SCÈNE DEUXIÈME
Maison dévastée. La nuit, aux avant-postes. D'un côté, des buttes et des retranchements ; de l'autre, l'enceinte lointaine d'Oppidomagne, vaguement éclairée. Le Breux est assis sur un tas de pierres. Devant lui ont pris place un officier ennemi et des soldats. Des groupes silencieux arrivent.
LE BREUX
Dans Oppidomagne, régents, juges, notables, tous sont à la merci du peuple. Ils ignorent l'imminence de leur défaite et croient gouverner encore. Mais ce que veut Hérénien se fera.
L'OFFICIER
Chez nous, on n'ose plus punir. Tous les liens qui nous unissaient à nos chefs et à nos rois sont rompus. Nous, les inférieurs et les humbles, nous sommes les maîtres. Dire
qu'après vingt mois de campagne, après six provinces prises, après dix places fortes emportées, nous échouons impuissants nous-mêmes, devant votre capitale affolée.
Hordain viendra-t-il ?
L'OFFICIER
Je Tattends.
LE BREUX
J'ai hâte de le voir. Je ne le connais pas.
L'OFFICIER
Il a cinquante ans, c'est un simple capitaine. Pendant les mornes et violents hivers de nos pays de glaces, dans les ennuis neigeux et gris d'une petite ville de garnison, il me conquit à sa volonté et à sa foi. Il s'asseyait, la nuit, au coin de mon feu, sous ma lampe ; on discutait. Les œuvres d'Hérénien l'avaient éclairé ; elles furent ma lumière. Hordain les expliquait, les commentait, avec une conviction si haute, que rien ne me semblait plus lucide dans la
pensée et la justice humaines. Ah ! ces veillées amicales et ardentes! Vous ne saurez jamais vous autres, gens d'Oppidomagne, combien un livre peut opérer de miracles sur les âmes graves, frustres et profondes des contrées d'ombre et de solitude, là-bas !
HoRDAiN et Hérénien arrivent presque en même temps, chacun d'un côté différent ; ils sont accompagnés d'officiers et de soldats.
HORDAIN
Je viens à vous, fier de vous connaître. Il n'est guère d'idée qui ne nous soit commune.
HÉRÉNIEN
J'ai bien senti par vos lettres que je pouvais placer en vous tout mon espoir. Tous les deux, nous jouons notre vie, tous les deux, nous nous aimons dans une même idée profonde et magnifique ; Et qu'importe qu'on nous nomme des traîtres : Jamais nous ne nous sommes sentis Plus fiers, plus nets, plus maîtres De l'avenir. Dites, regardons-nous
Hardis et clairs, et face à face,
Car nous pacifions deux races,
Car nous faisons le bien, avec des mains rebelles,
Et nos consciences sont belles !
HORDAIN
Certes, j'ai l'âme plus sereine, qu'à la veille d'une bataille! Toutes les paroles qui justifient notre entente ont été dites depuis des siècles.
HÉRÉNIEN
S'il fallait des miracles, ils surgiraient aujourd'hui. L'air qu'on respire, les horizons qu'on regarde, la fièvre qui nous bat les tempes, l'embrasement total dont chacun de nous n'est qu'une flamme présagent la justice nouvelle.
HORDAIN
Ma propagande fut incessante. D'abord absolument secrète. Plus tard, la surveillance se relâcha à tel point que ma prudence devenait un luxe. Depuis que le maréchal Harmenz, le seul qui fut un chef, est frappé de disgrâce, notre armée n'existe plus. Sans savoir rien de précis, nos
soldats entrevoient ce qui se trame. Un ordre ! Et tous s'en iront vers Oppidomagne, heureux, confiants et fraternels. Un grand nombre de généraux morts furent remplacés par des capitaines, dont quelques-uns sont à nous. Seuls, les chefs séniles me paraissent irréductibles. Ils seraient un danger, si nous n agissions sans retard, brusquement, demain.
HAINEAU
Comment demain ? Mais le temps de se préparer...
HÉRÉNIEN
Il faut agir en coup de foudre.
HAINEAU
Mais encore, est-il urgent qu'Oppidomagne sache c que nous voulons.
HÉRÉNIEN
Elle le devine. Demain, elle le saura.
HAINEAU
Mais on n'ébranle point des milliers d'hommes, o n'ouvre point les portes d'une ville, sans prendre d( mesures et s'entourer de toutes les chances de réussite.
HÉRÉNIEN
Toutes les mesures sont prises ; toutes les chances sont dans ma main. Vous seul hésitez et tremblez : vous n'avez pas la foi, vous avez peur d'avoir confiance.
HORDAIN
Voici donc ce que je propose: demain, dès la nuit tombée, il sept heures, ceux qui sont ici et tous nos amis donnent l'ordre à leurs hommes de marcher pacifiquement vers Oppidomagne. A cet instant, ce qui nous reste de chefs sera réuni pour fêter leur première victoire. Mon frère, avec trois bataillons qui nous sont acquis, fera la garde autour de leur débauche. Le mouvement des troupes partira de l'Est, se dirigera en même temps vers les pointes de Rome et de Babylone: il y aboutira une heure après.
HÉRÉNIEN
La porte de Rome est trop proche du Palais de la Régence. Les premières troupes devront entrer par celle de Babylone et se répandre dans les quartiers plébéiens. Ah ! vous verrez quel peuple admirable est le nôtre, comme il vous recevra, vous acclamera, vous soufflera son ame
orageuse et superbe. Vous rencontrerez sur votre chemin deux casernes, dont les soldats se joindront aux vôtres ; et vous serez au cœur de la ville que la Régence sera sourde et sommeillante encore.
Alors seulement, vous vous présenterez à la porte de Rome. L'affolement de nos maîtres et de leurs partisans nous servira. Seuls les cinq cents gardes consulaires leu, resteront fidèles. Toutes les autres troupes, casernées ai Palais, vous accueilleront d'enthousiasme. Si un comba sengagl entre les gardes et nous, laissez aux nôtres le soi, de régler l'affaire. Restez en dehors de toute querelle. Il n^ faut pas que vous tiriez un coup de fusil.
HORDAIN
Nous ferons scrupuleusement ce que vous conseillez.
HÉRÉNIEN
Vous seuls, comme vainqueurs, pouvez réaliser not, rêve. Toujours les révolutions commencent par l'abdic. tion d'un privilège : vous renoncerez à la victoire.
UN OFFICIER
Notre roi seul voulait la guerre.
HAINEAU
Ah certes votre attaque fut injuste, votre entrée en ;ampagne...
HORDAIN (interrompant)
Une dernière fois, précisons les rôles. Mon frère sassuera de nos chefs. A huit heures, trois mille hommes 'énétrent par la porte de Babylone. La porte de Rome •ouvre ensuite pour livrer passage aux autres bataillons, •as de clairons, pas de drapeaux; aucun coup de feu • ucun chant. L'entrée se fera soudaine, pacifique et sileneuse. Est-ce bien cela ?
HÉRÉNIEN
Parfait; le reste nous regarde. Oppidomagne est prêtele vous attend. En une heure vous tiendrez la ville 'tière.
Et maintenant, séparons-nous ; ne donnons pas aux jections le temps de se produire... Elles amollissent es énervent. Notre seule tactique sera la soudaineté l'audace. A demain donc, là-bas !
On^se serre les rnatns ; on se sépare. JIoroa,. et Hérén.en S embrassent.