‹ Les aubesChapitre 7 sur 25 · SCÈNE PKI-:]\I1ÈRK · texte numérisé non relu

SCÈNE PKI-:]\I1ÈRK

Appartement d'IlÉRÉNiEN. Une porte ii droite: Meubles banal; Poêle de fonte. Des objets gisent pèle mêle. Sur la table : vêtemeni qu'on raccommode, jouets d enfants. Piles de livres entassés sur d( chaises. Claire, la femme d'HÉRÉNiEN, achève d'allumer les lampe: Elle attend. Tout à coup, un bruit monte de la rue, acclamati HÉRÉNiEN arrive. 11 embrasse longuement sa femme.

HÉRÉNIEN

Nous avons inhume mon père à la gauche des petitî sous l'if qui domine notre coin funéraire. 11 y reposer comme au village ; son corps s'y mêlera à cette vie éli mentaire des herbes et des plantes qu'il a tant aimées.

CLAIRE

On t'espionnait ?

Pendant cette scène, Iîérénien change ses habits sombres contre ses vêtements d'intérieur. Impression d'intimité.

HÉRÉNIEN

Je ne sais. Nous étions peu nombreux. Au retour, la )ule me frôla ; des camelots criaient les nouvelles de Aventin. On se disputait les journaux. Quelques hommes ortaient des torches et chantaient. Au long des avenues t des boulevards, des maisons gisaient fendues ou trouées ar les bombes. Les décombres barraient le trottoir. Pas n réverbère ne s'allumait. Au Carrefour des Nations, n carrier cria mon nom; ce fut tout. Quand on me permit 'introduire mon père dans Oppidomagne — Dieu sait près quelles démarches ! — je promis qu'on l'enterrelit sans aucun concours de peuple. J'ai tenu parole.

Trouvant une hasse de billets de banque sur son bureau :

>u'est-ce ceci ?

On t'envoie l'arriéré du compte.

Tirant un billet de sa poche :

Regarde. Ton dernier livre s'est répandu partout.

HÉRÉNIEN (examinant l'écrit)

Faut-il qu'on me lise et qu'on me discute dans I monde; et qu'on ait soif et faim de ma justice î

Il dépose la lettre sur la table et ouvre la fenêtre. S'approchant de Claire :

J'ai songé à nous, pendant ces simples et intimes fun railles. J'eusse aimé te sentir auprès de moi, quand bière s'engouffrait dans la terre ! Mon cœur était si to turé, si plein de tendresse retenue, si muré en moi-même Que n'avais-je tes mains dans les miennes pour y impi mer la moitié de mon deuil î

Il lui prend la main.

Tu es vraiment ma douce et ma vaillante, toi ! Tu n connais ; tu me devines ; devant toi seule, j'ose être sa

nords, celui que vraiment je suis : un pauvre être main, rarement tranquille, impétueux d'orgueil et de dresse, d'autant plus exigeant qu'il aime davantage. . i est l'entant ?

CLAIRE (désignant la porte à droite)

Dans notre chambre. Il dort.

HÉRÉNIEN j

2ue de fois j ai désespéré mon père î Mes sursauts de 3nté étaient si fous qu'il me battait et que sous les coups ai criais, je lui pleurais, je lui hurlais quand même ce je voulais. Dire qu'aujourd'hui, j'étranglerais mon fils m'imitait.

Un obus éclate non loin de la maison. Hérénien et Claire s élancent à la fenêtre. La foule acclame Hérénien.

imicnt, c'est le bon temps pour s'aimer. Rien ne rap- :he plus que ces drames et ces alarmes. Je nous vois )re aux premiers mois de notre tendresse; je te trouve belle toujours ; je t'apporte mon amour aussi sincère, i ardent, aussi total que jamais.

CLAIRE

Moi, je t'aime et te sers de toute mon ame.

HÉRÉNIEN

Ces funérailles, où quelque chose de moi s'en e allé, je ne sais quoi — une époque de ma vie, me enfance ~ m'ont arraché, à ma brûlante existence, doi née à tous, prise pour tous, semée là-bas, loin de toi, lo de nous, à travers Oppidomagne. Je me croyais ^ village, au pays désolé des plaines hallucinées ; mara dant, le soir, dans les bruyères, ou chevauchant les poi lains fous dans les champs de mon père. Je me souveuc des bergers, des serviteurs, des servantes. Je me rappeh les chemins de l'école, ceux de l'église, et jusqu'au s. exact de la cloche paroissiale. J'étais si triste et si heureu: je brûlais de vous revoir, toi et l'enfant.

