‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 47 sur 82 · UN DUO · texte numérisé non relu

UN DUO

Une troupe d'enfants fläneurs

Écoute, charmée, ébahie,

Les accords qu'aux gais promeneurs Jette un orgue de Barbarie.

Ces sons, plus ou moins argentins, Sont vendus suus les cieux sans lune Par deux pauvres Napolitains :

Un beau blond, une belle brune.

Le mari, l’air fier, résolu, Tourne, distrait, la manivelle Du vieil orgue d'où sort moulu Le grain d’or de la tarentelle.

Et l'épouse, en quêtant les sous,

Lève un œil noir si plein de flammes,

Qu'elle met sens dessus dessous

Le cœur des hommes et des. femmes.

Elle amène au moulin de l’eau Avec son patois qui roucoule,

Et la recette, au trémolo

De l'orgue essoufilé coule, coule.

Et, pendant que l'Italien

Dévide des sons dans la neige

Qui couvre en tgmbant tout son bien, Il songe au pays du Corrège.

I! songe aux marbres, aux saphirs Reflétant les feux du Vésuve,

Et l’essaim des vieux souvenirs Verse dans son cœur son effluve.

Il rêve. Dans un lointain clair

Apparaîit pour lui l'Italie

Le front ceint d’un bandeau d’éclair, Et sa main quelquefois s’oublie.

L'esprit plongé dans l'infini, Il voit Naples, Rome et Venise, Et ses amis, lazaroni

Couchés sous un soleil qui grise.

Il voit un ciel étincelant Embraser le golfe de Gênes, Où le soir le flot indolent

S'endort aux refrains des sirènes.

Il entend des chants familiers Sur les lagunes que sillonnent

En tous sens les bruns gondoliers,

Et ses membres souvent frissonnent.

Il rêve, morose, abattu,

Le poing appuyé sur la hanche; Il rêve, et l'instrument s’est tu ; Il rêve, et sa tête se penche.

Et, quand un oisif fait de l'œil

A la sémillante quêteuse,

Au lieu d’en prendre de l’orgueil, Elle en est chagrine, honteuse.

Au lieu de sourire gaiment,

Quand parfois quelqu'un la taquine, Elle cache son front charmant

De son châle ou de sa basquine.

Au lieu d’avoir un air joyeux Lorsque le cuivre à flots lui tombe,

Elle a des larmes dans les yeux,

Elle est morne comme ia tombe.

Car elle songe qu’au départ,

Le matin, toujours elle laisse Son enfant aux bras du hasard, Ce vieux nourricier sans caresse.

L'ÉRABLE

L'érable si haut dans l’espace Dresse son faite audacieux, Que le bouvreuil, même à voix basse,

Y parle avec l'oiseau des cieux.

Il est plein de sève et de force.

L'ouragan ne peut le ployer; Pourtant les fibres de son torse

Sont aussi souples que l'acier.

Il est rugueux comme le chêne, Et plus droit que le peuplier.

Une balle l’entame à peine :

Son écorce est un bouclier

11 peut protéger de son ombre

Le troupeau le plus populeux.

En été des oiseauX sans nombre Chantent sur son front onduleux.

Son feuillage, à la mi-septembre, Au souffle du vent boréal,

Se couvrant d’or, de peurpre et d’ambre,

Brille comme un manteau royal.

En avril, le paysan perce

Son flanc qu’amollit le dégel :

Par sa blessure l'arbre * 5e, Tout le mois, des larmes de miel.

L'ÉRABLE

Ces larmes sont une richesse, Elles font faire bien des pas, Mais la ferme est dans la détresse Si l'érable ue pleure pas.

Parce qu'il est fécond, on l'aime, Et les aïeux, dans leur fierté,

Ont pris sa feuille pour l'emblème De leur nationalité,

Le jour de la Saint-Jean-Baptiste, Quand juin, venu pour éblouir, Rayonne comme une améthyste,

De joie il se sent tressaillir.

Il est content, l'arbre civique, Car c’est aussi sa fête à lui.

Pour qu’elle soit plus magnifique.

Le beau soleil d’or plus tard luit.

Ce jour-là le géant superbe

Est honoré comme pas uu ;

Sur ses pieds les cent fleurs de l'herbe Répandent leur plus doux parfum.

Les oiseaux s’en viennent en foule Saluer ses beaux rameaux verts, Et dans l'ombre qu’il leur déroule Jusqu’au soir lui disent des vers.

La jeune fille, folle ou sage,

Pour suivre alors notre drapeau,

Fixe sa feuille à son corsage Ou bien l’épingle à son chapeau.

Les hommes à leur boutonnière

La portent orgueilleusement;

Sous cette étoile printanière

Leurs cœurs battent plus librement.

L'ÉRABLE

Partout, sur les toits, dans la rue, Brillent ses rameaux éclatants,

Et quand la fête est disparue,

Ils s’y bercent encor longtemps.

