CHAPITRE X
Nous sommes loin des tristes scènes de Sheffield. On comprendra maintenant que nous n'ayons pas craint, au début de cette étude, de les exposer dans toute leur horreur. C'était le meilleur moyen de dégager d'une aussi funeste solidarité les puissantes associations ouvrières. On a vu qu'après les grandes luttes industriielles qu'elles ont soutenues contre les maîtres, elles ont, plus d'une fois, contribué à rétablir l'accord entre les patrons et les ouvriers, soit en se portant garantes
d'un véritable traité de paix conclu entre eux^ soit en cédant la place à de nouvelles associations d'une forme meilleure. Mais leur tâche ne doit pas se borner là, et leurs chefs, plaidant pour elles devant la Commission royale, lui ont montré le rôle nouveau qu'ils entrevoient dans l'avenir pour les sociétés qu'ils représentent. Le jour où la législation leur permettra de posséder comme personnes morales , où les conseils d'arbitres, rendant presque toutes les grèves inutiles, laisseront sans emploi les fonds jusqu'à présent absorbés par ces stériles dépenses, elles auront mieux à faire que de se dissoudre : elles pourront elles-mêmes devenir le noyau de ces sociétés coopératives, dont l'action pacifique doit remplacer leur règne agité. En effet, ces grandes Unions qui s'étendent sur toute l'Angleterre, qui alignent tous les ans des millions dans leurs budgets, auront alors à leur disposition les deux éléments indispensables au succès de telles entreprises : une forte organisation, et un capital capable d'assurer leur ci^dit, C'est à l'abseqce (Je ces deu:?^ éléments
qu'il faut attribuer la ruine de la plupart des sociétés coopératives, et Ton peut espérer que les Unions sauront un jour employer leurs vastes ressources à reprendre leur tâche dans des conditions bien plus favorables que celles où se sont trouvés leurs devanciers.
Laissons, si Ton veut, cette hypothèse de côté : nous n'en avons pas besoin. En effet, une sérieuse expérience a déjà donné sa sanction aux remèdes que nous avons vu appliquer avec tant de succès à Tantagonisme des maîtres et des ouvriers, cause de si grandes souffrances.
Mais, de tous ces remèdes, faut-il dire celui que nous regardons comme le plus puissant et le plus indispensable, celui sur lequel nous voudrions particulièrement appeler l'attention? 11 n'est pas une seule fois mentionné dans les dix volumes publiés par la Commission, mais il est familier à toutes les personnes qui y figurent, et l'on ne peut lire deux lignes de ce vaste recueil sans y découvrir son influence. Dans tout le cours de cette étude, nous n'javons pas cité un seul fait qui.
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outre rinférêt particulier qu'il peut offrir, ne prouve combien cette influence est efficace et nécessaire. Il ne reste donc plus qu'à nommer ce spécifique, ou plutôt chacun Ta déjà deviné : c'est cette liberté d'écrire et d'imprimer, dont jouit r Angleterre , cette large publicité qui répand sur toutes les questions une lumière d'autant plus vive, que la solution en parait plus difficile. On a vu qu'il a suffi à la Commission d'ouvrir les portes de sa salle de séance pour provoquer une discussion à la fois si franche et si utile, que les adversaires de la veille en sont plus d'une fois sortis réconci* liés. Une presse parfaitement libre, affranchie des lourds impôts qui, faisant chez nous des journaux politiques un objet de hixe réservé à un petit nombre, ne peuvent que contribuer à l'abaissement des intelligences; une presse à qui, par conséquent, il est possible de donner â bas prix des publications considérables, ou rien n'est omis de ce qui intéresse le pays : telle est celle qui, chez les Anglais, éclaire les masses, en discutant sérieusement et constamment les affaires publiques.