Entourant Claire de ses bras :

Et maintenant, montre-moi tes yeux, tes yeux pâ et doux, qui m'aiment plus que tous les autres et me se les plus belles lumières du monde.

Le visage penché sur Claire :

nt-ils fidèles, tendres et paisibles et lucides et suis-je te de les faire pleurer quelquefois.

CLAIRE

Pes paroles sautent plus loin que ta pensée, quand s font mal.

HÉRÉNIEN

)h ! je ne suis pas de ceux qui aiment docilement. Mais tu m'aimes quand même, bien que tu saches ma ble vie, la vraie, celle qui est ma raison d être sur la

CLAIRE (avec un léger reproche)

u m'en parles si souvent !

HÉRÉNIEN (avec autorité)

: je veux t'en parler encore; je veux t'en fatiguer ilement, parce que j'ai la passion d'être avec toi d'une rité transparente. Tu ne serais plus ma femme, s'il illait te cacher rien. Je préfère te voir pleurer que de

ir.

CLAIRE

Si tu étais autre, je t'adorerais moins.

HÉRÉNIEN

Et puis, tu sais bien que j'exagère ; qu'en vérité, lorsque je t'assigne une place si étroite dans ma vie, je m'abuse et te trompe

Va, sois tout ce que tu veux, sois torturant, soiî despote, qu'importe ! je te possède toi et notre enfant avec tout mon amour.

HÉRÉNIEN

Ah ! tu es vraiment ma femme ! . . .

Lorsque ce soir de juin, Voici longtemps, tu me donnas ton âme.

Je me suis dit que mes lèvres Jamais ne baiseraient Ni d'autres lèvres Ni d'autres seins.

u fus la fleur des lacs et des brouillards ue, vivement, mes mains nt arrachée à mon pays hagard t transportée au cœur d'Oppidomagne ; t c'est le sol, les eaux, et toute la campagne ue je regarde et que j'adore en tes yeux nus. h dis ! restons ainsi, blottis, serrés, fondus, il cet amour qui nous délivre, ous adorant, nous pardonnant, nous exaltant andis que les jours voraces mangent le temps ue nous avons à vivre.

:i mort en feu circule autour de nous. :i nuit semble une embûche et le soir un désastre : n croirait voir, dans les cieux fous, ■ consumer et se casser les astres leurs braises tomber sur nous !

L'enfant d'HÉRÉNiEN est descendu embrasser son père ; mais celui-ci le néglige et semble l'avoir oublié. La foule passe et hurle, immensément. — Hérénien se précipite à la fenêtre. On entend clamer : u La Bourse brûle ! » (( L'Arsenal brûle ! » a Le Port brûle ! ;) Des lueurs d'incendie illuminent l'appartement.

HÉRÉNIEN

Ah î serait-ce vraiment la fin d'Oppidomagne ! Et ces bûchers déversent-ils de leurs montagnes Le sang fumant de son supplice ?

Oppidomagne

A ramassé dans ses codes et dans ses lois,

Tout ce qui fut forfait caché, meurtre sournois

Et ruse et vol, contre le bien et la justice.

Et maintenant, qu'elle est lourde de tous ses vices.

Qu'elle est saoule jusqu'à boire les boues

Qui fermentent dans ses égouts,

Tous les crimes et toutes les luxures

Se sont pendus à sa ceinture

Et la tettent, comme des loups.

Si ses palais, si ses hangars

Si ses arsenaux clairs, si ses temples blafards.

Croulent comme des bouges.

Le monde applaudira aux cendres rouges

Qu'emportera le vent vers l'avenir,

Mais qu'Oppidomagne elle-même puisse finir,

Que le futur dont elle est l'âme

Dit submergé, sous ces vagues de flamme \ •ue le faisceau noueux des destinées m'elle détient encore e brise, en ses mains acharnées,

cette heure, contre la mort; )ue les jardins des demains clairs )ont elle ouvrit les portes .oient dévastés, à coups d'éclairs, li encombrés de choses mortes, y est impossible — et qui le dit est fou. )ppidomagne, avec tous ses espoirs ît ses fanaux qui triomphent des soirs, Demeurera debout,

\ussi longtemps que des hommes pareils à moi Auront en eux du sang, pour féconder leur foi Et façonner le monde avide et vieux, Selon la volonté des nouveaux dieux !

CLAIRE

Oh ! les transes et les deuils que nous allons subir î

HÉRÉNIEN

Quels qu'ils soient, je te défends de t'en plaind:

Nous vivons en des jours formidables de terreu d'agonies et de renouveaux. L'inconnu devient le Maît Les hommes secouent d'un énorme mouvement de tetc poids de toutes les erreurs des âges. L'utopie abdic ses ailes et prend pied sur terre. Les assiégeants eux- mer en ont conscience.

