L'ASSOCIATION ET L'ASSISTANCE
travaillant au jour le jour ? La conclusion serait atroce. Quand un problème aboutit^ dans ses déductions opposées, au stupide ou à l'atroce, c'est qu'il est mal posé ; il faut le poser autrement. C'est ce qu'a fait l'association.
Tous les types de société réalisés jusqu'à ce jour ont eu pour effets de séparer les nations en deux castes : d'un côté, les privilégiés qui commandent et dirigent le travail^ et, de l'autre côté, une multitude qui ne peut vivre qu'en exécutant les travaux qu'on lui confie, et subalternisée par ce seul fait. Éclairés à la longue, les salariés ont entrevu la possibilité de se commander le travail à eux-mêmes, c'est-à-dire de devenir capitalistes dans une mesure suffisante pour que leur sort ne dépendit plus de l'intelligence ou du caprice d'autrui. L'association est née de cette pensée. Le droit au travail, c'est la possibilité de travailler sans avoir à attendre les ordres d'un spéculateur.
Pendant que H. Tbiers s'évertuait à démontrer que les banques ne peuvent pas faire crédit individuellement à des millions d'ouvriers, les ouvriers observaient qu'il suffit d'une petite somme aux mains d'un entrepreneur pour animer un groupe, et que toutes les sommes ainsi distribuées actuellement ne sont rien comparativement à celles dont les travailleurs pourraient disposer s'ils parvenaient à s'entendre. La classe entière des salariés urbains et ruraux gagne dix millions par jour. Le labeur de quelques journées économisées, en lui livrant un capital suffisant pour commander son propre travail, la rendrait bientôt maîtresse de son sort.
Au surplus, le premier capital d'un groupe qui s'associe, c'est le lévouement et l'abnégation. Il faut alors moitié moins d'avances ]ne pour une entreprise individuelle. Il n'y a pa5 d'état-major milieux ; on proportionne le salaire aux ressources disponibles^ on fait lur toutes choses des économies dont personne ne se plaint. Le bnds social slaugmente régulièrement par des retenues impercep-libles. H. Tbiers déclare qu'aucun capitaliste ne voudrait ouvrir un frédità une société d'ouvriers. C'est une erreur; leur mode d'administration les obligeant de travailler au grand jour, il est plus |acile,de voir clair dans leurs opérations que dans les entreprises
Eirticulières; aussi les associations obtiennent-elles aisément conince. Nous en avons cité plusieurs à Paris qui ont des comptes ourts au Comptoir national.
Si le crédit ordinaire leur faisait défaut , les associations, en se
tlO LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES.
multipliant, seraient bientôt en mesure de se créditer elles-mêmes, en fondant, arec le concours de la démocratie, une banque spéciale. Plusieurs projets de cette nature sont déjà à Tétude : l'éclosion aura lieu à son heure. Alors plus d'obstacles pour coordonner systématiquement les travaux , de manière à éviter le chômage , source de toutes les misères. Déjà ce but est à peu près atteint dans les associations existantes : si faibles que soient leurs ressources, elles souffrent peu du ralentissement général des affaires. C'est un fait dont le monde industriel commence à s'émouvoir; que serace donc quand un grand courant d'échanges sera établi enti^e des associations dix fois plus nombreuses, et qu'un réservoir commun de toutes les épargnes fécondera des entreprises de plus en plus variées.
Développer l'aisance parmi les adultes valides, c'est prévenir ou amoindrir toutes les infortunes en vue desquelles l'assistance publique est instituée. Nous en avons fait la remarque en parlant des établissements charitables destinés à l'enfance , et cela n'est pas moins vrai par rapport aux inflrmes et aux vieillards. Les derniers chapitres de M. Thiers, qui sont intitulés : Amélioration des logements, — Secours mutuels, — Caisses d'épargne, — Caisses de rétraite, — Hospices, — ne fournissent pas toujours des solutions satisfaisantes. L'association promet de répondre à tout avec le temps. Les associés, qui installent leurs ateliers dans les meilleures conditions hygiéniques, porteront les mêmes habitudes dans la vie privée. La caisse de la société est naturellement leur caisse d'épargne, et, en se commanditant eux-mêmes , ils retireront un double intérêt, comme ca|)italistes et comme ouvriers. Dans chaque groupe, les secours mutuels sont organisés avec assez de libéralité pour dispenser les malades des soins de l'hospice. Chaque groupe se met en mesure de garantir la vieillesse de ceux qui auront concouru à sa prospérité. En un mot , le succès des associés , s'il se généralisait; réduirait largement le budget de l'assistance publique.
«Beaux résultats! vont dire les égoïsmes aveugles ; reste à savoir qui en fera leb frais. La part ajoutée aux profits de la rnain d'œuvre ne sera-t-elle pas retranchée de notre part? »
Pas le moins du monde. Quand les principes sont justes en économie sociale, ils ont en eux une fécondité et des ressources imprévues qui éloignent tout antagonisme, en donnant satisfaction aux intérêts divers.