Le droit de réunion, exercé aussi naturellement, aussi complètement, que le droit d'aller et de venir sur la voie publique, permet à toutes les idées, à toutes les aspirations, de se montrer au grand jour, de s'exprimer sans déguisement, et en même temps les soumet toutes à l'examen et aux critiques de l'opinion publique. Ainsi voyons-nous les Unions s'assembler à tout propos; mais, instruites par l'expérience, elles ne discutent guère de questions abstraites : quand elles se réunissent^ c'est pour s'occuper de leurs affaires. Dans ces discussions pratiques, elles oflBrent aux hommes les plus dignes de les diriger Toccasion de se montrer. Elles appellent le public à leurs délibérations, pour l'y intéresser et dissiper ses défiances. Personne ne leur conteste ce droite même lorsqu'elles en usent avec les apparences les plus menaçantes, comme ce jour où l'on vit plus de vingt mille membres des Unions s'assembler sotis leurs bannières, et, marchant en rangs serrés^ prendre part à une grande démonstration politique. La police ne s'en émut que pour ré^
gler la circulation des voitures, de manière à ne pas troubler cette longue procession (1).
Cette liberté a favorisé, sans doute, la formation et la croissance des Unions; mais quel est Tesprit timoré qui oserait s'en plaindre, puisqu'elle a ainsi fait disparaître du sol de l'Angleterre les sociétés secrètes, qui y ont existé comme sur le continent? Elle les a rendues inutiles en permettant à chacun de réclamer ouvertement tous les avantages que leurs membres pouvaient se proposer d'obtenir par des menées occultes. Les théories les plus contraires à Tordre social actuel pourraient tous les jours se produire impunément, s'il y avait un public désireux de les entendre exposer; mais aussi les plus ardents réformateurs ne comptent-ils, pour leur triomphe, que sur l'emploi des moyens légaux. Les libres institutions qui régissent nos voisins leur permettent d'attendre de leur propre persévérance et de l'équité nationale le redressement de tous les
(1) La destruction des grilles de Hyde-Park, qui eut lieu quelque temps après, fut l'œuvre des roughs de Londres, l^es unionistes y demeurèrent complètement étrangers.
griefs qu'ils croient fondés, et ils savent que les conquêtes ainsi lentement accomplies auront bien plus de durée que celles qui seraient l'œuvre de la force. Au congrès de Lausanne, on a vu un exemple remarquable de ce respect de la légalité : il n'est pas étranger à notre sujet. Les délégués anglais s'étant plaints amèrement de la jurisprudence qui venait, quelques mois auparavant, de priver les fonds des Unions de toute protection légale, le congrès voulut aussitôt procéder à un vote de censure contre les juges qui avaient prononcé la sentence : les Anglais s'y opposèrent, déclarant que la loi était inique, qu'ils feraient tous leurs efforts pour en amener le changement, mais que, tant qu'elle était la loi, ils respecteraient les juges qui l'appliquaient.
En observant le spectacle que vient de nous donner, en Angleterre, l'enquête de la Commission royale, nous avons voulu montrer une fois de plus que le progrès social des classes ouvrières et la solution pacifique des grandes questions qui s'y rattachent sont, dans tous les pays, indissoluble-
ment liés à la liberté politique. De tout temps les pouvoirs qui ont restreint la liberté se sont flattés d'étoufler ces questions, pu d'exploiter à leur profit les passions qu'elles font naître. Ils ont prétendu protéger par le silence les classes riches contre les égarements populaires, et, par Tinitiative de leur autorité, servir les intérêts de la classe laborieuse mieux qu'elle ne saurait le faire elle-même : double et fatale erreur qui prépare de cruelles surprises aux peuples qui peuvent se laisser bercer par une pareille illusion! L'absence de publicité, de libre discussion, envenime, sans les résoudre, les questions sur lesquelles elle jette, pour quelque temps, un voile trompeur, et laisse se creuser un abîme entre les différentes classes d'hommes qui composent une seule et même nation» De pareilles questions doivent être traitées comme ces mines de houille dont nous avons parlé, où le plus subtil poison est mêlé à des trésors inépuisables : si Tair en est exclu, le gaz mortel s'y accumule rapidement; si, au contraire, elles sont bien ventilées, on peut en extraire sans
1,'AVENm DES UNIONS ET LA LIBERTÉ POLITIQUE. 315
danger le puissant moteur de notre industrie moderne.
Ceux qui ont le plus à craindre T explosion des passions populaires sont les plus intéressés à les empêcher de fermenter dans Tombre.
