CHAPITRE SECOND
Au sortir de son action de grâces, Mademoiselle Smet se rendit chez Monsieur le curé de Loos^ ; elle veut lui faire part de ses projets. Par prudence, l'excellent prêtre ne croit pas devoir approuver immédiatement l'association de prières pour les âmes du Purgatoire ; quelques jours après il lui demande cependant de l'inscrire parmi les associés ; il désapprouve nettement la pensée du nouvel Institut ; la voie d'Eugénie est très simple et très belle ; elle n'a qu'à rester à Loos et à continuer sa vie de dévouement ; les succès obtenus montrent assez que c'est pour elle le meilleur moyen d'utiliser et ses qualités et sa fortune.
Elle devait en entendre bien d'autres ; sans se troubler elle s'occupe d'organiser son association. Elle pensait d'abord s'arrêter à trente-trois associés ; elle en compte bientôt cent quatre-vingts. Les pratiques sont très simples ; réciter une fois par mois aux
I. Le curé de Loos était Monsieur l'abbé Lcmaheu ; ami dévoué de la famille Smet, il fut pour Eugénie un aide précieux.
intentions des âmes du Purgatoire soit un chapelet ordinaire, soit un chapelet composé d'actes de foi, d'espérance et de charité, et dire cinq Paler et cinq Ave en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur ; enfin, offrir une communion par an. Les plus fervents pourront offrir une communion, faire le chemin de la Croix tous les mois, et faire dire une messe chaque année.
La diffusion est si rapide qu'il faut former des séries et des sections, nommer des zélatrices ; 1 .s paroisses voisines entrent dans le mouvement, les demandes de messes pour les morts se multiplient, et les pauvres reçoivent des aumônes très nombreuses avec cette seule recommandation : « Priez pour les âmes du Purgatoire. »
Depuis la retraite du Sacré-Cœur, Eugénie était restée en rapports avec Monseigneur Chalandon ; elle le consulte sur ses projets ; il encourage l'association ; la future congrégation religieuse le laisse assez froid : « Votre invention pour les âmes du Purgatoire n'a rien que de très louable, l'Église laisse à ses enfants le pouvoir de recourir à ces diverses pratiques. Vous avez obtenu des prières et des aumônes pour ces pauvres âmes, c'est une fort belle et fort bonne spéculation. Votre idée d'un ordre qui aurait pour but le rachat des âmes du Purgatoire, comme l'ordre de la Merci avait pour but le rachat des esclaves, a quelque chose de neuf et qui plaît à la piété. La réalisation de ce projet serait une grande affaire, à moins que Dieu versât sur cette chère Eugénie des flots de lumière. Monsieur le curé de Loos a bien raison de vous engager à n'être fondatrice de ce nouvel ordre, que lorsque les bonnes œuvres à faire seront épuisées pour vous. «
Cette réponse parut dure à Eugénie ; Monseigneur
Chalandon semblait ne pas la prendre au sérieux, elle fut sur le point de tout abandonner ; mais la confiance et le surnaturel prirent le dessus : « C'est une épreuve, si Dieu veut cette fondation, j'arriverai au but malgré les apparences contraires. »
Elle demande l'avis de ses anciennes maîtresses du Sacré-Cœur. Madame Giraud, la sœur du cardinal, qui l'aime et la juge bien, répond : « Je ne vous dirai pas, ma chère Eugénie, d'avoir du courage, je sais que vous en avez plus que vous n'avez de forces, je vous dirai plutôt : Ménagez-vous, n'entreprenez pas au delà de ce que vous pouvez faire sans trop de fatigue. L activité, il est vrai, est votre vie, et dès lors que le but en est saint, le Seigneur bénira tout. J'admire que vous osiez songer à la vie religieuse avec une mission pareille à la vôtre ; la Providence semble s'expliquer assez clairement à votre égard, soyez donc en paix. » Il est clair que, dans la pensée de Madame Giraud, Eugénie doit rester à Loos et continuer sa vie de dévouement et de bonnes œuvres : les espérances que l'on avait conçues de la voir entrer au Sacré-Cœur sont mortes, et la Société en faveur des âmes du Purgatoire restera toujours un simple projet
