Taine, La Révolution française, t. I, p
suggestions qu'on pourrait employer encore pour les désunir et pour les plonger dans de nouveaux troubles; elle les exhorta à sacrifier pour le bien de la paix le ressouvenir et le ressentiment de leurs maux ».
A Paris, les mêmes causes économiques et politiques produisent de semblables effets. 3,000 tailleurs suspendent leur travail en 1789; les cordonniers, les charpentiers se montrent fort mutins '. Mais les ouvriers du faubourg Saint- Antoine fourniront les agents les plus actifs des émeutes. On sait que, dès 1777, Réveillon, marchand de papier à Paris, qui possédait une fabrique dans le hameau de Courtalin près Farmoutiers en Brie, avait dû. cesser toute industrie à la suite d'une grève générale d'ouvriers. Ce même patron, en 1789, devait être l'objet de mauvais traitements d'autant plus graves que le pouvoir apportait plus d'hésitation dans la répression des troubles .
Le 23 avril 1789, Thiroux de Crosne, qui avait la mission de remplacer momentanément le ministre de la maison du roi, Laurent de Villedeuil, écrivit : « 11 y a eu hier au soir, sur les 10 heures, un peu de rumeur dans un canton du faubourg Saint- Antoine ; mais cet événement ne tenait pas à une cause générale, il n'était que l'effet du mécontentement que quelques ouvriers marquaient contre deux entrepreneurs de manufacture qui, dans l'assemblée de Sainte-Marguerite, avaient fait des observations inconsidérées sur le taux des salaires. »
Les deux manufacturiers étaient Réveillon, propriétaire de la fabrique de papiers peints, et Henriot, salpêtrier du roi, tous deux domicihés dans le faubourg Saint- Antoine . Avaient-ils fait des observations imprudentes ainsi que le notait Thiroux de Crosne ? Réveillon se défendit d'avoir tenu les discours qu'on lui attribuait, que démentaient toute
1. p. Leroy-Beaulieu, Mémoires de l'académie de Caen, 1874, pp. 24 et 25.
une vie de labeur et le souci du bien-être des classes laborieuses dont il avait donné des preuves pendant l'hiver si rigoureux de 1788 à 1789. D'après son récit, Réveillon aurait dit qu'il était obligé de donner 40 sols par jour à ses ouvriers et qu'ils vivaient moins bien qu'avec les 15 sols qu'il donnait autrefois.
« On a altéré son propos ». observait le marquis de Sillery, député de la noblesse du bailliage de Reims, qui recueillit les bruits en circulation.
L'irritation contre le salpétrier Henriot semble avoir pris naissance dans une assemblée électorale de son quartier et aboutit à la dévastation de sa maison.
Le 27 avril, vers 3 heures de l'après-midi, 500 à 600 ouvriers s'attroupèrent à l'entrée du faubourg, pendirent l'effigie de Réveillon, s'armèrent de bûches, de bâtons et parcoururent différents quartiers de Paris, avec cette effigie et celle du sieur Henriot. M. de Crosne demandait au duc du Châtelet, colonel des gardes françaises, de lui fournir des troupes pour protéger les maisons de Réveillon et de Henriot. On empêcha bien le pillage de la demeure du premier, mais la populace envahit l'habitation d'Henriot et la saccagea de fond en comble en livrant aux flammes le mobiher jeté par les fenêtres. Après ce passage, il ne restait que les quatre murs. Le
28 avril, la foule revient à la charge et force le cordon des 50 gardes qui protégeaient la maison Réveillon. Aux émeutiers se joignent les 500 ouvriers de la manufacture des glaces et l'on pille la maison de Réveillon . Combien de personnes périrent; on a prétendu qu'il y eut plus de 300 tués ou blessés.
Les documents officiels accusent 18 morts, compagnons tourneurs et en bois, menuisiers et serruriers, et
29 blessés. Mais il est vrai qu'on avait tout intérêt à atténuer la gravité des faits pour ne pas effrayer la famille royale. La répression fut sévère, plusieurs gagne-deniers
subirent la pendaison et cinq émeutiers rejoignirent les galères '.
Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine allaient, d'ailleurs, montrer une ardeur belliqueuse durant tous les événements révolutionnaires et particulièrement lors du 14 juillet 1789. Beaucoup d'historiens, et des plus estimés, MM. F. Funck- Brentano, Bournon, Flammermont, ont écrit des pages extrêmement intéressantes sur cette journée mémorable. Par eux, nous savons que les habitants du faubourg Saint- Antoine se plaignirent, durant les premiers jours de juillet, de la présence de hussards dans leur quartier. Puis ils ne cachèrent pas que les canons de la forteresse, toujours braqués sur leurs demeures leur causaient une terreur continuelle. Le matin du 14 juillet, cette populace s'était rendue aux Invalides où était le dépôt d'armes. Elle s'était emparée de plusieurs fusils. Rentrant dans leur quartier, les habitants du faubourg demandèrent l'enlèvement des canons. L'un des meneurs put seul pénétrer et juger du peu d'efficacité de ces armes qui ne pouvaient pas être chargées. D'autres voulurent le suivre. Nous n'écrirons pas les détails de cette journée de malentendus, au cours de laquelle le gouverneur de la Bastille prit les délégués de l'Hôtel de ville pour des mutins et paya son erreur de sa tête. Le point intéressant pour nous est de préciser le rôle des ouvriers dans cette bagarre qu'on a voulu regarder comme un siège se terminant par un glorieux assaut. On possède une liste de 954 noms, héros qui conquirent la forteresse. Il y a un dixième à peine de ces noms qui sont suivis de l'indication de la profession ; or, la plupart de ces mentions complémentaires nous permettent de savoir que nous avons affaire à des ouvriers ébénistes, maçons, menuisiers, chaudron-
1. Tuetey, introduction à son inventaire, op. cit. ; Revue de la Révolution française, t. IX, année 1885, p. 307, et Taine, Origines de la France contemporaine, t. I,
niers, etc. Ces gens croyaient pour la plupart que la ville était menacée par une invasion do troupes. Desnot, qui tua le marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, lui coupant la tête avec un sabre puis avec un petit couteau, était un garçon cuisinier sans place qui se déclarait le sauveur de la cité menacée *.
Mais nous ne nous appuirons pas seulement sur les rares indications de la première liste de 954 noms pour affirmer que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine prirent une grande part à la prise de la Bastille. En 1791 (16 janvier), on revisa le précédent état et on retint 833 noms. Le 4 juin, d'après ce document, on accorda 400 livres de gratification à 19 ouvriers; 200 livres de pension à 5 personnes et un habit compléta d'autres ^ Voici, d'ailleurs, une lettre écrite à Marat par les ouvriers charpentiers et maçons de l'église Sainte-Geneviève ; elle permet de savoir quel rôle, les ouvriers s'attribuent, le 21 mai 1791, moins de deux ans après l'événement; ils disent à l'ami du peuple : « Cher prophète, vrai défenseur de la classe des indigents, permettez que des ouvriers vous dévoilent toutes les malversations et toutes les turpitudes que nos maîtres maçons trament pour nous soulever, en nous poussant au désespoir. Ces hommes vils qui dévorent dans l'oisiveté le fruit de la sueur des manœuvres et qui n'ont jamais rendu aucun service à la nation s'étaient cachés dans les souterrains les 12, 13 et 14 juillet. Lot^squ'ils ont vu que la classe des infortunés avait seule fait la Révolution, ils sont sortis de leur ianièy^e
pour nous traiter de brigands Aujourd'hui qu'ils se
croient les plus forts, ils voudraient nous faire ployer sous le joug le plus dur ; ils nous écrasent sans pitié et sans remords.
« Gorgés de richesses comme ils sont, croiriez-vous qu'ils sont d'une avarice sordide et qu'ils cherchent encore à diminuer nos journées de 48 sous que l'administration a