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Le 1° août 1639, la petite colonie fondée audacieusement par Champlain sur les bords du Saint-Laurent, était en fête ; on entendait les salves de l'artillerie du fort, les décharges de mousqueterie, une chaloupe richement tapissée prenait le large ; le gouverneur, le chevalier de Montmagny, descendu au bord du rivage, attendait des hôtes arrivant d'Europe afin de les ramener en triomphe dans la bourgade naissante de Québec.
Après les premières félicitations, le cortège se mit en marche vers la haute ville; sur le parcours, hommes, femmes, enfants faisaient retentir l’air de leurs cris d’allégresse. Çà et là, dit l’auteur auquel nous empruntons ce récit, quelques sauvages venus par hasard des forêts environnantes suivaient, se tenant un peu à l'écart, regardant avec surprise le pacifique cortège (1).
Ce groupe de voyageurs, si chaleureusement accueillis, comprenait quelques missionnaires jésuites ; des sœurs Ursulines et trois hospitalières de la Miséricorde de Jésus
(4) Abbé Casgrain, Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, in-8, 642 p. Québec, 1878, chap. 1V, p. 58 à 79. Cet auteur ajoute : « Lorsque cinq ans auparavant (1634) le Père Lejeune avait annoncé pour la première fois aux sauvages le projet qui venait d’être formé en France de fonder un hôpital destiné au soin de leurs malades, ils avaient refusé de le croire et n'avaient répondu aux promesses du missionnaire que par un sourire d'incrédulité. »
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parties, deux mcis et demi auparavant, de leur monastère de Dieppe.
Missionnaires, religieuses enseignantes, sœurs hospitalières venaient sauver les âmes, éclairer les esprits, soigner les malades ; en ce jour la charité chrétienne prenait pleine possession de la Nouvelle France.
Un hôpital temporaire s'élève rapidement à Sillery, près Québec; il est étroit, incommode ; peu de temps après (1640), les sauvages décimés par la petite vérole y sont transportés en si grand nombre qu'il faut construire à la hâte des cabanes d'écorce pour les abriter ; toutes les salles sont pleines de mourants, la cuisine elle-même est envahie. Rien ne rebute ces sœurs, dont l’aînée a vingt-neuf ans, et que la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, a envoyées sur ces plages lointaines. Les années suivantes elles accomplissent à Sillery, puis à Québec, leur tâche journalière au milieu de dificultés sans cesse renaissantes : attaques des Iroquois, incendies répétés, épidémies meurtrières, leur généreuse bienfaitrice ne les abandonne pas et de nouvelles compagnes accourent de la Normandie et de la Bretagne prendre part au labeur commun. Parmi ces auxiliaires, une place d'honneur doit être assignée à la mère Catherine de Saint- Augustin, décédée en 1668 (1).
La vie de ces religieuses constitue une des plus belles pages de l'histoire de la charité française au xvrl° siècle.
En 16142, une colonie s'établit dans l'île de Montréal; dès 1644, Jeanne Mance, fille d'un procureur du roi de Nogent près Langres en Bassigny (2), ouvre un hôpital desservi plus tard (1659) par les hospitalières da la
(1) Voir: La vie de la Mère Catherine de Saint-Augustin, religieuse hospitalière de la Miséricorde de Québec, en la nouvelle France, composée par le R. P. Paul Ragueneau, de la Compagnie de Jésus, in-8°, 378 p. Paris, Lambert, 1671.
(2) Vie de M Mance et histoire de l'Hôtel-Dieu de Villemarie, dans V'ile de Montréal, en Canada, 2 vol. in-8°, Villemarie, 1854,
Flèche (1); Mer de Saint-Vallier, second évêque du Canada, jette, en 1693, les fondements d'un hôpital général à Québec (2).
Tous ces établissements subsistent encore.
On connaît les épreuves qu'eut à subir au siècle suivant notre colonie ; à peine la paix était-elle conclue avec les peuplades sauvages (1701) qu'il lui faut lutter contre l'Angleterre, le traité d'Utrecht (1713) abandonne à cette puissance la baie d'Hudson, Terre-Neuve et l’Acadie. Après des vicissitudes diverses, Québec et Montréal capitulent (1759-1760) ; la France perd définitivement le Canada.
Les Anglais ne se montrent pas de prime abord équitablesenvers leurs nouveaux sujets; à la suite de nombreuses injustices, des séditions éclatent (1837), elles sont durement réprimées ; l'acte constitutif est aboli (1838) et il faut arriver au 8 mars 1867 pour voir s'établir une véritable union entre les descendants des colons français et la population d'origine anglaise.