Le 19 janvier 1854, deux ans, jour pour jour, avant la fondation de la Société, une autre de ses maîtresses, Madame Desmarquets, lui écrivait : « Ce que vous me dites, au sujet de vos projets à venir, me montre que vous avez toujours le désir de vous dévouer au service du divin Maître. Il vous fera connaître la manière dont il veut que vous exerciez ce dévouement et, dans cette attente, il demande votre amour et votre fidélité à la conduite de sa Providence. Il faut vous y abandonner, chère Eugénie ; c'est là le souhait que je forme })our vous et que je recommande
tout particulièrement au divin Cœur de Jésus. » Son confesseur fut plus encourageant : « Mon enfant, je réfléchirai à tout cela devant Dieu, rien n'est impossible à la Providence ; si elle veut se servir de vous, elle vous donnera les moyens d'accomplir son œuvre. » Il lui permit de faire le 25 janvier, l'offrande entière d'elle-même pour les âmes du Purgatoire. « Je ne puis mieux célébrer ce douzième anniversaire de ma conversion, écrit-elle, qu'en me consacrant aux âmes du Purgatoire. J'en ai fait le vœu ce matin, après la sainte communion : Ma bonne Mère, je vous remets entre les mains toutes mes œuvres satisfactoires, vous priant de les appliquer aux âmes du Purgatoire que vous voulez faire entrer dans le ciel. Mon saint ange gardien, je m'adressai à vous pour vous prier de me rappeler souvent à l'esprit et au cœur que si je veux satisfaire mon vif désir de secourir les âmes du Purgatoire, je dois être en état de grâce, car autrement tout ce que je ferais pour elles serait sans effet, ajoutez ce motif à tous ceux que vous m'inspirerez, afin que je sois de plus en plus vigilante sur moi-même.
« Ames souffrantes du Purgatoire, qui pouvez obtenir pour nous de nouvelles grâces, priez pour nous au milieu de vos souffrances. Je veux travailler à les abréger et à vous ouvrir la porte du ciel où j'ai la confiance que vous demanderez miséricorde pour moi.
« Toujours, mon bon Jésus, je porterai sur moi ce papier, ainsi que l'image de votre divin Cœur où j'ai écrit de mon sang les deux vœux qui me lient pour toujours à vous. 0 mon divin Epoux, je conviens avec vous, que par chaque palpitation de mon cœur, je veux vous dire et redire ces vœux ainsi que
tout ce que j'ai écrit, depuis la première ligne jusqu'à la dernière.
a Bénissez, ô mon Maître, toutes mes pauvres résolutions. Je suis à vous pour loujours, toujours. 0 bon Jésus, faitez-moi miséricorde, je vous appartiendrai toujours et je vous le promets en signant de mon sang.
« Votre enfant abandonnée à votre Providence.
Eugénie Smet.
Il existe encore le précieux petit parchemin jauni que la Mère Marie de la Providence portait sur elle, et on lit sur la chère relique les lignes que je viens de transcrire. Le vœu d'Eugénie, temporaire le 25 janvier 1854, devint, au bout de six mois, perpétuel. Sans le savoir, la première auxiliatrice des âmes du Purgatoire venait de faire le vœu héroïque que prononce, comme elle, chacune de ses filles ^.
En ce même mois de janvier, l'association de prières, vieille de trois mois à peine, comptait quinze cents membres. Les espérances du début étaient bien dépassées, l'autorisation de Monseigneur de Cambrai devenait nécessaire. Eugénie se résout à la demander ; peut-être un peu à contre cœur : n'a-t-elle pas exigé — c'est la seconde condition — la bénédiction du Saint- Père, par écrit, avant l'approbation de Monseigneur de Cambrai ! Le 12 février elle reçoit cette réponse :
Mademoiselle,
«....Il n'est pas possible que Sa Grandeur approuve votre projet d'association en faveur des âmes du Purgatoire, tel que vous l'avez conçu. Je regrette, Mademoiselle, de n'avoir pas de meilleures nouvelles
1. C'est le Père Bertrand de la Compagnie de Jésus qui, quelques mois plus tard, lit connaître à Mademoiselle Smet le vœu héroïque tel que l'Ejjlise et les Souverains Pontifes l'ont approuvé.
