il s'est peu servi de celte force intelligente, si la passion est resiée presque uniquement bestiale, si le triomphe est durable, il l'imprime sur le front conquis, il marque son empreinte sur les traits, il nous fait voir un être ambigu qui descend par des chemins tortueux vers un état qui n'est ni beslial ni humain, et qui esl bien pire que ces deux états.
L'art moderne doit connaître la mission qui lui est assignée par une loi fondamentale de la nature en tant qu'expression des facultés supérieures de l'homme. C'est à lui qu'est échue, d'après la loi de l'évolution, la mission d'aider le divin à réprimer le bestial, l'avenir à se dégager du passé. Souvent il a rempli et il remplit encore cet office sans en avoir pleinement conscience, parla simple représentation de la beauté ou encore par
238 l'origine de l homme
l'expression des sentiments les plus nobles et par raffîrmaftion des croyances les plus élevées : il vaut mieux qu'il le reconnaisse maintenant tel qu'il apparaît à la lumière de la science.
Quel que soit notre nombre, nous ne voulons pas admettre, nous qui combattons pour la puissance et la gloire de Tesprit, et qui sommes en même temps pleins de foi dans la science et dans tout progrès humain, que la grande idée de l'évolution soit abandonnée comme avec mépris à une philosophie matérialiste qui, sans avoir aucun droit sur elle, s'en sert comme d'une arme contre notre pçopre idéal.
Nous ne voulons pas admettre que la représentation artistique des idées morales les plus conformes à l'idéal chrétien soit respectée seulement comme une fidélité honorable au passé. L'art, d'après notre système, en dirigeant tout progrès moral,
ET LE SENTIMENT RELIGIEUX 23î>
fait siennes les divinations les plus audacieuses de la science moderne et affirme sa foi dans Tavenir. La loi de l'évolution gouverne le monde par le jeu de deux forces, la force de conservation et la force de progrès. Toutes deux sont également dignes d'admiration :
cependant, si, comme on Ta dit, le premier animal qui s'est décidé à se mettre debout et à marcher sur ses seules extrémités postérieures a été un radical, Tart aussi qui tend à corriger toute position vicieuse et à empêcher tout écart de l'esprit humain, qui tend à le conduire haut et droit sur la voie qui éloigne de l'animalité, est un art radical : c'est un instrument très humble, mais très utile, de cette force de progrès dont le principal instrument est la Divine Parole toujours vivante, pleine encore de germes cachés, qui opère dans le monde tantôt éclatante et tantôt mystérieuse, tantôt reconnue et tantôt inaperçue, comme loi morale chrétienne.
âto l'origine de l'homme
Par là je n'entends pas conseiller à l'art la représentation exclusive des types idéaux. 11 fera bien de pratiquer aussi l'autopsie de la bêle humaine. «Il est dangereux», dit Pascal. « de trop faire voir àThomme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur. 11 est dangereux de lui faire trop voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'une et l'autre; mais il est très avantageux de lui représenter l'une et l'autre».
Tout sujet doit fournir à l'art la matière de ce double travail. Jamais l'art humain ne sera vraiment l'art s'il ne sait découvrir chez le même individu des éléments de vie supérieure et des éléments de vie inférieure : quelque germe au moins de la première et quelque trace de la seconde.
Mais l'artiste ne remplit pas sa mission s'il ne fait pas sentir qu'il en a conscience et qu'il lutte contre Tanimal primitif, contre la
lendance de l'élémenl humain inférieur empêcher le développement de l'éléme:
supérieur. 11 ne s'agit pas de subordonn l'art à la morale, comme beaucoup l'ont fai de telle sorte que la morale s'imposant àl'a semble une chose morte qui étreiot etétoul un être vivant, il s'agit de leur trouver ui unité si complète qu'il soit impossible d distinguer la conception moralede la conce lion artistique.
Cette activité de l'élément inférieur i l'humanité, qui, chez l'individu, prend mil formes et se traduit en mille mouvemec divers, se manifeste également danslasocii et y produit le désordre oi^anique dont e souffre. On démontrerait facilement que . désordre organique dont souffre la socit . est l'œuvre de basses cupidités, en par passées, consacrées par le droit, fortifit dans les institutions par la coutume, deveni inconscientes [et automatiques, en par
242 l'origine de l'homme
vivantes, actives et conscientes dans les classes les plus élevées comme les plus basses de la société; ces passions ont produit le désordre parcequ'ellesontétoufféle sentiment de cette loi suprême qui est dans Tordre moral ce qu'estlaloi d'attraction dans Tordre physique, de cette loi qui impose aux âmes humaines dans Tordre moral et aux atomes dans Tordre physique de s'attirer réciproquement et de graviter ensemble vers un centre.
C'est pourquoi l'art généreux qui se passionne pour les misères sociales doit se garder à tout prix de susciter, même indirectement, ces cupidités ; il doit les combattre toutes au moyen d'un idéal de justice capable de transformer le monde par l'amour et par l'égale répartition non des jouissances, mais des devoirs : et ces devoirs ne sont pas ceux qui correspondent à des droits soutenus par la force et réglementés par des Codes, — ceuxlà, aux législateurs d'y pourvoir, — mais ce
sont ceux au contraire qui corresponden loi d'attraction morale, aux droits de l'An aux droits de Dieu.
