LES DERNIERS MONTAGNAIS
S’il a pu dans son cœur étouffer la vengeance En y faisant germer la divine semence,
S’il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur, Il tenta vainement d’en faire un moissonneur. Fier comme l’est toujours l’enfant de la nature,
Il voit dans le travail des champs une torture,
Il trouve humiliant de travailler toujours,
De suivre le pas lent des grands bœufs de labours Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise. Libre comme l’oiseau, libre comme la brise,
Ne voyant rien delà l’immense bois mouvant Qu’en sa course annuelle il traverse rêvant,
En quête de gibier, en quête d’aventure,
Seul avec l’inconnu, seul avec la nature,
Il ne songe jamais, ce solitaire errant,
A fonder un foyer, à léguer en mourant Un héritage à ceux qui doivent lui survivre,
Et des bords infinis, que le beau lac enivre,
Le conquérant des bois, des plaines et des flots Ne veut qu’un petit coin de terre pour ses os.
Ne pouvant dominer comme un reste de haine Pour l’homme policé qui constamment le gêne,
Qui lui ravit son pain en brûlant les forêts,
En couvrant les déserts giboyeux de guérets Que sillonne l’éclair de la locomotive,
Il résiste, hautain, à toute tentative
Que les cœurs généreux font pour le secourir.
Comme l’élan craintif qui se laisse mourir Au fond des bois, au bord d’une source tarie, Plutôt que de sortir boire, dans la prairie,
A l’étang où le bœuf va se désaltérer,
Le sauvage aime mieux de misère expirer Que de tourner le dos aux forêts infinies Si pleines de parfums, si pleines d’harmonies, Où, rêveur indolent et tout plein de fierté,
Il jouit de l’espace et de la liberté.
Aussi, partout cerné par l’industrie ardente,
Par le progrès roulant sa vague débordante,
Par les empiétements de l’âpre défricheur Changeant en sillons chauds les bois pleins de fraîcheur,
LES DERNIERS WONTAGNAÏS
Rongé par la famine, accablé des sévices D’une société qui lui donne ses vices Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour,
Le dernier Monlagnais va disparaître un jour,
Sans laisser plus de trace, hélas! de son passage Que la feuille, emportée au souffle de l’orage,
N’en laisse sur les flots au reflet si changeant De l’Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean.
LE NIAGARA
A M. J.-M. Fleury
Ainsi qu’un blanc troupeau qui marche au sacrifice, Les grands flots moutonneux vont vers le précipice, Et, comme subissant la fascination Du monstre à l’écumeuse et fauve torsion, L’immense nappe d’eau bouillonnante et rapide S’arrondit brusquement et bondit dans le vide.
Quelle chute! quel bruit! quel engloutissement! Toute l’horreur du râle et du mugissement,
Tous les cris de la mer et tous ceux de la foudre,
Les lamentations des blessés noirs de poudre,
Les sourds gémissements du glas et du tocsin,
Les accents du clairon, les éclats du buccin,
LE NIAGARA
Les longs hennissements du cheval de bataille, Les abois du canon qui crache la mitraille,
Les hurlements du vent à travers les grands bois, Ces bruits et ces horreurs palpitent à la fois Dans la clameur sauvage, effroyable et sublime Oui monte incessamment de l’insondable abîme.
Devant l’énormité de ce gouffre béant,
On est comme écrasé par son propre néant;
Le vertige nous ploie; on ferme la paupière;
On croit sous son talon sentir glisser la pierre. Assourdi par le choc continu de ces flots Pleins de gémissements, de cris et de sanglots,
Il nous semble assister, dans une nuit profonde, Au vaste éci oulement subit de tout un monde. Mais on rouvre les yeux, et l’on voit, frémissant, Au-dessus de l’abîme, un prisme éblouissant, On voit une vapeur montant du sacrifice Et cachant dans ses plis l’âme du précipice. Sans fin cette vapeur sort de l’antre qui bout, S’envole lentement, lentement se dissout,
Et contraint la prunelle étonnée ou pensive A s’élever de l’onde opaque et convulsive Vers l’éther transparent, presque immatériel,
D’où tombe en nappes d’or la grande paix du ciel.
A la fois torrent, puits, trombe, avalanche et piège, La chute a la blancheur du lait et de la neige. Cependant le soleil, le grand soleil de Dieu,
Quand il y met l’éclat de son regard de feu,
Souvent la transfigure et la métamorphose. Quelquefois il la change en une toile rose, Quelquefois il en fait une écharpe d’émail Qu’il étoile d’argent, de saphir, de corail,
Et sa flamme, en perçant cette fluide écharpe, Brille comme à travers les cordes d’une harpe.
