‹ Les assemblées provinciales dans l'empire romainChapitre 1 sur 73 · DE LA RELIGION CONSIDEREE GOMME PRINCIPE D'UNION DANS L'ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION CONSIDEREE GOMME PRINCIPE D'UNION DANS L'ANTIQUITÉ

Une famille antique était, comme on l'a dit, ç^une association religieuse plus encore qu'une association de nature 5? '^'. Ce qui la constituait, c'était le cuhe d'un ancêtre adoré d'âge en âge; ce qui la distinguait des autres, c'était le monopole de ce culte. Si

'') Fustei de Coulanges, La cité antique , p. ^i (7° édition).

exclusive qu'elle fût, elle renfermait pourtant dans son sein des ëléments d'origine étrangère. La mère n'était pas née dans la famille, ni les enfants adoptifs, ni les esclaves; mais un acte religieux avait suffi pour les y introduire. Chez les Grecs, le mariage consistait en une simple initiation de la nouvelle épouse au culte domestique de l'époux '^l A Rome , la cérémonie sacrée de la confarreatio demeura longtemps le seul moyen de contracter un mariage légitime, et celui-ci était, au début, indissoluble ^^l Ce qui caractérisait l'adoption, c'était la rupture du lien religieux qui rattachait un homme à une famille, et la formation d'un lien de même nature entre une seconde famille et lui'^l Quand un esclave entrait dans une maison athénienne, on avait l'habitude de l'asseoir auprès du foyer et de répandre sur sa tête des figues sèches, des dattes, des gâteaux ^'^^ Ces détails ne s'aperçoivent pas à Rome; mais nous savons que l'esclave romain était associé au culte des Lares de son maître ^^\

Nul ne pouvait, d'après les idées anciennes, avoir part aux cultes de deux familles; mais plusieurs familles pouvaient célébrer de concert un culte commun '''l II est difficile de dire si les groupes secondaires qui à l'époque historique nous apparaissent comme étant les subdivisions de la cité sont les étapes par où l'homme a passé pour aller du régime patriarcal au régime municipal. Une chose, en tout cas, est sûre, c'est que là encore la religion intervenait comme principe d'union. Phratries, dèmes, curies, tribus, tous ces cadres sociaux, quel qu'ait été dans la suite leur rôle politique , sont nés de la religion '^^. Le dieu que

(') Fustel de Coulanges, op. cit., p. Iia-li8.

(') Esmein, Mélanges d'histoire du droit : droit romain, p. 17.

W Fustel de Coulanges, op. cit., p. 56-67.

f*' Schol. d'Aristophane, Plutus, 768. Suidas: xaTa^vaitara.

^') Caton, De re rustica, cxliii.

(*) Fustel de Coulanges, op. cit., p. iSa.

^'' Dicéarque définissait la phratrie (analogue à la curie romaine) : lepëv xotvccvtxi) avvoèos.{Fragm. hist. grœc. de Millier, II , p. a38 ; PoUux, III, li, lu.) Les dèmes de rAtti(jue honoraient des héros éponymes d'origine très ancienne. (Haussouljier, La vie municipale en Attique, p. i5i et suiv.; Varron, De lingua latina, V, Lxwiii; Donys, 11, xviii; Poliux, VIII, cxi.) Les trois trihus primitives de Rome

chacun de ces groupes invoquait, l'autel qu'il avait élevé, les sacrifices qu'il offrait, n'étaient pas seulement le signe de son unité; ils étaient aussi la condition de son existence. Les anciens auraient très bien conçu une phratrie ou une tribu dépourvues de tout caractère civil ou administratif; ils ne les auraient pas comprises sans prêtres ni cérémonies sacrées. La religion, en un mot, n'était pas l'objet unique dont s'occupassent les membres de ces associations; mais c'est par elle qu'ils s'étaient rapprochés, et par elle qu'ils restaient unis.

Les villes antiques ne se fondaient pas toutes de la même manière. Dans les temps primitifs, elles se constituaient fréquemment par voie de avvotxi<7(i6s. L'opération consistait en ceci. Sur un territoire assez étendu, comme par exemple l'Attique, il y avait un certain nombre de localités, vivant de leur vie propre, ayant chacune son dieu, ses magistrats, ses prêtres, n'entretenant enfin avec ses voisines que des rapports accidentels de guerre ou d'amitié. Un jour venait où ces cantons, jusque-là isolés , étaient de gré ou de force groupés autour d'un centre commun. Dès lors une cité nouvelle naissait, et les habitants de la contrée , sans abandonner leurs terres , étaient désormais citoyens d'un Etat qui embrassait le pays tout entier.

Les textes nous permettent de suivre le détail de ces faits pour ce qui concerne Athènes. Il fut un temps où l'Attique était morcelée en une multitude de domaines ruraux, cultivés chacun par une famille '^l Ces familles formaient autant de petites sociétés pourvues de tous leurs organes essentiels; elles avaient un culte, un gouvernement, des revenus, et le père y remplissait à la fois l'office de roi et de prêtre. Peu à peu elles sortirent de leur isolement, et commencèrent à se réunir ensemble. Il est visible

avaient chacune à leur tête un tribunus (Varron, De lingua latina, V, lxxxi), qui avait à la fois des attributions politiques, militaires et religieuses : un document de l'époque impériale mentionne encore ces tribuni, mais réduits au rôle de prêtres. (Verrius Flaccus dans les Fasti Prœtwstini, au CI. L., I, p. 3i5, Cf. Bloch, Les origines du sénat romain, p. 36.)

