APRÈS LE SANATORIUM
L’armement antituberculeux souffre en effet d’un vice fondamental. Il est devenu banal de dire qu’un tuberculeux n’est pas sauvé parce qu’il s’est reposé six mois dans un sanatorium et qu’il a tant bien que mal stabilisé ses lésions. Certes, il est facile de recommander au sortant une vie paisible au grand air, un travail modéré et prosressif. Mais les nécessités sociales sont là qui obligent le chargé de famille à reprendre le métier, pour assurer le pain de ses enfants.
Que de lamentables situations n’avons-nous pas journellement observées, dans les dispensaires ou sanatoriums populaires de la région parisienne, de sujets qui, défavorisés dans la lutte pour la vie, par un organisme déficient et fragile, sont dans l’obligation immédiate de
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reprendre un labeur pénible et bien au-dessus de leurs
forces.
Nous ne saurions donner un exemple plus suggestif,
que celui des cinq observations suivantes, recueillies par nous, en un mois, dans un sanatorium populaire de femmes de lOffice départemental d'Hygiène public de la
Seine.
Observation 1. — Ch... Marguerite, 21 ans Cause de la sortie du sanatorium : fin de cure (6 mois).
Pneumothorax thérapeutique gauche, créé un an auparavant. BK=—" 0; bon-état général.
Aptitude au travail : complète.
Mère, un frère, une sœur morts de tuberculose.
Seul reste le père, 51 ans, tenant un débit de vin, en instance
de faillite.
La jeune fille n’a aucune aptitude professionnelle spéciale.
Travaillera en usine, ne pouvant trouver du travail ailleurs.
Observation 11. — V... Marthe, 20 ans.
Cause de sortie : fin de cure (6 mois)
Lésions bilatérales excavées.
BK — + ; état général médiocre.
Aptitude au travail : nulle.
La famille comprend : père tuberculeux à l’hospice de Bicé-
tre. Mère rhumatisante chronique à ia Salpétrière. Frère, chargé de famille, a déclaré en pouvoir entretenir sa sœur.
La malade exerçait la profession de mécanicienne ; va reprendre ce travail en usine, n’ayant aucune resssource.
Observation III. — B... Renée, 24 ans.
Cause de sortie : fin de cure (6 mois).
Pneumothorax symphysé ; moignon évolutif.
BK — rares ; état général assez satisfaisant.
Aptitude au travail : médiocre.
Aucune famille.
Va reprendre en sortant son ancienne profession de domes-
tique en maison bourgeoise.
Observation IV. — J....Julie, 35 ans.
Cause de sortie : fin de cure (6 mois).
Lésions bilatérales excavées évolutives.
BK — abondants. Etat général médiocre.
Aptitude au travail : nulle.
Veuve avec trois enfants de 8, 7 et 6 ans placés à l’Assistance publique.
Profession habituelle : blanchisseuse.
Rentre chez elle et reprend son travail.
Observation V. — R... Fernande, 28 ans.
Cause de sortie : fin de cure (6 mois).
Tuberculose fibreuse bilatérale, à prédominance droite. Exceilent état général, mais encore bacillaire.
Aptitude au travail : partielle.
Abandonnée par son mari qui a disparu. Quatre enfants à sa charge, de 8, 6, 4 et 1 an, placés à l’Assistance publique, mais qui lui seront rendus dès sa sortie.
Aucune aptitude professionnelle spéciale. Elle fera des ménages.
Les exemples pourraient être multipliés à linfini. Ceux-ci sont assez démonstratifs : il est en effet fort probable que sur les cinq femmes considérées, quatre au moins d’entre elles feront des rechutes à bref délai et entreront à nouveau soit à l’hôpital, soit au sanatorium. Sans compter que l’une d’elles risque de contaminer ses enfants (Observation V) et une autre les enfants des familles où elle ira travailler (Observation IT).
Dans les cinq cas, rendement social nul, et danger public qui n’a pas été écarté.
Et de semblables exemples ne s’observent pas seulement dans les sanatoriums populaires, mais encore dans les hôpitaux et surtout les dispensaires et les centres de réinsufflations, où l’on voit revenir fréquemment des malades aggravés parce que la cure de repos n’a pas été assez prolongée, ou parce que le sujet, cliniquement ‘guéri ou très améliéré, n’a pu trouver un travail modéré conforme à son état de santé.
La constatation de cet état de choses a amené certains auteurs à proclamer la faillite du sanatorium ; faillite au point de vue moral, car il est cruel de secourir un malade pendant quelques mois pour labandonner plus
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tard : faillite au point de vue social, car les malades remis sur pieds provisoirement, retombent fatalement et rapidement à la charge de la société. Il n’y a pas cependant faillite du sanatorium. Il y a seulement à considérer et à comprendre que le sanatorium, s’il est une pièce maîtresse de l’armement antituberculeux, n’est pas tout.
Et L. GuinARD a bien raison de dire : « C’est de ce qui suivra le sanatorium que dépendent surtout la valeur et la pérennité du résultat de sortie. »
La société n’a donc pas rempli tous ses devoirs, lorsqu’elle a pris un tuberculeux à sa charge pendant quelques mois. Elle doit encore se préoccuper de son avenir ; le placer sous surveillance médicale constante grâce à des examens fréquemment répétés et gratuits ; et lui permettre de gagner sa vie dans des conditions particulièrement favorables au maintien de sa santé.
Les Assurances Sociales viennent donner au problème une acuité toute nouvelle. Car si, jusqu’à présent, la société avait le devoir moral de secourir le tuberculeux, désormais le tuberculeux a droit aux secours de la collectivité. La question prend donc un tout autre aspect.
Et pour qui sait les lacunes de l'armement antituberculeux, pour qui a vu la fréquence des cas lamentables où la collectivité ne pouvait rien pour les malades les plus dignes d'intérêt, on se demande avec angoisse quel- - les sommes énormes vont être englouties en faveur de ces malheureux. On se demande si les caisses d’assurances pourront faire face à des dépenses aussi écrasantes.
M. Eugène Briau a eu le mérite d’attirer le premier l’attention sur cette grave question. Evaluant à 300.000 le nombre des tuberculeux qui seront à la charge des Assurances Sociales, il émet l'hypothèse que 100.000 se feront soigner assidûment chez eux, et 80.000 seront hospitali-
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