à VOUS donner de ma négociation. Les raisons de Sa Grandeur sont d'une valeur évidente, vous y acquiescerez, j'en suis sûr, mais sans vous décourager et sans cesser de faire pour les âmes du Purgatoire tout ce qui sera en votre pouvoir.
« Je vous prie. Mademoiselle, d'agréer mes sentiments les plus dévoués. »
Bernard vie gén.
Monseigneur Régnier refusait son approbation dans la crainte que les aumônes, recueillies par les zélatrices pour faire dire des messes à l'intention des âmes du Purgatoire, ne donnassent lieu à des interprétations fâcheuses ; tout cet argent, penseraiton peut-être, atteignait-il bien sa destination ? Monseigneur estimait que, pour éviter pareil soupçon, il valait mieux s'exposer à ne pas faire un bien réel. Ce n'était pas le dernier mot de Sa Grandeur et Eugénie ne perdit pas courage.
Quelque temps après, Monseigneur Régnier présidait à Loos une réunion trimestrielle des membres de la Conférence de Saint- Vincent de Paul, Mademoiselle Smet était secrétaire ; délicatement, elle remercie le prélat qui était venu donner la Confirmation et faire un pèlerinage à Notre-Dame de Grâces. L'archevêque, avec une grande bonté s'informe des résultats obtenus par la conférence, des familles visitées. Pour adoucir le refus qu'il s'était cru obligé de faire, il a un souvenir pour les âmes du Purgatoire : « Si nous pouvions les délivrer, nous n'hésiterions pas ; eh bien ! offrons à leur intention l'aumône que nous faisons aux pauvres, et nous leur obtiendrons un peu de rafraîchissement. )^
En quittant Loos, Monseigneur Régnier se rendait à Lille : le doyen de Saint-Maurice, si paternel pour
CHAI'. Jl. LES PREMIÈRES DÉMARCHES 35
Eugénie, l'invite à venir chez lui le jour où Sa Grandeur devait donner la Confirmation, et lui ménage une entrevue avec le prélat. Celui-ci se montre très bon, il interroge l'ardente avocate des âmes du Purgatoire sur ses œuvres ; très fîlialement elle les énumère — et la liste était longue — puis ajoute, en riant, que bien des personnes ra(;cusent de dépasser ses forces et d'abréger sa vie. « Quand même vous l'abrégeriez de dix années, reprend Sa Grandeur, que sont dix années en face do l'éternité ? » Pour récompenser son zèle il lui accorde quarante jours d'indulgences chaque fois qu'elle dira le Miserere, et quarante Jours pour un Ave Maria récité devant la statue de Notre-Dame de la Providence. Il ne peut encore approuver l'association de prières, on verra plus tard. « Monseigneur, riposte Eugénie, mise en confiance par une bonté si paternelle, comment se peut-il que Votre Grandeur qui fait tout si vite et si bien, me parle d'attendre quand il s'agit des âmes du Purgatoire ? Si je n'ai pas votre signature, ajoute-t-elle timidement, je n'obtiendrai pas la bénédiction du Saint-Père, que j'ai fait demander par Monsieur l'abbé Lelièvre^. » — « Vous l'aurez plus tard ; Monsieur Lelièvre ne sera peut-être plus à Rome, mais le Pape y sera toujours. » Et Monseigneur Régnier, se levant, donne à Mademoiselle Smet une large bénédiction ; il n'y avait pas à insister, elle se retira. Toujours désireuse d'être fixée sur l'avenir, Eugénie, obtint de son confesseur qu'il traitât très nettement la question avec le bon doyen de Saint- Maurice qu'elle savait lui être si dévoué. Les deux prêtres, vraiment surnaturels, et qui ne cherchaient
I. Cf. Mgr Baunard : Ernest Lelièvre et les Jondations des Petites Sœurs des Pauvres, Poussielgue 1906, p. 63.
que la seule volonté de Dieu furent d'avis que l'heure n'était pas encore venue de prendre une résolution définitive, mais que l'aiTaire était vraiment sérieuse ; il fallait prier beaucoup et attendre, dans le recueillement, la lumière qui n'est jamais refusée aux âmes de bonne volonté. Mademoiselle Smot attendra et priera.