C Plutarque, Thésée, x\iv; Pausanias, I, xxix, a; xxxi, 5; Isocrale, Eloge d'Hélène, xvii. Cf. Aristote, Politique, I, p. 2, lignes 96 etsuiv., de l'édition Bekker.

que la religion leur en fournit le moyen; il suffisait en effet que deux ou trois d'entre elles convinssent de sacrifier au même dieu, pour qu'elles cessassent d'être étrangères l'une à l'autre. Vers l'époque que l'on désignait par le nom de Cécrops, douze communautés de ce genre couvraient, dit-on, toute l'Attique^^l Thésée acheva ce travail de concentration. Il unifia la péninsule, non pas en la conquérant, mais en faisant de tous les habitants des Athéniens, et en fixant sur l'Acropole l'autorité qui commandait à toute la contrée. Pas plus que la précédente, une pareille réforme n'aurait pu s'accomplir sans le secours de la religion ; pour qu'elle réussît , il fallut que les gens de l'Atlique consentissent à n'avoir qu'un seul prytanée et à reconnaître Athena pour leur divinité suprême '-'. Un fait analogue semble s'être produit à l'origine de Rome. L'Etat romain n'exista véritablement que du jour oii se fut achevée la fusion des deux populations qui portaient les noms de Ramnes et de Tities. Or il est remarquable que cette union s'opéra sous les auspices de la religion. Nous voyons, en effet, poindre aussitôt un culte, celui de Quirinus, qui n'appartenait en propre ni aux uns ni aux autres, et qui désormais fut commun à tous. Ce dieu, confondu plus tard avec Romulus, s'en distingua tout d'abord; il fut créé pour servir de point de ralliement aux hommages collectifs de la cité entière. Les deux éléments, albain et sabin, qui avaient concouru à la former, avaient leurs divinités particulières, qu'ils continuèrent d'adorer. Quirinus seul eut droit aux sacrifices de tous les hommes qui composaient l'Etat nouveau; il fut presque le dieu du foyer national, et c'est de lui que les Romains tirèrent leur nom de Quirites^^K

Lorsqu'un individu partait pour établir une colonie , il avait soin d'emporter du feu sacré pris au foyer de la métropole; il lui empruntait aussi quelqu'un de ses dieux; lui-même devait

<'' Philochore, dans les Fragm. hist. grœc, I, p. 386; Marbre de Paros, ibid., p. 5i6. .

(^J Thucydide, I, xv; Piutarque, Thésée, xxiv.

^^) Sur tout ceci, voir Lange, Hist. intér. de Rome (trad, franc.), 1, 97-80.

faire partie d'une des familles sacerdotales de la ville qu'il quittait ^^^ et dans celle qu'il fondait l'autorité était généralement réservée à lui et à ses descendants ^^^ Tous ses compagnons devenaient citoyens de l'Etat dont il était le chef, et la communauté du culte était un lien d'une telle puissance qu'elle suffisait à constituer une sorte de parenté politique entre des hommes souvent accourus de tous les points de la Grèce et rapprochés par le seul effet du hasard. Il n'était pas nécessaire que la majorité d'entre eux fût sortie d'une même ville pour que celle-ci fût considérée comme la métropole de la colonie; la métropole était la cité qui avait fourni le feu sacré et le fondateur. Les Ioniens d'Asie Mineure n'étaient Athéniens que dans une très faible proportion; Athènes était pourtant leur mère patrie, parce que c'était à son foyer qu'avait été allumé le feu de leurs prytanées^^l Dans la vieille Italie, chaque essaim d'émigrants se mettait en route sous la conduite de quelque dieu du pays. Les Picentins avaient été dirigés par le pivert, oiseau de Mars^^^; ce fut aussi le taureau de Mars qui montra aux jeunes Samnites envoyés dans la Sabine le lieu où ils devaient se fixer '^' ; ce fut enfin le vol des vautours qui mena Romulus et ses compagnons aibains jusqu'à l'emplacement de Rome ^^\ D'ordinaire la colonie poursuivait ses destinées avec une entière indépendance; elle se gouvernait à sa guise; elle se développait en toute liberté; et il n'était pas rare que de bonne heure toute relation politique cessât entre elle et la cité qui lui avait donné naissance. Il n'y avait qu'une chose qui persistât à travers les âges, c'était le lien rehgieux qui les unissait (''>. Les villes colonisées par Athènes ne manquaient jamais de contribuer par leurs of-

(1^ Schomann, Antiquités gi-ecques (trad. franc,), II, p. gS-gS; Fustel de Coulanges, La cité antique, p. 25a.

(^) Strabon, XIV, p. 633.

(^) Hérodote, VII, Li; VIII, XXII.

<*> Strabon, V, p. aie.

f^) Ihid., V, p. s5o.

^"^ Denjs, I, txxxv-LXXxviii.

'') Fustel de Coiilanges, La cité antique, p. 253.

frandes à la fête des Panathénées '^^, et les magistrats romains, au moment d'inaugurer leurs fonctions, allaient sacrifier à Lavinium, parce que Rome se regardait comme une colonie issue de cette antique cité ^^\

Les confédérations se formaient d'après les mêmes principes que les villes. Elles ne furent pas toutes l'œuvre exclusive de la religion, mais sans la religion aucune d'elles n'aurait pu s'organiser. S'il en est une dans l'histoire qui ait un caractère politique, c'est bien la ligue qu'Athènes créa, après les guerres médiques, pour éloigner les Perses des côtes de la mer Egée; or on est frappé de voir toute la place qu'y tiennent les préoccupations religieuses. Le siège fédéral fut d'abord fixé à Délos, la plus sainte des Gyclades-, c'est là qu'était déposé le trésor commun ; c'est là que s'assemblait la diète. Plus tard, on le transféra à Athènes; mais alors ce fut la divinité poliade, Athena, qui prit les alliés sous sa protection. Sur le tribut que payaient les villes, un soixantième était prélevé pour le compte de la déesse ^^^; leurs délégués venaient assister aux grandes Panathénées et aux grandes Dionysies, et ils immolaient en leur nom des victimes ^^\ Bien plus, le peuple athénien ayant décidé que les prémices des récoltes seraient offertes, suivant un ancien usage, aux divinités d'Eleusis, Déméter et Coré, les alliés furent astreints à la même obligation '^l MultipHer les prescriptions religieuses, c'était augmenter la cohésion de la ligue. Toutes les confédérations helléniques avaient pour centre un sanctuaire, et se groupaient autour d'un même dieu. Pendant longtemps, les Arcadiens n'eurent entre eux d'autre lien que la communauté du culte, et ce lien subsista après que la

