‹ Les assemblées parlantesChapitre 2 sur 28 · C. MARPON ET E. FLAMMARION · texte numérisé non relu

C. MARPON ET E. FLAMMARION

ÉDITEURS RUE RACINE, 26, GALERIE DE i/ODÉOlf

Nous commencerons, avant d'entrer dans le sujet de ce livre, par donner en peu de mots quelques explications, qui nous ont paru nécessaires.

On nous a objecté que le titre dont nous avons fait choix, non sans une pointe d'ironie, donne prise à la critique. Il y aura toujours, nous dit-on, tout jeu d'esprit à part, des Corps politiques, et ces Assemblées seront parlantes puisqu'on y débattra les intérêts communs. Donc, au lieu d'attaquer, comme nous le faisons, dans son principe le régime parlementaire, nous devions nous contenter d'en demander la réforme.

Il y aura toujours* des Assemblées politiques, nous en sommes persuadé. Nous croyons même qu'il y en aura plus dans l'avenir qu'il n'en existe à l'heure qu'il est. Ces Assemblées seront toujours délibérantes, il n'y a pas à en douter. Mais nous concevons qu'il y aura entre les Chambres d'aujourd'hui et les Délégations d'alors une double différence, que nous regardons comme essentielle.

Au lieu d'être, comme aujourd'hui, élues empiriquement, par des procédés plus ou moins arbitraires «t faux, — soit que les Députations soient formées par les délégations des Diètes provinciales, comme ^n Autriche, ou constituées par le vote à deux degrés des Etats de la Fédération, comme dans l'Allemagne du Nord, ou élues par le Suffrage censitaire, comme en Suède, ou nommées parle Suffrage ochlo- ' erotique, comme elles le sont chez nous, etc., — les Assemblées que nous avons en vue seront produites •en conformité des lois naturelles, telles que la science les détermine et que la raison les approuve. Nous sommes ainsi dans un ordre d'idées qui apparaît tout différent. Il en résultera qu'elles seront vraiment formées, à la différence de nos Députations, par l'élite du Pays, intellectuelle et morale. Il en résultera qu'au lieu d'y parler beaucoup trop et à l'aventure, on y parlera peu et bien.

Ceci part d'un esprit tout autre, que nous avons, nous semble-t-il, bien indiqué dans notre livre.

Le secret de la différence que nous signalons, — nous devons le dire dès maintenant au risque de n'être pas compris, — est une opposition de principes. Au lieu de procéder, comme font en France nos Représentations nationales, du dogme calviniste de la Souveraineté infaillible du Peuple, les Délégations dont nous venons de parler exprimeront un fait, qui n'a certainement rien de commun avec cette idée fausse. Elles répondront, ni plus ni moins, à l'organisation FONCTIONNELLE DU CORPS POLITIQUE.

(Test une révolution, comme on le voit, radicale dans les idées et dans les faits.

Il pourra même, nous n'en savons rien, arriver que, par tradition de langage, ces Assemblées ne cessent pas de s'appeler des Parlements. L'Histoire, dans la continuité aveugle de son mouvement, a de •ces drôleries. Peu nous importe. Ces Parlements ressembleront à ceux que nous avons maintenant à peu près comme pouvait ressembler, pour rappeler le mot de Voltaire, un consul romain aux consuls de Smyrne ou d'Àlep.

Voilà pourquoi, sans jeu d'esprit, au lieu de conclure à la réformation du Parlementarisme, qui est par essence incurable, nous travaillons à le démolir*

Ceux qui croient que le soleil tourne autour de la terre croient que les écrivains font les livres. Cette opinion, pour être vieille et universelle, n'en mérite pas plus d'égards. C'est le public qui fait l'écrivain et le livre par son intermédiaire. L'auteur ne fut jamais qu'un scribe, qui écrit, mal ou bien, sous la dictée du temps.

Demandez aujourd'hui à n'importe quel éditeur ce qu'il pense des livres politiques. Il vous sera répondu, invariablement, « que ce genre d'ouvrages n'est plus demandé » .

Nous faut-il voir dans cette indifférence du public un indice consolateur ? Est-ce à dire que le peuple français soit à l'heure qu'il est si éclairé qu'il n'y a plus utilité de lui faire de la science politique ?

Cette interprétation serait sans doute conforme à l'orthodoxie du Suffrage. Vous avez passé vingt-cinq ans, vous avez pâli et maigri sur les questions de ce genre ; c'était une peine bien inutile. Les plus ardues se résoudront,. sans la moindre difficulté, par le vote du premier venu qui n'y aura jamais pensé. Son bulletin, quand il sera dans l'urne, pèsera, vaudra autant que le vôtre. Notre Démocratie est une religion, qui a, elle aussi, ses mystères.

