L'ASSOCIATION ET L'ASSISTANCE
Écoutez les hommes en qui se personnifie rautorité; ils vous diront tous, avec M. Thiers, que « la misère est la condition inévitible de rhomme dans le [)lan général des choses (i), » que la société actuelle, reposant sur les bases les plus justes, ne saurait être améliorée, si ce n^est dans quelques accessoires ; mais qu'en condamnant l'homme à la misère, Dieu a placé, pour correctif, la bienfaisance dans le cœur de l'homme : doctrine commode, qui aboutit à cette conclusion , que Timique remède aux souffrances inévitables est la charité publique, et que les gouvernements ont assez fait quand ils ont perfectionné Tassistance.
Nous ne sommes pas de ceux qui croient que la misère publique est une condamnation providentielle , que Taffaissement de certaines classes au sein d'un peuple est un mal irrémédiable. L'impossibilité* de trouver à vivre dans une société trahit toujours certains désordres dans le gouvernement ou certains vices dans les lois, et, quant à la France , il serait facile d^ signaler celles de ses institutions qui y propagent et perpétuent la souffrance.
Un régime fiscal qui augmente artificiellement les prix des objets indispensables à l'existence, le crédit monopolisé de manière à créer ime sorte d'aristocratie commerciale, une protection exagérée acquise à tous les intérêts qui ont un poids à jeter dans la balance politique, de mauvais règlements industriels qui cachent l'arrière-pensée de brider le prolétaire , le tatillonnage de l'administration, agissent imperceptiblement, mais sans relâche, pour empê-
(l) Happort sur l'assistance pMique y par M. Thiers.
chérie libre essor des facultés, la libre pondération des intérêts , la diffusion équitable et naturelle des bénéfices. Et quelle en est la conséquence? Une part léonine dans les profits communs se condense dans les mains des entrepreneurs , au préjudice de ceux qui vivent au jour le jour de leur salaire, et cela se fait fatalement, irrésistiblement, par le jeu subtil de la loi et des mœurs, à Tinsu de Texploiteur, qui se croit naïvement dans Tordre naturel des choses; à rinsu de l'ouvrier^ qui souffre de son mal indéfinissable , qui appelle et essaie tour à tour des remèdes suspects , qui bondit et retombe sur lui-même, en se demandant pourquoi il est maudit.
Sans dérouler ici le programme coniplet des réformes possibles, nous tenons à constater que lassociation ouvrière offrira plus de ressources pour le soulagement de ceux qui souffrent que le ruineux échafaudage de nos établissements charitables.
Les misères auxquelles Tassistance doit pourvoir ont deux causes qui, au fond , ne sont qu'un seul et même fléau : la faiblesse des salaires et irrégularité de ces salaires, c'est-à^-dire le chômage. Si Ton trouvait moyen de remédier à cette insuffisance de rémunération, qui devient, pour un grand nombre de travailleurs, la pénurie absolue, on verrait se retirer peu à peu, et peut-être disparaître tout à fait les plaies sociales, l'abandon des enfants , le secours aux hospices, les logements immondes, la mendicité, et cette sorte d'abrutissement qui prédispose à la contagion du vice.
Nous restons sous l'empire des faits existants, et nous nous demandons si rassociation a plus d'efficacité que le pcUrofuU pour élever le niveau des salaires.
De même qu'il y a plusieurs manières de concevoir un plan de bataille, il y a plusieurs manières de diriger une opération industrielle. On peut manœuvrer dans l'intérêt personnel et exclusif de l'entrepreneur ; on peut s'appliquer aussi à faire prévaloir l'intérêt des ouvriers.
Cette simple remarque trace nettement la limite qui sépare le patronat de l'association.
Un patron vise naturellement au produit net, afin de s'enrichir au pins vite et se retirer des affaires.
Des ouvriers associés se préoccupent moins du bénéfice net que de la continuité du travail et de son équitable rémunération.
Dans les conditions ordinaires de la fabrication et du commerce, celui qui a le pouvoir absolu peut être un homme incapable , fan-
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tasque, négligent , obéré : peu importe , il est chez lui ; sa volonté sans contrôle a force de loi ; tous ceui qu'il emploie sont solidaires de ses fautes et subissent le contre-coup des malheurs qui l'atteignent. — Au sein d'une association , il y a toujours une vingtaine de tètes qui sont constamment en travail pour concevoir des entreprises, pour améliorer les procédés ^ pour réaliser des économies, et le scrutin fonctionne sans cesse pour faire aboutir les projets d'un intérêt commun.