• (') Voir, par exemple, l'inscription relative à la fondation de la colonie de Bréa. (C /. i4., I, 3i.) Rapprocher Foucart, Mémoire sur les colonies athéniennes, ch.\.

'*' Boissier, Nouvelles promenades archéolopques , p. 283.

''' Guiraud , De la condition des alliés pendant la première confédération athénienne, p. hÇ,.

(*' Cl. A., I, 9, lignes 9-7; I, 87, ligne i6. Sclioliaslc d'Aristopli., Achanu, 5o/i.

'*) Bulletin de corresp. hellénique, 1880. p. 226 et suiv.

bataille de Leuctres eut fait d'eux un Etat politique; même alors on continua d'honorer Pan et Zeus Lycseos; on représenta leurs images sur la monnaie fédérale; et leurs temples du mont Lycée furent toujours témoins des fêtes de la ligue '^l Les Acarnaniens étaient également unis par le culte d'Apollon Acteos; son temple renfermait leurs archives; son prêtre était leur magistrat éponyme ; et leurs monnaies étaient souvent frappées au type du dieu f'^. Les Etoliens tenaient leurs assemblées générales auprès du sanctuaire d'Apollon, à Thermon^^^ et il est singulier que Tite Live, pour désigner le conseil dirigeant de la nation, emploie l'expression sanctius concdium^'^K En Béotie, la parenté des habitants de la contrée se manifestait par une fête annuelle qui avait lieu dans le voisinage du temple d'Athena Itonia'^^. Ce pays avait encore un autre centre religieux, le temple de Poséidon, à Onchestos, déjà fréquenté à l'époque homérique, et de tout temps très vénéré. La ville n'avait aucune importance politique ni militaire; cependant, lorsqu'après la mort d'Alexandre la ligue béotienne fut reconstituée, c'est elle qu'on choisit pour capitale ^'^'. Les Achéens avaient, eux aussi, un culte commun, celui de Zeus Homagyrios et de Déméter Panachasa, dont les temples se trouvaient à OEgion, et dont les images figuraient sur les monnaies de toutes les villes alliées ("'l En Asie Mineure, c'était Zeus Ghrysaoreus qui appelait périodiquement dans son sanctuaire de Stratonicée les députés du peuple carien , chargés à la fois de prendre part à une cérémonie sacrée et de délibérer

''' Foiicart, Dictionnaire des antiquités de Daremberg et Saglio, I, 366-867; Lenormani, La monnaie dans l'antiquité, II, p. 81, 84-85.

^'' C. /. G., 1793-, Foucart, Inscriptions de Sparte, igi d; Dittenberger, Sylloge inscription. Grœcarum, 3a 1; Eckbel, Doctrina nummorum veterum, II, p. i83.

<^' Éphore dans Strabon,p. i63; Polvbe, V, vm, 5,

!^' Tite Live, XXXV, xxxiv.

'''' Pausanias, IX, xxxiv, 1; Archives des missions scientifiques , 1867, p. 609.

'") Bulletin de corresp. hellénique, 1880, p. 78 et suiv. ; Gilbert, Handbuch der griechischen Staalsalterthiimer, II , p. 53-5 A.

<" Pausanias, VII, vu, 2 ; Slrabon, p. 385; Voucarl, Insctnptions d'Arcadie, 353 ; Lenonnant, II, io3.

sur les affaires publiques (^'. De même, c'est par Poséidon Porlhmios que l'île de Garpathos arrivait à une certaine unité ^^l L'hexapole doricnne du Triopium '^^ et la confédération ionienne du promontoire de Mycale se maintinrent pendant plusieurs siècles par la religion ^"l Enfin , si les Grecs n'oublièrent pas entièrement, au milieu de leurs discordes et de leurs guerres, qu'ils avaient tous une même origine, si les haines qui les armaient fréquemment les uns contre les autres laissèrent subsister en eux un vague sentiment de fraternité, ils en furent surtout redevables à ces grandes solennités religieuses de Delphes et d'Olympie, qui de temps en temps les forçaient de suspendre leurs querelles et de se confondre dans l'adoration des mêmes divinités'^).

Les ligues italiennes sont beaucoup moins connues que celles dont il vient d'être parlé; mais le peu que nous en savons concorde avec ce que les documents nous ajtprennent sur la Grèce. Là aussi on constate que la religion fut souvent pour les peuples un principe d'unité. Les douze cités d'Etrurie s'assemblaient tous les ans auprès du temple de Voltumna, et elles y célébraient des jeux sacrés sous la présidence d'un prêtre élu^*^'. Les Latins se groupaient, à intervalles réguliers, sur le mont Albain, pour adorer Jupiter Latiaris; à Lavinium, pour sacrifier à Vénus; dans le bois de Ferentina, pour honorer quelque divinité des eaux^'''. Une confédération analogue avait son centre à Frégelles^^l Le temple de Diane, à Aricie, était un lieu de réunion

('' Lebas-Waddington, /w«cn);<, rf'j4sîe Mmewre, 399.