Ils ne doivent pas moins redouter la demiliberté, qui ne leur permet de répondre à des théories que par des théories, à des rêves chimériques que par des dissertations inopportunes sur des droits abstraits, qui, ne laissant à tous un droit inutile de parole que pour leur refuser la pratique journalière de leurs affaires, empêche ce contact incessant où toutes les idées s'adoucissent et s'épurent.
Elle ne favorise ainsi que le développement des opinions extrêmes. Ce demi-jour est d'autant plus dangereux, qu'il fait bientôt illusion aux yeux affaiblis qui s'y habituent, comme font illusion, si je puis ici me permettre cette comparaison, les verres colorés à travers lesquels nous nous amusons parfois à regarder la campagne . La pleine et libre expression de l'opinion publique, sous toutes ses formes, peut seule répandre sur les ques-
lions politiques et sociales cette lumière, éclatante comme celle du soleil, et composée comme elle de mille nuances diverses, sans laquelle on ne saurait les juger sainement.
La liberté politique n'est pas moins nécessaire aux classes ouvrières. Sans son aide, comment apprécieraient-elles leurs véritables intérêts? Comment, dans les paroles de ceux qui briguent leur faveur, discerneraientelles le vrai dufaux, le possible de l'impossible? Comment exerceraient-elles sur J'opinion publique la juste influence à laquelle elles ont droit ? Quelle garantie auraient-elles enfin de pouvoir jouir avec sécurité des légitimes améliorations qu'elles ont obtenues ou qu'elles réclament encore? Cette liberté, en effet, est la sanction de toutes les autres, et elle seule donne la force et la vie au principe de l'association, plante vigoureuse qui veut le grand air et ne peut vivre et fructifier sous cloche. Sans toutes les libertés diverses dont elles ont fait un si large usage, les Trades-Unions seraient éternellement restées de simples machines de guerre, capables de prolonger des
luttes funestes pour les ouvriers eux-mêmes, mais inhabiles à leur assurer le moindre a vantage durable . Quoique les ouvriers j ouïssent paisiblement de toutes ces libertés, car elles sont en Angleterre T apanage de tous les citoyens, toutefois ils ne demeurent pas plus étrangers aux questions politiques que les autres classes de la société. Si aujourd'hui ils s'occupent spécialement d'obtenir l'abolition des derniers articles de loi qui entravent pour eux, dans certains cas, le droit d'association, hier encore, lorsqu'il s'est agi d'étendre les privilèges électoraux, ils ont montré tout le prix qu'ils attachaient à cette grande réforme. Ils savent d'ailleurs que, si les libéraux comprennent souvent mieux leurs sentiments et connaissent mieux leurs besoins, dans tous les partis cependant ils trouveront des hommes d'Etat, dignes de ce nom, toujours prêts à les écouter et à se vouer à la défense de leurs intérêts.
C'est malheureusement aux époques de grandes crises politiques que ces questions sociales ont toujours été soulevées chez nous,
3i8 LES ASSOCIATIONS OOVRIÈRES EN ANGLETERRE.
au moment le moins propice pour les résoudre, lorsque les esprits sont troublés, les passions enflammées, et la prospérité matérielle fortement ébranlée. Mais de pareilles questions touchent de trop près aux sources mêmes de la grandeur nationale pour pouvoir être longtemps privées de la lumière que répand sur elles la liberté politique ; et cela surtout dans un pays dont les institutions ont pour base le suffrage universel, ce juge souverain qui peut toujours réformer ses propres arrêts. En France, où il est l'organe reconnu de la volonté populaire, où personne n'a le droit de récuser son autorité, mais où toutes les causes dignes de prévaloir dans les conseils de la nation, où tous les griefs légitimes comptent en appeler de ses jugements passés à ses jugements futurs, de pareilles questions ne peuvent manquer de T émouvoir profondément, et le jour doit venir où il fera usage de sa puissance pour en chercher la solution. La liberté et la publicité, ces garanties tutélaires de la justice, dont, comme tout autre tribunal, il ne saurait se passer, peuvent seules
effacer les traces des terribles malentendus qui ont éveillé chez les uns tant d'alarmes, chez les autres tant de vaines illusions, qui ont fait couler tant de sang et laissé dans les cœurs ces funestes conséquences de la guerre civile, les pusillanimes défaillances et les haines concentrées. Elles seules sauraient prévenir, si jamais on pouvait le craindre, le retour de pareils malheurs.
