LE RADEAU
Et plus d’un maintenant sent frémir tout son être, En croyant déjà voir s'ouvrir une fenètre
Où quelqu’un qui l'attend anxieux, incertain,
Se penche pour sonder du regaril le lointain.
Et la « cage » sans fin suit l'onde qui l’entraine ; Et, debout sur un roc de la plage sereine,
Un farouche Iroquois, des éclairs dans les yeux,
Murmure en regardant passer sur les flots bleus L’énorme train de bois gouverné par des rames. Pour lui cette forêt, que balancent les lames, Peut-être avait des siens abrité le tombeau,
Pour li les bâcherons groupés sur le radean
Sont autant d’ennemis, qui, rasant pins et chênes, Chassant tout le gibier des sauvages domaines Qu’habitaient ses aïeux libres et triomphants, Contraignent à jeüner sa femme et ses enfants. L'Indien maudit les blancs que l’industrie enfièvre, Et parfois un sourire affreux crispe sa lèvre :
Il croit voir sous les flots du rapide prochain
S'engloutir à jamais tous les hommes du train,
a man a mms
Et savoure déjà l’horreur de ce naufrage.
Les « voyageurs » toujours parlent de leur village, L'œil tourné vers es bords du grand lac azuré Que la légende un jour de son aile a doré.
Ces hommes sont altiers par le cœur et la taille.
Ils aiment l’aventure autant que la bataille,
Et Montferrand, Cadot, Des Ormeaux et Cadieux Par eux sont vénérés comme des demi-dieux.
Ils sont les descendants d’une race choisie Qu’enivraient les combats, l’art et la poésie,
Ils sont les descendants des vieux coureurs des bois Dont Aimard et Cooper ont redit les exploits,
Qui, partout de l'honneur portant le fier symbole,
Pour la France ont fondé plus d’une métropole, Et leurs pères ont fait un travail surhumain,
Le fusil à l’épaule et Ja hache à la main.
Ils aiment à chanter, et leur chanson naïve Rythme le mouvement de la rame massive.
Ils chantent constamment, et leur inculte voix.
Qui nous semble joyeuse et dolente à la fois,
LE RADEAU 217 Ce
À la fraicheur des eaux, des bois et des écores
Dont elle fait frémir les mille échos sonores.
Depuis quelques instants les hardis voyageurs Ont cessé tout propos et restent tout songeurs : Ils vont bientôt glisser dans un immense abime,
Soudain de ces vaillants le groupe altier s’anime, Et, sur un simple mot du chef, les bûcherons Ensemble ont empoigné les pesants avirons,
Sur qui le brasier jette encore un reflet ple,
Puis, découvrant leur front tout bronzé par le hàle, Dont savent se moquer ces rudes gaillards-là,
Ils entonnent en chœur l’Are Maris Stellu…
Comme à regret, l'écho des bosquets de la berge Redit le dernier mot du vieil hymne à la Vierge, Et le bruit cadencé des rames dans les flots
Remplace le doux chant si cher aux matelots.
Plus vite à présent va le grand radeau solide,
Brusquement attiré par le prochain rapide.
Il décroit, il décroit, dans le courant lointain, Où le dernier reflet du couchant s’est éteint,
Et sur lequel le soir verse déjà son ombre.
I décroit, il décroit toujours dans la pénombre… Il vient de s'engager dans le « saut » écumant, Et sa masse à nos yeux disparait par moment
Sous les blancs tourbillons des flots qui le submergent.
De partout, devant lui, de noirs rochers émergent.
Là tout est trahison, rage, tourment, horreur,
Et l’abime rugit comme un fauve en fureur,
Les pins flottés, sur l’eau que la nuit enténèbre, S'entre-choquent avec un bruit sourd et funèbre, Et les arbres du bord, plein de sombres clameurs, Défilent devant l'œil aveuglé des rameurs,
Comme un rideau d’éclairs qui sans fin se déroule. Guetté par les brisants, poursuivi par la houle, Gémissant sous l'effort vertigineux des flots,
D'où montent à la fois des rires, des sanglots,
Le radeau fuit toujours sur les eaux effrénées,
Se dressant au sommet des vagues déchainées,
Ou plongeant brusquement dans des remous sans fond.
Par instants avec l’ombre et l’écume il se fond,
LE RADEA
Par instants on croirait que plus rien ne surnage, La « cage » de douleur vibre dans l'engrenage Qui l’entraine sans fin vers le fleuve géant,
Et dans la fauve horreur de l’abime béant
La vitesse des flots délirants s'accélère,
Et les fiers « voyageurs », en proie à la colère
De la vague qui hurle autour du lourd radeau Et les couvre parois d’une avalanche d'eau, Debout, l'œil en éveil, comme cloués aux rames, Le visage cinglé par le grand fouet des lames, Guident, sans tressaillir, sur le gouffre qui bout, À travers les écueils qui se dressent partout,
La flottante forêt qu'emporte le rapide.