C'est un fait que jamais les hommes n'ont moins pensé qu'à notre époque, nous entendons au sens philosophique du mot, qui est le seul vrai. Nous irons jusqu'à dire qu'ils n'ont jamais moins lu. Cette affirmation fera sans doute l'effet d'un paradoxe, car on n'a jamais consommé autant de papier noirci. Ceci n'a rien à voir avec les livres. On lit des articles de journaux, des brochures, des feuilletons. Celte espèce d'hypnotisme n'est pas la lecture.

Nous n'avons rien à dire des feuilletons ; mais le Journalisme n'est et ne peut être, si le mot nous est permis, qu'une serinette. L'artiste qui pratique cet art doit avant tout se mettre dans la tète que le public ne sait rien et qu'il n'essaiera pas de savoir. C'est donc à lui de se mettre au niveau commun. Ceux qui s'y trouvent naturellement auront moins de peine à réussir et les autres ne tarderont pas à y descendre.

D'où cette platitude générale dans laquelle nous tombons. L'instruction devient universelle, mais le niveau supérieur s'est tellement abaissé qu'on peut

mettre en doute qu'il se relève. Nous tombons de plus en plus en démocratie, dans le domaine de l'intelligence autant que sous les autres rapports.

Le public s'est en conséquence accoutumé à croire que la Politique n'est qu'une affaire d'empirisme. Vous aurez beau lui dire que c'est une science et des plus difficiles, puisqu'elle n'esipas séparable de l'application qui s'y joint, il ne vous entendra pas. Le premier venu se mêlera de faire de la Politique sans avoir jamais rien appris. Ce parlage serait peut-être à peu près supportable s'il procédait au moins de principes qui ne fussent pas absolument faux. Mais c'est de déterminer ce qu'ils doivent être qu'on s'occupe le moins. Malheureusement, il faut bien le dire, tout est dans les principes et n'a de valeur que par eux. Ce n'est pas à la ritournelle du Journalisme qu'il appartient de les dégager. Il pourra, sous le prétexte de politique expérimentale, tourner après sa queue, au jour le jour, éternellement. Les questions seront toujours les mêmes.

Les comptes rendus de nos débats parlementaires ne sont pas faits pour rectifier la fausse opinion du public. En voyant de quelle manière les honorables dont est formé son Parlement, — qu'il doit pourtant regarder comme des spécialistes d'une compétence irrécusable, — brassent les questions politiques, le Pays ne peut manquer de se dire que le premier venu est capable, sans rien apprendre, d'en faire autant que ses députés.

L'époque où nous vivons est trop agitée pour que

les . études qui demandent quelque concentration d'esprit soient encore possibles. Où prendra-t-on le temps de s'y livrer? On s'instruit en courant, dans la rue, à bâtons rompus, par le mouvement des affaires, par la conversation, en chemin de fer, en paquebot, partout excepté dans les livres.

Cette façon cursive de s'instruire fait la prédominance des esprits vifs, c'est-à-dire sans profondeur, qui fait la décadence de l'esprit national.

Il en résulte une banalité qui devient chaque jour plus vulgaire. Chacun sait ce que tout le monde sait et n'en connaît pas davantage.

Nous ajouterons que les études suivies supposent, -encore plus que la souplesse de l'intelligence, la trempe du caractère. Or celle-ci disparaît promptement avec la Civilisation, à mesure qu'elle perfectionne le monde. Nos bimanes domestiqués n'en ont plus guère dès aujourd'hui, et tout donne à prévoir qu'ils en auront encore moins par la suite. C'est même le grand obstacle, et toujours croissant, à la marche du Progrès, qu'il finira par arrêter.

On nous dit que les ouvrages sérieux se font plus rares de jour en jour. Cette rareté est-elle due à la pénurie d'écrivains]? Nous ne le nions pas; mais nous croyons qu'elle tient avant tout à ce que les lecteurs font défaut. Quel auteur s'avisera de fabriquer des livres « qui ne sont pas demandés » ?

Le Journalisme, tel qu'il est, répond, comme il est nécessaire, à l'énervement du public, qui prétend iout saisir à première vue, sans effort ni préparation.

-v; ■-•:■■ — xi —

On ne va pas loin dans ces conditions. Quoi qu'il en soit, les écrivains ont dû se prêter aux exigences de l'esprit contemporain. L'article de journal ne se relit pas, ne s'étudie pas, coûte aussi peu d'étude à celui qui le fait qu'à celui qui le lit. C'est donc toujours à recommencer. Nos journalistes sont des ténors qui exécutent des cavatines pour l'-amusement de leur clientèle. Le journal a tué le livre.