'^) Bulletin de corresp. hellénique, 1880, p. a 6a.

W Hérodote, I, cxliv; Denys, IV, xxv; Scholiaste de Théocrile , XVII, 69; Bulletin de corresp. hellénique, 1881, p. aSo.

W Hérodolo, I, cxLii, cxtviii; Strabon, XIV, p. 689; Élien, H. V., Vlil, v; Eckhel, II, 5o8,

'*' Schômann, Antiq. grecques (Irad. franc.), II, 35 et 56.

(») Tite Live, IV, xxiii, lxi; V, 11; Moumiscn, H. R., I, 171; Lange, llist. inl. de Rome, I, i5 (trad. franc.).

(') Slrabon, p. sî^g et a3a; Preller, flom. Mythol. (3* édition), I, 10; Lange, op. cil., I, 19 et 35.

f') Strabon, p. 237.

pour les Eques, les Rutules et les Voisques ^''. Le signe visible de la parenté qui reliait entre eux tous les Sabins était le culte du premier auteur de leur race, Serno Sancus^-^. Les Samnites eux-mêmes, malgré leur farouche esprit d'indépendance, paraissent avoir de concert pratiqué des cérémonies qui de temps à autre les obligeaient de rompre avec leurs habitudes d'isolement '^'. Les auteurs nous rapportent à propos des Latins un trait curieux. Lorsque Servius Tullius voulut assurer définitivement la suprématie de Rome sur eux, il ne trouva rien de mieux que de les déterminer à construire sur l'Aventin un temple de Diane, en stipulant que chaque ville aurait le droit d'y sacrifier pour son propre compte, et de participer aux fêtes communes. Bâtir ce sanctuaire, remarque Tite Live, c'était reconnaître que Rome était la capitale du Latium ''l Cicéron a un mot bien significatif pour caractériser l'incorporation des Sabins à l'Etat romain sous Romulus; il dit qu'ils y entrèrent par l'admission aux solennités religieuses de la cité^^l Les conquêtes de Rome furent favorisées et sa domination fut fortifiée par la coutume qu'elle avait de s'approprier les dieux de ses ennemis. Avant de livrer le dernier assaut à Veïes, Camille prononça ces paroles : « Junon Reine, qui pour le présent habites Veïes, je te prie de nous rendre vainqueurs et de nous suivre dans notre ville qui sera bientôt la tienne.:' La ville prise, des jeunes gens sont chargés d'emmener la déesse; vêtus de blanc, et purs de toute souillure, ils entrent dans le temple, s'approchent d'elle avec respect, et lui demandent si elle consent à partir pour Rome; une voix répond : v. Oui w, et la déesse se laisse facilement entraîner; alors seulement Veïes fut conquise aux yeux des Romains ^^K C'était l'usage à Rome, dit un vieil historien, d'accueillir chez

(" Caton, Ori^rines, II, x\i (Jordan); Preller, Rom. Mijthol, I, 3i3-3i^.

(-^ Caton, dans Denys, II, xux; Servius, /En., VIII, 638; Preller, op. cit., II, 270-378.

W Tite Live, X, xii.

W Denys, IV, xxvi; Tite Live, I, xlv,

^^^ Cicéron, De repuhlica, II, vu, i3.

'*'' Tite Live, V, xxi-xxii; MacroLe, 111, ix, 7.

elle les religions des peuples vaincus^'), et il est manifeste qu'on le faisait surtout par intérêt politique. Déposer une offrande dans le temple de Jupiter Capitolin, c'était s'introduire, au moins par voie d'alliance, dans l'Etat romain ^^^ Le Capitoie était à la fois le centre politique et religieux de l'Empire. Là étaient réunies et honorées les statues de tous les dieux '^', et il fallut en effet qu'on les assemblât de préférence en cet endroit, puisqu'une ancienne prédiction avait annoncé de très bonne heure que cette colline serait la capitale du monde ^''K Deux expressions parallèles se rencontrent dans les auteurs, suivant le point de vue où ils se placent. Les uns appellent le Capitoie r la citadelle de l'empire , la tête des peuples , le centre de la terre habitée 55 (^' ; les autres disent qu'il est « le temple de toutes les divinités, la curie des dieux, la capitale de toutes les religions de l'Etat »(^^ Au fond ces qualifications diverses se complètent réciproquement. Rome tenait sous sa dépendance toutes les nations de l'univers , parce qu'elle avait attiré chez elle tous leurs dieux ''^; son empire était une confédération de cités, parce que son Panthéon était une confédération de dieux; elle était enfin maîtresse du monde, parce qu'elle se trouvait «en communion religieuse avec tous les peuples » ^^\

'') Cincius Alimentus , dans Arnobe, Adversus génies, III, xxxviii.

<^) Tile Live, II, xxn; III, lvii; Cic. , Accus, in Verrem, IV, xxviii, 6/i.

(') Servius, /En., Il, 819; Piine l'Ancien, XXVIII, xxii.

W TiteLive, I , lv.

<*) Cic, Accus, in Verrem, V, lxxii, i8/t; Tite Live, I, lv; V, lit; Tacite,

Hist., III, LXXII.

^*' Tertullien, De spectac., xii; Apolog., vi; Lactance, Institut., 1, xi, xlix.

"' Minutius Félix, Oclavius, lxui : «Sic dum universarum gentium sacra suscipiunt, regnare meruerunt.»

'*' Fustel de Goiiianges, La cité antique, 43 1; Boissier, La religion romaine d'Auguste aux Antonins (2" édition), I, 3ài.

L'Al>OTHÉOSE DANS L'ANTIQUITE.

