À M. ANDREW CARNEGIE
SUR LE DON DE CENT MILLE DOLLARS QU'IL À FAIT A LA VILLE D'OTTAWA POUR LA FONDATION
D'UNE BIBLIOTHÈQUE pt BLIQUE
Comme l'aigle, planant sur les Plus fiers sommets, Fixe l’astre brûlant, et ne répond jamais
Aux cris du paon rempli de stupide insolence,
Le poîte inspiré, dominant tous les fronts, Dans son vol glorieux, dédaigne les affronts Que lui jette parfois une sotte opulence.
11 dédaigne le faste outrageant du vantard, Qui, rendu tout-puissant par l’aveugle hasard, Effeuille à pleines mains l’arbre de sa fortune; Mais, du pur idéal gardant le pur trésor,
Il sent contre le riche à genoux devant l'or Tressaillir dans son âme une sainte rancune.
Avec l’ardeur du feu sacré dont son vers luit, Il haïra toujours le frère de celui Qui jadis resta sourd aux plaintes de Lazare,
E, du culte des gains dévoilant les hideurs,
Comme le Christ chassait du Temple les vendeurs,
Il voudrait châtier à coups de fouet l’avare.
Mais de même qu’en lui frémit un saint courroux Contre ceux que l'argent fait tomber à genoux,
Contre tous ceux qu’on voit ramper au pied des trônes, De même il se sent naître un vaste amour au cœur Pour le riche qui laisse, humble triomphateur,
Sur les vaincus du sort, couler des flots d’aumônes.
Au-dessus du savant, au-dessus du guerrier,
Au-dessus de l'artiste, au-dessus du laurier
Qui couronne le front où le génie éclate,
Le poète aperçoit ce généreux esprit,
Qui, dans un Pauvre aimant un autre Jésus-Christ, Verse à ses pieds sou or ainsi qu’un aromate.
Hélas! celui qui fait couler son or à flots
Pour apaiser la faim, supprimer les sanglots,
Est un heureux bien rare à l’époque où nous sommes : Une fatale angoisse étreint tous les cerveaux,
Et l’aveuglant soleil des grands progrès nouveaux Semble pétrifier le cœur de tous les hommes.
Presque toujours le riche est un triste insensé ;
Il ne plonge jamais son œil dans le passé,
De l'avenir jamais il ne lève les voi!es;
Rien de grand, rien de beau ne l'enflamme, et pour lui Les fleurs de la pensée exhalent de l'ennui,
Les champs sont Sans parfums et les cieux sans éloiles,
Où l’on croit écouter, en foulant les prés verts,
La respiration de l'immense univers,
Lui n'entend que le cri du grillon dans les herbes;
Où l’on voit ondoyer une mer d’épis blonds,
Lui calcule en secret, courbé sur les sillons,
Combien ses grands blés mûrs devront donner de gerbes.
Et jamais il ne va rêver au bord des eaux,
Ouir le frais concert de l'onde et des roseaux, Humer des goémons la senteur âcre et douce; Rarement on le voit cueillir des fleurs au champ, Jamais on ne le voit attendri par an chant
Qui sort d’une fenêtre ou bies d'un nid de mousse.
Et, sourd à l'harmonie ainsi qu’à la pitié,
Insensible aux appels de la sainte amitié,
Ne sachant même pas que plus d’un sot l'envie,
De ses rêves défunts semblant porter le deuil, Sans loisirs, sans gaîté, sans honneur, sans orgueil,
Comme un loup dans sa cage il tourne dans la vie.
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