Disons enfin que le Pays est las des expériences politiques auxquelles on l'a soumis, des réformeurs <à la «douzaine qui tranchent les questions sans s'être «donné la peine de les connaître, des utopistes de toute farine. Gomme il est incapable de faire le triage du bon et du mauvais, il s'est sommairement affaissé dans le scepticisme.

On ne nous supposera sans doute pas assez arriéré pour croire à la génération spontanée de la volonté humaine. Ces platitudes sorbonnesques, antiscientifiques, ne peuvent, évidemment, rentrer dans nos idées. Tout est pris, nous le savons, dans la trame inflexible de la nécessité. Les apparences d'initiative qui se montrent chez les individus n'en sont ellesmêmes que des cas particuliers. Nous les avons d'ailleurs vus d'assez près, et nous savons par expérience qu'il n'est pas facile de les remuer. Il faut' qu'ils soient prédisposés. Vous faites sonner leurs horloges quand elles marchent à l'unisson avec la vôtre. Nous ne changerons pas le mouvement du monde en débitant aux hommes, si claires qu'elles soient, des vérftés ; pas plus que les astronomes qui

calculent les orbites des astres n'ont la puissance d'en changer le cours.

Les nantis ne nous écouteront pas, parce qu'ils ont intérêt à ne pas nous écouter. Nous ne sommes pas assez naïf pour vouloir discuter avec les intérêts. Quant au Peuple, on pourra lui dire ce qu'on voudra ; il ne fera de succès qu'aux sottises.

Mais alors, pourra-t-il nous être objecté, si vous avez sur vos contemporains aussi peu d'illusions ; si vous croyez si peu àl'action personnelle des hommes, spécialement de ceux qui font les livres, pourquoi publier celui-ci? Mieux vous valait rester tranquille. Vous vous seriez épargné de la peine et de la dépense de papier.

Nous nous demandons si nous devons faire à cette question la réponse de -Joseph Prudhomme. Il se trompe d'omnibus. On lui en fait l'observation. Il s'obstine dans son quiproquo, t Je ne veux pas, répond-il, perdre mes quinze centimes. »

Nous aussi, nous nous sommes trompé d'omnibus. Nous avions cru avoir encore affaire, au siècle où nous sommes né, à des hommes capables de quelque effort d'intelligence et de quelque énergie de volonté. Nous avons mal pris l'omnibus. Nous nous sommes avisé, il y a environ vingt-cinq ans, de chercher dans le mensonge des institutions qui dominent notre Patrie le secret du mal dont elle se meurt. Nous avons sacrifié à cette recherche, — - qui nous a d'ailleurs réussi, nous le disons sans vergogne, —

tranquillité, fortune, situation, famille. Nous avons tout jeté par la fenêtre, sans espérance ni convoitise de rémunération. Nous disons aujourd'hui comme M. Prudhomme ; nous ne voulons pas perdre nos quinze centimes.

Si on ne trouve pas suffisante notre réponse à la Prudhomme, nous serons alors contraint de répondre sérieusement.

Nous ne partageons pas l'opinion de ceux qui croient que les idées font le mouvement du monde. Nous ne donnons pas dans ces vues d'abstraction, aussi fausses qu'elles sont ambitieuses. Nous pensons, au contraire, que les Sociétés ne marchent que sous l'impulsion de leurs besoins matériels, dont l'incessante transformation est le résultat fatal du mouvement historique. Le monde est une végétation. Comme les gouvernements ne procèdent d'ordinaire que du besoin de la veille, ils s'efforcent naturellement de comprimer celui du lendemain. Peine perdue, déception constante. Cette compression du besoin social par les gouvernements fait les crises révolutionnaires. Celles-ci ne sont en ellesmêmes, aveugles et sourdes, que le cri de la souffrance publique.

La solution du Problème politique serait de créer un état de choses dans lequel la direction serait nécessairement en perpétuelle harmonie avec le besoin réel, perpétuellement transformé, que les Sociétés éprouvent sans être capables de le définir.

Les Nations, disons-nous, ne sont pas mises en

mouvement par les idées ; elles ne le sont que par le besoin des masses. Mais il faut en même temps reconnaître que ce besoin des masses demeure aveugle aussi longtemps qu'il n'est pas éclairé par la lumière des idées. Jusque-là les agitations et les crises révolutionnaires pourront se répéter indéfiniment; •elles exprimeront le malaise public; elles seront impuissantes à dégager les solutions qui font défaut. Les révolutions n'aboutissent que par les idées.

Ainsi les besoins meuvent le monde, mais les idées font que le mouvement soit autre chose qu'une ténébreuse agitation. Il faut, comme le disait Bacon, -allumer le flambeau pour éclairer la route, et il -devient alors possible de marcher.