11 résulte de tout ce qui précède que la création d'un culte nouveau devait avoir pour conséquence naturelle un nouveau groupement des hommes. Il y avait une corrélation si étroite entre les religions antiques et les associations humaines, que du jour où une religion apparaissait, il fallait s'attendre à voir une institution politique naître aussi. Or c'est là justement ce qui eut lieu sous l'empire romain. Le culte des empereurs fut imaginé , et aussitôt on assista à l'éclosion d'une multitude de corps fédéraux qui furent les assemblées provinciales.

Avant de montrer comment cela se fit, il importe de rechercher d'où sortit ce culte lui-même. Il eut pour origine première une des croyances les plus antiques et les plus tenaces de l'humanité. Les anciens avaient sur la divinité des idées fort différentes des nôtres. Ils apercevaient des dieux partout, même dans l'homme. Les principes qui le font vivre, penser, agir, étaient à leurs yeux quelque chose de divin ^^l II n'entrait pas dans leur esprit que l'individu fût anéanti tout entier par la mort; il subsistait toujours de lui la parcelle divine de son être, et longtemps on se figura qu'elle continuait de cohabiter avec le corps dans le tombeau ^~\ De là les pratiques souvent singulières qui accompagnaient le culte des morts. Elles n'avaient pas seulement pour objet d'honorer la mémoire du défunt et de perpétuer son souvenir. Ce culte avait tous les caractères de l'adoration , et il ne se distinguait que par des nuances de celui qu'on adressait aux dieux ^^\ Il était inspiré à la fois par

'') Plularque, Alexandre, xxvii : ïlâvTSs o't dvÔpunot ^a.ai}.e\)oviai iito Q-eov' 70 yàp épyov èv txiaiu> xolï xparoHv S-eïôv èalt.

t^' Fustel de Coulanges, La cité antique , iivre I, ch. i.

'^> Terliillion, Apolog., xiii : «Quid omnino ad honorandos eos (les dieux) facilis, quod non eliam morluis veslris conferalis ?» (Saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, Xîvii;XXII,x.)

le respect, par la crainte et par l'intérêt. On prodiguait aux morts comme aux dieux les prières, les sacrifices, les offrandes de tout genre, soit pour apaiser leur colère, soit pour gagner leur bienveillance; et l'on accomplissait à leur intention tous les rites prescrits, parce qu'on les jugeait aussi puissants pour le mal que pour le bien.

Les Grecs appelaient héros [ri'peos) un mort, quel qu'il fût, et héroon (jjpwoi') un tombeau; souvent même on rencontre dans les textes épigraphiques l'expression Sso7s rlpœcriv ou xaraxôoviots^^K En latin, le terme le plus usité est celui de DU Manes^^K Il n'était pas rare que le tombeau fût surmonté d'un autel absolument semblable aux autels des dieux ^^^ «Il dépend de nous, dit un jurisconsulte '*\ d'imprimer un caractère religieux à un lieu dont nous avons la propriété; il suffit d'y déposer un mort. 55 Chaque famille romaine vénérait ses ancêtres sous le nom de dei parentes ^^\ et Cicéron formule cette loi dans un de ses traités politiques : «Que les prérogatives des Dieux Mânes soient sacrées; que les morts soient traités comme des Divi^^K -n Le mort était une espèce de saint qui mtercédait en faveur des vivants, et on l'invoquait comme un ange gardien ^'\ Si humble qu'eût été sa condition , il n'en recevait pas moins des siens une sorte d'apothéose. Sur un marbre funéraire trouvé en Macédoine, deux enfants sont représentés en Apollon et en Diane ^^^ Dans un tombeau découvert à Rome, une femme est figurée sous les traits et avec les attributs de la Fortune, de Vénus et

'') CL G., 1629, 1793,1781, 1786 , 2^48, 8797, /ia/i6, /i356.

C^) La plupart des épitaphes portent D(îs) ^{anihus). Varron , cité par saint Augustin [Cilé de Z)ieM, VIII, xxvi) : «rVarro dicil omnes. . . mortuos cxislimari Mânes Deos, et probat per ea sacra, qu-e omnibus fere raortuis exhibentur.»

^'' C. I. G., 8007, 8177, 891a, 8916; Lebas-Waddinffton , Inscript. d'Asie Mineure, 18/j; Orelli-Henzen , 4588, 6087; Wilmanns, 228^.

'*) Gains, II, IV et vi.

(5) C.I.L., I, 12^1 ; V, 8288; VI, 9659; Festus, p. 280 (édition 0. Mùller); Preilcr, II, 98.

'") Cicéron, De kgibus, II, ix, 23.

(') Orelli-Hcuzcn, 6206, 7^00. C./.L., VIH, 2808 a : ttScrva tuos omnes.»

'*) Heuzcy, Mission en Macédoine, p. 286.

de l'Espérance ^^'. Cicéron disait à propos de sa fille Tullia qu'il avait perdue : t^Je veux qu'elle prenne place dans l'assemblée des dieux immortels, et que l'opinion des hommes la considère comme une déesse ^-K » Nous connaissons une nourrice qui, après sa mort, reçoit le titre de k divine n ^^\ une femme d'affranchi qui est appelée «très sainte déesse 55 (^>, un enfant que l'on qualifie divus et dominus^^\ Un curieux document nous raconte l'histoire d'une jeune fille qui avait quitté la maison paternelle, et que ses parents crurent morte; son père, dans sa douleur, lui éleva une statue en or, faite à son image, et l'adora comme une divinité ^^'\

Comme la famille, la cité avait aussi ses ancêtres, et elle leur prodiguait des honneurs analogues; c'étaient ceux qui l'avaient fondée, et qui les premiers avaient régné sur elle. L'histoire primitive des villes était encombrée d'une foule de héros qui d'abord avaient été des hommes et qui étaient ensuite montés au rang des dieux. Il arrivait même souvent qu'on les rattachât par de savantes généalogies aux divinités de l'Olympe. Dans les anciens temps, les rois étaient réellement fils des dieux par le sang, et après leur vie ils devenaient dieux à leur tour. Lycurgue avait à Sparte un culte qui durait encore sous l'Empire ^''l Thésée était adoré dans Athènes. Ténès à Ténédos, Nélée à Milet, Timésios à Abdère, Battes à Cyrène, Hagnon à Amphipolis, beaucoup d'autres encore, recevaient les hommages pieux dus aux fondateurs ^^'. De même en Italie. Jupiter Latiaris, que tout le Latium révérait, avait été jadis roi du pays, sous le nom de Latinus^^'. Le premier roi des Sabins, Sancus, fut longtemps

^') Wilmanns, aio.

