LES TOURNEURS EN CHAISES
L'association des ouvriers tourneurs en chaises est une des pins intéressantes, par les efforts qu'elle a faits au début, par les résultats qu'elle a obtenus, par le sentiment de dignité et de moralité qui en est l'âme.
On estime que la corporation entière comprend trois cents personnes, qui, avant février, étaient disséminées cbez une quarantaine de patrons. Depuis longtemps la situation des uns et des autres était pénible, et, pendant la dernière année de la monarchie, il était rare qu'on fit la journée complète dans les ateliers.
Après février, les idées d'association, déjà anciennes dans beaucoup d'esprits , se développèrent généralement comme le seul moyen de salut. Parmi les ouvriers en chaises, comme dans la plupart des autres corporations, le premier plan qui se formula fut celui d'une vaste société utilisant toutes les forces et procurant à chacun le bien-être. Telle est en toutes choses la marche naturelle de l'espri^ humain : son premier rêve est l'absolu, jusqu'à ce que l'expérience le ramène aux étroites proportions de la réalité. Les ouvriers en chaises reconnurent bientôt que les deux choses essentielles manquaient pour réaliser leur conception primitive : un fort capital pour alimenter une grande entreprise, et de larges débouchés pour placer les produits d'une fabrication exceptionnelle. Il fut donc convenu, parmi les nombreux adhérents, qu'un petit groupe se dévouerait pour commencer l'expérience.
Quinze hommes se présentèrent. On recueillit une valeur de 150 francs en outils : en ajoutant à l'apport des fondateurs les cotisations volontaires des adhérents non associés, on réalisa une somme de
313 fr. Munie de ce capital, ÏAisociation fraternelle ie$ ouvriert tourneurs en chaiies se déclara constituée le 14 octobre 1848 : elle compte donc actuellement trente-deux mois d'existence.
S'il eût fallu, selon Tusage, payer le loyer à Tayance, rétablissement eût été impossible : on obtint;, un délai. Presque tout l'argent disponible fut employé en achats de bois. L'un des gérants, chargé de ces acquisitions, met les bois sur une charrette à laquelle il s'attèle. Après avoir sué sang et eau dans le trajet, il entre triomphant dans la cour en neiontrant k les wlligues les premiers matériaux mis à leur disposition. A ce moment, il glisse sous son fardeau, tombe et se casse le pouce. Chacun des associés se sent blessé au cœur, et, sans savoir encore comment ils vivront eux-mêmes, ils décident que le chef de leur choix sera soigné aux frais de tous.
Les cinq premiers mois furent des plus rudes. Le bois manquant pour occuper tout le monde, on était obligé de réduire le travail à la moitié ou aux deux tiers de la journée. Le peu qu'on réalisait en argent était employé en achats de matières premières pour accélérer le travail. Aussi ne toucha-t-on rien pendant les premiers temps; et quand les partages commencèrent, ils furent de 5 fr. par semune, c'est-à-dire de 83 centimes par jour. On parle souvent dans les ateliers dé ce qu'eurent à souffrir plusieurs de ceux qui traversèrent le premier hiver, mal nourris, sans chaussures, et à peine couverts par des vêtements de toile, mais ne se plaignant pas et ne bronchant pas plus au travail que le soldat au feu.
Les quinine fondateurs qui ont supporté cette première campagne ont du moins obtenu la récompense qu'ils ambitionnaient. A partir de février 1849, on eut assez de matériaux pour faire la journée pleine : on fut même bientôt en mesure d'éviter le chômage, en préparant le travail à l'avance, dans l'intervalle des commandes. Dès lors, l'existence de l'association fut assurée, et elle put élargir ses rangs, en ofih'ant aux associés entrants une rémunération de plus en plus favorable.
>Les tourneurs en chaises n'ont rien reçu du gouvernement sur le fonds des 3 millions, a Est-ce que vous avez éprouvé un refus? avons-nous dit. — Nous n'avons rien demandé, nous fut-il répondu. — Est-il possible, lorsque vous aviez tant à souffrir?-^ Nous avons voulu ne rien devoir qu'à nous-mêmes, et rester libres. »
L'entreprise repose actuellement sur 85 sociétaires, sans compter une cinquantaine d'externes, tant hommes que femmes, qui, ne
LU TOURNKUilg KN GHAISIS. 83
travaUlant pas ^elusivement pour Fasiodation, ne peuvent en faire partie. On devient sociétaire, sur Tavis favorable des conseils, après un nfu>is de noviciat. Le fonds d'entrée est limité à 30 fr. seulement, et, pour que la pauvreté lie soit jamais un motif d'exclusion, le sociétaire est autorisé à fournir à la longue son apport social par des versemants qu'il peut abaisser jusqu'à 25 centimes.