Quel pinceau pourrait faire entrevoir l’idéal De ce panorama sans borne et sans rival?
Le poète, debout auprès, sur quelque cime,
En regardant crouler le torrent dans l’abîme, Vibrant d’émotion, les regards éblouis De l’étincellement des reflets inouïs
LE NIAGARA
Que souvent la lumière à cette oncle prodigue, S’imagine, pensif, qu’une céleste digue S’est rompue et déverse en un puits colossal Des torrents de rubis, de nacre et de cristal.
Depuis que cette chute écume, brille et gronde,
Des siècles par milliers sont passés sur le monde.
Depuis l’heure où son chant énorme et solennel Pour la première fois s’éleva vers le ciel,
Notre sphère a subi des changements sans nombre;
Plus d’un mont disparut, comme un vaisseau qui sombre Et de brillants déserts s’étendent maintenant Où de grands lacs jadis roulaient leur flot tonnant.
Mais rien n’a pu changer la cataracte immense.
La mer a son repos, la foudre a son silence,
Et le cratère même a ses instants de paix ;
Seul le Niagara ne se calme jamais;
Toujours il court, toujours il bouillonne et s’écroule, Insondable, indompté, mouvant comme la foule, Reflétant dans ses eaux le dôme du ciel bleu,
Terrible, inépuisable et profond comme Dieu.
Le colosse a la voix puissante du tonnerre,
Pour parler à celui qui tient en main la terre,
Et sa blanche vapeur, qu’il disperse en tous sens, Monte vers Jéhovah comme des flots d’encens.
Il est irrésistible, il est inabordable;
Nul ne remontera le torrent formidable.
L’homme le craint, l’oiseau le fuit, épouvanté.
Ce gouffre monstrueux a sa fécondilé :
Il fait naître tout près des fleurs et les baptise D’une poussière d’eau que le soleil irise.
Il existe depuis qu’un nouveau continent A surgi tout à coup, sous le ciel rayonnant,
Dans toute la beauté que le poète rêve.
Il croulera toujours, il croulera sans trêve,
Jusqu’à l’instant où l’homme aura cessé d’aimer.
Et quand pour tout détruire et pour tout supprimer, Un ange descendra dans notre pauvre sphère,
Il verra, dans son vol, le Niagara faire Luire au-dessus d’un roc, comme sur un autel, L’eflrovable splendeur du dernier arc-en-ciel.
LE RADEAU
Dans la forêt et sur la cage Nous étions trente voyageurs.
Crémazie.
Row, biothers, row, lhe stream runs fast,
The Rapids are near, and lhe day lighl’s past.
Moore.
Dans le lointain des eaux calmes et solennelles Où la nuit de mai va bientôt ouvrir ses ailes,
Sur le miroir du lac par le couchant rougi,
Un point vague et confus tout à coup a surgi.
On dirait qu’il se meut, on dirait qu’il avance.
En oscillant il suit le fil de fonde immense.
Il grandit, et parfois lance comme un éclair;
Il grandit, et nous semble un vaste oiseau de mer
Effleurant de son vol la lame cristalline ;
Il grandit, il grandit toujours, et se dessine.
Est-ce un énorme amas d’algues et de roseaux Qui s'approche de nous entraîné par les eaux? Est-ce un îlot flottant? Est-ce une nouvelle arche? Non, c’est d’une forêt un large pan qui marche, C’est un radeau géant que de lourds avirons,
En cadence tirés par d’âpres bûcherons, Gouvernent au milieu du grand lac qui sommeille.
Aucun bruit sous le ciel ne frappe notre oreille, Hors le sourd grondement du rapide en aval Vers lequel est guidé le radeau colossal,
Hors le gazouillement suave de la brise...
Et la « cage » à présent nettement se précise.
Un brasier étincelle et pétille au milieu,
Et trente « voyageurs d, groupés autour du feu, Entre eux parlent tout bas du retour aux villages. Ils ont passé cinq mois sur des rives sauvages,
Ils ont durant cinq mois, sous des bois giboyeux, Abattu par milliers chênes et pins neigeux,
LE RADEAU
Et plus d’un maintenant sent frémir tout son être, En croyant déjà voir s’ouvrir une fenêtre Où quelqu’un qui l’attend anxieux, incertain,
Se penche pour sonder du regard le lointain.
