OBSERVATION III
Autodénonciation délirante de l'assassinat d'une filie galante par un alcoolique, sous l'influence d'un accès prolongé de délire onirique. — Enquête. — Pas d'examen médico-
. légal. — Acquittement en cour d'assises.
(Observation inédite, reconstituée à l’aide de renseignements communiqués par M. Vonoven, avocat de l’accusé.)
Un ancien ouvrier confiseur à Clichy, Xavier Lainé, marié et père de famille, vint un jour se constituer prisonnier à la gendarmerie de Sarlat, dans la Dordogne, racontant aux gendarmes, par lesquels il se faisait arrêter, que, trois ans auparavant, à Clichy, il avait assassiné une fille galante, nommée Louise Bergère.
.Il expliquait qu’entrainé par elle dans une rue sombre et menacé d’être dévalisé, il lui avait sauté à la gorge, au moment où la fille appelait son souteneur, et il l’avait étranglée. Après le crime, il était rentré chez lui, s'était couché. avait dormi et, le lendemain matin, était parti à son travail, (croyant, disait-il, avoir fait un rêve. » Ce n’est que le soir qu'il avait compris que son cauchemar était la réalité, quand sa femme lui avait, d’après les bruits du voisinage, conté la découverte du cadavre. Lainé ne dit rien à Re
Quelques semaines plus tard, à l’atelier, quelqu'un vint le demander. Il raconta à ses des que c'était un agent de police, qui l'avait interrogé sur le meurtre de la fille Bergère. Pure fable, jamais Lainé n’a été soupçonné ; aucun agent de police n’est venu à son atelier, l'enquête l’a établi.
Il déclara d’ailleurs qu'il n’avait jamais été soupçonné, mais, obsédé par le remords d'un crime qu’il croyait avoir commis, il avait quitté sa famille, son travail, s’en était allé par la
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France, chemineau volontaire, travaillant ici et là, sans cesse poursuivi par le remords, et chaque fois qu’il passait devant une gendarmerie, il avait envie d'entrer pour se dénoncer. Cette fois il n'avait pu résister à l’impulsion.
Voilà les faits dont Lainé s’accusa et qui motivèrent son transfert à Paris et sa comparution le 18 mars 1903 devant la cour d'assises de la Seine.
Là il est résulté de l’étude du dossier que le récit de Lainé fourmillait d’inexactitudes. La fille Bergère avait bien été assassinée à la date qu'indiquait l’accusé et le signalement du meurtrier présumé correspondait bien à celui de l’inculpé. Mais l’heure du crime n'était point minuit, comme il le déelarait. C'est à quatre heures et demie du matin environ qu’il fallait placer le meurtre. En outre on avait trouvé dans la bouche de la victime un mouchoir enfoncé en baillon et jamais Lainé n'avait parlé de ce détail. qui contredisait sa version.
Aucun rapport médical n’ayant été fait sur Lainé, l’alcoolisme n’a pu être vérifié par des médecins, mais il résultait des renseignements de police, qui constataient ses habitudes d'ivresse. Sa femme buvait aussi ; le ménage était mauvais, ce qui a poussé Lainé à partir.
Il est apparu aux jurés que Laïné ne s'était accusé du crime d'un autre que sous l'empire d’un délire onirique et la cour l’a acquitté comme autodénonciateur alcoolique.
Ces trois observations, qui ont trait à des autoaccusateurs poursuivis en justice, montrent bien l'importance de la question ; le magistrat instructeur, qui a toujours tendance à voir devant lui un coupable, pourra ainsi se convaincre qu en dehors des inculpés, qui nient systématiquement et se défendent toujours, il existe une catégorie de faux coupables, qui s'accusent eux-mêmes de méfaits qu'ils n'ont pas commis; il apprendra à étendre
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sa méfiance jusqu'aux aveux spontanés et provoqués de culpabilité et à tenir pour suspectes, jusqu’à preuve contraire, les autodénonciations les plus vraisemblables de certains sujets ; il saura ainsi, qu’en cas de doute, l'inculpé dépend du médecin légiste, qui tranchera la question d’æutodénonciation, et il évitera ainsi de faire poursuivre et condamner des innocents, qui ne sont que des malades.
Avant d'exposer les caractères cliniques de l’Autoaccusation alcoolique, il convient tout d’abord de rechercher dans quelles affections mentales s’observent les idées d’Autoaccusation. Ces idées apparaissent au cours des états morbides suivants :
Etats mélancoliques ;
Etats de débilité, de déséquilibration, d'obsession, de paranoïa, liés à la dégénérescence mentale ;
Etats oniriques des psychoses toxiques (alcoolisme, pyrexie, surmenage) ;
Etats délirants des névroses (épilepsie, hystérie) ;
Etats démentiels.
Dans ces diverses catégories morbides, l’idée d’Autoaccusation revêt des caractères très différents, au point de vue de son étiologie, de son mécanisme pathogénique, de son allure clinique, de sa ténacité et de sa durée, de la netteté de sa formule et, par suite, de ses conséquences pratiques et médico-légales et de son traitement. Je ne citerai, comme exemple, que la différence existant dans les états délirants des névroses et des psychoses toxiques ; dans le premier cas, l’idée d’Autoaccusation est émise en dehors de tout processus délirant, de toute
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conviction sincère de culpabilité, par pur besoin de mensonge, par gloriole, par forfanterie, ou par une sorte d'impulsion psychopathique, à laquelle on ne peut donner aucun motif : dans le deuxième cas, au contraire, l’idée d'Autoaccusation est toujours émise au cours d'un délire onirique ; elle entraîne avec elle l’idée ôbsédante de culpabilité, qui souvent ne disparaît qu’à la longue avec le retour à la raison.