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Il esl démontré que, dans le prix vénal des marchandises échangeables, la part du travail manuel et salarié est actuellement de 300/0 en moyenne, tandis que la part du capital, de la spéculation et de la direction intellectuelle, s'élève à 70 0/0. Une augmentation de 10 0/0 sur le contingent du prolétariat correspondrait donc seulement à 3 0/0 sur le prix total de la marchandise. Le rapport entre les parties prenantes, qui est aujourd'hui de 30 à 70, s'établirait dans la relation de 33 à 67. Hais le déplacement de 3 0/0 opéré au préjudice des classes riches et privilégiées, — perte fort supportable, fût-elle effective, — ne serait en réalité qu'une perte apparente.
Exemple : Dans les conditions actuelles, 1,000 mètres de drap vendus à 20 fr. donnent aux capitalistes divers, manufacturiers, vendeurs, revendeurs, etc., à raison de 70 0/0, une somme de 14,000 fr. à partager. Supposons que ces mêmes agents, au lieu de gagner 70 0/0, ne retirent plus que 67, mais qu'au lieu de vendre 1,000 mètres de drap, ils en placent I,0i5 mètres ils réaliseront également la somme de 14,000 fr. L'abaissement de leur profit sera compensé par l'accroissement des affaires.
Généralisez cet exemple, et vous arrivez à ce merveilleux résultat que, si la production nationale était accrue seulement de 4 1/2 0/0, tous les salaires pourraient être augmentés de 10 0/0, sans que le contingent actuel des classes dominatrices fût réduit. Or , il est bien évident que, sous un régime assez favorable aux ouvriers pour qu'ils devinssent largement consommateurs, il y aurait , dans le mouvement des échanges, une accélération graduelle qui augmenterait l'importance de toutes les affaires, non pas seulement de 10 0/0, mais dans des proportions incalculables.
Que l'on compare donc l'assistance offerte par le vieux monde , dont M. Thiers a été l'écho, avec le progrès industriel réalisé par l'instinct populaire : l'une est la charité, qui appauvrit le trésor public et humilie ceux qui reçoivent; l'association, c'est le travail qui enrichit le pays en relevant le pauvre et en le moralisant.
L'évolution qui s'accomplit dans l'ordre industriel est à peine connue parmi les classes riches et éclairées; elle n'y peut donc pas être comprise. Pour les uns, la tentative est une folie, pour d'autres, une menace. Les préventions tomberont avant peu, car, de nos jours, le progrès des idées est rapide. Ceux qui se croient le plus intéressés à médire des associations ouvrières, même à les entra-
ili LES ASSOUATIONS OIJVBISRES.
ver, s'étonneront d'y trouver un gage de sécurité publique, et peut* être des avantages pour eux-mêmes.
C'est ainsi qu'il en arriva à l'époque de raffranchissement des communes.
Après deux siècles de déchirements, les seigneurs commencèrent à comprendre qu'ils avaient à gagner avec les associations com^ munales autant que les affranchis eux-mêmes. L'opinion qui se fit jour au commencement du xiv* siècle est nettement traduite dans les considérants d'une des chartes accordées à ses vassaux, par un des puissants seigneurs du temps , Hugues de Vienne, archevêque de Besançon. Les villes sans communes n'étaient guère que des espèces d'ateliers, travaillant au profit du seigneur. Eh bien ! dit l'archevêque , si on laissait à chacun le fruit de son travail , a les c villes seroient grandement amendées et confortées dans brief c terme, et les menus droits des seigneurs vaudroient mieux que a maintenant les gros... Ceux de main-morte négligent de travailler « en disant qu'ils travaillent pour autruy ; s'ils étoient certains que a le prouflt demeureroit à leurs parents , ils Iravailleroient et acte querroient de grand cœur Si les habitants étoient riches, ils
« feroient plus grands contracts que maintenant , dont les seigneu- « ries vaudroient mieux...» La lumière se faisant ainsi dans les esprits, la résistance s'amortit, et les privilégiés, si longtemps intraitables, en vinrent à provoquer l'établissement des communes, faisant de la vente des baurgeaisies une sorte de spéculation qui transforma leur existence en l'améliorant.
Les fils de ces serfs qui ont conquis ou acheté les bourgeoisies au moyen-âge sont les seigneurs de noire siècle ; ils régnent et gouvernent depuis 1830. Or, les innovations qui tendent à rafi'ranchissèment des salariés leur semblent des révoltes contre leur domination légitime. Ils ouvriront les yeux à leur tour ; ils comprendront que l'indépendance et le bien-être des travailleurs , en multipliant les entreprises, offriront aux capitalistes des ressources imprévues; ils comprendront surtout que le soulagement efficace de la misère qui menace, c'est, pour ceux que la fortune a favorisés, le repos dans la jouissance.
Dans l'espoir de hâter ce résultat,* nous poursuivrons la série de nos études sur les associations.
André Coghct.