Et la « cage » sans fin suit l’onde qui l’entraîne; Et, debout sur un roc de la plage sereine,
Un farouche Iroquois, des éclairs dans les yeux, Murmure en regardant passer sur les flots bleus L’énorme train de bois gouverné par des rames. Pour lui cette forêt, que balancent les lames, Peut-être avait des siens abrité le tombeau,
Pour lui les bûcherons groupés sur le radeau Sont autant d’ennemis, qui, rasant pins et chênes, Chassant tout le gibier des sauvages domaines Qu’habitaient ses aïeux libres et triomphants, Contraignent à jeûner sa femme et ses enfants. L’Indien maudit les blancs que l’industrie enfièvre, Et parfois un sourire affreux crispe sa lèvre :
Il croit voir sous les flots du rapide prochain S’engloutir à jamais tous les hommes du train,
Et savoure déjà l’horreur de ce naufrage.
Les « voyageurs » toujours parlent de leur village, L’œil tourné vers les bords du grand lac azuré Que la légende un jour de son aile a doré.
Ces hommes sont ailiers par le cœur et la taille.
Ils aiment l’aventure autant que la bataille,
Et Montferrand, Cadot, Des Ormeaux et Cadieux Par eux sont vénérés comme des demi-dieux.
Ils sont les descendants d’une race choisie Qu’enivraient les combats, l’art et la poésie,
Ils sont les descendants des vieux coureurs des bois Dont Aymard et Cooper ont redit les exploits,
Qui, partout de l’honneur portant le fier symbole,
Pour la France ont fondé plus d’une métropole,
Et leurs pères ont fait un travail surhumain,
Le fusil à l’épaule et la hache à la main.
Us aiment à chanter, et leur chanson naïve Rythme le mouvement de la rame massive.
Us chantent constamment, et leur inculte voix,
Qui nous semble joyeuse et dolente à la fois,
LE RADEAU
A la fraîcheur des eaux, des bois et des écores Dont elle fait frémir les mille échos sonores.
Depuis quelques instants les hardis voyageurs Ont cessé tout propos et restent tout songeurs :
Ils vont bientôt glisser dans un immense abîme.
Soudain de ces vaillants le groupe altier s’anime, Et, sur un simple mot du chef, les bûcherons Ensemble ont empoigné les pesants avirons,
Sur qui le brasier jette encore un reflet pâle,
Puis, découvrant leur front tout bronzé par le hâ?e, Dont savent se moquer ces rudes gaillards-là,
Ils entonnent en chœur Y Ave Maris Stella...
Comme à regret, l’écho des bosquets de la berge Redit le dernier mot du vieil hymne à la Vierge,
Et le bruit cadencé des rames dans les flots Remplace le doux chant si cher aux matelots.
Plus vite à présent va le grand radeau solide, Brusquement attiré par le prochain rapide.
Il décroît, il décroît, dans le courant lointain,
Où le dernier reflet du couchant s’est éteint,
Et sur lequel le soir verse déjà son ombre.
Il décroît, il décroît toujours dans la pénombre...
Il vient de s’engager dans le « saut » écumant,
Et sa masse à nos yeux disparaît par moment
Sous les blancs tourbillons des flots qui le submergent.
De partout, devant lui, de noirs rochers émergent.
Là tout est trahison, rage, tourment, horreur,
Et l’abîme rugit comme un fauve en fureur,
Les pins flottés, sur l’eau que la nuit enténèbre, S’entre-choquent avec un bruit sourd et funèbre,
Et les arbres du bord, plein de sombres clameurs, Défilent devant l’œil aveuglé des rameurs,
Comme un rideau d’éclairs qui sans fin se déroule. Guetté par les brisants, poursuivi par la houle, Gémissant sous l’effort vertigineux des flots,
D’où montent à la fois des rires, des sanglots,
Le radeau fuit toujours sur les eaux effrénées,
Se dressant au sommet des vagues déchaînées,
Ou plongeant brusquement dans des remous sans fond. Par instants avec l’ombre et l’écume il se fond,
LE RADEAU
Par instants on croirait que plus rien ne surnage. La « cage » de douleur vibre dans l’engrenage Qui l’entraîne sans fin vers le fleuve géant,
Et dans la fauve horreur de l’abîme béant La vitesse des flots délirants s’accélère,
Et les fiers « voyageurs », en proie à la colère De la vague qui hurle autour du lourd radeau Et les couvre parfois d’une avalanche d’eau, Debout, l’œil en éveil, comme cloués aux rames, Le visage cinglé par le grand fouet des lames, Guident, sans tressaillir, sur le gouffre qui bout, A travers les écueils qui se dressent partout,
La flottante forêt qu’emporte le rapide...
Le long saut est franchi par le groupe intrépide, Qui, tout joyeux, s’est pris à chanter aussitôt... Et le vent nous apporte, en caressant le flot Du grand lac qu’a doré l’aile de la légende,
Les sonores lambeaux d’une chanson normande.