Le printemps ramène les hirondelles et les fleurs, il ramène aussi le mois de mai ; Eugénie veut fêter solennellement ce mois de mai 1854 et Notre-Dame de la Providence. Elle obtient de ses parents tout ce qu'elle veut pour ses œuvres et son apostolat ; elle demande à faire de sa chambre un petit sanctuaire aux couleurs de Marie, et achète des garnitures de tulle lamé d'or ; ses amies lui apportent des fleurs, et 1 aident dans son travail de décoration. Elle est en plein labeur, au milieu des ouvriers qu'elle dirige, quand un grand coup de sonnette retentit à la grille. C'est le Père Lavigne, qui n'est pas revenu à Lille depuis 1851. Les parents d'Eugénie la font prévenir, elle descend, un peu fâchée de laisser les ouvriers à eux-mêmes. Le Père, croyant faire une surprise agréable, ne s'était pas annoncé ; le premier moment de gêne surmonté, on reprend la conversation de 1851. Le Père lui avait alors proposé d'entrer chez les Dames de la Retraite ; les choses avaient marché depuis. Eugénie parle de ses grands desseins, et de cette Congrégation en faveur des âmes du Purgatoire qui, depuis le mois de novembre, ne quitte pas sa pensée Le Père, étonné de n'avoir été mis au courant de rien, et estimant, à tort, que les confidences du Jubilé de 1851 lui donnaient le droit d'être toujours consulté, lui dit : « Maintenant on suit ses idées, ou ne demande plus conseil. Vous voulez entreprendre une œuvre magnifique, mais impossible ; vous ne
CMAP. 11. Li:S PUKM1EIU-;S DEMAHt.HliS O/
réussirez pas, vous iio savez pas ce que c'est que de fonder une communauté. » Eugénie ne se trouble pas et modestement elle répond : « Si Dieu le veut, il saura me faire réussir. » Évidemment, et c'était bien là le dernier mot sur la question en 1854 ; le Père La vigne que Monsieur et Madame Smet retinrent à Loos toute la journée, put se faire une idée de ce que serait le sanctuaire de Notre-Dame de la Providence. Eugénie voulait inviter ses parents et ses amies à y venir prier et vénérer sa chère statue qu'elle appelait miraculeuse ; il y aurait un registre où les pèlerins inscriraient leurs noms ; le premier nom fut celui de Monsieur le curé de Loos ; le second, celui du vicaire. On pouvait s'inscrire par correspondance et envoyer sa carte. Monseigneur Ghalandon n'y manqua pas. Il écrivait le 4 mai :
u En tournée de confirnialion, « Mon enfant, je voudrais bien aller, moi aussi, faire un pieux pèlerinage à Notre-Dame de la Providence, et écrire mon nom sur l'album. J'envoie au moins ma carte à la Sainte Vierge et je charge mon bon ange de lui porter trois Ave Maria que je réciterai ce soir pour la respectable sacristine... »
Qu'elle s'appelle Notre-Dame de la Providence ou Notre-Dame de Grâces de Loos, Notre-Dame est toujours Notre-Dame, et Eugénie toujours prête è se dévouer pour elle. Un matin, se rendant à la messe, elle apprend que la couronne de la Sainte Vierge et celle de l'Enfant Jésus ont été volées ; c'est un grand émoi. Elle va trouver Monsieur le curé : « Saint Joseph devrait bien couronner la Sainte Vierge. — Et comment ? — 11 existe à Lille une corporation de huit cents maîtres ouvriers, qu'ils se cotisent et paient la couronne. )> Quelque temps après, un
38 LES AUXILIATRICES DU PURGATOIFîl'.
dimanche, à l'heure de la première messe, arrivaient à Loos une députation d'ouvriers chargés de déposer deux belles couronnes de vermeil aux pieds de Notre- Dame de Grâces ; à l'issue de la grand'messe, Monsieur le curé les mettait au front de Marie et de Jésus, en présence de Monsieur Bernard, grand vicaire de Cambrai, qui avait voulu assister à la cérémonie.