(^) Cicéron (?), Consolatio, lxii, ai6. Cf. Ad Attic, XII, xxxvi.

"^ Orelli, Z16/16.

W Wilmanns, 94i ; Orelli, /I587, 4588, /1647.

^^^ Fabrelli, Imcriptionum antiguarum. . . explicatio, f. a68, n°ii7.

("' Le Blant, Mém. de l'Acad. des inscript., XXX, 9° partie, p. 363-264.

(') Pausanias, III, xvi, 6; Plvitarque, Lycurgue, xxxi; C. I. G., 19,56, i3/ii.

(*) Maury, Religions de la Grèce, I, 556-56o; Fustel de Coulanges, La cité antique, 163.

(«) Festus,p. 19/1 (MûUer). ,

vénéré comme un dieu'^^. Enée, le lointain fondateur de Rome, obtint les mêmes honneurs, et Virgile composa sur lui une épopée qui est, on l'a dit, une œuvre hagiographique autant que poétique ^'^*. Romulus enfin, à qui Rome devait son existence, fut de bonne heure compté parmi les dieux nationaux. Ces dieux portaient dans la langue un nom particulier; on les appelait dipatrii ou mdigetes^^K Ils n'étaient en rien inférieurs aux autres; on leur adressait les mêmes prières; on leur élevait les mêmes temples; et parfois on leur témoignait un respect plus sincère qu'aux grandes divinités du ciel.

L'apothéose n'était pas réservée exclusivement aux héros déjà issus du sang des dieux ; on la décernait aussi à des personnages dont l'origine était purement humaine; il suffisait que la reconnaissance ou l'admiration publique les en jugeât dignes. Cicéron trouve naturel «que l'on considère et que l'on traite comme des dieux les hommes qui se sont illustrés par leurs bienfaits » ^''l Ce qu'on estimait le plus en eux, ce n'était pas l'ensemble de leurs qualités morales; les anciens auraient fait assez peu de cas d'un homme qui, en offrant le modèle de toutes les vertus, n'aurait travaillé qu'à son perfectionnement individuel. Il fallait, pour passer dieu, avoir manifesté d'une façon quelconque une puissance surhumaine. Un scélérat de génie aurait très bien \ pu être canonisé, et il y en eut des exemples. Dans les idées antiques, un dieu était un être qui dépassait le niveau commun de l'humanité, et qui était capable d'exécuter ce que la plupart des hommes n'eussent point fait. Il importait donc de s'assurer son appui et de conjurer son courroux; de là le culte dont on l'entourait. Cette religion reposait , en somme , sur un contrat où des hommages s'échangeaient contre des services'^'. On conçoit dès lors que les Grecs et les Romains fussent à peu près indiffé-

(') Saint Augustin, Cité de Dieu, XVIII, xix. '-^ Boissier, La religion romaine, I, aSo-a/iy.

W TileLive,VIII, ix; Virgile, Georg., I, /198; Ovide, Mrtam., XV, 86 1 ; Arnobe, I, lxiv; Claudien, De bello Gildonico, i3i; C.I.L., l, p. 983. '*' Cicéron, Dénatura deoriim, II, xxiv, (l'a. f^) Boissier, La religion romaine , I, 19.

rents à la valeur morale de leurs héros et de leurs dieux. Ceuxci étaient, en général , redevables de leur apothéose moins à leur mérite personnel qu'au pouvoir très étendu qu'on leur supposait pour nuire ou pour protéger. Ainsi s'explique l'extrême diversité des hommes qu'ils divinisaient. Hésiode fut un des héros de la Béotie, et l'on eut soin d'aller chercher son corps à Naupacte pour le transférer à Orchomène^^'; Léonidas et Lysandre eurent des autels à Sparte; Brasidas fut adoré en Thrace'^'; Bias, Démocrite, Pythagore, Platon, Posidonius, furent l'objet d'un culte pareil'^'; Thasos dédia un temple au roi Agésilas'^', et, du temps de Plutarque, Aratus obtenait encore à Sicyone les honneurs divins ^^l Quand Philopémen fut mort, il fut traité par les Achéens à l'égal d'un dieu ^''\ Un décret des Mégalopolilains ordonna qu'on lui élevât sur l'agora un tombeau surmonté d'un autel en pierre blanche , « aussi beau que possible » ; on lui dressa en outre des statues de bronze; on institua pour lui des jeux gymniques et équestres; on prescrivit des sacrifices annuels à son intention; et l'on composa des hymnes à la louange du héros ^"l L'usage de la canonisation était si répandu qu'on prodiguait souvent à l'excès ce glorieux privilège. On est surpris de voir combien de gens obscurs sont divinisés , surtout par les Grecs. Tantôt c'est un athlète dont on célèbre par ce moyen les succès ou la beauté ^^*; tantôt c'est un courtisan que le caprice de son maître place d'emblée au rang des dieux *'■'>; ici c'est un certain Myiagrios, que l'on invoque parce qu'il a la vertu singulière de préserver des mouches'^°'; là c'est un ennemi à qui l'on offre des

(') Pausanias, IX, xxxviu, 3 et li.

f-' Thucydide, V, xi; Plutarque, Lysandre, xviii; Pausanias , III, cxli. f^' Diogène Laërce, I, v, 88; IX, vn, 39; Damascius, Vita Isidori, 36; Letronne, Inscriptions d'Egypte, II, p. 286; Foucart, Inscript, de la Mégaride, aS. t'^ Plutarque, Apophthegmata Laconica : Agésilas, xxv. f5) Polybe, VIII, xiv, 8; Plutarque, ydratws, lui. («) Tite Live, XXXIX, l.