A l'heure actuelle, tous les Canadiens jouissent des privilèges les plus étendus ; « aucun pays ne possède de plus grandes libertés politiques et religieuses (3) ». En dehors des questions d'intérêt général, soumises à la juridiction du Parlement fédéral, chacune des sept provinces est régie par une législature spéciale. Ces conditions favorables ont contribué puissamment à la prospérité nationale et, au point de vue qui nous occupe, c'est surtout depuis 1867 que les œuvres charitables ont pris une réelle extension.
Dans les campagnes, la population mène une existence
(1) Histoire des religieuses hospitalières de Suint-Joseph [France et Canada), par Couanier de Launay, chanoine honoraire. 2 vol. in-8o, Paris, Palmé, 1887.
(2) Abbé Casgrain, ut suprà, chap. x1.
(3) Notes sur le Canada, par Paul de Cazes, in-18, 277 p. Québec, 1882, p. 80. Voir aussi Étude historique sur la Liberté religieuse en Canada, par $. Pagnuelo, avocat, in-80, 409 p. Montréal, 1872,
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large, indépendante ; le petit propriétaire, désigné sous le nom de « l'habitant », ne connaît pas la misère : « Enfant, il a sa place marquée au foyer paternel, il recoit à l'école paroissiale une instruction éclairée, libérale et solide ; jeune homme, il se consacre à ses parents ; homme fait, il travaille à fonder une famille et à développer ceite nouvelle France qu'il a sauvée du naufrage (1). »
Grâce à leur énergie, à leur vie laborieuse, économe, les Canadiens français, qui étaient de 65 à 70,000 en 1763, forment maintenant une population de plus de deux millions (1,400,000 en Canada, 800,000 émigrés aux États-Unis), Leur nombre primitif est ainsi devenu trente-deux fois plus grand et ils ont dépassé de beaucoup la fécondité proverbiale de la race anglo-saxonne (2).
Mais la population canadienne n'est pas exclusivement agricole, il existe des villes importantes, des centres industriels ; là on rencontre des familles sans travail, des infirmes, des vieillards incapables de gagner leur vie, des nécessiteux auxquels il est urgent de venir en aide, d'autant plus que l'hiver, par ses rigueurs, accroît les souffrances des indigents. La charité, favorisée par la législation, ne manque pas à sa mission; sans parler des écoles d'industrie et de réforme, nous trouvons, en 1891, pour les sept provinces confédérées (3) :
(1) Baron Etienne Hulot, Souvenirs d'un voyage au Canada. Réforme sociale, 1887, t. II, p. 559 à 567.
(2) La province de Québec, occupée en grande partie par des Canadiens-Français, comptait, lors du recensement de 1890-1891, 1,488,535 habitants, dont 587,585 enfants au-dessous de quinze ans, soit 39 p. 100 de la population totale. Des Acts: 53° Victoria, 1890, chap. xxvi, et 54o- 55e Victoria, 1892, chap. xIX, assurent des concessions gratuites de terres aux familles possédant douze enfants vivants.
(3) Dans la province de Québec on compte 88 établissements : hôpitaux 43, orphelinats 15, asiles d’aliénés 3, hospices divers 5, institutions de sourds-muets 2. Tableau no XV. Recensement du Canada, 1890- 1891, 3 vol. in-80, Ottawa, 1898.
124 hôpitaux ;
41 orphelinats ;
17 asiles d'aliénés ;
116 maisons hospitalières diverses ;
8 institutions aflectées aux sourds-muets et aux aveugles.
Soit, au total, 306 établissements secourant annuellement une moyenne de 30,000 personnes. En outre, de nombreuses œuvres et sociétés assistent à domicile au moins 25,000 pauvres (1). Ces sociétés appartiennent à toutes les communions religieuses et n'ont entre elles d'autre rivalité qu’une noble émulation pour le bien (2).
Ces données, vraies dans leur ensemble, manquent un peu de précision par cette raison toute naturelle que, la charité étant, au Canada, du domaine presque exclusif de l'initiative privée, les œuvres qui ne reçoivent point de subsides de la législature ne sont tenues à fournir aucun renseignement statistique ; elles agissent, d'ailleurs, sans rechercher la publicité.
Après avoir donné une idée générale dés institutions charitables, il reste à examiner la législation qui les régit et l'heureuse influence qu'elle a eue sur leur développement. Nous prendrons comme type unique la province si française de Québec, les règles que nous constaterons étant, sauf des divergences de détail, communes à tout le Dominion.
(1) Statistica internazionale di beneficenza — Canada — Rivista della beneficensa publica Milano, anno 1876, p. 157 à 160. Il existe au Canada 103 Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, elles comptent 4,400 membres et rencontrent partout la sympathie universelle ; la plupart de ces membres sont des ouvriers ou des personnes peu aisées chez lesquelles la surabondunce du zèle supplée à l'exiguité des ressources ; dans plusieurs villes, les confrères visitent les hôpitaux et les prisons.
(2) Voyages au Cunada. La province de Québec, par Vekeman, in-8°, 79 p. Sherbrooke, 1882.