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II. LA COOPÉRATION

Nous en avons dit assez pour montrer que les conseils d'arbitres ont apaisé bien des passions hostiles. Mais ils ne peuvent suffire à les éteindre complètement, à reléguer dans le domaine du passé les luttes funestes qu'elles engendrent. Il faut plus que cela pour porter le remède jusqu'à la racine du mal, et con-

fondre à jamais les intérêts de deux classes trop longtemps divisées.

Les sociétés coopératives semblent destinées à devenir le principal instrument de cette révolution salutaire. Tandis que bien des institutions diverses, en encourageant Tépargne, améliorent la situation de Tonvrier, la société coopérative, dite de production, le transforme directement en capitaliste, par la part qu'elle lui assure dans les bénéfices de l'entreprise à laquelle il apporte le service de ses bras. Les malheurs arrivés à quelques-unes de ces associations ont jeté sur le système tout entier une défaveur qui nous semble imméritée. Aussi croyons-nous intéressant de faire connaître les succès que, grâce à une direction judicieuse, elles ont obtenus sur le terrain même où elles devaient rencontrer les plus grands obstacles. Nous choisissons deux exemples, fournis, Tun par les recherches de la Commission royale, Vautre par un rapport sur les populations agricoles, présenté Tannée dernière au Parlement. Le premier nous montrera le système

coopératif appliqué à Tune des industries qui exigent les plus grands capitaux, Texploitation d'une houillère ; et l'autre son introduction dans l'agriculture .

1° La houillère de Briggs and C> .

Pour faire valoir une houillère, il faut un capital de roulement égal à autant de fois 100 livres sterl. (2500 fr.) qu'il y a d'ouvriers employés. Il est donc impossible qu'une entreprise de ce genre soit l'œuvre exclusive des mineurs associés : ils ne pourraient trouver entre eux un capital aussi considérable.

Combien d'années leur faudrait-il pour amasser 100 livres sterl. chacun? Et même alors comment pourraient-ils renoncer au salaire régulier qui seul encore leur assure leur pain quotidien, pour toucher un simple dividende, qui, dans une industrie aussi variable, après avoir été considérable une année, se trouve être nul l'année suivante?

Ce sont ces difficultés, insurmontables en apparence, qui ont été tournées de la façon

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la plus heureuse par le système adopté dans les houillères de M. Briggs. Frappée de ses avantages, la Commission a interrogé, nonseulement les fondateurs de l'entreprise, mais aussi plusieurs ouvriers, autrefois leurs adversaires acharnés, devenus aujourd'hui leurs associés et leurs auxiliaires les plus actifs.

Les houillères de JVhitwood and Methley JuncHon sont situées dans le South Yorkshire, où, comme nous l'avons vu, la guerre des grèves et des lock ont s'est poursuivie, dans ces dernières années, presque sans interruption et avec ime animosité extrême. Elles en avaient souffert plus que toutes les autres peut-être. L'un des ouvriers actionnaires de la société actuelle, M. Joft, raconte lui-même à la Commission qu'en 1863, dans l'un de ces meetings où les orateurs de l'Union échauffaient les passions d'un auditoire déjà exaspéré contre les maîtres, il s'est écrié que «si M. Briggs avait des cornes, il serait le » diable en personne! » On peut croire que M. Briggs, de son côté, n'avait guère meilleure opinion de ces chefs populaires;

car il présidait T association des maîtres^ formée uniquement pour combattre les Unions.

C'est au milieu de ces luttes qu'il résolut de tenter une grande expérience, et de chercher, non plus à détruire ces sociétés en les attaquant de front, mais à les rendre inutiles en offrant aux ouvriers des avantages plus considérables que ceux qu'elles avaient jamais pu leur promettre. La propriété des houillères, estimée à une valeur d'environ 90 000 livres sterling (2 250 000 fr.), fut cédée à une société en commandite, formée, à cet effet, de 9000 actions de 10 livres sterL (250 fr.) chacune (1). Les anciens propriétaires s'en réservèrent les deux tiers pour demeurer maîtres de l'administration, les 3000 actions restantes furent offertes aux mineurs, aux clients et au public. Une porte fut ainsi ouverte aux ouvriers pour entrer dans les rangs des propriétaires. Mais ils n'auraient pu en profiter, si l'on n'eût joint à cette offre les moyens d'amasser ce capital de

(1) Un peu plus tard une nouvelle émission a porté le hOmbre des actions à 10 000.