Il est triste de dire qu'une vérité si simple n'est pas généralement comprise. 11 nous est même fréquemment arrivé d'entendre des républicains déclarer avec conviction, même au lendemain des événements les plus lugubrement démonstratifs, que, dans les crises révolutionnaires, l'inspiration supplée avec avantage à la science qu'on ne se donne pas la peine d'acquérir. C'est un parti-pris, un système, et le système a du crédit parce qu'il semble commode. Hélas 1 nous en avons trop vu de ces inspirés, en 1848, en 1870, en 1871, et plus récemment. Ils nous ont fait une belle besogne !

Les révolutions n'aboutissent que par les idées. Nous sommes maintenant à une époque où les questions ne comportent plus des solutions absolument élémentaires; nous voyons en même temps

*r — XV — -

-que les hommes deviennent de moins en moins capables de penser. Ainsi les idées sont en retard sur ies événements, dont on ne comprend pas le mécanisme. D'où il résulte que les solutions ne se dégagent pas. Le malaise social va croissant; les soulèvements et les massacres se renouvellent périodiquement; chaque génération a les siens. On ne voit pas d'issue aux questions parce qu'on va devant soi sans lanterne* On marche sans être éclairé par la lumière •des idées, dont on ne ressent même plus le besoin, <et.on tourne sur place.

Voilà pourquoi nous avons écrit ce livre..

Il en est des idées comme des éléments qui entretiennent l'organisme de l'individu. Ils n'entrent pas de but en blanc dans la masse vivante qu'ils font vivre. Ce n'est pas ainsi que la pénétration se fait.U y faut des intermédiaires.

Il existe chez toutes les Nations, surtout en France, et à toutes les époques, même à la nôtre, rune catégorie d'hommes que la nature créa pour cette fonction. Ils sont appelés à la remplir par leur disposition native, comme d'autres font les livres qu'ils lisent. Intelligents et laborieux, ils savent trouver dans les intervalles de leurs occupations, qui sont souvent fort importantes, le temps d'étudier <et de penser. Ils n'amènent pas au jour les idées, ttâche trop spéciale, mais ils les rendent assimilables à la masse du Corps politique et c'est par eux qu'elles le pénètrent. Ils les élaborent, ils les précisent, ils les accommodent aux circonstances, ils les adaptent

— XVI — r

à la pratique. Parfois même ils les tronquent et les dénaturent; mais il n'y a pas trop à s'en inquiéter. Ce n'est pas toujours sans raison qu'ils les altèrent, et, d'un autre côté, la marche inéluctable des événements ne tardera pas, s'il y a lieu, à ramener au moule des idées les faits qui s'en seront écartés.

C'est à ces hommes intelligents que nous faisons appel. Ils sont le cerveau de la Nation. Ils devraient, si les choses étaient dans l'ordre, avoir en elle le rôle de l'organe directeur. Mais comme elles sont au rebours de l'ordre, il est de fait que, malheureusement, ils exercent moins que personne la puissance gouvernementale. Les faiseurs leur passent sur le ventre.

Ils ont en revanche l'action morale.

Quoique nous soyons honnête homme, patriote et franchement républicain, nous espérons ne pas rencontrer chez ces hommes à l'esprit ouvert des préventions trop hostiles. S'ils relèvent au cours du travail qui leur est présenté quelque violence d'expression, ils sauront distinguer le fond de la forme. Ils comprendront aussi ce qui a dû se passer dans le cœur d'un citoyen qui aimait sa Patrie, comme il le devait, d'un amour supérieur à tout autre amour, quand il a vu des misérables, indignes du nom de Français, tromper la France de parti-pris et la livrer, tandis que d'autres misérables demeuraient impassibles et les laissaient faire. Donc c'est aux hommes qui ont gardé, dans cette décadence byzantine où nous sommes tombés, l'intelligence et

la volonté droites que nous faisons appel. Ils se rencontrent, nous sommes heureux de le reconnaître, un peu partout et plus peut-être dans nos départements qu'à Paris, où ils sont absorbés à peu près invinciblement par le Journalisme, supérieurs du reste au métier.

C'est à cette élite peu nombreuse que nous nous adressons. Nous adjurons en eux ce qu'il y a chez eux de plus fort, leur bon sens et leur honnêteté. La Patrie qui aurait, si elle était moins mal menée, de si puissantes ressources, est, qu'ils nous entendent bien, à la veille de périr. Qu'ils s'efforcent de la mettre enfin dans la voie où elle peut se sauver, c'est un patriote qui leur parle. Ils le peuvent, s'ils savent le vouloir ; mais qu'ils se hâtent, car le temps presse.

Voilà encore pourquoi nous avons écrit ce livre.