L’érable est l'arbre d’abondance.

L'Indien l’adorait autrefois;

Et nous l’aimons comme la France Aime le vieux chêne gaulois.

Sa verdeur est incomparable.

Nul miel n’est doux comme son miel.

Et puis de cet arbre admirable On fait la büche de Noël.

Il est bon autant que robuste.

Il berce au vent le nid moelleux, Et dépouille sa Lète auguste Pour couvrir le gazon frileux.

Il est beaucoup moins égoiste

Que 1e pin au front ‘oujours vert, Et son cœur d’arbre est sombre et triste Devant les souffrances d'hiver.

Après avoir nargué les trombes, Il se laisse mettre en morceaux, Afin qu’on en fassé des tombes

Ou qu’on en fasse des berceaux.

Pour nous faire vivre, il s’immole ; Lui qui touchait le ciel du front, En mille et mille éclats il vole Sous la hache du bùcheron.

Or le bûcheron vend l’érable, Et le vieux mort est satisfait Si la mansarde misérable

A le feu pétillant qu’il fait.

L'ÉRABLE

Sa flamme ardente est son obole….

Et nos pères bien justement

Le choisirent comme symbole

De la force et du dévoùment!

LA SUCRERIE

Le soleil fond la neige et fait rayonner l’eau ; Dans les branches frémit la sève prisonnière; Et l’érable, sentant la chaleur printanière, Verse ses pleurs de miel au godet de bouleau.

Dans le lointain d’azur une rose fumée Flotte sur le bois plein de bruits harmonieux:

Elle monte d’un feu de sarments résineux

Où chauffe en gazouillant une onde parfumée.

LA SUCRERIE

Le paysan, joyeux, fait bouillir, en chantant, L’eau d'érable, — l’esprit enflammé par le lucre Que doit lui rapporter sa récolte de sucre,

Qui s’entasse et lui jette un reflet miroitant.

Et pendant qu'il surveille, au fond de sa cabane, Le feu qui convertit la sève en sirop blond, Son fils, les seaux aux bras, la raquette au talon,

Est en train d’amasser une nouvelle manne.

Vidant chaque godet où chaque arbre a pleuré,

Il se hâte à travers la neige et la broussaille, Et l’érable lui verse alors par son entaille

Les exquises senteurs dont il est saturé.

Tout à coup, près du feu, le père se découvre :

1! vient d'entendre au loin une cloche sonner.

Et pour livrer passage au fils qui vient diner,

La porte aux ais mal joints de la hutte s'entr'ouvre.

En face des tisons, ils mettent le couvert,

Et mangent sur le pouce, à la bonne franquette, Ayant pour siège un seau couvert d’une raquette, Pour nappe les rameaux’d’un arbre toujours vert.

Sur leur figure on lit le fier contentement Que le travail honnête aux cœurs courageux donne. Tout en cassant son pain, le paysan fredonne,

Sur un ton nasillard, un vieux refrain normand.

Au moment de finir leur repas, ils entendent Comme un long hallali vibrer sous la forèt… Ils sortent brusquement et, le pied en arrêt, Ils jettent à l’écho des cris perçants qu’ils scandent. "

Des bravos délirants répondent à leurs cris.

Et bientôt, débouchant d’une combe prochaine, , :

r1 si

De nombreux villageois, que le plaisir déchaine,

Bondissent dans la hvtte, et tout le sucre est. pris.

LA SUCRERIE

Les sucriers ne font aucune résistance, Car les nouveaux venus sont autant d'invités, Et, désertant leur seuil où croulent les pâtés,

Ils laissent le champ libre à la réjouissance.

Ainsi que les oiseaux sous le vent printanier, Les amis du village en tous sens se répandent, Et déjà des marmots aux branches se suspendent

Pour tâcher d'y saisir les nids de l’an dernier.

Se lançant des boulets de neige, des espiègles, Tout près de la cabane, en deux camps divisés, Tour à tour triomphants, tour à tour repoussés,

Se livrent, fous d’ardeur, une bataille en règles.

Les raquettes aux pieds, et marchant de travers, Des écoliers vont boire aux coupes de l’érable, Suivis, dans les halliers, d’un essaim adorable

Dont le rire argentin attire Les piverts.

De charmantes enfants, aux corsages de guëêpes, Papillonnent parmi seaux, cuves et bidons,

Criant, battant des mains, dansant des rigodons, Pendant que les mamans mettent au feu les. crêpes.

Des vieux, que le soleil d’avril fait rajeunir, Causent joyeusement, assis au pied d’un chêne, Et l’arbre altier, penchant'sa tête souveraine,

Étend ses bras sur eux, comme pour les bénir.

