INTRODUCTION
L'épilepsie est caractérisée par des manifestations paroxystiques susceptibles de revêtir différentes formes qu’on réunit en deux grandes catégories : les attaques convulsives et les équivalents épileptiques (absence, vertige, crise soporeuse, ictus apoplectiforme, crise de tremblement, course inconsciente).
Quels qu'ils soient, ces paroxysmes sont le plus souvent annoncés par des troubles de nature variable qu'on ‘divise en prodromes éloignés et prodromes immédiats. La distinction entre ces deux ordres de phénomènes précurseurs est capitale. En effet, tandis que les prodromes éloignés peuvent précéder l'attaque de plusieurs heures ou de plusieurs jours et n'expriment guère qu'un état anormal des centres nerveux en général, les prodromes immédiats, comme le dit M. Magnan, « sont plus intimement liés à l’attaque et sont la traduction extérieure du malaise de la région cérébrale sur laquelle va tout d’abord porter la décharge épileptique. »
Il est d'usage de réserver le nom de prodromes aux seuls prodromes éloignés et de décrire les pro-
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dromes immédiats sous le nom d’auras. Bien qu'elle éveille plus spécialement l’idée d’une simple variété de l'espèce symptomatologique à laquelle on l'applique, cette dénomination d'aura doit être conservée. Outre qu'elle est consacrée par l’usage, elle présente en effet l'avantage de séparer nettement les troubles en questions des autres phénomènes avantcoureurs de l'attaque, pour les rattacher à l’attaque elle-même dont ils font naturellement partie.
Les auteurs ne font pas toujours cette distinction nécessaire. On trouve souvent décrits sous le nom d’auras des troubles variés de la sensibilité ou de la motricité qui, en toute évidence, appartiennent à la classe des prodromes éloignés. Tels sont ces douleurs viscérales, ces hyperesthésies de toute nature, cette perversion du caractère, cette excitation génitale, ces cauchemars ou cette insomnie qui précèdent les attaques de quelques heures ou de quelques jours. Tels sonteucore, bien qu’ici la distinction puisse ètre plus délicate, ces secousses, ce tremblement, ce grincement de dents, cet embarras de la parole qui peuvent apparaître à plusieurs reprises avant ces attaques. Tous ces accidents, d’ailleurs assez variables chez un même malade, indiquent l'imminence mais non le début de la crise.
Nous appliquerons donc exclusivement la dénominationu d'auras aux troubles de différentes natures qui se manifestent immédiatement avant le paroxysme épileptique et apparaissent comme naturellement liés à ce paroxysme.
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Ce sont les troubles ainsi définis qui feront l’objet de notre étude et nous allons immédiatement indiquer leurs caractères les plus généraux.
Les auras sont toutes conscientes : elles sont pour mieux dire la portion consciente de l'attaque. Leur durée est variable: elle peut ne pas atteindre une seconde ; rarement elle dépasse une minute. On conçoit du reste qu'elle soit dans bien des cas, difficile à fixer, et nous rappellerons en passant que les malades sont toujours portés à attribuer aux phénomènes qui nous occupent une durée fort exagérée. C'est un fait dont tout observateur est vite convaincu. Quant au degré de fréquence des auras nous chercherons plusloin àle déterminer etnousexposeronsen même temps que les résultats de nos propres observations, les statistiques antérieurement établies à ce sujet.
L’aura peut précéder les vertiges et tous les équivalents épileptiques comme l'attaque convulsive la plus complète. Elle appartient à l’épilepsie jaksonnienne comme à l’épilepsie vulgaire, et s’il est vraisemblable que certaines de ses variétés correspondent plus spécialement à certaines classes*de malades, il est difficile de rien affirmer à ce sujet. Une telle question, pour recevoir une solution précise, exigerait une connaissance complète des conditions étiologiques de l’épilepsie ou plutôt des épilepsies. Or, les recherches cliniques, anatomo-pathologiques et expérimentales entreprises à ce sujet au cours des dernières années, quelle que soit leur haute valeur scien-
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tifique, ne nous ont pas encore mis en possession de données indiscutables.
Dans l’étude qui va suivre, nous rappellerons d’abord en quelques pages les premières descriptions données des auras, ainsi que les idées anciennement émises sur leur nature et nous indiquerons parmi les travaux modernes ceux qui nous ont paru les plus importants. Après cet exposé historique de la question, nous chercherons à donner des troubles si variés qui font l’objet de notre travail une classification précise et une description exacte, auxquelles nous joindrons les statistiques indispensables à une étude un peu complète et les observations les plus intéressantes parmi celles que nous avons personnellement recueillies. Nous nous occuperons ensuite de la pathogénie des auras, de leur importance pour le diagnostic et le pronostic de l’épilepsie ainsi que pour le traitement de l'attaque, et de leur valeur en médecine légale. Nous exposerons enfin les conclusions auxquelles nous avons été conduits et nous indiquerons les ouvrages et les différents travaux français ou étrangers que nous avons dû consulter.