Pour la Fête-Dieu de cette même année 1854, Eugénie avait rêvé un magnifique triomphe pour Jésus Hostie. Le divin prisonnier de l'autel avait été toujours l'objet de sa tendre dévotion. Petite enfant, au Sacré-Cœur, au moment où le prêtre refermait la porte du tabernacle, elle demandait au captif d'amour de l'emprisonner avec Lui, ainsi que toutes ses compagnes ; « et lorsque, de nouveau, elle s'ouvrait écrit-elle, il me semblait que toutes ensemble nous sortions pour lui faire cortège. » Que de fois, dans l'ardeur de son amour elle s'était écriée : « Seigneur, j'ai mérité la prison ; enfermez-moi dans votre divin Cœur. » Avide de réparer ses infidélités et les outrages que Jésus reçoit au sacrement de sa tendresse, elle voulait que cette Fête-Dieu ût magnifique, un véritable triomphe. « La route est pavée, se dit-elle, je la ferai dépaver, j'achèterai deux cents sapins en Belgique, et je les ferai planter des deux côtés de la route. . . . Entre ces arbres nous disposerons des draperies, retenues de distance en distance par des fleurs de couleurs différentes. » Elle se rend chez les vingt cinq jardiniers de Loos, qui tous promettent leur concours pour l'amour de Dieu ; toute la paroisse est au travail, une liste de souscription circule, on aura l'argent nécessaire. Le samedi, yeille de la procession, quarante ouvriers dépavent la route royale, très fréquentée, qui traverse le village ; Eugénie est partout, qui excite, encourage, donne des ordres ;
on lui obéit avec empressement : les mâts se dressent, les oriflammes rouges parsemées d'étoiles d'or flottent dans l'air ; le maire, ravi, vient complimenter Mademoiselle Smet qui fait des merveilles : « La plus belle, riposte Eugénie, serait de vous voir avec votre écharpe derrière le Saint Sacrement ! » Sa puissance n'alla pas jusque là ; brave homme et ferme impérialiste, le maire n'était pas clérical. Au soir de ce samedi on se demandait d'ailleurs avec inquiétude ce que serait la procession du lendemain. De gros nuages noirs roulaient dans le ciel, et lorsque harassée, Eugénie rentra chez elle, la pluie commençait à tomber. Pendant le dîner, elle ne put retenir ses larmes : que de prières ferventes à sa chère Providence pour obtenir un beau soleil !
Au matin, la pluie a cessé, mais les nuages n'ont pas disparu : pendant la grand'messe ils s'amassent de plus en plus sombres ; les premières gouttes de pluie retentissent, bientôt elles battent furieusement les vitraux ; Monsieur le curé monte en chaire : « Mes frères, la procession ne sortira pas ce matin. » « Pauvre Mademoiselle Eugénie ! » ce ne fut qu'un cri étouffé dans l'église. Pour une fois la Providence avait été sourde : le dimanche suivant la procession sortit, le ciel était magnifique, mais les décorations splendides avaient disparu, et il avait fallu réparer la route royale : le maire avait reçu un blâme du préfet qui lui demandait en vertu de quel droit il avait dépavé une route royale, blâme qu'il avait généreusement transmis à Mademoiselle Smet qui ne s'en troubla guère : l'afïaire ne pouvait avoir de suites.
Sur la plaie, la divine Providence allait mettre le baume. Quelques semaines plus tard, au début de juillet, Monsieur l'abbé Lelièvre, l'ambassadeur d'Eugénie, avait eu, deux jours avant son départ, u9Xi
audience du Souverain Pontife. Toutes les démarches en vue d'obtenir une bénédiction pour l'association en faveur des âmes du Purgatoire avaient échoué jusque-là. Plusieurs évêqucs, priés de remettre la supplique, n'avaient pas cru pouvoir accepter, cette supplique n'étant pas apostillée par Monseigneur l'archevêque de Cambrai. Tantôt Eugénie s'en réjouit secrètement : « Si je n'obtiens pas la bénédiction du Souverain Pontife, ce sera pour moi un signe que mon projet est une pure imagination, et et je n'aurai pas à quitter ma famille » ; tantôt, dévorée par l'amour de ses chères âmes du Purgatoire, elle demande ardemment au Saint-Esprit d'éclairer le Souverain Pontife, convaincue, que malgré l'impossibilité qu'on lui oppose, sa démarche réussira. Elle réussit. Pie IX écoute avec bienveillance l'abbé Lelièvre ; quand il a bien saisi le but de l'association, qui est d'ailleurs établie en l'honneur des Cinq Plaies de Notre-Seigneur, il se recueille un instant, prend sa plume, et écrit au bas de la supplique :
Benedical vos Deus benediciione perpétua, Romae, die 7 Julii 1854.