CLAIRE

As-tu reçu ce matin des nouvelles de l'ennemi ?

Pas encore ; mais ce que le capitaine Hordain présag( hier me donne de la flamme pour des semaines et semaines II est — ce capitaine — de cette race d'homr ardents qui réalisent l'impossible. . . Pense donc ! lui et m tuer la guerre, ici, devant les chefs destitués et impuissar Provoquer la réconciliation publique des soldats étrang et des nôtres ! Dépenser toutes les forces de son e1 toutes les énergies de sa foi, pour ce but suprême Quel rêve !

CLAIRE (doucement ironique)

Quelle illusion !

tIÉRÉNIEN

Il ne faut jamais repousser une espérance, lorsqu'elle ^loie une telle envergure. Ce qui demeure improbable ourd'hui, sera patent et accompli demain. Hordain constate encore que des récoltes sourdes, des méconitements profonds, mais étouffés, des ententes et des ions secrètes. Les troupes rejettent la guerre ; elles it à bout; elles se débandent. Les idées de justice culent. Vaguement, on parle de concorde : l'étincelle au foyer. J'aUends le coup de vent qui incendie , bois et les pailles.

IlÉRÉNiEN écoute des murmures hostiles dans la rue. Quelqu'un sonne. Le Consul d'Oppidomagne fait son entrée dans la chambre.

LE CONSUL

Jacques Hérénien, je viens a vous au nom de la Régence Oppidomagne, qui vous demande d'accomplir un grand .^voir. Si loin que nos idées soient les unes des autres, :iccord entre nous est certain, dès qu'il s'agit de sauver

ville. Il me semble parler au chef futur de ce peuple que

nous aimons différemment, mais ardemment tous deux.

HÉRÉNIEN

Les préambules sont inutiles. Je demande ce qui vc amène et ce que vous attendez de moi.

Il fait signe au Consul de s'asseoir.

LE CONSUL

Là-haut, au cimetière, la situation de vos amis lamentable. A une attaque sérieuse, ils ne résisterai pas. Hier, la Régence les voulait réduire ; mais s'affirment nombreux, jeunes, hardis; ils conviennen la défense d'Oppidomagne. Jusqu'à ce jour, à pe sont-ils des rebelles ; ils boudent, ils font grève, — c tout. Demain, en voyant les incendies terribles qui s'éc vêlent, là-bas, peut-être, deviendront-ils à leur tour ino diaires. La haine conseille la folie — et s'ils tuaient pillaient, ce serait non pas toute la fin, mais toute honte.

HÉRÉNIEN

J'ai rexécration de la guerre. Celle entre hommes d'un ime sol m'épouvante plus encore que l'autre. Vous ez, dans Oppidomagne, remue ciel et terre pour la Dvoquer. Vous avez cultivé la misère du peuple; vous

avez refusé le pain, le droit, la dignité; vous l'avez 'annisé dans son corps et sa pensée ; vous vous êtes servis

son ignorance, comme de votre déloyauté, de votre bileté, de votre mensonge, de votre ironie et de votre ^pris. Vous êtes des indignes et des coupables.

LE CONSUL

Je vous croyais d'un jugement plus pondéré, plus serein plus haut.

HÉRÉNIEN

Je pense et je juge devant vous, comme il faut juger et user devant l'ennemi. Je vous hais, mais je vous plains.

LE CONSUL (se levant)

C'est de l'outrage.

HÉRÉNIEN

C'est de la passion et de la franchise.

LE CONSUL

C'est avant tout de l'injustice.

HÉRÉNIEN

Allons donc! En finirais-je jamais de vous montrer colère des villes et l'affre des campagnes. Ma mémoire est fidèle; elle est armée De souvenirs, qui vous frappent comme des faulx. Elle a compté vos attentats contre la vie, Elle connaît votre âme et vous défie D'être probes, justes, loyaux Et forts de la force sans vices.

Que je m'oublie à vous rendre service, Sitôt vous recommencerez

A retisser les fils de votre perfidie.

La ruse est pour vous tous, sacrée,

Elle vous tient et vous accule et vous relie

A la fatale et monstrueuse déchéance.

LE CONSUL

Vous n'avez donc aucune confiance.

HÉRÉNIEN

Aucune.

LE CONSUL

Alors, je me retire.

Le Consul se lève pour sortir.

HÉRÉNIEN

J'cittends. . .

Le Consul hésite, fait deux pas et se ravise. LE CONSUL

\/oyons, il serait fou que nos paroles aient le pas sur ; actes. Oppidomagne seule doit nous occuper.

HÉRÉNIEN

\e n'ai songé qu'à elle en vous recevant chez moi.