La société, fondée dans une cour ouvrière de la rue Amelot, s'y est développée en y louant successivement des locaux, de telle sorte qu'en ces derniers temps, elle occupait dix ateliers ou magasins, au prix de 3,000 fr. Se trouvant néanmoins à l'étroit, elle a transféré son établissement rue Popincourt, 38, dans une vaste construction disposée pour une manufacture de papiers peints; et elle s'y est in*^ slallée d'une manière qu'on peut dire splendide, eu égard aux habitudes de la profession. Un grand corps de logis, élevé de deux étages, forme, avec le rez-de-chaussée, trois grands ateliers d'une profondeur de 45 mètres, parfaitement aérés, largement outillés : ils fiont destinés aux principales opérations du métier, le débit des bois, le tour, Tsynstage. En regard sont groupés les hangars pour les scieurs de long, les petits ateliers pour la teinture, le vernissage, etc. Enfin, sur le premier plan, le bâtiment renferme le comptoi^y Ws magasins, une vaste cuisine où Ton orgauisera quelque jour uu service alimentaire, et jusqu'à un petit corps-de-garde pour Jiee deux veilleurs de mût (i). Cette belle installation ne coûte par bail que 3,400 fr.; mm on <l déjà remarqué que les facilités offertes au travail procureront une économie de temps qui réduira le coût du loyer. Les sociétaires ont un petit comptoir au centre des affaires pour se mettre en coutact direct avec le public.
Pendant près de dix-^huit mois, la société n'eut d'autre lien que la tonne foi mutuelle. L'acte social, longtemps discuté au sein d'une «ommission, et amendé par ud notaire, ne fut signé et enregistré que dans le courant de juin i850. Aux termes de cet acte, l'association forme une société eu nom collectif à l'égard des gérants : les autres intéressés sont considérés comme associés commanditaires.
L'administration est partagée entre un conseil de gérance, un conseil de surveillance et un conseil de famille. Les gérants sont au nombre de trois : l'un pour la direction intérieure, l'autre pour le
(1) Bien que rétablissement soit assuré, deux sociétaires veillent à tour de rôle par crainte (Tincendie.
dehors, le troisième faisant fonction de contre-maître dans les ateliers (i). — Le conseil de surveillance, composé aussi de trois personnes, contrôle les opérations des gérants, sur le compte desquelsil fait tous les mois un rapport en assemblée générale. — Le conseil de famille, comprenant actuellement cinq membres, mais qui en peut réunir jusqu'à neuf, a une double mission : comme tribunal de paix, il juge sans appel toute espèce de contestations survenues au sein de la société; comme pouvoir administratif, il propose à l'assemblée générale, qui prononce en dernier ressort, les modiflcations au tarif des salaires, les admissions ou exclusions d'associés : il a de plus le maniement des fonds de secours. Les gérants sont élus pour un an, et les membres des deux autres conseils pour six mois, à la majorité absolue des suffrages; ils sont indéfiniment rééligibles.
L'omnipotence, enfin, réside dans l'ensemble des sociétaires réu nis en assemblée générale. Cette assemblée siège de plein droit tous les six mois, pour prendre connaissance de l'état des affaires : elle pourrait être convoquée extraordinai rement pour des faits graves, par l'un des trois conseils. Ses délibérations sont constatées par des procès- verbaux consignés sur un registre tenu à cet effet.
Ceux qui affectent de ne pas croit*e à la possibilité d'associer les travailleurs ont coutume de dire que, les forces et l'énergie étant inégales, les bons ouvriers ne sauraient consentir à s'épuiser pour les mauvais. On évite cet écueil dans la plupart des associations, en rétribuant le travail aux pièces. Toutefois, les tourneurs en chaises font exception à cette règle. N'ayant pas eu d'abord assez de bois pour occuper tout le monde, ils craignirent qu'on ne se disputât les morceaux pour les mettre en œuvre, et que la discorde ne se glissât ainsi dans le berceau de l'institution. Il fut donc convenu que chacun serait occupé pendant un nombre égal d'heures, et c'est ainsi que le travail à la journée passa en principe, quoiqu'il fût d'usage de travailler aux pièces dans les maisons particulières. Hais , en même temps, on a imaginé de marquer les pièces façonnées par chacun : de cette manière, en yisitant les« marques à certaines époques, on constate la besogne que cbacpn a accomplie. Il n'en a pas fallu davantage pour entretenir l'émulation parmi les sociétaires, à tel point qu'aucun d'eux ne s'est jamais exposé à l'humiliation de passer pour moins laborieux que ses camarades.
• f ) On projeUe de U-s réduire à deux.