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250 francs, et ajouté au mince dividende qu'il pouvait leur donner un stimulant plus puissant.

Pour cela, renonçant au secret que la plupart des industriels aiment à garder sur leurs bénéfices, M. Briggs résolut de les partager avec les ouvriers, afin de les intéresser à les accroître autant qu'il était possible. Le fonds social fut considéré comme se composant de deux éléments : d'une part, le capital fictif représenté par le travail des mineurs, et, d'autre part, l'argent des actionnaires. Les salaires payés au même taux que dans les houillères voisines, devinrent l'intérêt assuré aux ouvriers pour le premier de ces deux capitaux ; et pour le second, il fut réglé que les actionnaires auraient sur les recettes un intérêt de 10 pour 100, chiffre qui paraîtra modéré, si l'on songe qu'il doit couvrir les déficits des mauvaises années, où le capitaliste ne touche rien, tandis qu'il n'y a jamais d'in* terruption dans les salaires. Tous les bénéfices faits après ce double prélèvement furent désormais considérés comme des gains com-

muns de la société entière, et partagés entre les deux éléments à la coopération desquels ils étaient dus. Si, par exemple, au l)Out de Tannée, le bénéfice net représente 1 4 pour 1 00 du capital en actions, on attribue à ce capital 10 pour 100 à titre d'intérêts, et 2 pour 100 à titre de profit (6onM5), et les 2 pour 100 restants reviennent aux ouvriers. La somme des salaires touchés par chacun d'eux dans le courant de Tannée sert de base à la distribution qui leur est faite de cette part de bénéfice qui leur revient (1). Toutefois, jusqu'à présent, afin de les encourager à devenir membres de la société, un avantage a été fait, dans le partage du profit, en faveur des ouvriers qui possèdent des actions. Ainsi, en 1866, la part de ceux-ci s'est élevée à 10 pour 100 de la somme annuelle de leurs

(1) En considérant ce total annuel des salaires d*un ouvrier comme Tintérêt du capital fictif qu'il apporte par son travail, on peut en déduire le chiffre -de ce capital. Ainsi un ouvrier a gagné 50 livres sterl. (1250 fr.) dans Tannée : en calculant, comme pour le capital en actions, sur un intérêt de 10 pour 100, le capital représenté par son travail sera de 500 livres sterl. (12 500 fr.)

salaires, tandis que les autres n'ont été appelés à toucher que 5 pour 100. Cette différence fut réduite en 1867, et la répartition des bénéfices fut faite de telle sorte que le dividende des premiers représenta les douze centièmes et celui des seconds les huit cen tièmes de leurs salaires.

C'est en juillet 1865 que ce système fut mis en vigueur. La plupart des chefs des Unions avaient promis à M. Briggs de le soutenir dans cette tentative; mais ils n'avaient pu vaincre la défiance des ouvriers. Le prestige exercé sur leur esprit par le seul mot d'Union était tel, qu'ils n'écoutaient pas ceux qui leur conseillaient de renoncer à cette institution en échange d'une autre, préférable à tous égards. Leur défiance était si grande, que, M. Briggs ayant prescrit que, pour toucher sa part de bénéfice, chacun devrait acheter, moyennant 1 penny (10 centimes), un livret où, toutes les semaines, on écrirait sa paye, un tiers seulement d'entre eux fit cette dépense insignifiante : tant ils croyaient que cet avantage qu'on leur offrait

ne serait qu'un leurre. Inutile de dire que, le 1*' janvier 1867, lorsque ceux qui avaient un livret reçurent 5 pour 1 00 de plus que les autres, ces préventions s'évanouirent sans retour. Cependant, par Teffet de Tincurable indiflférence que tant de gens montrent pour leurs propres intérêts, un dixième des ouvriers néglige encore aujourd'hui cette simple formalité.

Rien ne prouve mieux que les chifl&»es soumis à la Commission par M. Briggs et son frère le succès de leur œuvre. Dans Tannée 1 867, ils ont fait un bénéfice net de 20 41 7 livres sterl. (510 425 fr.), tous frais et amortissements payés. Une partie seulement de cette somme a été partagée en dividendes et profits, car 8000 livres sterl. (200000 fr.) ont été mises de côté pour fissurer une répartition aux ouvriers dans les années mauvaises qui pourront survenir. Quoique, à cette époque, l'exploitation de la houille ait été particulièrement lucrative, ce résultat n'en est pas moins remarquable : au dire de MM. Briggs, l'ancien système ne leur aurait

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pas donné de pareils bénéiiées dans des circonstances analogues.