Des amoureux, suivant une sente discrète,

Neige au pied, flamme au front, s’entretiennent tout bas, Et non loin un oiseau moqueur rit aux éclats,

En voyant passer ceux qui se content fleurette.

Parfois des coups de feu grondent dans le lointain… Ge sont les sucriers voisins qui les invitent,

Ou bien, sous des sapins où des ailes palpitent, C’est un vieil invité qui se refait la main.

LA SUCRÉRIE

Soudain le timbre clair d'un porte-voix résonne…

Un grand cri de triomphe y répond aussitôt, Et chacun vient s'asseoir autour d’un long tréteau

Où le sirop abonde, où la crêpe foisonne.

On mange goulàment, du grand au plus petit.

Le feu de la gaîté dans tous les veux scintille. À défaut de vin vieux, l’esprit gaulois pétille, A défaut de plats d’or, on a de l'appétit.

Après les gais propos viennent les chansonnettes ; Le maître de céans, un ancien marguillier, D'une voix de stentor chante à s’égosiller,

Et son refrain tonnant fait rire des brunettes.

Un robuste garçon dit sur un Lon très faux Un couplet amoureux où la morale boite; Un quolibet d’enfant lui fait fermer sa « boîte »

Au milieu d’un fou rire et d’éclatants bravos.

Une blonde fillette essaie une romance.

La mémoire manquant, elle s'arrête court;

Un vieillard la remplace, et chacun à son tour, Chacun chante, plongé dans une joic immense.

On quitte enfin la table, et sur de frais copeaux, Devant le cabanon inondé de lumières,

Bientôt la danse s'ouvre:au chant de deux commères, Qui marquent la mesure à grands coups de chapeaux.

On commence le bal par des « reels » et des gigues; Quelques instants après viennent les cotillons… Oh! quel plaisir de voir en légers tourbillons

Des garçons essoufflés se disloquer les gigues!

Pendant qu’on se trémousse, un beau galant, musqué, Pour se donner du ton, organise un quadrille; Mais, comme on est ici moins savant qu’à la ville,

On s’embrouille, on se perd, et le coup est manqué.

LA SUCRERIE

Cet insuccès aux vieux désopile la rate,

Et, songeant à l'époque où le bon goût régnait, Ces délurés moqueurs ouvrent un menuet.… Mais le grand âge oublie, et le menuet rate.

Vit-on jamais aux bois autant de fiascos”?

Cela n’empêche pas pourtant que l’on s'amuse. Pour peindre le bonheur de ces gens, ma muse,

Tu devrais me donner de plus souples pinceaux.

Cependant le soleil à l’horizon s'incline;

Il est grand temps de mettre au feu le brassin d’or; Et le vieux sucrier, pendant qu’on danse encor, Court attiser la flamme où brûle la résine.

Puis à la crémaillère il suspend le chaudron ; Et sur l’âpre brasier qui pétille et qui ronfle Le miel éblouissant de l'arbre bout et gonfle,

Couvé par les grands yeux d’anges assis en rond.

Parfois un cri d'enfant, où le désespoir perce, Éclate tout à coup près du feu dévorant…

Quelle est donc la raison de ce cri déchirant?

C’est le sirop bouillant qui se fâche et « renverse ».

A tout moment le vieux au chaudron met le plat; IL en sort des lingots rutilants qu’il étire…

Le temps est arrivé de manger de la « tire »,

Et bientôt au dehors la danse tombe à plat.

Ainsi que des frelons attaquant une ruche, L’essaim des villageois vole vers le brassin,

Y plonge tour à tour les doigts et le « bassin »,

Et, pour avoir sa part de miel, plus d’un trébuche.

Et l’on joue à la fois des coudes et des dents.

Les bambins au chaudron se barbouillent les joues, Et les coquettes font de ravissantes moues

En croquant les lingots de la « tire » fondants.

LA SUCRERIE

Oh ! quel charmant tableau qu’une belle fillette Qui mord à pleine bouche à l'or du sucre chaud! Oh ! quel petit poème exquis qu'un frais marmot Qui brasse des cristaux avec une palette !

Chacun casse des œufs dans le sirop qui bout. Peut-on imaginer plus suave omelette !

On se brûle les doigts, on gâte sa toilette.

N'importe ! l’on déguste et l’on rit tout son soûl.

Pourtant il va falloir s’arracher à l’étreinte

Du plaisir et quitter la cabane « en bois rond... » Une dernière fois on se penche au chaudron.

Et l’on sort, laissant seul le maitre qui s’éreinte.

Il est à façonner les cônes succulents Qu'il doit distribuer parmi tous les convives ; Et, pendant ce temps-là, les mamans toujours vives

Hâtent, pour le retour, les papas toujours lents.

On se sépare enfin du sucrier en nage

Qui partage en riant les restes du festin,

Et, comme le couchant empourpre le lointain, On reprend, en chantant, la route du village.

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