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Historique
L’épilepsie est très anciennement connue, et l'aura se trouve signalée dès les premières descriptions de la maladie. Hippocrate a écrit: « Les patients qui
sont déjà habitués à la maladie pressentent quand ils vont avoir un accès, ils fuient loin des regards, -chez eux si leur logis est proche, sinon dans le lieu le plus solitaire, là où leur chute aura le moins de témoins, et aussitôt ils se cachent... Voyez, en effet, les enfants : ils tombent d’abord là où ils se trouvent parce qu'ils ne sont pas habitués ; puis, quand ils -ont eu plusieurs accès, ils pressentent l'attaque et s’enfuient auprès de leur mère ou de la personne qu'ils connaissent le plus, et cela par terreur du mal qui les menace ; car aux enfants la honte est étrangère. » (1)
Ce passage, on le voit, contient déjà l'observation -de laura.
De Celse il nous est parvenu peu de chose sur les symptômes de l’épilepsie.
Galien et après lui Cœlius Aurelianus (2) ont
(1) Hippocrate. Trad. Littré. T. vi. p. 383. — Cf aussi : Hip. pocrate. De morbo sacro, in Albertus de Haller, Artis medicæ scriptores, L. I. Ch. I. p. 413.
(1) Cf: Œuvres de Cœlius Aurelianus. L. I. Ch. IV. in Albertus de Haller op. cit.
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décrit plusieurs variétés d’auras sensorielles. Ce mot aura servant à désigner les prodromes immédiats de l'attaque qui est demeuré courant malgré son insuffisance, nous vient même de Galien.
Arétée, auteur vraisemblablement plus récent : (quoique le fait soit discuté), décrit l'épilepsie sous le nom de morbus herculeus et parle des auras (1).
Alexandre de Tralles qui vivait sous Justinien, est le premier qui donne du symptôme que nous étu-
" dions, une description un peu détaillée : « Ceux qui tombent à cause d’une partie du corps, dit-il, sentent le mal se répandre dans les membres supérieurs et annoncent ce qui va leur arriver lorsqu'ils le sentent se diriger vers le cerveau... J’ai connu, ajoute-t-il, un lecteur qui disait sentir à l'approche de ses aftaques un vent froid s'élever de la partie supérieure du pied et gagner le cerveau: »
- Dans un autre endroit de son ouvrage (2), sacrifiant aux idées de son siècle, il enseigne comment on peut combattre l'aura et prévenir l'attaque au moyen de certaines amulettes.
Pline, Aulu-Gelle qui ont parlé de l’épilepsie sous les noms de morbus comitialis, de morbus sonticus, ont ajouté à l’histoire de l’aura quelques nouvelles observations. .
Rhazès et Avicenne, chez les Arabes, n’ont fait
(1) Cf: Fragments d’Arélée. L,. I. Ch. VI. in Albertus de Haller. Op. cit.
(2) Bréyix varotxx duoxadenx. Trad. lat. Lyon 1504, in-40. CHAT CR
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que reproduire ce qui se trouvait déjà chez les Grecs.
Au treizième siècle, Arnaud de Villeneuve a écrit plusieurs traités sur l’épilepsie /analepsia). Il y consacre quelques pages à l’aura et note même des cas où la constriction des extrémités a pu arrêter la marche progressive des accidents (1). La première observation d’un fait de ce genre nous vient, dit-il, d'Hippocrate.
Au XVI: siècle, Paracelse parle souvent de l’épilepsie, mais son obscure physiologie n'éclaire pas la pathogénie de ce qu'il a nommé le mal caduc. Il faut aller un siècle encore avant de trouver quelques théories plus scientifiques.
Jean Fernel, médecin de Catherine de Médicis, et Pierre Brescon dans leur traité De l’Epilepsie donnent des observations précises ; le dernier abandonne complètement la ‘théorie des humeurs pour proposer une théorie de l'origine réflexe des aceidents épileptiques. Un médecin italien, Vicentio Alsario e Cruce (2) avait déjà parlé de l’action déterminante de l’aura dans la crise et sépare la période prodromique dont le malade n’oublie aucun détail de la pérrode convulsive qui ne lui laissé aucun souvenic.
De nouveau, la question de l'épilepsie reste stationnaire. La richesse des recueils d'observation du
(1) Arn. Villanovani, Opera-Lyon 1686 in-f°. — p. 24, col. I.
(2) De Epilepsia seu comitiali morbo. Venetiis 1603.