‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 38 sur 82 · PR · texte numérisé non relu

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Et pour l'hypocrisie est sans miséricorde, Il prèche incessamment Ja Paix et la concorde. Il voudrait voir liés d’indissolubles nœuds

Les peuples et Jes rois, les riches et les gueux;

Il voudrait, €Mporté par sa rare folie,

Voir la loi Vengeresse à jamais abolie,

Et répète an bourreau qu'il fait rire l'enfer,

Et qu'il ne Peut frapper sans élever son fer

Vers le grand ciel serein d'où tombe Ja clémence, Non, rien ne Peut suérir une telle démence.

Et bien Souvent on voit cet étrange insensé

Errer seul sous les bois, distrait, le front baissé, Ou bien, les Veux au ciel, les cheveux dans la brise, Cheminer, à Pas lents, auprès du flot qui brise, Tendant l'oreille aux bruits du flux où du jusant, Enivrant son regard d'infini, se grisant

De l'arome du pin, du tremble et du mélèze, Savourant, altardé, le soir, sur la falaise, L'hymne délicieux de quelque chantre aile.

Il semble Par moments du sol s'être envolé :

Comme l'aigle et l'éclair il est dans les nuages. Redescendu sur terre, écartant les feuillages

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Qui cachent aux regards le lit des trépassés,

Il va rêver autour des tombeaux délaissés.

Fuyant l'éclat des cours et des apothéoses,

Il cherche au bois des nids, il cueille aux champs des roses, Dans l'air il suit des yeux le vol des papillons,

Il regarde ondoyer les blés sur les sillons,

11 écoute la source ou le vent qui murmure.

Dans son isolement, dans sa retraite obscure, Tout lui parle, tout parle à son esprit pensif,

Le nuage, le pré, le gouffre, le récif,

L'onde baisant la rive, et l’airain sonnant l’heure. Pour lui le glas qui tinte est une voix qui pleure; Pour lui les chers défunts exhalent des sanglots

Dans les bruits éplorés des brises et des flots;

Pour lui parlent entre eux le peuplier et l’orme;

Pour lui le firmament est un saphir énorme

Nous cachant les jardins éblouissants du ciel, Partout brille le doigt de l’Étre universel,

Dieu parle dans la foudre et sourit dans l'aurore; Pour lui les yeux éteints nous regardent encore, La mort n’est pas la mort, rien ne saurait mourir.

C’est un fou, c’est un fou que nul ne peut guérir.

in ahmaiet so annonce oésan.

Il dédaigne l’argent dont le bonheur s’achète. Au lieu d’être un puissant, il veut rester poète, Et n’échangerait pas l'or qui brille en ses vers

Contre les millions semés dans l’univers.

Aucun appât ne peut influencer sa lyre.

Il fait ce qu’il veut faire et dit ce qu’il veut dire. L’a-t-on vu bien souvent en quête d’un appui ?

Il ne tente jamais de copier le gui

Qui, léchant le vieux tronc du chêne qui l’abrite, Se gonfle de sa sève et n’est qu’un parasite, L’hosanna que paieraient si cher les parvenus,

Il le donne gratis aux vaillants méconnus.

Rien ne lui plait autant que de briser un masque. Aucune palme d’or n’étincelle à sa basque.

Que pourrait bien valoir pareille dignité

Au poète aspirant à l’immortalité ?

Il n’est d'aucun cénacle où le vil encens brûle.

Il monte un fier cheval qui jamais ne recule,

Qui galope tout droit, sans peur de s’écloper. Son mépris du flatteur, qu’il voit partout ramper, N'a d’égal en son cœur farouche mais sincère

Que la haine qu’il garde au lâche plagiaire,

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Et son amour de l’art et de la vérité

Est tenace et superbe autant que sa fierté.

Quand ce fou fermera pour toujours la paupière, Peu de fervents l’iront conduire au cimetière, Et nul socle d’airain jamais ne marquera

Le tertre solitaire où son corps dormira.