Nous ne sommes pas de ceux qui s'imaginent qu'un auteur et son œuvre soient à prendre jamais comme indispensables. Nous croyons que si Aristote s'était étranglé dans son berceau en avalant son biberon, nous n'en aurions pas moins, à l'heure qu'il est, comme nous l'avons, la métaphysique des Grecs.

Cette vérité devient d'autant plus vraie à mesure que la Civilisation se diffuse et progresse. Quelles que soient sa partie et la valeur qu'il vous plaira de lui attribuer, un homme, à l'époque où nous sommes arrivés, peut toujours disparaître sans grand inconvénient. L'équivalence de sa pièce, ou sa monnaie, mettra peu de temps à se trouver. C'est tout au plus, il peut se le dire, si le plongeon qu'il aura fait re-

tardera de deux ou trois siècles la marche de l'humanité, — ce qui est évidemment imperceptible dans la vie de l'espèce.

Il faut aussi bien voir que dans le dernier détail de la réalité, dans lequel rentrent nos existences, tout n'est, comme dans Tordre des faits les plus généraux, qu'une affaire de combinaison. Nous en citerons une qui n'est pas en définitive des plus fréquentes au temps où nous vivons. Il est sans doute peu de Français qui aient aujourd'hui l'esprit républicain en circulation dans leurs veines. Ils seront plus nombreux, nous en avons l'espoir, dans l'avenir, au siècle prochain, mais jusqu'à présent ils sont rares. Nous sommes de ce petit nombre. Nous sommes républicain d'origine et de nature; nous le sommes par voie de génération depuis 1792. C'est, comme nous l'avons dit, une particularité qu'on ne voit pas à tous les carrefours. Elle a sa signification.

Nous ajouterons les études, — pourquoi ne pas être sincère? — que nous avons pu entreprendre et mener à fin. Peu d'hommes, nous devons nécessairement le penser, ont eu dans notre siècle les conditions matérielles, le loisir, la patience de les suivre sans bruit pendant une quarantaine d'années, et ce cas particulier se présentera, tout donne à le prévoir, plus difficilement à mesure que nous irons. Ce détail, joint à l'autre, fait une combinaison absolument exceptionnelle. S'il nous tombe une tuile sur la tête ou s'il nous plaît de garder pour nous, en présence de l'accueil qui peut nous être fait, le résultat de nos

travaux, on nous remplacera en peu de temps, nous n'avons à ce sujet aucune inquiétude ; mais nous regardons en attendant comme préférable, puisque les •choses sont à point, de ne pas attendre le remplacement.

Voilà toujours pourquoi nous avons écrit ce livre.

Nous espérons du reste qu'on ne nous confondra pas avec les utopistes. Nous sommes arrivé à comprendre, eny réfléchissant, que ce qui les qualifie surtout et les déconsidère est un amour naïf de l'humanité, qui est en effet ridicule. Nous ne donnons pas dans ce travers. Nous défions les conservateurs les plus froidement corrects d'avoir sur la valeur des hommes, à commencer par eux, moins d'illusions qu'ils n'en trouveront chez nous, qui sommes un paquet de dynamite rigoureusement correct.

Nous avons divisé ce travail en quatre parties.

Dans la première partie, qui est théorique, nous .avons opéré d'après la vieille méthode, que Socrate n'a point inventée. Nous avons tout d'abord établi les principes sur les faits généraux; ensuite nous avons déduit des principes, peut-être avec quelque force de logique, les conséquences qu'ils renferment. •Comme cette partie est la meilleure des quatre, elle sera sans doute la moins lue. Ceux qui se seront •donné la peine de bien l'entendre pourront se dispenser de lire le reste du volume.

La seconde partie est rétrospective et historique. C'est le plat d'érudition qu'il est convenable de servir au cours de tout ouvrage sérieux. Il suffira d'avoir suivi attentivement le résumé que nous présentons des douze ou quinze Constitutions électorales qui nous ont régis depuis que le Parlementarisme a établi son règne en France pour être, croyons-nous, fixé sur la valeur ainsi que sur la signification de cette espèce de gouvernement.

Nous nous sommes attaché, dans la troisième partie, à remplir un canevas anecdotique. Nous nous sommes, osons le dire, acquitté de cette besogne avec un soin dont un positiviste pourrait se faire honneur, ^ussi espérons-nous que cette partie de notre ouvrage, qui sera dite, si on veut, technique ou pratique, pourra paraître généralement moins dénuée d'intérêt que les autres. Quand un siècle n'est plus capable de suivre des raisonnements, il collectionne des faits. On arrive ainsi finalement, tant mal que bien, au résultat. La principale différence est qu'on y arrive comme un sot, au lieu d'avoir marché en homme qui voit devant lui à mesure qu'il marche.