Chose plus remarquable encore, le rendement de la mine ne s'est* presque pas ressenti, grâce à la nouvelle organisation de la société, de la période de souflFrance qui a suivi. C'est qu'un autre esprit anime tous ceux qui y travaillent : tous solidaires, tous également intéressés au succès de l'entreprise, ils ont apporté à l'accomplissement de leur tâche, au lieu de l'insouciance du mercenaire, l'ardeur de l'industriel qui poursuit obstinément la fortune. Depuis lors, plus de grèves : six jours de chômage seulement en trois ans ; quand un abaissement de salaire a été nécessaire, quelques explications ont suffi pour le faire accepter sans murmures. Un jour, par exemple, les ouvriers d'un puits ayant demandé une augmentation de paye, MM. Briggs consultèrent le reste des mineurs, et ceux-ci décidèrent unanimement qu'il fallait la refuser. Désormais c'est à tous les travailleurs qu'est confiée cette surveillance des moindres détails qui assure l'économie

et la bonne gestion dans une grande exploitation, dans une industrie surtout où les salaires représentent 70 pour 1 00 des dépenses totales; et ils s'en acquittent mieux que les inspecteurs les plus scrupuleux. « Quand » dans les galeries, nous dit l'un d'eux, nous » apercevons un clou par terre, nous le » ramassons en disant ce mot passé en » proverbe : Autant de plus pour le profit » de fin d'année. »

Les anciens chefs des Unions sont devenus les plus ardents à condamner et à combattre les quelques ouvriers demeurés dans les anciens errements. Bien plus, tous actionnaires aujourd'hui, ils sont les principaux défenseurs du partage inégal des bénéfices. Une discussion sur ce sujet s'engage devant la Commission entre eux et M. Briggs, et c'est celui-ci qui se trouve être Tavocat de la répartition uniforme entre tous les ouvriers, qu'ils soient actionnaires ou non : il soutient que chacun d'eux, apportant une certaine quantité de travail à l'œuvre commune, a droit à un dividende exactement proportionnel au capital

que ce travail représente. Ses interlocuteurs, moins préoccupés de ce droit abstrait que du bon effet pratique de Tinégalité, lui répondent qu'il importe avant tout aujourd'hui d'amener l'ouvrier à devenir capitaliste, et qu'il faut l'encourager de toutes manières à prendre des actions dans la société. Le profit leur en donne à tous les moyens : ceux qui ne le font pas ne soutiennent pas l'entreprise autant que les autres, et par conséquent n'ont pas droit aux mêmes avantages. Cette différence en faveur des possesseurs d'actions est d'autant plus nécessaire que le simple dividende assuré par l'un de ces titres, ne représentant pour un bon ouvrier que le salaire de trois ou quatre jours de travail, ne suffira jamais pour le décider à épargner sou par soûles 10 livres (25000 fr.)nécessairesà Tachât d'une action : il ne s'imposera cetutile sacrifice que s'il lui garantit en même temps une part plus considérable dans les bénéfices attribués à son labeur. Cl 11 a besoin, disent-ils, d'apprendre les avanie tages qull y a pour lui à devenir capitaliste ; » il les ignore : eh bien! c'est un moyen très-

» légitime de lui donner un peu de cette » instruction obligatoire dont on parle tant » aujourd'hui. »

L'expérience montrera lequel de ces deux systèmes on doit préférer. Sans nous pro-^ noncer entre eux, nous avons voulu faire voir, en citant cette discussion, combien maîtres et ouvriers, dépouillant tous préjugés de caste, s'intéressent au succès de leur œuvre commune. Aussi, grâce à cet esprit qui les anime, les idées prévoyantes se développentelles de plus en plus parmi les ouvriers. Mille d'entre eux touchèrent, à la fin de 1 867, leur part de profit, et trois seulement la dépensèrent en boissons : ils furent expulsés, avec l'approbation unanime de leurs camarades.

Pour une société aussi nouvelle, le nombre des ouvriers qui en sont devenus membres est considérable : ils sont 144 sur 989 travailleurs adultes, et ont entre leurs mains 178 actions, équivalant à 1780 livres sterl.