LE CONSUL

L'homme de gouvernement et d'intelligence que vous êtes, sait mieux que personne combien nous avons répandu au loin le nom et l'influence d'Oppidomagne. Son histoire est celle des grands Régents Et des Consuls, qui sous des cieux d'or enflammés, Sur un sol rouge où s'allumait du sang, Jusques au bout du monde, Aimantèrent, avec leur geste, ses armées. En ce temps là, nos angoisses étaient fécondes ! Le peuple et ses chefs furent tous deux Rivaux d'ardeur dans la conquête. Et ceux Là-bas, qui nous cernent et nous assiègent, Savent quel frémissement triomphal et vermeil. Jadis, nos drapeaux fous Ont fait courir, sur leurs plaines de neige. Oppidomagne est magnifique aux yeux de tous ; Oppidomagne est immense par la mémoire Qu'en ont gardé la mer, la terre et le soleil; Le crime et les exploits se partagent la gloire Vous ne voyez, vous ne montrez que les crimes....

HKRÉNIEN

Votre gloire est passée, elle a quitté les cimes ; Avec son glaive illustre elle a tué le droit ; Aujourd'hui même, une autre s'inaugure, Une autre monte et sort de moi Intacte et forte et vierge de souillures. Elle est faite, cette gloire-là, de justice nouvelle et profonde, d'héroïsme intime, de ténacité ardente, de nécessaire et temporaire violence. Elle est moins éclatante que la vôtre, mais elle est plus sûre. Le monde entier Tattend. Tous les deux, vous avec crainte et moi avec ferveur, nous la sentons inévitable et imminente. Voilà pourquoi vous avez recours à moi ; voilà pourquoi j'ai l'audace de vous traiter déjà comme un vaincu. Quoi que vous fassiez, vous et votre caste, vous êtes, à cette heure, les prisonniers de mon assentiment ou de mon refus.

LE CONSUL

Vous vous méprenez

HÉRÉNHÎN

Non pas ! Comme moi, vous avez la conscience de ne

pouvoir rien, sans que je vous y aide. J'ai en mes mains toute la force morale et profonde d'Oppidomagne.

LE CONSUL

Vous oubliez ce que serait un écroulement d'empire Tous les intérêts anciens, toutes les habitudes séculaires 1( soutiennent. Et nous avons pour nous l'armée.

HÉRÉNIEN

L'armée? dites les chefs — car les soldats hésitent oi protestent. Ils sont à la veille de se joindre au peuple. 11 sont mon espoir et votre crainte. S'ils vous obéissaien tous, si vous ne craigniez un énorme soulèvement popu laire et militaire, vous auriez déjà bombardé l'Aventin

Un silence.

Enfin, vous venez me prier, n'est-ce pas, d'aller 1^ haut, sur la montagne, parmi des tombes, enjoindre à d( opprimés de descendre au milieu de ceux qui les oi asservis. Oh 1 je vois bien tout le danger et le péril de n: mission.

LE CONSUL

Vous vous trompez. La Régence vous prie d'annonc

lUQ l'heure est là, où les périls sont si grands qu'ils dominent toutes les rancunes. Quiconque a foi dans Oppidonagne doit s'improviser héros. Notre peuple a des réserves ie renaissance inconnues.

HÉRÉNIEN

Comment seront-ils traités, ceux qui descendront de à -bas?

LE CONSUL

Les soldats rentreront dans Tarmée avec leurs grades; les utres réintégreront leurs familles et leurs maisons. Si la nisère, depuis leur départ, s'y est mstallée , on Ten hassera. Au reste, promettez ce que vous voudrez, vous tes loyal. Nous avons confiance.

HÉRÉNIEN

Me signerez-vous cela?

LE CONSUL

C'est fait.

Il tend un écrit.

Lisez.

HÉRÉNIEN contrôle et paraît satisfait.

HÉRÉNIEN

Un dernier mot. Quand j'entraînai à ma suite les fermiers des villages, les vieillards et les errants des villes, pourquoi les a-t-on repoussés, hors des murs, vers l'ennemi '

LE CONSUL

Ce fut une faute. On aurait dû vous écouter.

HÉRÉNIEN

Et qui permit d'enterrer mon père auprès des miens'

LE CONSUL

Moi-même.

HÉRÉNIEN

Allez donc et annoncez à la Régence que j'irai ver l'Aventin.

HÉRÉNIEN s'en va vers la fenêtre et crie au peuple toujour stationnant dans la rue : « L'homme qui sort de che moi, laissez-le passer sans murmure il vient de faire so devoir. . Ce soir, au cimetière, là-haut ! »

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