‹ Les aspirations, poésies canadiennesChapitre 72 sur 82 · SUR UN TABLEAU DE LAUENSTE1N · texte numérisé non relu

SUR UN TABLEAU DE LAUENSTE1N

Le chœur divin répète : — Oh ! laissez-le dormir, Laissez-le reposer à côté de sa mère ;

Trop tôt, hélas ! il doit s’éveiller et gémir En songeant qu’au lointain se dresse le calvaire. — Le chœur divin répète : — Oh ! laissez-le dormir!

Et Jésus en rêvant continue à sourire,

Bercé dans son sommeil par les anges du ciel, Et, radieux et beau, son rêve semble dire :

— Terre, réjouis-toi ! rends grâce à l’Éternel : L'enfant qui dort sera le sauveur d’Israël ! — El Jésus en rêvant continue à sourire.

DANS L’OMBRE

La pénombre envahit lentement l’azur clair Du grand lac qui s’endort dans la forêt profonde. Pas un souffle de vent ne frissonne dans l’air,

Pas une aile d’oiseau ne palpite sur l’onde.

Les pâles nénuphars, enlacés sur les eaux,

Semblent vouloir mourir, pris d’une langueur douce, Et les arbres du bord, penchés sur les roseaux,

Se taisent, tout pensifs, comme les nids de mousse.

DANS L’OMBRE

De l’immense miroir qu’encadre la forêt S’élève une vapeur translucide et rosée, Dans un déroulement si calme, qu’on dirait Les ondulations d’un voile de rosée.

Et le dernier reflet du jour agonisant Vient de s’évanouir sur le velours des grèves. L’ombre mystérieuse enveloppe à présent La forêt et le lac absorbés dans leurs rêves.

Mais voici qu’au-dessus des grands arbres pensifs Le croissant apparaît, serein comme la gloire, Versant ses lueurs d’or, à travers les massifs,

Aux sentiers que les cerfs suivent pour aller boire.

L’onde sous ses rayons luit comme du métal Où les feux de la forge étincellent encore,

Et les mélèzes verts ombrageant son cristal A leurs sommets altiers ont des reflets d aurore.

Le silence partout s’étend comme un linceul, Et le flot, le pétrel, la mauve, la bruyère,

Le nid et le rameau, l’ajonc et le glaïeul Ont un calme sans nom qui semble une prière.

Tout à coup, au milieu du feuillage muet,

Le bruit d’un pas léger tressaille sur la rive... Et bientôt un chevreuil, furtif et l’œil au guet, Débuche d’un hallier et marche vers l’eau vive.

Il soude du regard, avant de s’abreuver,

Le rivage endormi, que nui oiseau ne rase,

Puis, fixant le croissant qui vient de se lever,

Do lisse comme un soupir de tristesse ou d’extase.

En contemplation devant l’immensité Des ondes et des cieux éclairés par la lune,

Il promène en tous sens son grand œil velouté, Souvent vers le zénith lève sa tête brune.

DANS L’OMBRE

Mais soudain, comme il va boire au flot frais et pur, Un coup de feu tout près jaillit d’une ravine...

Et, frappé par le plomb d’un braconnier obscur,

Le cerf s’affaisse, un jet de sang à la narine.

Mourant, il se débat sur le sable souillé Et cherche à se traîner vers la forêt chérie...

Il expire en versant des pleurs, — agenouillé Et les yeux vers le ciel comme quelqu’un qui prie.

El c’est souvent ainsi qu’un poète, un rêveur,

— Pendant qu’au lac divin de l’art il boit la vie Et sent frémir en lui le souffle créateur, —

Est épié dans l’ombre et frappé par l’envit.

UN GROUPE

Un groupe de Bohémiens Vient de s’arrêter dans la rue...

Us voyagent avec leurs biens Traînés par un boiteux qui rue.

Cheminant par monts et par vaux, Épris de la grande nature,

Ils font le trafic des chevaux Et disent la bonne aventure.

UN GROUPE

Ils ont fait halte, vers midi, Étalant tout leur patrimoine...

Le cheval, qui n’est pas bandit, Hennit pour avoir son avoine.

Sur le toit du taudis roulant, Un grand singe à la barbe grise Danse et gambade en miaulant Et fait voir toute sa bêtise.

Un vieillard, l’habit plein d’accrocs, Est assis à la vitre unique...

Au seuil un chien montre ses crocs Au passant qui lui fait la nique.

Le dogue pousse un aboiement, Quand quelque gamin tyrannique Se donne le fol agrément De faire ruer la bourrique.

Ils sont indolents, paresseux,

Vêtus comme des saltimbanques; Cependant leurs goussets crasseux Sont gonflés de billets de banques.

On ne peut les habituer Au travail : le vol les enivre.

Ils sont trop lâches pour tuer, Mais aussi trop lâches pour vivre.

Ces gueux n’ont d’autre logement Qu’une cahute vermoulue Où règne despotiquement Un hercule à la peau velue.

Le cabanon marche avec eux Tiré par l’animal en nage.

Ils y vivent sales, visqueux,

A l’étroit comme en une cage.

UN GROUPE

Deux petits garçons, à l’œil noir, Sont descendus de la voiture Et cherchent, barrant le trottoir,

A vendre une immonde imposture.

La foule leur fait des affronts.

Le plus vieux, mécontent, exhale Sa mauvaise humeur en jurons, Tendant quelquefois sa main sale.

Près d’eux, souriant aux badauds Attroupés devant une échoppe, Leur mère, un enfant sur le dos, S’offre pour tirer l’horoscope.

Mais elle a beau montrer ses dents Dont l’émail sans tache étincelle,

Et rouler deux grands yeux ardents, Rien ne tombe à son escarcelle.

Soudain le père pousse un cri...

La famille rentre frileuse.

A son passage, l’homme, aigri, Lève sa grosse main calleuse.

Il parle, l’air terrifiant,

A la femme qui se dérobe Pour donner le sein à l’enfant Qui s’attache au pan de sa robe.

Et pendant que sur ses genoux La mère veut endormir l’ange,

Elle répond à son époux

Par des mots tout suintants de fange.

Au fond de cet intérieur Où l’œil avec dégoût se plonge, — Le front mutin et l’air rieur, Pressant les pores d’une éponge,

UN GROUPE

Une jeune fille est en train De laver une vieille Cène,

Et passe sur Jésus sa main En chantant un couplet obscène.

Cependant le beau soleil d’or,

Dont rien ne peut souiller la coupe, Toujours clément, répand encor Des rayons dorés à ce groupe.

Et la nuit peut-être un oiseau Vient-il du ciel une minute Voir par la vitre le berceau Qui rayonne dans la cahute.

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