‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 39 sur 82 · D RE · texte numérisé non relu

D RE

L'ENFANT DE LA BALLE

De son foyer, debout devant un feu d’enter, N'ayant pour tout appui que son levier de fer,

11 venait de rentrer par la sente voisine,

Pendant que son chauffeur remisait sa machine.

Que je la connaissais, cette machine-là,

Et que de fois j'avais admiré son éclat !

À celte heure, surtout, était-elle assez claire, Avec sa cloche d’or, son gros fanal de verre, Ses robinets de cuivre et ses barres d’acier

Semblables aux jarrets tendus d'un fier coursier.

J'étais ravi devant cette lourde merveille,

Et je l’examinais, le chapeau sur l'oreille, Guilleret et hautain comme l’est un noceur, Et faisant alentour l’homme et le connaisseur. Oui, j'étais fasciné par sa masse et ses formes, Et le poitrail trapu de ses tampons énormes.

En avant! qui pourrait résister…

A présent J'éprouvais tout l'effet du grand bol malfaisant;

Et pendant que, rêveur, je fixais la machine, C'était drôle, du feu me courait dans l'échine, Des éclairs aeuglants me passaient dans les yeux, Et j'étais empoigné par un désir fougueux :

Ne füt-ce que le temps de m’y dresser la tête,

Je voulais, à tout prix, monter sur la Tempête,

Un surnom qui souvent m'avait rempli d'émoi.

Soudain, je regardai, furtif, autour de moi.

Non loin, tournant le dos, et la tête penchée, Un homme marchait seul au fond d’une tranchée, Où se glissait déjà l’ombre vague du soir;

Et, certain qu'aucun œil n’était là pour me voir, N'ayant à redouter nulle oreille attentive,

En deux bonds je sautai sur la locomotive.

La gare à ce moment me parut tournoÿer.

Sans bruit, du pied j’ouvris la porte du foyer. Quelle douce chaleur! que j'étais à mon aise

En face du brasier de la vaste fournaise

Où crépitait encore un reste de poussier!

Oh! comme elle brillait, la manette d'acier!

L'ENFANT DE LA BALLE

Quel triomphe pour moi! Quel orgueil dans ma tête" Déjà je me voyais maître de la Tempôte, Déjà je succédais à mon père.…..Oh! la! la!

Le manomètre d'or, le niveau d’eau, voilà Ce qu'il ne fallait pas perdre de vue en route, Et les rails, les signaux, les signaux.

Et sans doute Je n'aurais qu’à tourner le fer du changement De marche, qu'à tirer un peu, légèrement, Sur le « régulateur » dont l'acier étincelle,

Et que ça. marcherait.… Je tremble et je chancelle.

Tout à coup, refermant la porte du foyer,

Jempoigne le levier. rien que pour essayer,

Pour voir si je puis faire avancer la Tempéte….

.… Un long jet de vapeur très blanche qui halète… Un autre! un autre ! un autre encore ! un crachement De fumée aveuglante, un rauque grincement...

Et la masse de fer frémit, s'ébranle, roule,

Sort et suit le chemin qui sans fin se déroule.

Un employé parait à distance. J'ai peur, J'hésite une seconde, et, voyant la vapeur Grossir ses tourbillons, je veux faire machine En arrière, je perds la tête. je piétine.…

Je tire à tour de bras sur le levier grinçant…

Comme sous l’éperon un cheval hennissant

La Tempéte s’élance… 1 fl

Que sa charge est légère”?

En avant! en avant! la vieille messagère !

Elle que vingt fourgons ne ralentiraient pas, Elle va sans effort, sans heurt et sans fracas. En avant! en avant! Maintenant elle vibre, Elle file, elle vole, impétueuse et libre.

Après cela, je n’eus conscience de rien, Et ce qui suit me fut conté par un ancien.

— En voyant tout à coup émerger la machine,

Stupéfait, l'aiguilleur du c'emin de Lachine

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L'ENFANT DE LA BALLE

Bondit hors de sa hutte, un fris-on à la peau ; Mais, avant d’avoir pu déployer son drapeau,

— Pendant qu'un chef agite un signal en arrière, La Tempéte a déjà franchi toute barrière

Ët roule avec le bruit d'un sinistre torrent.