La quatrième partie est une vue d'ensemble du Parlementarisme et de la Critique à laquelle nous lavons soumis. Le lecteur qui ne voudra que se mettre en état de parler du livre aussi bien, qu'un journaliste pourra s'en tenir à cette partie. Il pourra même se contenter de jeter les yeux sur le résumé,

ou, à la rigueur, sur la table des matières. Nous avons, comme on voit, tout fait pour qu'il lui soit aisé de choisir.

Après avoir publié ce livre, soit qu'il ait ou non du succès, nous ferons paraître à mesure que nos loisirs nous le permettront :

2° La critique de la centralisation;

3° La critique du suffrage, tel qu'il existe j usqu'aujourd'hui, à l'état inorganisé dans lequel on a soin de le maintenir, — fallacieux, confus, ochlocratique.

Nous aurons ainsi démoli les pièces fondamentales du système bourgeois, qui nous gouverne pour nous perdre. Nous aurons détruit de fond en comble, scientifiquement, le régime parlementaire. Rien n'en restera debout et nous pourrons semer du sel, le sel gaulois, a la place de cette iniquité.

Nous aurons alors ce spectacle, unique, on peut le dire, dans l'histoire, qui est sans doute le degré infime de la décadence d'une société : celui d'un ensemble d'institutions gouvernementales universellement reconnues fausses et dangereuses et d'un grand peuple qui, sans conserver d'illusions à leur sujet, ne s'en laisse pas moins gouverner par elles parce qu'il est trop avachi pour se donner la peine de les changer.

Nous serons, dans ces conditions, en mesure de poser les principes de l'organisation républicaine, après quoi nous en dégagerons la théorie.

Nous abordons, comme on le voit, la réforme

sociale en nous adressant pour commencer aux institutions politiques. Car elles conditionnent celles de l'ordre économique. Or, le procédé naturel — ou scientifique, c'est tout un, — quand on veut transformer les choses, est avant tout de modifier leurs conditions d'existence.

On ne nous aura pas pris sans doute pour appartenir à l'église des républicains formalistes. Nous avons toujours cru que les mouvements politiques ne sont que des agitations vaines quand ils n'ont pas pour résultat d'améliorer la vie des hommes, nous disons du grand nombre des individus, en produisant une répartition plus équitable du bien-être. Si une révolution ne fait rien pour marcher vers ce double but d'amélioration générale et de nivellement, nous concluons alors avec les gens simples :

Ce n'était pas la peine assurément De changer de gouvernement.

Le but que nous avons en vue est donc, comme il doit l'être pour qu'il ne soit pas un trompe-l'œil, essentiellement économique; mais nous pensons que les premiers moyens à mettre en œuvre pour l'atteindre sont de nature politique, puisque c'est le nom qui les distingue.

Il en est des questions sociales comme de toutes les questions possibles. On part du simple avant d'entrer dans le domaine des complications. Si nous cherchons ce qu'il y a de plus simple en fait de

groupements sociaux, ce sont évidemment ceux de l'ordre naturel ou géographique, autrement appelés politiques. Ils existent avant tous les autres; ils procèdent d'une nécessité qui est élémentaire et permanente autant qu'universelle ; ils sont le point de départ de tout le reste, qui dépend d'eux. C'est donc par les groupements de ce genre, par les associations géographiques, qu'il convient d'aborder la tâche lorsqu'on se propose d'obtenir la Constitution organique de la Société, dont ces associations doivent être naturellement la base.

Voilà pourquoi nous commençons par le domaine politique.

Nous avons autrefois cherché, autant qu'un autre, à démêler l'enchevêtrement des questions diteséconomiques : la Valeur, le Travail, le Capital,. l'Echange, le Crédit, etc. Nous sommes maintenant assez revenu de cette moderne scolastique. Tous ces problèmes,jqui sont, nous ne le nions pas, intéressants, ont été agités un à un, dans le dernier détail. On nous a fait une bibliothèque de monographies, très étudiées, très fouillées. Ce sont, nous le voulons, des chefs-d'œuvre; seulement, quand on s'est condamné au labeur fatigant de les lire, on ne se voit pas en fin de compte plus avancé après qu'on les a lues. La principale et grande question quant à l'application pratique serait de savoir avant tout par quel bout on doit prendre l'écheveau et commencer. Ce procédé, qui supposerait l'existence d'une vue d'ensemble, serait sans doute, le détail fût-il

moins ciselé, celui (Tune époque forte. Ce n'est point le caractère de la nôtre.

Voilà comment, après très patiente réflexion, nous entronsdanslabesogneennousattaquanttoutd'abord aux questions politiques. Elles ne sont pas à nos yeux radicalement distinctes des autres. Nous les regardons comme la préface et l'entrée en matière de la science sociale. Ses dernières solutions dépendent de celles qu'elles doivent en premier lieu recevoir.

