‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 4 sur 82 · EE · texte numérisé non relu

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Le fier rêveur toujours cherchait la solitude. Souvent on le voyait dans la même attitude, Admirant les effets du mirage sur l’eau

Qui dans ses plis mouvants reflète Saint-Malo, Écoutant ce que dit la rumeur des mélèzes Cramponnés au penchant des farouches falaises, Regardant s’engouffrer, comme un navire d’or, Le disque du soleil dans l'onde qui s'endort, Contemplant, aux lueurs pensives des étoiles, Les barques dont la brise enflait au loin les toiles, Qui lui semblaient des vols de cygnes gracieux

Égarés quelque part dans l’outremer des cieux.

Pendant qu'il errait seul sur le sable des grèves, L’esprit ouvert au souffle ensorceleur des rêves Et le regard perdu sur le flot rayonnant, D'attirantes rumeurs affluaient du ponant.

Et, le soir, on causait par toute la Bretagne

De pays enchantés qu'un pilote d’Espagne Venait de découvrir derrière l'Océan ;

On faisait le tableau d'un empire géant

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Que Cortez se taillait au cœur d’un autre monde; Pizarre avait trouvé la nouvelle Golconde,

Et pour son souverain le fier conquistador Chargeait ses galions avec des lingots d’or;

Des marins côtoyaient d’incomparables berges, Au passage éveillant l’écho de forêts vierges Grouillantes de castors, de buffes et d’élans,

Où, libres comme l'air, des peuples indolents, Des peuples que la nuit de l'erreur enveloppe Foulaient un sol dix fois plus vaste que l’Europe. Chaque jour apportait quelques récits nouveaux Sur ces bords rayonnants d’éternels renouveaux ; Et les douces rumeurs qui couraient dans les brises

Éveillaient chez Cartier de nobles convoitises;

Et cet homme, amoureux du large flot grondant, Tenant son œil pensif fixé sur l'Occident,

Brûlait de s'éloigner de la vi-ille Armorique, Afin d'aller porter à la vierge Arnérique Resplendissant au fond de sa pensée en feu

Le drapeau de la France et l’étendard de Dieu.

TERRE

Or on était alors en pleine Renaissance,

Et le roi chevalier, abdiquant l'espérance D'éclipser Charles-Quint vainqueur de toutes parts. L’aveuglait du rayon des lettres et des arts,

Et peintres magistrals, savants et philosophes, Ciseleurs de carrare et ciseleurs de strophes, Stimu!és par son or versé partout à flots,

Émerveillaient l'Euro pe et faisaient au héros

Oublier qu’il était le vaincu de Pavie.

Mais, comme les splendeurs de l’art charmaient sa vie, Un jour, François premier apprend que son rival S’empare des trésors a monde occidental

Et rêve d’y fonder un seconde Espagne.

Alors, tremblant d’émoi, le nouveau Charlemagne

Qui convoite une part du continent nouveau,

Dont la splendeur lointoine éblouit son cerveau,

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Tourne son fier regard vers la plage bretonne, Et du doigt indiquant le Ponant qui rayonne : Qui veult se desvouer? s’exclame le grand roi, Et Cartier, devenu nautonier, répond : Moy!

Sa parole donnée à l'orgueilleux monarque, Le moderne Jason, désertant une barque Que la Manche berçait dès longtemps sur son flot,

Équipe trois voiliers au port de Saint-Malo,

Et parmi les plus fiers caboteurs de la côte, Brunis aux mêmes vents et grandis côte à côte, Recrute les marins qui doivent les monter.

Avant que de partir pour aller affronter L’immensité des eaux et des forêts sauvages, Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages, Et là, devant l'autel, où le lourd ostensoir Flambe dans un nuage odorant d’encensoir, Comme le soleil d’or rayonne dans la bru:ae Que la mer fait monter de sa vague qui fume,

TERRE! 2 CRT

Il implore avec eux le Maitre souverain ;

Et tous ces matelots aux poitrines d’airain,

Tous ces aventuriers, qui n’ont courbé la tête

Ni devant les puissants, ni devant la tempète,

Au signal de leur chef, s’inclinent tout tremblants Sous l’absolution d’un prêtre en cheveux blancs.

À quelques jours de là, toutes voiles ouvertes

Aux souffles du printemps ridant les ondes vertes, Où l'aube secouait sa crinière de feu, L'Emerillen, la Grande-Iermine et le C'ourlieu Cinglaient, le cap à l’ouest, acclamés par la foule, Dont les cris, dominant les clameurs de la houle, Se mêlaient aux vivats du canon des remparts, Pendant que les gabiers, sur les vergues épars,

D'un long regard voilé d’une larme furtive

Embrassaient le granit décroissant de la rive. Et si quelqu'un, le soir de ce départ béni,

Se füt attardé, l'œil plongé dans l'infini,

Au bord de l'Océan qui réprimait ses vagues,

Il aurait entendu vibrer des lambeaux vagues

D’un vieil Ave dolent que la brise de mai Apportait, par moments, du lointain embrumé, Où Cartier, entrainé vers des plages nouvelles, Venait de disparaître avec ses Caravelles.