LA CHASSE D’HIVER
La nuit d’hiver descend sur le grand bois mouvant.
Du ciel blafard la neige à flots tombe, et le vent Siffle et hurle à travers les troncs couverts de glace Des arbres dépouillés qui tordent dans l’espace Leurs longs bras forcenés comme de noirs démons. L’ouragan, dévalant de la cime des monts,
De rires effrayants et de sanglots funèbres Emplit l’immensité livide des ténèbres.
Un craquement sinistre éclate quelquefois
Dans les ormes ployés et les pins aux abois
Et les grands sapins verts, en secouant leurs branches,
LA CHASSE D’HIVER
Font souvent à leurs pieds crouler des avalanches Dont le bruit va se perdre au fond des antres sourds.
Et la neige, flottant, errant, tombe toujours.
Tout à coup, dominant les clameurs des rafales,
Un soufflement d’enfer, entrecoupé de râles,
Met le comble à l’horreur du bois vertigineux,
Et bientôt, débuchant d’un hallier résineux,
Un orignal géant, la narine fumante
Et les jarrets saignants, passe dans la tourmente,
Poursuivi de bien loin par un chasseur nerveux,
Des raquettes aux pieds, de la glace aux cheveux.
Frôlant les arbrisseaux, les rochers et les souches, L’homme et le fauve vont ardents, fiévreux, farouches, A travers la montagne et la plaine et le val.
Le braconnier, depuis l’aube, court l’orignal,
Et le soir est tombé sur le bois qui s’agite Sans lui faire songer à se chercher un gîte.
Souvent l’homme a serré la bête d’assez près Pour la tirer parmi des branchages épais Dont l’enchevêtrement embarrassait sa fuite, Que l’épouvante aveugle en tous sens précipite ; Mais un rien, un faux pas, un glaçon, le grésil, L’a toujours empêché d’épauler son fusil.
Le grand cerf fuit aussi rapide que la trombe,
Aveuglé par la course et la neige qui tombe,
Hors d’haleine, au hasard, comme privé d’instinct,
Mais pour l’âpre chasseur toujours aussi lointain. L’animal, fou de peur, l’homme, fou de courage, Volent, comme portés par le vent qui fait rage,
Aux ramures parfois se déchirant la chair
Et laissant derrière eux un brouillard chaud dans l’air.
Et celui qui peut voir cette course affolée A travers la savane aride et désolée,
Dans l’ombre, dans la neige et le vent aboyant, Croit parfois assister au passage effrayant De deux fantômes nés du vertige et du songe.
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LA CHASSE D’HIVER
Aussi loin que noire œil dans les ténèbres plonge, On aperçoit toujours les deux tourbillons blancs One soulèvent les pas des deux coureurs sanglants.
Dans ce tournoi sans nom, impossible à décrire. Depuis quelques instants devenu du délire,
Lequel des deux coureurs doit céder le premier,
De l’agile fuyard ou du souple limier?
Sur le mont balayé par la tempête immense L’élan met entre l’homme et lui plus de distance. Mais au milieu du val, que la neige a comblé,
Il est presque rejoint par le chasseur ailé,
Car où le pied se perd, la raquette surnage,
Et c’est pourquoi, fiévreux, haletants, tout en nage, Dans ce chassé-croisé farouche et ténébreux,
Us sont restés avec le même espace entre eux.
Tragique entêtement! fuite vertigineuse!
Ni l’arbre renversé, ni la branche épineuse,
Ni les ravins profonds, ni les escarpements, N’arrêtent le chasseur et le grand cerf fumants.
Ils vont, et devant eux la solitude tremble.
Ils vont, ils vont, ils vont, et l’élan parfois semble Se fondre avec la nuit qui voile la forêt.
Ils vont, et le chasseur impétueux voudrait Avoir l’essor du vent pour atteindre le fauve ;
Et l’ouragan sans fin fouette la forêt chauve.
Ils vont, ils vont toujours, au hasard serpentant Dans les sombres halliers du grand bois palpitant.
Soudain, comme le vent a paru faire trêve,
La détonation d’une arme à feu s’élève Du désert ténébreux sur qui planait la mort,
Puis le bruit d’un géant qui s’affaisse et se tord Tressaille vaguement à travers la tempête.
L’homme, exténué, vient d’abattre enfin la bête.
Et, voyant expirer le survivant dernier D’une harde tombée aux mains du braconnier, A ses mornes échos la savane mouvante Jette comme un long cri de rage et d’épouvante.