(') Foucart, Inscript. d'Arcadie, 33 1.

t*) He'rodote, V, xlvii; Pausanias, VI, vi, 2; Pline l'Ancien, Vil, xlvui.

^'J Arrien, Expédit. d' Alexandre, ^ II, xxm, 8; Diodore, XVII, cxiv-cxv. /

^"'' Pausanias, VIII, xxvi, 7.

sacrifices périodiques, parce qu'on a eu la cruauté de lui couper la tête et que sa mort a été l'occasion d'un miracle'". Partout, en un mot, on fait d'un homme un dieu, chaque fois qu'un détail de sa vie ou un trait de son génie propre semblent indiquer qu'il y a en lui quelque chose de surnaturel, par conséquent de divin.

De l'adoration d'un héros mort au culte d'un personnage vivant la distance n'était pas grande, et à la fin elle fut franchie. Le cas, il est vrai, se présente assez rarement avant Alexandre: mais, à partir de son règne, il fut très fréquent. Est-ce au contact des monarchies orientales que ce prince prit le goût de l'apothéose? La conjecture est possible; mais ce n'est pas seulement en Egypte ni en Asie qu'il se fit adorer; il exigea aussi des Hellènes les mêmes honneurs ^^\ Dans l'opinion des contemporains, il n'y avait là, semble-t-il, rien de monstrueux. Un roi jeune et vainqueur, qui comptait parmi ses ancêtres Héraclès et Achille, qui venait de renouveler en Orient les exploits de Dionysos, qui avait été proclamé fils de Zeus à la fois par l'oracle égyptien de l'oasis d'Ammon et par l'oracle grec des Branchides de Milet '•'^', pouvait bien recevoir par anticipation des hommages auxquels il aurait eu droit dès le lendemain de sa mort. Devant l'ordre formel qui arriva du fond de la Perse, Sparte s'inclina sans peine '^'; Athènes résista d'abord par esprit d'opposition, mais elle céda bientôt pour des raisons politiques '^^; et, du consentement de tous, un roi grec entra vivant dans l'Olympe.

Dans la pensée d'Alexandre, ce devait être là le privilège exclusif des princes doués d'un génie supérieur, ceux-ci étant, suivant le mot d'Aristote, «des dieux parmi les hommes »i'^l

'•' Hérodote, V, cxiv.

W Droyscn, Hist.de l'Hellénisme (Iratl. franc.), I, 666-668.

W CaU"isthcne,fragm, ,36(M{iller).

(*' Pliitarque, Moralia, 1 , p. 969 (édit. Didot).

('^ Polybo, XII, XII a; Élicn, //. V., V, xii; Plutarque, Prœcepta reipublicce gerendœ, viii; Droysen, op. cit., p. 676.

(*^ Arislote, Politique, IH, xiii, 8; (p. 8'i, lignos 6-7, de l'édit. Bekkor).

Aussi disait-il lui-même que Zeus, père de tous les hommes, n'adoptait pour ses fds que les meilleurs '^l Mais ses indignes successeurs ne se tinrent pas sur cette sage réserve. Ils voulurent presque tous être dieux, uniquement parce qu'ils étaient rois, et l'on vit en Egypte, en Syrie, en Asie Mineure, en Grèce, des princes médiocres, ou même odieux, recevoir et réclamer sans scrupule un culte qui les déifiait. Leur vanité y fut pour quelque chose, mais la docilité des populations y fut pour beaucoup. Du moment qu'un sacrifice, qu'une prière était un excellent moyen de gagner les puissances du ciel, il était tout simple d'employer le même procédé à l'égard des puissances de la terre. Il n'était pas moins nécessaire de ménager un roi qu'un dieu, surtout dans ces contrées de l'Orient, où l'autorité du monarque n'avait point de limites, et puisque telle sorte d'hommages avait pour effet de forcer la bienveillance des dieux, il convenait de les prodiguer également aux rois dans la même intention. Au fond les plus humbles flatteries de ces populations asiatiques et helléniques, à supposer même qu'elles ne fussent point sincères, n'étaient pas aussi coupables qu'on serait tenté de se l'imaginer; souvent ces hommes n'avaient pas d'autre ressource contre le despotisme de leurs maîtres : ils adoraient la force pour la rendre plus traitable, et ils divinisaient leurs rois pour les rendre plus humains.

Les Romains ne tombèrent pas dans le même travers; du moins ils y tombèrent assez tard. Tant que dura la République, leur histoire n'offrit pas un seul exemple sérieux de canonisation. Il est probable que cela tient en grande partie à leurs institutions politiques. La pratique de la liberté, même entendue à la façon des anciens, était peu faite pour inspirer les sentiments que suppose l'adoration d'un homme vivant. Dans un Etat où tous les magistrats étaient électifs, soumis aux lois, responsables, et jusqu'à un certain point placés sous la dépendance du sénat et du peuple, il était bien inutile de chercher à se garantir contre

'*' Plularque, Apophthepn. regum : Alexandre, \v.

eux par des artifices empruntés à la religion. On pouvait d'autre part admirer leur conduite et récompenser leurs services; mais, comme chaque citoyen se devait tout entier à sa patrie, il croyait, et tous croyaient avec lui , qu'en agissant de son mieux il faisait simplement son devoir, de telle façon que nul ne songeait à lui décerner des honneurs extraordinaires, et que lui-même n'y aspirait pas. Si l'on ajoute a cela une certaine pauvreté d'imagination, une tendance médiocre à l'enthousiasme, un esprit sévère et positif, on comprendra que les Romains eussent tout ce qu'il fallait pour échapper à l'abus de l'apothéose.