La grande science du spéculateur étant de réduire son prix de revient, il profite, autant que possible, de la concurrence des bras qui viennent s'offrir. Quant aux chômages périodiques, il ne s'en inquiète pas; ils sont entrés dans ses calculs, il les considère comme étant naturels à sa profession : le bénéfice des bons mois lui suffit, et la morte-saison n'est pour lui que le temps du repos. Quel intérêt aurait-il d'ailleurs à se jeter dans dés combinaisons insolites et à risquer son capital pour occuper constamment son personnel ? Ne serait-ce pas faire un peu la guerre à ses dépens? L'ouvrier dans l'aisance peut devenir exigeant ; mais quand il a pâti pendant la morte-saison, on a chance de le retrouver plus actif et plus souple à la reprise des travaux.
Des ouvriers qui ont associé leurs ressources et leurs efforts pour une entreprise, ont des tendances directement opposées. Ils ont pour principe de faire la concurrence par la qualité des produits, et non par le bon marché : maintenir le taux des salaires au niveau le plus convenable, telle est la base de leur politique commerciale. Toute entreprise qui, après avoir soldé les frais généraux , laisse aux sociétaires actifs une rémunération jugée suffisante, leur parait acceptable : la considération du produit net, destiné à l'accroissement du fonds social et à l'enrichissement de la société , n'apparatt qu'en seconde ligne. La pensée de profiter de la détresse d'un travailleur, pour obtenir la main-d'œuvre à meilleur marché , ne se présente pas même aux esprits : quand l'association est en mesure d'ouvrir ses rangs à de nouveaux membres , elle appelle de préférence les nécessiteux, non pour spéculer sur leurs besoins, mais pour les faire participer immédiatement à toutes les acquisitions* collectives.
Le chômage étant la plaie de l'ouvrier, c'est contre le chômage que l'association réunit tousses efforts, et cela se conçoit. Travailler pendant les époques qui sont ordinairement improductives, c'est
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augmenter son revenu annuel de ^, de 30, de 50 0|0, selon les divers métiers où la morte-saison est plus ou moins longue.
Chaque groupe, consultant l'état de sa caisse et Faptitùde de son plersônnèl, s'ingénie à trouver une occupation transitoire, lucrative pont les individus, sans être onéreuse pour la société. Ici, on confectionne à Favance les objets dont le placement n'est pas douteux à là reprise des affaires ; plus loin, on annexe à l'entreprise principale une spécialité qui s'y rattache accessoirement. Les menuisiers en fauteuils découpent et dégrossissent les bois de telle manière qu'à l'époque des grandes exportations ils peuvent livrer les com* mandes avec une célérité qui ravit les commissionnaires. Les chaisiers ont fabriqué cet hiver des quantités considérables de chaises qui ont trouvé leur placement au mois d'avril. Les ferblantiers font des lampes pendant l'hiver, et pendant l'étédes ustensiles de ménage. Chez les tailledrs, qui ont six mois de morte-saison à traverser, la grande préoccupation est de pouvoir exercer, au profit des ouvriers, le genre de spéculation des confectionneurs. Une association de charpentiers, qui a succombé sous des difficultés aggravées par une pialveillance systématique, avait acheté une plâtrière, afindefabri* quer du plâtre pendant la stagnation des travaux du bâtiment.
Bref, le principe pour la destruction du chômage est trouvé. Il s'agit seulement de coordonner divers genres de travaux, ou de réunir deux spécialités dont la période d'activité est différente. Rien de plus facile entre des hommes dont la réunion est permanente, dont l'entente est parfaite, et qui sont disposés d'ailleurs à consacrer une partie de leur avoir pour constituer un tel mécanisme ; mais il n'en est plus de même dans une entreprise particulière, dont le personnel est mobile, dont les ressources sont subordonnées à l'aisaince ou à la capacité du chef. On ne peut exiger raisonnablement d'un spéculateur qu'il se fasse aujourd'hui -charpentier^ et demain plâ-* trier 7 et cela pour des auxiliaires dont il sera peut-être séparé après-demain.
Qui ne sera frappé, à ce simple aperçu, des différences que doit introduire le système nouveau dans l'économie générale de la société? Pour revenir à l'assistance, s'il est vrai que l'association doit avoir pour effet d'augmenter les revenus des travailleui's en maintenant le salaire à un taux équitable, et surtout en supprimant les chômages périodiques, n'est-il pas clair qu'il en sortira des ressources imprévues et illimitées pour prévenir ou soula-
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ger ces raisères devant lesquelles nos hommes d'état se déclarent impuissants? Des calculs récents ont établi qu*une somme évaluée à quatre milliards forme le lot des ouvriers dans la répartition des fruits du travail collectif. Supposons une plus-value de JO 0|0 sur l'ensemble des salaires, et voilà 400 millions ajoutés à la part des travailleurs, cinq à six fois plus que ne fournit le budget actuel de l'assistance. Or, avec cette somme, le mécanisme des fraternités, combiné en vue des besoins et des souffrances du prolétariat, remplacerait avec efficacité la plupart des établissements dont se com-* pose notre système de charité publique.
