‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 73 sur 82 · DANS L'OMBRE · texte numérisé non relu

DANS L'OMBRE

Mais soudain, comme il va boire au flot frais et pur, Un coup de feu tout près jaillit d’une ravine.…

Et, frappé par le plomb d’un braconnier obscur,

Le cerf s’affaisse, un jet de sang à la narine.

Mourant, il se débat sur le sable souillé

Et cherche à se traîner vers la forêt chérie.

Il expire en versant des pleurs, — agenouillé

Et les yeux vers le ciel comme quelqu'un qui prie.

Et c’est souvent ainsi qu’un poète, un rêveur, — Pendant qu’au lac divin de l’art il boit la vie Et sent frémir en lui le souffle créateur —

Est épié dans l’ombre et frappé par l’envie.

UN GROUPE

Un groupe de Bohémiens Vient de s’arrêter dans la rue.

| Ils voyagent avec leurs biens

Trainés par un boiteux qui rue.

Cheminant par monts et par vaux,

Épris de la grande nature, Ils font le trafic des chevaux

Et disent la bonne aventure.

UN GROUPE

Ils ont fait halte, vers midi,

Étalant tout leur patrimoine.

Le cheval, qui n’est pas bandit, Hennit pour avoir son avoine.

Sur le toit du taudis roulant, Un grand singe à la barbe grise Danse et gambade en miaulant Et fait voir toute sa bêtise.

Un vieillard, l’habit plein d’accrocs, Est assis à la vitre unique.

Au seuil un chien montre ses crocs Au passant qui lui fait la nique.

Le dogue pousse un aboiement, Quand quelque gamin tyrannique Se donne le fol agrément

De faire ruer la bourrique.

Ils sont indolents, paresseux, Vêtus comme des saltimbanques ; Cependant leurs goussets crasseux Sont gonflés de billets de banques.

On ne peut les habituer

Au travail : le vol les enivre.

ls sont trop lâches pour tuer, Mais aussi trop lâches pour vivre.

Ces gueux n’ont d’autre logement Qu'’une cahute vermoulue

Où règne despotiquement

Un hercule à la peau velue,

Le cabanon marche avec eux Tiré par l’animal en nage.

Ils y vivent sales, visqueux,

À l’étroit comme en une cage.

UN GROUPE

Deux petits garçons, à l’œil noir, Sont descendus de la voiture

Et cherchent, barrant le trottoir, A vendre une immonde imposture,

La foule leur fait des affronts.

Le plus vieux, mécontent, exhale Sa mauvaise humeur en jurons, Tendant quelquefois sa main sale.

Près d’eux, souriant aux badauds

Attroupés devant une échoppe,

Leur mère, un enfant sur le dos S'offre pour tirer l’horoscope.

Mais elle a beau montrer ses dents Dont l'émail sans tache étincelle, Et rouler deux grands yeux ardents,

Rien ne tombe à son escarcelle.

Soudain le père pousse un cri.

La famille rentre frileuse.

À son passage, l’homme, aigri, Lève sa grosse main calleuse.

I parle, l’air terrifiant,

À la femme qui se dérobe

Pour donner le sein à l'enfant Qui s'attache au pan de sa robe."

Et pendant que sur ses genoux

La mère veut endormir l'ange,

Elle répond à son époux

Par des mots tout suintants de fange.

Au fond de cet intérieur

Où l’œil avec dégoût se plonge, — Le front mutin et l’air rieur, Pressant les pores d’une éponge,

UN GROUPE

Une jeune fille est en train De laver une vieille Cène Et passe sur Jésus sa main

Eu chantant un couplet obscène.

Cependant le beau soleil d’or,

Dont rien ne peut souiller la coupe, Toujours clément, répand encor Des rayons dorés à ce groupe.

Et la nuit peut-être un oiseau

Vient-il du ciel une minute Voir par la vitre le berceau Qui rayonne dans la cahute.

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