Il le sait, et le barde aisément s’en console,

En songeant qu’à son, front doit luire une auréolc Dont nul souffle jaloux ne ternit le rayon,

Que son œuvre vivra toujours, que le sillon

De l'esprit ne peut être une trace éphémère,

Que depuis trois mille ans les poèmes d’Homère Roulé dans le linceul de la nuit sans réveil Ont gardé la jeunesse et l'éclat du soleil.

L'ENFANT DE LA BALLE

A M. Pierre Duot

Je suis né, vers soixante, au square Chaboillez, Et j'étais le plus vieux de cinq enfants choyés Par une mère aussi vertueuse que belle,

Dont je crois voir toujours rayonner la prunelle.

Mon père — aucun ne fut plus brave que ‘en —

Mon père était, messieurs, un mécanicien Et servait le Grand-Tronc.

Le soir, après l’école,

Bien souvent, leste et vif comme l'oiseau qui vole,

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Je courais seul le voir en gare manϾuvrer.

Je ne pouvais alors cesser de l'admirer

Sous sa veste de cuir cependant bien chétive, Debout, comme un héros, sur sa locomotive.

J'adorais son métier, et déjà je songeais,

Dans mon petit cerveau roulant de grands projets, Au temps où j'en pourrais faire l’apprentissage,

Où j'aurais pour patron un patron aussi sage.

Un jour, — c'était, je pense, un jeudi de congé, — Je quittai le logis et je me dirigeai Vers la gare.

A l'entour quelques hommes d'équipe

Se reposaient, fumant tranquillement leur pipe,

Pendant qu’au ras du sol semblaient flotter encor Des lambeaux de vapeur teintés de reflets d’or.

Soudain, comme j’entrais dans la salle d'attente, De loin un travailleur d’une voix éclatante Cria :

— Ton père fait aujourd’hui le Vingt-trois ?

L'ENFANT DE LA BALLE

— Oui, l'ami, répondis-je, et, demain soir, je crois, Il devra manœuvrer sur le Soirante-seise.

— Îl s’y connait, le gars, il en parle à son aise,

Fit un voisin charmé de mon air étourdi ; —

Et, s’approchant tous deux, le plus jeune me dit :

— Tu parles comme un homme, et pour ça je l'invite À vider avec nous un verre. allons, plus vite,

Nous n'avons pas de temps à perdre. —

Comme un sot, J'opinai de la tête et j'acceptai l’écot,

Je suivis les gaillards au bouchon le plus proche,

Et là d’un trait je bus, crâne comme Gavroche, Cherchant à me hausser sur le plancher poisseux, La moitié d’un grand bol de vieux cidre mousseux.

Sans me donner le temps de reprendre mon verre, Le plus vieux, ébauchant un geste très sévère,

Et me tendant des sous qu’il tenait dans son poing : — Cours chercher du tabac chez l’épicier du coin,

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Fit-il avec un pli sardonique à la bouche. —

Tout de suite je vis quelque chose de louche

Dans ce commandement fait sur un ton moqueur. Je sortis soupçonneux, un serrement au cœur.

Et, dès que je remis le pied dans la taverne,

Je crus m'apercevoir, à quelque baliverne

Que dit, en me lorgnant, un de ces sacripants, Que l’on était en train de rire à mes dépens.

Et quand je reportai le breuvage à ma lèvre,

Je sus que l’on venait d’y verser du genièvre,

De me jouer un tour, un vrai tour de bandit;

Mais, voulant jusqu’au bout m’affirmer, comme on dit, Je vidai, sans broncher, le bol d’une chopine,

Je dis : Merci, les gars! et d’un pied qui clopine

Je m’éloignai, cherchant si je ne verrais pas

Mon père qui devait manœuvrer à deux pas.

Hélas ! mon père était parti.

La jambe veule,

Après être resté dix heures à la gueule

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