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CHAPITRE PREMIER

Le Point de Vue de la Science ®®

Nous ne sommes plus au temps où Fontenelle, en d'imaginaires Entretiens, disait à une marquise les choses les plus étonnantes sur les planètes et leurs habitants.

A tout prendre, cependant, les raisons mises en aA'ant pour justifier une telle audace seraient loin d'être déplacées même à notre époque : « Je n'ai rien voulu imaginer sur les habitants des mondes qui fût entièrement impossible et chimérique. J'ai tâché de dire tout ce qu'on en pouvait penser raisonnablement et les visions que j'ai ajoutées à cela ont quelque fondement réel. » Ainsi parlait Fontenelle.

Les Entretiens sur la pluralité des Mondes ne sont au fond qu'un prétexte pour faire pénétrer dans le grand public des notions généralement

ignorées. Eh bien, ce prétexte nous l'avons encore aujourd'hui. Interrogez autour de vous, élargissez votre enquête et vous serez confondu par l'ignorance astronomique des personnes du meilleur monde. N'aurions-nous point progressé depuis Fontenelle ? Ne parle-t-on pas couramment des Martiens, comme on le faisait autrefois pour les Indiens ou les anthropophages de la Mélanésie.

Sans doute, mais la faute en revient entièrement à quelques vulgarisateurs plus habiles à tromper le public qu'à l'instruire.

En de pittoresques illustrations, des revues et des magazines n'ont pas hésité à représenter des êtres bizarres, hôtes mystérieux de Vénus ou de Jupiter. L'Astronomie, qui va de conquête en conquête, aurait-elle donc fait tant de progrès que nous puissions, mieux que les philosophes du grand siècle, décrire les mœurs des habitants des planètes ?

Et puis, en fait, ces habitants existent-ils ?

Pouvons-nous en placer dans la Lune ? Fontenelle admettait que ce n'étaient pas des hommes : « Que sont-ils donc ? Je ne les ai point vus. Vous verrez qu'il est impossible qu'il y en ait selon l'idée que j'ai de la diversité infinie que la nature doit avoir mise dans ses ouvrages. »

Voilà bien le nœud de la question et le point où surgit la difficulté.

Pour certains penseurs, ce n'est pas assez de dire que l'air est absent de la Lune et qu'un Terrien transporté sur ce monde pioche du nôtre n'y saurait vivre ; nos philosophes peuvent nous répondre par la (( diversité infinie que la nature doit avoir mise dans ses ouvrages ».

Arago ne trouvait pas étrange que le Soleil fût habité, mais si le célèbre astronome devait maintenant se prononcer sur la nature des habitants solaires, il lui faudrait imaginer des salamandres et autres animaux mythologiques, capables de supporter des températures de quelques milliers de degrés ; je doute que son ardente imagination lui permette de semblables affirmations.

Si l'on fait entier en jeu la toute-puissance d'un Créateur fantasque ou des forces inconnues, il faut clore ici ces dissertations et faire appel à nos plus célèbres romanciers.

Le point de vue scientifique n'a rien à voir avec les délirantes fantaisies d'une imagination sans frein.

L'homme le moins instruit devine les à-côté du problème et sent fort bien que la science n'a rien à gagner en s'engageant dans cette périlleuse impasse. Ce qu'il nous demande, ce sont des arguments pour ou contre la thèse de l'habitabilité des Mondes.

La Terre est une planète, une des huit princi-

pales qui tournent sans discontinuer autour de leur Soleil ; ne serait-il pas étrange que le minuscule grain de sable sur lequel grouille l'humanité depuis des milliers d'années fût le seul habité ?

La tendance de notre esprit à généraliser les faits trouve ainsi son compte en cette argumentation purement philosophique, j'oserais dire sentimentale.

Mais depuis Bacon et peut-être avant lui, nous avons appris à nous défier des principes a priori. La Science ne vit pas de sentiments, elle se nourrit de faits dûment constatés et ce ne sera pas une des moindres gloires du xix® siècle que de nous avoir enseigné comment toutes les sciences, y compris la Géométrie, relèvent par quelque côté du point de vue expérimental.

Ne pas mettre d'habitants sur une planète fort différente de la nôtre, on l'a répété bien des fois, c'est faire un raisonnement de poisson, si tant est que cet animal fût capable de porter un jugement.

Habitué à vivre dans un milieu liquide et à se régénérer d'oxygène dissous, notre poisson ne pourrait concevoir un être organisé différemment ; l'idée ne saurait lui venir d'un animal dont les poumons absorbent l'oxygène libre de l'atmosphère.

Ainsi en est-il des habitants de Neptune qui

pourraient mesurer à leur aune les êtres vivants des autres planètes.

Ce raisonnement spécieux n'est au fond que pur sophisme et nous allons facilement le montrer.

L'argumentation prend d'ailleurs des allures diverses selon les idées philosophiques de chacun ; mais, ne l'oublions pas, de toutes façons nous restons sur le terrain mouvant de l'hypothèse.

Pour les uns, qui ne limitent pas la Toutepuissance fantaisiste du Créateur, Dieu peut à son gré imposer à chaque planète un type d'habitants dont les caractéristiques sont totalement différentes, et il n'y a aucune impossibilité intrinsèque à admettre des êtres vivants capables d'évoluer dans une atmosphère oii nous serions instantanément rôtis ou torréfiés.

A ce compte, nous pouvons placer des habitants dans le Soleil.

Pour les autres, et ce sont les plus nombreux, les choses doivent se passer tout autrement, mais là encore il faut distinguer deux écoles bien distinctes.

