SCÈNE PREMIÈRE
Appartement cVHérénien. Même décor qu'aux deuxième et troième actes. L^enfant joue. Claire anxieuse ne quitte pas la fenêtre.
L'ENFANT
Quel habit mettrai-je à Polichinelle?
CLAIRE
Le plus joli.
L'ENFANT
C'est fête, dis ?
CLAIRE
La plus belle qui soit.
LKNFANT
C est Noël ?
CLAIRE
C est Pâques, la vraie Pâques ! La première que le monde célèbre.
L'ENFANT
Pourrais-je y aller, â la fête ?
CLAIRE
C'est une fête pour grandes personnes ; une fête que enfants ne comprennent pas.
L'ENFANT
Dis-moi ce que c'est.
Tu le sauras, un jour. Tu pourras dire que c'est ton ire, ton père à toi, qui l'a préparée.
L'ENFANT
Y aura-t-il beaucoup de drapeaux?
CLAUSE
Beaucoup.
L'ENFANT
Alors, pourquoi dis-tu que je ne comprendrai pas? Quand il y a des drapeaux, je comprends toujours.
CLAIRE (de la fenêtre)
Enfin !
IIÉRÉNIEN entre les habits en désordre, Claire se précipite vers lui.
HÉRÉNIEN (l'embrassant fiévreusement)
Tu sais tout ?
CLAUSE
Je devine, sans rien savoir. Dis...
HÉRÉNIEN
Les choses ne se passent jamais comme on se les ima-
gine. J étais convaincu qu'aucun de nos chefs n'aurait paru à la porte de Babylone : ils n'y viennent jamais. Hier au soir, les plus anciens s'y étaient rendus. A voir déboucher Tennemi, ils crurent à quelque acte de folie. Ce n'étaient pas des assaillants : l'allure des troupes, le défaut de commandement, Tabsence d'organisation le prouvaient. Ce n'étaient pas des parlementaires : leur nombre était trop grand.
Quand les troupes furent à cent pas, on les vit, les unes jeter les armes; les autres, lever les crosses. Sans rien dire, quelques-uns des nôtres coururent ouvrir les portes. Nos chefs se démenaient, injuriaient, criaient tous ensemble : personne ne voulut écouter ni leurs insultes, ni leurs ordres. Tous les pressentiments qu'ils avaient éprouvés, toutes les craintes de défection, de trahison, qu'ils n'osaient admettre, durent les lanciner, les torturer, les abattre. A coups d'éclairs, ils ont tout compris. On les cerna. Trois d'entre eux se sont fait tuer : c'étaient des braves. Ils voyaient l'ennemi entrer dans Oppidomagne ; ils croyaient à la défaite, à la honte de l'humiliation dernière. Quelques-uns pleuraient. Nos
hommes se précipitent aux bras des assiégeants. On se serre les mains, on s'embrasse. Une joie soudaine, aimante lame de tous. On jette sabres, sacs, cartouches. L'ennemi, dont les gourdes étaient pleines, offre à boire. Et le flot toujours envahissant se dégorge déjà vers la ville et la place des Nations, que nos chefs sont toujours là, pâles, muets, incrédules. « C'est la fin de la guerre, — cria Le Breux à l'oreille d'un commandant. Il n'y a ni victoire, ni débâcle, il y a fête «. Alors cette brute se met à jurer, fou de colère, frappant de son sabre en aveugle, blessant son cheval. Deux de ses voisins profitant du désarroi s'enfuient. Ils se sont dirigés vers la Régence : ils organiseront peut-être un semblant de résistance et la garde consulaire les secondera. Déjà, j'ai vu rôder, par ici, leurs uniformes verts.
CLAIRE
Mais les généraux ennemis ?
Oh ! ceux-là sont les prisonniers de leur armée. Hier, voyant les troupes réduites de moitié par la maladie
et la désertion, ils voulurent — coup de désespoir — donner l'assaut suprême. Les soldats refusèrent d'avancer ; quelques-uns tirèrent sur leurs chefs. Ce fut la fin.
CLAIRE
J'ai entendu des bandes s'engouffrer dans Oppidomagne; on eut dit un bruit d'Océan. Jamais je ne fus à la fois plus heureuse et plus tremblante.
HÉRÉNIEN
Vingt mille hommes sont, à cette heure, chez nous. On dresse des tables sur les places. Tous ceux qui pour le siège, avaient caché des vivres, dans leurs caves, les distribuent au peuple. Haineau disait : « Jamais Oppidomagne ne s'abaissera jusqu'à recevoir ses ennemis; jamais Oppidomagne ne leur permettra de circuler dans ses rues et sur ses places ; jamais les préjugés d'Oppidomagne humiliée ne s'effaceront. » On raisonne ainsi en temps normal, mais aujourd'hui !
Une telle confusion règne dans les idées reçues que l'on pourrait fonder des religions nouvelles et proclamer
des croyances inconnues. Vois, là-bas, sur les hauteurs, le Capitole flambe ! On brûle les palais de l'Artillerie et de la Marine. Avant ce soir, on aura partagé toutes les réserves d'armes et de munitions.