La démonstration nous sera facile. On connaît le plan du rapport sur l'assistance. M. Thiers, suivant le pauvre dans toutes les phases de sa vie, a dressé le bilan des misères auxquelles il est exposé; sa prétention a été de constater les moyens de soulagement dont on dispose pour le régime actuel, et de combattre les remèdes qui lui paraissent chimériques : il a voulu dire ce qu'on fait et ce qu'il croit impossible de faire.
Nous le suivrons rapidement dans cette triste revue, en signalant les changements qui résulteraient du principe de Tassociation, s'il venait à se généraliser.
Sur 39 enfants qui viennent au monde dans notre pays, il y en a un qui est délaissé par ses parents. L*État, qui prend soin de ces pauvres petits êtres jusqu'à douze ans seulement, en a constamment 97,000 à sa charge; la dépense moyenne par tête est de 20 c. ija par jour, et ce sacrifice excède tellement les ressources disponibles, que l'existence des enfants trouvés est considérablement abrégée par défaut de soins. Si, comme tout le prouve, l'abandon des enfants a pour cause principale la misère, l'association ne sera pas sans effi^ cacité. Sous un régime industriel qui fournirait au travailleur 'un salaire suffisant pour élever une famille, bien peu d'hommes délaisseraient les femmes dont ils auraient provoqué les fautes; bien peu de femmes repousseraient, pour ne plus le revoir, le nouveauné dont elles auraient entendu le premier cri. Remarquons d'ailleurs que, parmi des associés, l'impossibilité du mystère, le besoin de se faire respecter, sont des éléments de moralisation dont l'épreuve est déjà faite.
C'est encore la misère qui force les parents à emprisonner leurs enfants dans les manufactures, avant qu'ils soient d'âge à supporter les longues fatigues. La loi qu'on a faite pour limiter le travail des enfants est généralement éludée parles chefs d'industrie, tout
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le monde le sait. Dans les associations ouvrières, les pères n'auront aucun intérêt à ce que leurs enfants leur fassent concurrence à eux-mêmes ; ils s'arrangeront de manière à se passer d'eux. Nous ne connaissons jusqu'à présent qu'un seul atelier sociétaire où les petits enfants soient utilisés : c'est celui des imprimeurs sur étoffes de Saint-Denis. Dans une visite à cet établissement^ nous remarquions avec un sentiment pénible de pauvres petits enfants tout bariolés de couleurs, et présentant l'aspect de ces petits diablotins qu'on voit au théâtre dans les scènes fantastiques. — a Oui, cela est triste, nous dit l'ouvrier qui nous accompagnait ; mais il n'est pas impossible de remplacer ces bambins par quelque mécanique, et nous y pensons. —A merveille ! Mais que ferez- vous d'eux quand Us ne travailleront plus? — Ce que nous en ferons?., nous les enverrons à l'école. »
La loi sur l'apprentissage votée récemment par l'Assemblée législative est à peu près sans portée. Au contraire, les statuts de plusieurs associations stipulent des garanties sérieuses en faveur de l'apprenti.
Les chapitres que H. Thiers a consacrés à l'âge mûr n'aboutissent qu'à des solutions négatives. Il s'applique à réfuter le droit an travail; il démontre à sa manière l'impossibilité de constituer le crédit au profit des travailleurs vulgaires. A ses yeux, l'association des ouvriers est une rêverie qu'il prend en pitié. Quant au chômage, il n'y regarde pas d'assez près pour distinguer la cessation accidentelle des travaux résultant d'une crise commerciale , de ces mortes-saisons qui se produisent à des époques fixes dans les industries mal constituées. Le chômage n'est pas autre chose, suivant lui, qu'un excès de production résultant des facilités excessive^ du crédit, et à ce mal 11 ne voit qu'un remède : l'État réserverait une partie des travaux qu'il commande pour les temps de crise où la grande industrie ferme ses ateliers. Belle satisfaction donnée aux travailleurs ! grande sécurité pour la société qui se sent ébranlée et cherche à retrouver son aplomb !
A force de bon sens, la population qui tend à s'associer a su dégager ces questions des banalités économiques et administratives. Qu'y a-t-il pour elle au fond de cette formule dont on fait tant de bruit: le droit au travail? Cela veut-il dire que l'État doit pro^i^urer une occupation fructueuse à quiconque la réclame ? Cette exigence serait insensée ; mais, en retournant l'argument, faut-il conclure qu'on doit laisser dans l'inaction ceux qui ne peuvent vivre qu'en