Le long saut est franchi par le groupe intrépide,
Qui, tout joyeux, s’est pris à chanter aussitôt. Et le vent nous apporte, en caressant le flot
Du grand lac qu’a doré l'aile de Ja légende,
Les sonores lambeaux d’une chanson normande.
LA CHASSE D'HIVER
La nuit d'hiver descend sur le grand bois mouvant. Du ciel blafard la neige à flots tombe, et le vent Siffle et hurle à travers les troncs couverts de glace
Des arbres dépouillés qui tordent dans l’espace
Leurs longs bras forcenés comme de noirs démons. L’ouragan, dévalant de la cime des monts,
De rires effrayants et de sanglots funèbres
Emplit l’immensité livide des ténèbres.
Un craquement sinistre éclate quelquefois
Dans les ormes ployés et les pins, aux abois
Et les grands sapins verts, en secouant leurs branches,
LA CHASSE D'HIVER
Font souvent à leurs pieds crouler des avalanches Dont le bruit va se perdre au fond des antres sourds.
Et la neige, flottant, errant, tombe toujours.
Tout à coup, dominant les clameurs des rafales, Un soufflement d’enfer, entrecoupé de râles,
Met le comble à l'horreur du bois vertigineux,
Et bientôt, débouchant d’un hallier résineux,
Un orignal géant, la narine fumante
Et les jarrets saignants, passe dans la tourmente,
Poursuivi de bien loin par un chasseur nerveux,
Des raquettes aux pieds, de la glace aux cheveux.
Frôlant les arbrisseaux, les rochers et les souches, L'homme et le fauve vont ardents, fiévreux, farouches,
A travers la montagne et la plaine et le val.
Le braconnier, depuis l'aube, court l’orignal, Et le soir est tombé sur le bois qui s’agite
Sans lui faire songer à se chercher un gite.
Souvent l’homme a serré la bête d’assez près Pour la tirer parmi des branchages épais
Dont l’enchevêètement embarrassait sa fuite, Que l’épouvante aveugle en tous sens précipite ; Mais un rien, un faux pas, un glaçon, le grésil,
L’a loujours empêché d’épauler son fusil.
Le grand cerf fuit aussi rapide que la trombe, Aveuglé par la course et la neige qui tombe,
Hors d’haleine, au hasard, comme privé d’instinct, Mais pour l’âpre chasseur toujours aussi lointain. L'animal, fou de peur, l’homme, fou de courage, Volent, comme portés par le vent qui fait rage, Aux ramures parfois se déchirant la chair
Et laissant derrière eux un brouillard chaud dans l'air.
Et celui qui peut voir cette course affolée
A travers la savane aride et désolée, Dans l'ombre, dans la neige et le vent aboyant, Croit parfois assister au passage effrayant
De deux fantômes nés du vertige et du songe.
LA CHASSE D'HIVER
Aussi loin que notre œil dans les ténèbres plonge, On aperçoit toujours les deux tourbillons blancs
Que soulèvent les pas des deux coureurs sanglants.
Dans ce tournoi sans nom, impossible à décrire, Depuis quelques instants devenu du délire, Lequel des deux coureurs doit céder le premier, De l’agile fuyard ou du souple limier ?
Sur le mont balavé par la tempète immense, L'élan met entre l’homme et lui plus de distance.
Mais au milieu du val, que la neige a comblé,
Il est presque rejoint par le chasseur ailé Ê 9
Car où le pied se perd, la raquette surnage, Et c’est pourquoi, fiévreux, haletants, tout en nage, Dans ce chassé-croisé farouche et ténébreux,
Ils sont restés avec le même espace entre eux.
Tragique entètement! fuite vertigineuse !
Ni l'arbre renversé, ni la branche épineuse,
Ni les ravins profonds, ni les escarpements, N'arrètent le chasseur et le grand cerf fumants.
Ils vont, et devant € ax la solitude tremble.
Ils vont, ils vont, ils vont, et l'élan parfois semble Se fondre avec la nu : qui voile la forêt.
Is vont, et le chasseur impétueux voudrait
Avoir l’essor du vent pour atteindre !e fauve;
Et l'ouragan sans fin fouette la forêt chauve.
Ils vont, ils vort toujours, au hasard serpentant Dans les sombres halliers du grand bois palpitant.
Soudain, comme le vent a paru faire trève,
La détonation d'une arrue à feu s’élève
Du désert ténébreux sur qui planait la mort, Puis le bruit d’un géant qui s’affaisse el se tord
Tressaille vaguement à travers la tempête.
L'homme, à demi moit, vient d’abattre enfin la bête.
Et, voyant expirer le survivant dernier
D'une harde tombée aux mains du braconnier, A ses moraes échos la savane mouvante Jette comme un long cri de rage et d’épouvante.