Pendant le siège, justice se fit des banques et des bourses. L'heure de faire justice de l'injustice fondamentale : la guerre ! est venue à son tour. Avec elle seule, disparaîtront les autres : haines des campagnes contre les villes, des misères contre Tor, des détresses contre la force. On a frappé au cœur l'organisation du mal. (On entend des hourras dans la rue). Ecoute : cest l'uni verselle fête humaine qui délire et qui chante.
Claire et Hérénien s'approchent de la fenêtre et longuement s'embrassent. Tout à coup Hérénien se dégage avec brusquerie.
HÉRÉNIEN
Habille l'enfant; je suis venu le chercher pour qu'il voie mon œuvre.
CLAIRE
L'enfant? Mais il ne comprend pas.
HÉRÉNIEN
Habille-le quand même, je lui dirai, en présence de la mort d'un monde, de telles paroles, qu'il ne les oubliera jamais. Habille-le, que je l'emmène.
CLAIRE
Et moi ?
HÉRÉNIEN
Ton frère Haineau viendra te prendre.
CLAIRE
Pourquoi ne point nous en aller ensemble?
HÉRÉNIEN
Habille l'enfant, te dis-je, et dépêche-toi.
Claire sort. Hérénien inspecte son bureau, met quelques liasses en poche, puis s'accoude à la fenêtre, d'où il harangua le peuple.
Oh l'âpre vie éclatante et rebelle Que j'ai vécue et souflFerte, comme elle
M'est aujourd'hui repos, gloire, clarté!
Comme je me sens grand, sur ce monde dompté Et ressurgi par mes seules forces humaines. Dire qu'il a fallu qu'un métayer des plaines Naquit, pour procréer un enfant — moi — Qui largement, avec ses mains, avec ses doigts, Avec ses dents, saisit à la gorge les lois, Et terrassa le vieil orgueil des pouvoirs rouges. Les campagnes, et ferme à ferme, et bouge à bouge. Mouraient. Dans les villes où j'entrai.
L'universel effort Avait dégénéré
En carnage moral ; — le vol, le rut et l'or
Hurlaient et s'étouffaient, en des mêlées
Monstrueuses de violences accumulées :
Tous les instincts s'entretuaient, dans les champs clc
De la banque, de la bourse ou des tripots.
L'autorité formidable et complice
Puisait, pour se nourrir et pour fleurir.
Toute sa sève, en ces fumiers de vices.
Et se tuméfiait d'excès et de bien-être
Je fus la foudre éclairant la fenêtre
D'où quelques-uns inspectaient J'horizon,
Et, moins par mes calculs et moins par ma raison,
Que par on ne sait quel amour suprême et fou
Du monde entier, que je confonds avec moi-même.
Je fis lever 1 ecrou
Qui maintenait au bagne
L'entente humaine.
J'ai terrassé sous moi la vieille Oppidomagne
- Chartes, abus, faveurs, dogmes et souvenirs —
Et la voici monter, celle de 1 avenir,
Forgée à coups d'éclairs et mienne enfin,
Qui regarde le feu de ma pensée
Et ma folie et mon ardeur réalisées
Luire et grandir dans les yeux fixes du Destin!
On entend des coups de fusil.
CLAIRE (de sa chambre)
Hérénien, les soldats de la Régence débouchent dan
rue.
HERÉNIEN (n'entendant pas, continue)
J'ai façonné, d'après mon plan, le monde;
J'ai soulevé la foule et ses forces fécondes Des bas-fonds de l'instinct, jusques au seuil Immense et radieux de mon orgueil...
CLAUSE (apparaissant;
Hérénien ! Hérénien î Des gens armés surveillent la mai son. Ils te tueront, si tu sors.
HÉRÉNIEN
Allons donc! Habille l'enfant. (Nouvelle fusillade).
CLAIRE
Les coups de feu se rapprochent du carrefour.
HÉRÉNIEN
Habille l'enfant.
CLAIRE
On te guette ; on t'attend ; on veut ta vie...
HÉRÉNIEN
Habille Tenfant.
Elle va chercher l'enfant, qui tremble, le prend dans ses bras et le protège.
Claire
Mon ami, je t'en supplie, ne te hasarde pas; attends qu'ils soient passés.
HÉRÉNIEN
Je n'ai pas le temps d'attendre. Je n'ai peur aujourd'hui, ni des autres, ni de moi-même. Je suis monté à ce point de force humaine
CLAIRE
Alors, va-t'en seul, et laisse-moi le petit.
IIERÉNIEN (avec violence)
Je veux l'enfant. Je le veux là-bas, prés de moi.
CLAIRE
Il viendra tout à l'heure. . Haineau te l'amènera.
HÉRÉNIEN
Il faut qu'on l'acclame avec son pére. Donne-le. . .voyons donne-le.
CLAIRE
Je ne t'ai jamais résisté. Je t'obéis toujours comme i servante, mais aujourd'hui je t'en conjure...
HERENIEN
Donne-le, te dis- je.
11 arrache l'enfant aux étreintes de Claire, la repoi et s'enfuit avec lui.
CLAUSE
Mon ami! mon ami!
Oh cette foHe! Toujours sa pauvre et colossale folie !
Un bruit immédiat de fusillade l'arrête. Après un ins d'angoisse folle, elle s'élance vers la fenêtre et s'y pen^ en criant :
Mon fils! Mon fils!
Puis, elle se précipite dans la rue. Bruit de chevaux s'éloignent. Tumulte. Clameurs. Un silence. Er dominant toutes les autres,