Les trois voiliers, partis au milieu des bravos De chaleureux marins groupés au bord des :.0ts Et sur l’escarpement des falaises lointaines, Harmonieusement balancent leurs antennes.

Du vent plein les huniers, ils vont alertement

À travers l'inconnu du désert écumant.

Sur les étraves l'onde en gazouillant déferle,

Et son ruissellement a des blancheurs de perle.

Une tiède vapeur qui sort du flot fumant

Fait au-dessus des mâts un rose poudroiment.

Le jour un chaud soleil dore le pli des voiles. La nuit chaque sillage est pailleté d'étoiles,

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Et sans fin des tillacs montent de gais refrains. Comme le ciel et l’eau les Bretons sont sereins, Et le feu de l'espoir brille dans leurs prunelles. Rien ne vient altérer les splendeurs solennelles Que versent sur la mer les rayons printaniers ;

Et, grisés du roulis, les hardis timoniers,

En sondant du regard l’immense solitude,

Ont souvent un sourire à leur moustache rude.

Cependant, un matin, tomba la nuaison, Et le soleil monta très pâle à l’horizon.

Durant la nuit le ciel s'était caché derrière Un grand voile blanchâtre à l’aspect funéraire.

Sous ce linceul les eaux effaçaient tous leurs plis

Et prenaient la pâleur de verres dépolis.

Une lourde moiteur planait sur l’onde inerte, Et de vagues dessins la mer était couverte,

Les reflets qui tombaient du ciel couleur d'acier Avaient le froid éclat que verse le glacier,

Et l’espace livide étouffait tous murmures.

Les voiles lourdement pendaient sur les amures.

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Le soleil jaunissait en trouant le brouillard, Et son orbe semblait l’œil d’un spectre hagard Aperçu vaguement au milieu des nuages.

Soudain un souffle d'air agita les cordages.

Sur l'immobilité du fluide miroir,

Décrivant par endroits des cercles d’un bleu noir,

Comme des éventails s’ouvraient ces ronds étranges

Autour desquels parfois se découpaient des franges;

Et cela présageait la fin de la Lorpeur

Qui donnait à la mer un calme si trompeur ;

Et bientôt du levant, paraissant se poursuivre,

Émergeaient brusquement des nuages de cuivre.

Ces nuages couraient rapides, affolés,

S’étirant sur le ciel en réseaux effilés ;

On eût dit, en voyant leurs fauves dentelures,

Que les esprits de l'air trainaient des chevelures ;

Des vols de goélands, tournoyant sur les flots,

Semblaient de leurs longs cris railler les matelots. Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume,

Les ondes crépitaient en se marbrant d’écume;

TERRE

Comme un sein oppressé, l'Océan se gonflait.

Dans sa trompe au lointain la tempête soufflait,

Et sa rauque clameur, par instant suspendue,

Roulait comme un sanglot dans la morne étendue.

Les flots s’enflaient, s'enflaient, et les ponts des vaisseaux, Tout penchés, blanchissaient sous l’écume des eaux. L'ouragan à présent déchainait tous ses soufiles,

Et, secouant les mâts, les haubans et les moufles,

Ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer, Poussait dans l'infini des hurlements d'enfer.

La Grande-Hermine, avec Cartier Pour capitaine, Fuyait éperdument, veuve de sa misaine Qu'’avait mise en lambeaux une saute de vent;

Et l'horreur grandissait sur l’abime mouvant ; Le tonnerre grondait à l'horizon fugace ;

Des cavales d'éclairs galopaient dans l'espace;

La pluie âpre cinglait, comme des fouets de crins,

Le visage saignant des tenaces marins

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Attachés sous les bras pour faire la menœuvre; La lame, se tordant ainsi que la couleuvre, Lançait toute sa bave et toute sa fureur

Au navire entouré d’inexprimable horreur.

Et le soir vient, hâtif, d’une noirceur compacte, La houle a maintenant des bruits de Calaracte, Et, roulant la päleur de ses lourds tourbillons, Ébauche par moments de livides rayons.

Et, pendant que rugit l'écumeuse mêlée,

Cartier, sur le tillac, la narine gonflée

D'audace et de fierté, commande brèvement,

Et, l’œil sur le Compas, sans un frémissement,

Il aide au timonier à guider le navire

Emporté par les vents et les flots en délire. L'ombre épaisse, venue avec le soir hâtif,

Au courageux marin sert comme d'objectif ;

Il S'y croit moins perdu que dans les blancheurs vagues Qui trainaient tout à l’heure à la cime des vagues, Et le grain s’éternise en assauts brefs et lourds,

Et le rude marin lui résiste toujours ;

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