Aussi, en montrant l'influence de la liberté politique sur les questions sociales en Angleterre, croyons-nous avoir cité un exemple encourageant pour ceux qui se préoccupent, de l'avenir de ces mêmes questions en France^ Faudrait-il négliger un pareil enseignement sous prétexte que les caractères particuliers de la constitution britannique ne nous permettent pas de profiter des expériences faites sous son égide ? Nous ne le croyons pas, car ce serait exagérer l'importance des rouages anciens et compliqués qui la composent. En efiet, malgré tous les artifices de rédaction, les constitutions n'obéissent jamais qu'à un seul moteur ; celle où se battinceraient des
pouvoirs réellement indépendants serait brisée par leur choc, comme une machine soumise à des forces contraires. Ce n'est pas telle ou telle pièce, inconnue ailleurs, qui a soutenu la constitution anglaise au milieu de toutes les transformations politiques et sociales de notre siècle : c'est ce moteur destiné à exercer dans tous les pays libres la même autorité souveraine, et qui s'appelle l'opinion publique.
Quelque diverses que soient, dans tous ces pays, les institutions par lesquelles agit la puissance de l'opinion, elles peuvent toujours se comparer aux traductions en langages variés d'une seule et même pensée. Pas plus que d'autres nous ne sommes exclus de ce qui appartient à tous les temps, à toutes les races, à toutes les contrées. Le remède que la liberté politique apporte aux dangers soulevés par les questions sociales est également efficace chez tous les peuples qui savent l'appliquer ; et il n'est plus maintenant une seule nation, jalouse de conserver son rang dans le monde , qui puisse traiter cette liberté ,
attribut suprême de Thomme civilisé, comme un simple objet de luxe, dont on se pare un jour et que le lendemain on dédaigne impunément.
(Voy. page 66)
Voici les calculs de M. Finlaison sur la solvabilité des deux sociétés dont les budgets ont été soumis à son examen :
Dans les sociétés ordinaires de secours, 100000 hommes reçus à 18 ans seront, lorsqu'ils auront atteint 60 ans, réduits, par la mortalité seulement, au nombre de 52489. Mais la sécession, combinée avec la mortalité, les réduira à celui de 29297. On voit donc rimportance de cet élément dans tous les calculs.
L'Âge moyen des membres de la Société des méca-« tiicîens est évalué, en ce moment, à environ 35 ans. C'est à partir de 60 ans qu^on a droit à la pension de vieillesse^ et c'est naturellement à la môme date que cessent, d'une part, les secours touchés en cas de maladie, et, d'autre part^ les contributions des hommes valides. Ces contributions sont donc une annuité s0 terminant à 60 ans. La Société compte 32 720 membres actifs, c'est-à-dire payant leur cotisation.
La Société garantit à chaque membre 10 shillings
(12 fr. 50 c.) par semaine de maladie, la réduction au bout de vingt-six semaines étant compensée par les assurances contre les accidents, soit 16360 livres sterl. (^oa 000 fr.) par semaine pour tous les membres. La moyenne de la pension des vieillards est de 20 livres sterl . 1 6 sh. (520 fr.) paran : par conséquent,680 576 livres sterl. (17 01(i ^00 fr.) sont assurées par an au corps entier; et 12 livres sterl. (300 fr.), dues à la mort de chaque membre, donnent 392 640 livres sterl. (9 816 000 fr.) à payer une fois, tôt ou tard. Enfin, la caisse est déjà grevée de retraites annuelles, en cours de payement, pour la somme de 5232 livres sterling (130 800 fr.).
Si Ton capitalise ces différentes charges avec Taide des tables de mortalité et de maladie employées dans les sociétés de secours mutuels, on trouvera que la situation actuelle de la Société peut être représentée par Tétat suivant : .