Peu à peu cependant ils cédèrent à la contagion. D'abord ils se laissèrent adorer par les Grecs, aussi empressés à flatter leurs nouveaux maîtres que les anciens. On connaît un assez grand nombre de proconsuls à qui la piété intéressée des Orientaux voua un culte dans les deux derniers siècles de la République. Tels furent, par exemple, Flamininus, Marcellus, Q. Mucius Scaevola, Q. Cicéron, et bien d'autres encore '^l Dédaigner une pareille faveur, c'eût été blesser gratuitement les populations; c'eût été même compromettre le prestige du nom romain que de se déclarer indigne d'un honneur que tant de Grecs obscurs avaient déjà obtenu. Les gouverneurs de province toléraient donc qu'on les déifiât, quand ils ne le désiraient pas, et le sénat n'avait garde de les en blâmer, puisqu'on somme la domination de Rome y trouvait son compte. Des raisons à la fois morales et politiques firent faire aux Romains un pas de plus dans cette voie. Quand l'hellénisme commença d'exercer son empire sur eux, on vit se répandre des idées nouvelles qui, tout en causant du scandale, n'en eurent pas moins du succès. Les plus illustres des philosophes grecs avaient prétendu que les lois, bonnes pour le vulgaire, n'étaient guère qu'une entrave inutile ou gênante pour l'homme supérieur, que celui-ci devait avoir la liberté de développer à son aise et de mettre en œuvre ses facultés, que son

(•) Piutarque, Flamininus, xvi; Cicéron, In Verrem actio II, liber II, xu, li; Ad Q.fratrem, I, i, 9-10; Ad Auic.,y, xxi, 7; Pseudo-Asconius , p. 122 (Orelli); Suétone, Aug., ui.

droit comme son intérêt étaient souvent de se soustraire aux règles que le commun acceptait, et que la meilleure des républiques était celle qui abdiquait entre les mains du génie ^'\ Une pareille doctrine justifiait d'avance tous les ambitieux, et il est remarquable que dès lors il se rencontra toujours à Rome des gens prêts à sortir de la légalité. Le premier qui en donna l'exemple, Scipion l'Africain, était tout imbu de culture hellénique, et il eut de nombreux imitateurs qui ne le valaient pas. Insensiblement la constitution s'altéra, l'équilibre des pouvoirs disparut, et, les esprits s'accoutumant de plus en plus à la prépondérance d'un seul, l'Empire naquit, pour ainsi dire, de lui-même. L'habitude que l'on prit de sacrifier les institutions à un homme eut encore une autre conséquence : elle favorisa la tendance à l'apothéose. Puisqu'on accordait à certains personnages le droit de s'élever au-dessus des lois, il n'en coûtait guère de les élever au-dessus de l'humanité; on leur faisait une situation exceptionnelle dans l'Etat; quoi de plus naturel que de leur en faire une semblable dans le monde? L'évhémérisme avait diminué la dislance qui sépare le ciel de la terre, en montrant que les dieux, même les plus grands, avaient été d'abord des hommes, et il est manifeste que ce système compta à Rome beaucoup d'adhérents '-l C'était d'ailleurs rivaliser avec la Grèce que d'opposer à ses héros, dont elle était si fière , des héros d'un égal mérite et d'une égale dignité ; or comment y réussir, si on maintenait obstinément entre les uns et les autres la difi"érence qu'il y a entre un homme et un dieu? Enfin la foule, demeurée dévote et superstitieuse au milieu du scepticisme qui avait envahi les hautes classes de la société, avait besoin d'avoir sous la main des divinités qu'elle adorât, et, à défaut des anciennes dont le prestige avait baissé, elle était portée à en créer de nouvelles. C'était là comme un instinct vague et confus, dont les contemporains n'avaient pas pleinement con-

(•> Voir Platon, Polittcus, p. 998 A, 994 A, 397 E, et suiv.; Lois, IV, p. 709 E et 710; Aristote, Politique, p. 82, lignes Zi et suiv., de i'édition Bekker, et p. 84, lignes 2 et suiv.

^^) Cicéron, Tusculanes, I, xni. Cf. Dénatura deorum, lil, xix, ^g.

science, mais que l'historien constate plus sûrement. Toute occasion paraissait bonne pour faire un dieu. Déjà Scipion, vainqueur d'Hannibal, avait reçu des honneurs qui touchaient presqu'à l'apothéose'^'. Après sa victoire sur les Cimbres, on décerna à Marins le titre divin de fondateur de Rome , et on lui offrit des libations comme à un dieu'^l Son neveu Marins Gratidianus, pour une simple réforme monétaire, vit le peuple lui dresser dans tous les quartiers des statues, allumer à son intention des cierges, verser du vin, brûler de l'encens '^^. Metelius Pius, de retour d'Espagne, recueillit des hommages dont Macrobe nous a conservé le détail, et qui l'assimilaient à un dieu '*l

Ce ne furent là, il est vrai, que des tentatives isolées, et pour le moment elles eurent peu d'importance; mais elles attestent qu'au premier siècle avant notre ère les esprits étaient mûrs pour le culte des empereurs, comme ils l'étaient pour le despotisme.

Page 1