La plupart des évolutionnistes regardent comme un dogme intangible l'apparition de la vie sur une planète dès que sont réalisées les conditions nécessaires et suffisantes à son développement.

Dans l'atmosphère de serre chaude gui enveloppe d'un humide manteau les premiers soulèvements d'une écorce planétaire, les conditions, nous disent-ils, ont dû être fort différentes de celles que nous constatons actuellement sur la Terre. La cellule est d'une complexité extrême, sans doute, mais dans les myriades de combinaisons possibles, il a pu s'en réaliser quelquesunes — elles n'ont plus lieu aujourd'hui — qui ont abouti à un germe vivant, sorte de microbe d'oii sont descendues des milliards de cellules semblables.

L'argumentation de Pasteur condamnant au cours d'expériences immortelles la doctrine de la génération spontanée est donc écartée simplement par une fin de non-recevoir.

Sans doute il faut bien l'admettre comme une loi actuelle, mais plutôt et pour préciser, à la façon d'une loi limite. L'expérience ne vaut que pour un temps toujours restreint.

Les lois de l'attraction ont revêtu des formes très différentes au cours de l'évolution de la nébuleuse primitive, de même les lois de la génération peuvent ne pas s'étendre aux passés lointains de notre planète naissante.

Une fois la cellule admise et sa construction due au hasard de simples rencontres de molécules, fortuites il est vrai, mais toujours probables— en tout cas possibles puisqu'elles ont eu

lieu — le processus de révolution organique en découle inéluctablement.

Il y a bien le passage de la cellule vivante à l'être qui sent et à celui mieux organisé qui pense, mais, cette difficulté, les fidèles adeptes de la doctrine ont soin de l'ignorer, de la passer sous silence ou tout au moins de la renvoyer à quinzaine.

Je n'aurai garde, en exposant le système, d'essayer même une esquisse de réfutation fort inutile à ma thèse et je passe à la théorie finaliste.

Ici nous sommes sur un terrain plus classique, je veux dire plus conforme aux traditions de la philosophie spiritualiste.

L'esprit qui étudie l'Univers en arrive forcément à surprendre dans l'ensemble un ordre, des lois, une harmonie indiscutable. Cette harmonie, ainsi que le faisait fort bien remarquer l'éminent mathématicien Henri Poincaré, est-elle créée par notre esprit ou bien existe-t-elle en fait ? A ce dilemme il se gardait de donner une réponse dogmatique, mais il concluait avec raison : « Il n'est pas possible que cette harmonie soit le fruit du hasard ».

Nous voilà donc amenés à rechercher la cause de cette harmonie constatée, en d'autres termes la cause du plan de l'Univers, non seulement dans l'ensemble, mais dans les détails, puisque tout s'enchaîne et s'accorde.

Ilcloiiinez l'argument tant qu'il vous plaira, pendant des années, ou des siècles, vous arriverez fatalement au concept d'une volonté indépendante de la matière, des êtres bruts ou vivants qui évoluent sous nos yeux, supérieure aux soleils, aux planètes, à nos intelligences et à nos volontés bornées, au concept d'un Esprit qui a voulu les lois de l'Univers, qui le dirige constamment vers un but, à la notion d'un Créateur qui seul connaît les rapports de chaque chose et le but vers lequel II tend.

Mais qui ne voit alors que dans le problème qui nous occupe, les partisans de l'évolution complète et ceux qui croient aux causes finales pensées et voulues par Dieu doivent arriver au môme résultat ?

Pour les premiers, la vie apparaît nécessairement sur une planète lorsque celle-ci présente réalisées les conditions de son existence. Son apparition est aussi fatale que la chute d'un bloc pesant qui n'est plus soutenu et comme on ne conçoit pas dans ce système, à tort évidemment, mais par hypoliièse, une volonté distincte des lois universelles, les mêmes circonstances dans tous les mondes possibles, ramèneront les mêmes effets et seront seules à les faire naître.

Pour les finalistes. Dieu ayant créé la nature sur un plan défini dont il n'a aucune raison de s'écarter qu'on produisant un miracle — fait

toujours particulier — les lois posées à l'origine doivent toujours travailler dans le même sens (i).

En réalité, dirait un théologien, ces lois n'existent pas au même titre qu'une substance, elles ne sont que la manifestation du concours divin toujours à l'œuvre dans la direction de l'Univers créé.

Au nombre de ces lois sont celles qui régissent la matière vivante et aussi loin qu'on poussera le raisonnement, l'esprit le plus difficile n'entrevoit pas de raisons suffisantes pour que la vie soit essentiellement différente sur Mercure, sur Vénus ou sur la Terre. J'entends quelques esprits simplistes m'accuser ici de raisonner encore à la manière des poissons, parce qu'ils n'ont pas saisi toute la portée de l'argument.

Il ne s'agit point de nier que les formes de la vie ne puissent se diversifier suivant les milieux ; ce serait se mettre en contradiction avec l'expérience journalière que nous donnent les organismes terrestres. Si l'adaptation n'est pas un vain mot, encore que ses lois nous échappent, je conçois fort bien que les conditions changeantes des milieux nécessitent des variations

(1) N'ouhroDS pas qu'en admettant cette proposition les spiritualistes ne limitent pas la puissance du Créateur qui est un acte pur et pcor lequel le temps u'eiicte pas.

iG UrS AUTRES MONDES SONT-ILS HABITÉS ?

aussi importantes qu'il vous plaira ; n'empêche qu'à un moment donné, la vie doit disparaître, et de même que l'élasticité d'un métal a des limites, de même la vie en ses éléments essentiels cesse d'exister dans des conditions climatologiques qu'il nous reste à définir.

TH. MOREUX

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