(44 500 francs) : capital important, puisqu'il Représente l'épargne faite en trois ans par des hommes étrangers jusque-là à toute

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idée d'économie (1). De grandes facilités sont accordées pour acquérir ces titres : tous ceux sur lesquels ils ont payé un à-compte de 3 livres sterl. (75 fr.) leur sont assurés (2), et 230 leur ont été spécialement réservés dans la der-^ nière émission. La prospérité de la société est telle, que les actions font déjà une prime de 4 livres sterl. 10(sliill. (112 fr. 50 c.) : aussi cette réserve de titres est-elle im avantage important pour les ouvriers, car ils leur sont cédés, lorsqu'ils veulent acheter, au taux dé 12 livres sterl. 5 sh., c'est-à-dire à 56 francs au-dessous du cours du marché. En outre, neuf employés possèdent 86 actions ; les correspondants de la compagnie, 114; le public, 1878; et les acheteurs habituels {cuslo-^

(1) Voici le détail de la distribution des ces actions : parmi les 785 ouvriers qui travaillent sous terre, 83 sont action^ naires et possèdent 94 actions ; tandis qu'entre les ouvriers de l'extérieur, sur 204 seulement, il y a 61 actionnaires, propriétaires de 84 titres. U s'en trouve un dans chacune de ces deux catégories qui possède 6 actions.

(2) Les actions achetées ainsi par à-compte ont toutes été payées intégralement depuis ; pas un ouvrier n'a failli à ses engagements.

mers)^ 1068. Ces derniers, intéressés de la sorte à la prospérité de l'entreprise, ont, dans les moments de ralentissement, soutenu par tous les moyens possibles la production de la houillère, et par conséquent ses bénéfices. Quelque remarquables que soient ces résultats, ils ne donnent pas la mesure des progrès accomplis sous Finfluence du système que nous venons d'examiner. Les profits matériels que les propriétaires et les ouvriers y ont trouvés sont peu de chose à côté des autres avantages qu'il leur a assurés, je veux dire de l'harmonie, de la paix, de la sympathie mutuelles qui régnent aujourd'hui là où, tout à l'heure encore, la haine et la défiance aigrissaient tous les cœurs. Comme ils l'avaient espéré, MM. Briggs ont vu l'Union se dissoudre virtuellement, sans qu'ils l'eussent attaquée de front. Jamais en effet ils n'ont exclu un ouvrier parce qu'il en faisait partie ; mais ses membres l'ont spontanément abandonnée, reconnaissant qu'elle était déformais inutile, si bien que, dans les houillères do M. Briggs, où, en 1865, elle comptait

presque autant d'adhérents qu'il y avait d'ouvriers, une quarantaine seulement lui sont demeurés fidèles, et encore sans autre motif que celui de rester en paix avec leurs voisins.

Cependant l'œuvre si heureusement inaugurée n'est pas achevée : il faut espérer que peu à peu tous les ouvriers deviendront actionnaires, et auront une part importante dans la direction même de l'entreprise. Les fondateurs sont désireux de la leur assurer, et ce sont plutôt les ouvriers actionnaires qui croient qu'une certaine expérience leur est encore nécessaire pour acquérir les aptitudes indispensables à Taccomplissemènt de ce mandat (1).

2° La Société agricole d'Assington.

Le second exemple que nous nous propo-

(1) MM. Briggs n*ont pas été seuls à adopter ce système. On cite la fabrique d'objets de fer de Greening, à Middlesborough, et les forges de Fox and Head, à Salford, où le même principe a été adopté. Mais, par suite de circonstances adverses, on n'a pu encore, dans ces deux établissements, distribuer de dividendes aux ouvriers.

d02 LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.

sons de citer est celui d'une véritable société coopérative appliquée à Tagriculture. Il est peu connu, et mériterait cependant de l'être ; car il a pour nous l'autorité d'une épreuve soutenue pendant trente-huit ans, avec un constant succès, au milieu de toutes les difficultés et de tous les hasards d'une exploitation agricole.

Le fondateur de cette société est M • Gurdon , propriétaire aux environs du village d'Assington, dans le Norfolk. En 1 830, il afferma 60 acres (27 hectares environ) de terres médiocres à ime association de quinze laboureurs, qui prit le nom de Société coopérative agricole à! Assington. Chacun apporta au fonds commun la modeste somme de 3 livres sterl.

(75 fr.), et une avance de 400 livres sterl.

