LA CHARRUE
Je retourne au soleil la glèbe qui s’épuise, J’extirpe le chardon et la ronce obstinés, Je change les déserts en édens fortunés, Et mon fer à la fois détruit et fertilise.
L’homme devrait toujours m’aimer et me bénir. Souvent avec douleur je sens sa rude étreinte ; Sans fléchir je poursuis ma tâche ardue et sainte, Je fais partout germer et croître l’avenir.
Je ne suscite pas de guerres ni de grèves;
Avec calme toujours je trace mes sillons, Dans l’éblouissement des fleurs et des rayons, Dans les tressaillements ineffables des sèves.
Je peine tous les jours, sans jamais m’épuiser;
Je donne mon travail au pauvre comme au riche; Entre le paysan et le sol qu’il défriche J’établis des liens que rien ne peut briser.
On me couvre parfois de lauriers et de roses, Le poète divin exalte ma bonté,
Et, malgré ma rudesse et mon obscurité,
J’ai mes jours de triomphe et mes apothéoses.
Et, pendant que, vibrante aux bras du laboureur, J’ouvre violemment le flanc de la colline, Pendant que je combats la pierre et la racine,
La nature charmée acclame mon labeur.
Et le soleil de mai fait rutiler le chaume,
Sons les rameaux en fleurs courent de doux frissons, L’oiseau sur les guère ts module ses chansons,
La rivière miroite et le lilas embaume.
Je suis sourde aux clameurs des partis haletants, Méprisant, tout pouvoir comme toute réforme.
La sueur qui m’arrose en perles se transforme, Pour aller resplendir dans l’éternel printemps.