Ceux qui intervertissent Tordre de ces deux fonctions, politique et économique, mettant celle-ci avant la première, nous font l'effet de gens qui veulent prendre, comme on dit, le taureau par la queue ; ils n'arriveront pas à le saisir. 11 est évident que les nantis n'ont pu manquer de faire des institutions politiques, depuis qu'ils sont en possession de nous fabriquer les lois, le rempart des faussetés économiques avec lesquelles ils nous exploitent. Nous démolirons la forteresse lorsque nous aurons renversé ' ses contreforts.

Nous croyons connaître également les deux écoles opposées entre lesquelles se partage le monde économique; celle, disons-nous, des individualistes et celle des collectivistes. C'est en somme toute la division. Hâtons-nous d'ajouter que nous ne sommes incorporé, — nous les connaissons trop, — ni dans la première ni dans la seconde.

Nous ne voyons là, en définitive, que le conflit

d'une antinomie aussi ancienne que la vie des sociétés. On sait que les hommes ne voient jamais et ne veulent voir qu'un côté des choses. Ils finissent par en venir à la Vérité quand ils ne peuvent faire autrement. Thèse -antithèse, qui les satisfont; nous, nous cherchons à voir le vrai.

La Vérité, que les faits dégagent, est dans une idée supérieure, où sont absorbés les deux termes, autant l'un que l'autre. Il nous paraît que la solution réelle et pratique de la question sociale, dont la Politique n'est, comme nous l'avons dit, que l'entrée, est dans lé développement progressif de l'esprit de garantisme, lequel ne diffère pas du droit contractuel, qui est au fond de notre conception politique. Nous connaissons assez les hommes et l'éternelle dureté de leur égoïsme pour n'attendre que cette solution, qui aboutit en définitive au même résultat.

Nous admettons avec les Collectivistes, parce que nous sommes juste, que les petits, les faibles, les infirmes doivent être protégés ; oui, parce qu'ils sont en dehors de la lutte; mais ils n'auront en fait, étant mises de côté les utopies, la protection à laquelle ils ont droit que par le développement du garantisme ; contre la grêle ou contre l'homme, cela nous est tout un. L'illusion de ces honnêtes sectaires, qui prétendent abolir dans la Société, comme elle est supprimée chez eux, l'initiative individuelle, nous semble quelque chose d'analogue à la prétention des moralistes catholiques. Ceux-ci n'ont eu d'autre avise-

ment, sous le prétexte de moraliser l'homme, qu'ils confessent, que de commencer par tuer en lui la conscience personnelle. C'est le procédé qui consiste, pour le guérir de la migraine, à couper la tête au malade.

Nous reconnaissons virilement, avec les Individualistes, que fa fraternité humaine n'est en somme qu'un leurre narcotique; nous reconnaissons que la vie est un combat et que le terrain économique est un champ-clos. Assurément, messieurs, pourvu que les conditions de votre champ-clos soient équitables, et elles le seront, quoi que vous fassiez, nous vous le jurons.

C'est pour cela que nous entendons exiger la transformation, pour commencer, des institutions politiques; après quoi, nous verrons.

Nous savons à peu près ce que seront les institutions de l'avenir et nous le dirons autant que le loisir nous en sera donné. Elles ressembleront peu, assurément, à l'iniquité ignorante qui est sous nos yeux, — aussi peu, Dieu merci, qu'au* rêveries des Collectivistes. Nous montrerons plus tard comment la théorie de la Constitution organique renferme, ni plus ni moins, la synthèse effective des deux doctrines en présence.

La information politique nous semble d'ailleurs avoir par elle-même une telle portée que, si on avait le bon esprit d'entrer dans cette voie, on écarterait, croyons-nous, presque aussitôt et pour longtemps,

ce qui serait peut-être un malheur, la menace des revendications économiques.

Nous parlerons dans ce livre et dans ceux qui le suivront d'autant plus librement que nous avons absolument renoncé à essayer de plaire au public. Nous nous rappelons Phocion parlant aux Athéniens •de la décrépitude. Il leur arrive de r applaudir ; c'était exceptionnel. Il se penche, sérieusement inquiet, à l'oreille d'un de ses amis : « Est-ce que j'ai dit quelque sottise? »

C'est à peu près notre sentiment au sujet de nos contemporains. Gomme nous avons le malheur d'avoir la mémoire longue, nous nous souvenons -comme d'hier, nous nous souvenons d'avoir vu en 1870 tous ces lâches livrer la Patrie ou la laisser livrer. Nous avons, à cette époque, appris à les connaître. Nous ne demandons pas mieux, si nous le pouvons, que de leur être utile, mais nous ne serions, ils peuvent le croire, aucunement flatté d'encourir leurs applaudissements.