À côté de ces autoaccusations franchement pathologiques, il en existe d'autres dont l'acte est motivé par des impulsions d'ordre sentimental, dues souvent à l’exaltation passionnelle la plus généreuse. On en trouve de nombreux exemples dans l'histoire religieuse et juridique de l'humanité, surtout au moment des périodes troublées, pendant les guerres, les révolutions, les persécutions religieuses, moments pendant lesquels les conditions étaient favorables pour exalter les sentiments altruistes d'ordre passionnel, politique et religieux. C’est ce qu'on peut appeler l’Autoaccusation sentimentale, capable d'entraîner beaucoup d'individus jusqu'au sacrifice d'eux-mêmes et de s'improviser ainsi autoaccusateurs par altruisme.
Dans la suite de ce travail, Je laisserai de côté les autoaccusations pathologiques ou sentimentales, et ne m'occuperai que de l’Autoaccusation chez les alcooliques. | | :
DE L’AUTOACCUSATION ALCOOLIQUE
€ Quand un homme vient dire qu’il a tué quelqu'un « sans que cela soit vrai, il y a quatre-vingt-dix-neuf « chances sur cent pour que ce soit un alcoolique (La- « sègue) (1). »
Cette déclaration de l’illustre médecin de l’Infirmerie des aliénés de la Préfecture de police montre l'extrême importance de l'alcoolisme dans l’étiologie de l’Autoaccusation ; mieux que personne placé pour juger la question, il avait été frappé par le nombre de cas d’autoaccusateurs alcooliques, qui lui étaient soumis, car il écrit plus loin dans le même article : « on arrête tous les ans à Paris, plus de cinquante autoaccusateurs alcooliques ».
Si nous nous rapportons au rapport du docteur Dupré (2), nous trouvons que sur soixante observations d’autoaccusateurs, seize concernent des autoaccusations, reconnaissant comme cause l'alcoolisme seul, tandis que
(1) Lasègue, Des manifestations cérébrales de l'alcoolisme. Etudes médicales, t. I.
(2) Dupré. Rapport déjà cité.
la classe qui fournit ensuite le plus fort contingent d'autoaccusateurs est celle de la dégénérescence mentale dans ses diverses formes. avec quinze observations, parmi lesquelles plusieurs concernent des dégénérés alcooliques. Il est vrai que, dans l’étiologie de l'Autoaccusation, l'alcoolisme et la dégénérescence mentale sont fortement liés l’un à l’autre ; beaucoup d'alcooliques ne deviennent autoaccusateurs que parce que ce sont en même temps des dégénérés ; parmi les dégénérés d'autre part, un bon nombre ne deviennent autoaccusateurs que sous l'influence d’une ivresse passagère ou à la suite d'une intoxication ancienne. Aussi l’importance de l’alcoolisme est telle que, devant un autoaccusateur, on doit songer d’abord à ce facteur et rechercher les signes de cette intoxicalion, car, en dehors des cas où l'alcoolisme seul est responsable, on le trouve souvent qui intervient, à titre d'appoint pathogénique, ou d'excitation occasionnelle dans les processus psychopathiques, qui donnent lieu à des autoaccusations.
Les troubles psychiques, plus ou moins profonds, dus aux états toxiques et infectieux d’origine interne ou externe, états parmi lesquels l’alcoolisme tient de beaucoup le premier rang, sont caractérisés par le délire hallucinatotre, l'onirisme, la confusion mentale, des réactions secondaires variées, enfin, plus tard, par l’amnésie, l’obtusion intellectuelle, l'exagération de l’automatisme psychologique et. la persistance d'idées délirantes fixes postoniriques. Le plus souvent, les hallucinations sont de nature pénible, triste ou terrifiante et capables de s'imposer pour un temps à la conscience et à la foi du
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malade. Ces psychoses toxiques renferment donc tous les : éléments pathogéniques favorables à l’éclosion et au développement des idées d'Autoaccusation.
Le principal caractère de ce délire d'Autoaccusation c'est que c’est ur. délire onirique, dans lequel les idéesimages d’autoaccusation se détachent avec précision, netteté, intensité de couleur, animation, et queles personnages et la scène sont la plupart du temps réels et empruntés à la vie quotidienne et à l’entourage habituel du malade ; elles ont un caractère d’objectivité et de réalisme, qui leur assure une prééminence et une persistance remarquables. En vertu de leur intensité et de leur vivacité hallucinatoire, ces idées tendent non seulement à s’imposer à la croyance du malade, maisencore à s’incorporer à sa personnalité, si bien que celui-ci, par une sorte d’assimilation personnelle de l’activité onirique, joue le rêle principal dans le drame terrifiant du rêve morbide ; c’est lui qui devient le héros du roman criminel, réel ou imaginaire, qui s’est imposé à son esprit, et c’est d'une façon sincère, avec la conviction profonde d’une culpabilité précise et indiscutable, qu’il vient se dénoncer et réclamer le châtiment de son crime.
Aïnsi naît et s'organise, dans le délire onirique alcoolique, l’idée fixe d'Autoaccusation. En général, cetteidée est éphémère, et, au bout de très peu de temps, pendant lequel l'amélioration de la conscience et du jugement s'effectue progressivement, d’une façon oscillante et irrégulière présentant des alternatives de lucidité semiconsciente et de convictions délirantes, le malade se ressaisit complètement et renonce à son délire ; alors, le