Chevaliers de l'esprit, nous ne nous cr( obligés ni de mépriser ni de haïr le cor| est naturel à la poésie comme à l'a:
d'idéaliser le corps humain, d'anli instinctivement d'unefaçon vague, imagii prophétique, sur son évolution à venir, petite et délicate main de femme n'est dans l'esprit du poète et de l'amant, forme, couleur, vie, sensibilité, intellig passion, grâce féminine: elle est pour ei court et délicieux poème, une parole ir dcTâme; elle devient, dans son éclatdui comme un symbole d'immortelle jouiss Il leur répugne de se représenter que la ( main idéalisée provient de membres qi furent pas humains, même à travers myriade de siècles, mais il leur répugne»
ment de se représenter l'intérieur de
main comme le fait un professeur d'anatomie.
Les deux répugnances ont la même source, ridée d'une vie inférieure, purement animale, d'un organisme semblable par sa structure intime à celui des bêtes.
Ce fait nous offusque bien plus si nous le considérons dans le corps tout entier. Nous avons bien peu d'avantage à le nier dans le passé, puisqu'il nous faut ensuite l'admettre . dans le présent. Eh bien ! je trouve que, plus il nous apparaît vif et fort, plus aussi il doit nous entraîner à une impétueuse réaction, plus il doit donner d'élan à l'imagination amoureuse qui ne veut considérer dans un corps que la beauté extérieure, l'éclat de la vie, l'expression intense de l'âme, en un mot toutes les qualités qui conviennent au corps idéal de l'homme, au corps de l'homme dans l'évolution future qui lui est promise.
Je dirai même que nous avons nécessairement de la beauté corporelle un idéal qui diffère de
l'idéal antique. Tout esprit un peu moderne:
sent la froideur, l'insuffisance de la beauté; féminine du pur type classique comme inspiratrice d'amour et d'art; mais nous pouvons aussi en donner les raisons. La beauté grecque exprime un contentement de soi, tout rayonnant et tout plein de sérénité, mais sans orgueil; elle me représente la joie sublime de la nature humaine surgissant enfin des ténèbres d'une vie inférieure et naissant à la lumière, heureuse de se reposer dans la contemplation. Son caractère est la satisfaction et le calme. Au contraire, notre idéal de beauté, tout pénétré de sentiment délicat et d'intelligence en chaque ligne du corps, a pour caractère l'aspiration : il exprime des désirs inquiets etjamaisassouvis qui réclament de l'amour et de la vie l'infini et l'éternel. Il me représente la nature humaine encore plus élevée, douée d'une âme nouvelle, illuminée par un idéal qu'elle ne comprend pas bien,
246 l'origine de l'homme
mais qu'elle sent et auquel elle aspire à s'assimiler tout entière.
Un art qui s'inspire ainsi de l'hypothèse évolutionniste dans l'ordre moral et dans l'ordre physique a un caractère évidemment religieux. La doctrine de l'évolution humaine ainsi comprise s'accorde avec le sentiment religieux et le sentiment moral les plus purs.
Voilà pourquoi je crois de toute mon âme que cette grande hypothèse est vraie.
Un matérialiste que j'aime, non pour ses théories assurément, mais pour la tristesse profonde, amère, léopardienne qu'elles lui ont mise au cœur, a observé que, si tant d'élémenls minéraux de la terre se retrouvaient dans les autres astres, il devait bien s'y trouver aussi la matière qui donna naissance à la première cellule vivante et que, la loi d'évolution étant universelle, si une première cellule a pu, sur la terre, en arriver à produire des êtres qui ont le sentiment et la puissance
créatrice de la poésie, une autre cellule aura pu, bien probablement, en produire de semblables sur quelque autre étoile du ciel. « C'est pourquoi », écrit Maudsley, quand Tun de nous regarde de la terre dan s les bleus abîmes d'une nuit sereine etque, envahi par une émotion inexprimable, il oublie les choses terrestres et vibre tout entier à des sympathies mystérieuses pour quelque chose qu'il ne voit pas, qu'il n'entend pas, mais qu'il sent cependant, peut-être subit-il l'action obscure d'êtres lointains en rapports plus étroits avec lui qu'il ne le soupçonne. » J'aime à penser qu'il en est ainsi réellement, qu'au moins dans quelque autre planète se sont développés et existent maintenant des êtres semblables à nous par l'intelligence et par l'amour, qu'il y a entre ces êtres et nous des sympathies mystérieuses et que quelqu'un d'entre eux atteste là-bas en ce moment, comme je l'atteste ici, la beau té et la grandeur
de la loi à laquelle nos étoiles doivent la lumière et à qui nous-mêmes devons la parole. J'aime à penser qu'il n'y a pas d'astre au monde sur lequel ne se soient pas levés, ou ne se lèvent pas maintenant, ou ne doivent se lever un jour des témoins fidèles pour proclamer l'unité de cet ordre par lequel une cause infinie et universelle fait continuellement monter la vie vers soi et la conforme toujours plus à sa propre image, afin d'obtenir un amour toujours plus conscient, toujours plus semblable au sien.
Voici déjà que des voix nombreuses s'élèvent de la terre pour rendre ce témoignage. Bien qu'elles soient accusées, — et comment ne le seraient-elles pas, — de blesser le sentiment religieux et la dignité humaine, je m'honore d'unir ma voix à ces voix; si, en ce qui concerne le dogme, c'est aux maîtres que j'en ai appelé, au nom d'autres maîtres : en ce qui regarde ces senti-
ments, les plus divins de Tàme, c'est h Voi ô mon Dieu, que j'en appelle au nom l'Idéal !