(10 000 fr.), faite par M. Gurdon, compléta le capital social. Les habitants de la paroisse peuvent seuls être actionnaires, et, s'ils la quittent, ils sont obligés de vendre leur part. La ferme, n'offrant de travail régulier qu'à cinq hommes et deux ou trois jeunes garçons, ne peut occuper tous les actionnaires, mais i|

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est de règle que ceux-ci doivent seuls y être employés : on n'aurait recours à des étrangers que s'il fallait un plus grand nombre de bras. L'exploitation de la ferme est confiée à l'un des ouvriers, qui, à titre d'agent, reçoit, en sus de son salaire ordinaire, le mince traitement d'un shilling (1 fr. 25 c.) par semaine. L'administration financière est surveillée par un comité de quatre membres, renouvelé annuellement par moitié. Quoique le capital social n'atteignit pas le chiffre que les fermiers anglais jugent nécessaire pour faire valoir la terre, l'association prospéra: elle augmenta sa ferme de 130 acres (60 hectares environ), et, pour faire face à ses nouvelles dépenses (le prix de son fermage est de 200 livres sterl. ou 5000 fr.), elle s'adjoignit six actionnaires. L'emprunt fait à M. Gurdon fut remboursé; elle devint propriétaire de tout le matériel de la ferme, comprenant six chevaux, quatre vaches, cent dix moutons et une trentaine de porcs; elle assura ses bâtiments pour 500 livres (12 500 fr.); et elle vit enfin ses actions^ émises au capital

de 3 livres sterl (75 fr.), atteindre le cours extraordinaire de 50 livres sterl. (1250 fr.), ou plus de seize fois leur valeur première.

Un aussi bon exemple a été suivi, et, en 1854, une société analogue s'est fondée dans le voisiniage, sur une échelle un peu plus considérable : elle promet d'aussi heureux résultats (1). Cette application à l'agriculture du système de l'association des travailleurs nous a paru digne d'être remarquée. Son succès prouve combien elle est efficace et féconde, lorsqu'elle est faite avec discernement ; et cet exemple peut contribuer à affaiblir la distinction artificielle par laquelle on sépare trop souvent chez nous l'ouvrier des campagnes de celui des villes. Quoique la situation du premier soit bien précaire et parfois bien difficile en Angleterre, on voit qu'il a su mettre en pratique une institution qui avait

(1) Il existe en Amérique beaucoup de sociétés coopératives dans les industries qui exigent un capital considérable. On en a cité plusieurs devant la Commission, entre autres une qui exploite une houillère dans Tlllinois, et une fonderie coopérative à Troy, dans l'État de New-York, qui donne, à ce qu*il paraît, d'assez beaux profits.

été maintes fois traitée d'utopie. L'agriculture est bien plus encore chez nous que de Vautre côté du détroit la première des industries nationales. Les différences créées entre Tarlisan et le laboureur par les conditions diverses de leur vie ne les empêchent pas d'être solidaires l'un de l'autre. Si Tun a plus d'occasions de s'instruire, plus de facilités pour s'associer, si le séjour au milieu des grandes villes éveille plus aisément dans son âme aussi bien les passions généreuses que les entraînemenls irréfléchis, il peut, par là même, offrir à l'autre des exemples dignes d'être suivis, et lui montrer les rudes épreuves que l'expérience aide à éviter. L'artisan, en revanche, peut aussi parfois demander d'utiles enseignements à l'homme qui, depuis tant de générations, féconde par son travail journalier notre vieux sol gaulois.

Ils se complètent réciproquement. C'est leur ensemble qui fait, en très-grande partie, le peuple français, ce peuple laborieux et industrieux, également apte aux mâles travaujc des champs et aux inventions raffinées

de la science moderne : son caractère national s'est formé de ces deux éléments. Ardent à embrasser toutes les nobles causes, et cependant toujours fier, souvent même exclusif, dans son patriotisme; retrouvant, pour défendre son honneur, toute son énergie, même après les plus amères déceptions et les plus grands découragements; prêt à tous les sacrifices, lorsque^ au lieu d'être dirigé à l'aveugle et traité comme un dangereux instrument, il se sent le libre champion des idées libérales : il trouve, dans ses aptitudes si diverses, les ressources nécessaires pour aborder avec confiance et s'efforcer de vider les graves questions que nous venons d'indiquer, pour chercher la solution pratique de quelques-uns des problèmes les plus importants que l'avenir nous réserve.

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