Cependant l'aiguilleur, écumant e! jurant.

À pu me reconnaître au poste de mon père, Pétrifié de peur, pàle comme un suaire, Paraissant implorer assistance et pardon, D'une main délirante étreignant le cordon De la cloche, le front noyé dans la fume.

En avant, tout là-bas, une petite armée

De travailleurs aussi furieux que surpris

Gesticule, les bras tendus, poussant des cris.

Mais qui donc oserait se jeter sur la voie

Devant ce monstre noir que le hasard envoie!

Qui pourrait le saisir? Qui pourrait lui sauter

À la crinière ? Qui? L'on n’a qu'à s’écarter

Au plus tôt... Place! place! et le grand monstre passe,

Prompt comme l'ouragan déchainé dans l’espace.

Le chef de Saint-Lambert, au bruit inattendu D'une machine entrant dans le pont, — éperdu, Se rue au télégraphe…

Avant qu’il expédie La dépêche affolée au chef de Lacadie, Celui-ci voit surgir, rapide comme un trait, Le monstre sur lequel un enfant apparait, Hagard comme un mourant que l’agonie assaille… — Et déjà le sol tremble, et la gare tressaille. Que faire”. Si l'enfant pouvait, malgré sa peur, Dans un suprème effort, renverser la vapeur!

On lui crie, on lui fait signe. Mais impossible De se faire comprendre. Et, fumante, terrible, Dans un noir tourbillon, avec des bruits de fer Pareils aux roulements des boulets d’un enfer, La Tempête est passée.

Et c’est l’unique voie.

11 n’est plus qu’une gare avant que l’enfant voie

L'ENFANT DE LA BALLE ———

Venir à sa rencontre un train express parti Maintenant de Saint-Jean.

Oh! l'extrême parti À prendre? Au télégraphe encor!

— € Vingt-trois » en fuite!

Faites dérailler!.… Vite!

— Compris!

Et de Saint-Jean un homme aux bras d’acier Vient de faire tourner brusquement un levier Qu'il étreint maintenant d’une main frémissante, Et cet homme, debout dans l'ombre grandissante, Est le libérateur ou plutôt le bourreau.

Le voici! le voici, le monstrueux taureau

Que l’on guette, — courbant l'herbe sur son passage, Faisant derrière lui tournoyer un nuage

De poussière, de sable et de menus cailloux!

L'enfant est par instinct tombé sur ses genoux... Et ses longs cheveux blonds fouettaient la vitre moite,

C'est fait! la Tempéte a quitté la ligne droite,

A pris la voie oblique au:: rails rouillés, pliés,

Et longue tout au plus de quatre ou cinq cents pieds. Deux secondes! Un coup de bélier formidable,

Des madriers rompus, du fer tordu, du sable Bouleversé, fouillé comme par le canon.

Et la Tempête, avec un dernier bruit sans nom,

— Comme un taureau blessé qui s’abat dans l’arène — Le ventre ouvert, perdant sa vapeur, son haleine,

Se couche tout à coup dans un nuage blanc.

Le train de voyageurs est sauvé, mais, sanglant, Un enfant gît parmi le charbon qui brasille.

Et c’est depuis ce temps, messieurs, que je béquille.

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Un soir de l’an dernier, à la fin de septembre,

Au temps où sur les prés flotte l'odeur de l’'ambre, Où les blés blondissants ondulent mollement Comme des flots d’or pleins d’un doux bruissement, Je passais, par hasard, dans un petit village

Qui s’élève pimpant et coquet sur la plage

Du lac Saint-Jean.

La nuit déjà tombait au loin.

Comme j'allais descendre à l’auberge du coin

Profilant sur le ciel sa silhouette grise, J'aperçus dans un champ, en face de l’église, Des paysans groupés derrière une maison.

Je marchai vers ces gens, et je sus la raison De leur attroupement.

On causait, dans l’avoine, Devant un ours géant que le chasseur Antoine

Venait de tuer là, caché dans un fossé.

Le hameau tout entier fixait le trépassé.

Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères, — De ces derniers j'entends encor les commentaires — Devisaient sur la bête et ses antécédents,

Sur son âge, son poil, ses griffes et ses dents.

Un rictus effroyable entr'ouvrait ses mâchoires

Où se coagulaient des gouttes de sang noires.

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