A CHOPIN
Prestigieux rival des grands maîtres d’Europe, Poitrinaire â la fois viril et défaillant,
Tu fus un être unique, et le cœur d’un vaillant Battait robustement sous ta frêle enveloppe.
Aux plus grandes douleurs sachant te résigner, Tu te montrais pourtant irascible et morose,
Et quelqu’un nous a dit que le pli d’une rose Pouvait meurtrir ton cœur et le iaire saigner
Et sitôt que l’on fait résonner ta musique, Sitôt que l’on entend tes accords palpiter, On croit ouïr ton âme en sanglots éclater, O virtuose étrange ! ô sublime phtisique 1
Même quand ton génie, oubliant ses douleurs, Dans les notes veut faire étinceler le rire,
Sous tes doigts décharnés le piano soupire,
Et tes scherzos légers semblent mouillés de pleurs.
Notre esprit s’épouvante et s’emplit de' ténèbres En sondant de ton cœur le gouffre palpitant,
Et sur tes mazurkas, si folâtres pourtant, Voltige l’écho sourd de tes marches funèbres.
Mais, parmi les sanglots du grand flot musical Qui rend les fronts songeurs et les cœurs taciturnes, A ti aveis les accords plaintifs de tes nocturnes,
On distingue toujours le fier accent natal.