Maintenant, peut-être, on nous demandera quel est, au point de vue de l'action politique, le but que nous nous sommes proposé.

Nous nous sommes proposé d'appeler et d'unir dans une action commune, irrésistible, afin de livrer le dernier assaut au régime fallacieux qui nous gouverne, les forces, éparses jusqu'à présent et inintelligentes, de la production nationale. Nous nous

sommes proposé de les soulever en masse contre l'oligarchie des flibustiers, dont le régime politique dit parlementaire n'est que la couverture. Nous ne nous faisons pas du reste cette illusion de croire que les foules entreront aussitôt dans la route qui leur est ouverte. Ceci nous inquiète assez médiocrement. Elles y viendront tôt ou tard, nous en sommes sûr; car il est une force plus forte que celle des Rois et des Peuples, qui s'appelle la Nécessité et qui fouaille sans pitié, jusqu'à ce qu'elles obéissent, les multi-' tudes humaines. Ce jour-là elles abandonneront tous les drapeaux qui ne sont que des loques : les Socialistes, les Collectivistes, les Anarchistes, les Possibilistes, et, plus généralement, les Impossibilistes. Alors elles marcheront d'un bloc et d'un ensemble formidable dans la seule voie qui soit pratique pour conclure la Révolution.

Les pièces du système de mensonge et d'iniquité, qu'on a construites laborieusement pour nous exploiter, le Parlementarisme, la Centralisation, le Suffrage imposteur, qui abuse le Peuple, s'écrouleront les unes sur les autres, et la France, délivrée enfin, devenue vraiment républicaine, reprendra en tête des Nations, qu'elle doit conduire, sa marche trop longtemps arrêtée.

LES

« L'idéal de la meilleure forme de gouvernement est, dit Stuart Mill, le gouvernement représentatif. »

... « Il est évident que le seul gouvernement qui puisse satisfaire pleinement à toutes les exigences de l'état social est celui auquel participe le peuple tout entier; que toute participation, même à la plus humble des fonctions publiques, est utile; que la participation doit être partout aussi grande que le permet le degré de civilisation oh est en général parvenue la communauté, et que finalement on ne peut rien désirer de moins que l'admission de tous à une part de la souveraineté. Mais puisque, dans une communauté qui dépasse les bornes d'une petite ville, chacun ne peut participer personnellement qu'à une très petite portion des affaires publiques, le type idéal d'un gouvernement parfait ne peut être que le type représentatif1. »

Entre les procédés, vieux ou récents, par lesquels se régissent les sociétés humaines, le régime dit repré-

l. Stuart Mill, Le gouvernement représentatif, traduction Dupont-White, chap. III.

On pourra voir plus tard, dans notre Théorie de l'Organisation, <|ue nous satisfaisons à toutes les conditions légitimes indiquées par Stuart Mill; mais en même temps nous écartons toutes les absurdités, théoriques et pratiques, du procédé représentatif, — ce qui résout le problème.

sentatifou parlementaire est en effet jusqu'au jourd'hui aux yeux des peuples, en même temps que le fondement unique de leurs libertés, le dernier mot de la science politique, donné pour tel et accepté d'un consentement qui semble être unanime. Nous pouvons même dire par avance, en nous plaçant pour un instant au point de vue de l'avenir, qu'il s'offrira aux regards des générations qui nous suivront comme un des caractères typiques du XIX0 siècle. On dira que ce siècle crut au régime constitutionnel. Car toutes les conceptions de notre époque, en fait de gouvernement, se résument, quelle que soit la diversité de leurs nuances, sous la commune rubrique du parlementarisme. C'est à l'heure qu'il est pour l'esprit moderne ce que nous appellerions un costume d'ordonnance, adopté par toutes les nations. Les barbares eux-mêmes s'en affublent, comme ils font de nos paletots et de nos faux-cols, et se croient dès lors à la hauteur de ce que la civilisation a produit de plus perfectionné.

Nous n'avons, en ce qui nous concerne personnellement, aucun motif ni parti-pris de venir troubler, s'il fait à défaut de mieux leur bonheur imaginatif, ce rêve de nos contemporains. Que la Souveraineté politique des Assemblées délibérantes ait eu sa raison d'être, son moment dans l'histoire, nous ne prétendons pas le mettre en doute. Mais en même temps, comme nous n'avons non plus aucune raison particulière pour accepter de confiance l'engouement général dont cette façon de mener les peuples est devenue l'objet, nous croirons faire une œuvre de quelque intérêt en essayant de soumettre à une critique sérieuse, qui n'a guère été abordée jusqu'à ce jour, le système représentatif. Telle est en effet la seule voie qui puisse enfin conduire à déterminer quelle signification, s'il veut dire quelque chose, ce mot comporte par lui-même.

Page 1