Plus IX.
Avec quelle émotion Eugénie reçut dans les premiers jours d'août, cette lettre qui précisait si nettement la volonté de Dieu sur elle ; la seconde condition était réalisée et contre toute apparence, la bénédiction du Saint-Père par écrit obtenue. Trois mois plus tard, le 20 octobre, douze jours avant la fête des morts. Monseigneur Régnier donnait aussi son approbation ; de plus, il affiliait l'association en faveur des âmes du Purgatoire à la Confrérie du Suffrage de Rome ; par cette affiliation les indul-
geiices étaient multipliées. C'était, après la seconde, la troisième condition qui se réalisait, et, dans l'âme de l'élue divine, la lumière éclairant toujours mieux les desseins éternels.
Aussi elle redouble de zèle pour les âmes du Purgatoire : pour nos vaillants soldats qui meurent par milliers sur la terre de Crimée, elle demande des messes, des communions, des chemins de croix, des chapelets, et répand à cinq mille exemplaires une petite feuille qu'elle adresse : « Aux âmes généreuses. » Pendant le mois de novembre, une amie, au courant de ses projets, lui envoie, de Liège, un petit livre intitulé : « Mois des âmes du Purgatoire. » Au vingt et unième jour, avec une surprise mêlée de joie, elle lit : « Esprit-Saint, vous avez suscité, à différentes époques des ordres religieux de tous genres, propres à subvenir à tous les besoins de l'Eglise militante ; ô Père des lumières, pénétrés de compassion et de zèle pour les morts, nous vous conjurons de susciter également en laveur de l'Eglise souffrante un nouvel ordre, dont le but spécial soit de s'occuper du soulagement et de la délivrance des âmes du Purgatoire. Vous seul. Esprit Créateur, pouvez inspirer l'exécution d'un tel établissement, si propre à procurer la plus grande gloire de Dieu, et aprèn lequel notre cœur ne cessera d.^ soupirer. >'
Ainsi donc elle n'était pas seule à formuler cette prière, le même désir jaillissait d'autres âmes ; quand donc Dieu entendrait-il ces demandes ardentes, et réaliserait-il ces aspirations brûlantes de charité ? Ge mois de novembre avait été bien béni : Eugénie avait obtenu de communier tous les jours pendant l'octave des morts, et son confesseur lui avait permis une communion de plus par semaine : « Je vais donc communier cinq fois ! Mon bon Jésus, laites-moi
comprendre mon bonheur. Que ma vie se passe en préparations et en actions de grâces ! Seigneur ! apprenez-moi à souffrir, je ne sais pas me résigner à cet état de souffrances physiques et morales, tout ce que je vous supplie de m'accorder, c'est de ne plus vous offenser. » Elle avait raison de demander la force et de la chercher dans l'Eucharistie, les souffrances allaient venir plus nombreuses et plus lourdes.
Monseigneur Chalandon, qu'elle aimait toujours consulter, lui avait tracé la marche à suivre pour faire aboutir, si Dieu le voulait, ses projets de fondation : « Obtenir l'approbation de son confesseur, puis de quelques ecclésiastiques de grand jugement ; alors recourir à Monseigneur Régnier : sans lui, rien n'était possible ; avec lui, tout marcherait vite et bien. » L'évêque de Belley ne pensait pas d'ailleurs que Mademoiselle Smet pût aller jusqu'au bout de ses ambitions, mais n'en réalisât-elle qu'une moitié, ce ne serait déjà pas mal. Le P. Bertrand, supérieur des Jésuites de Lille, qui avait prêché le Jubilé à Loos, pendant le mois de novembre, avait dit à Eugénie : « Vous serez un jour religieuse, vous l'êtes déjà. » L'année 1855 qui commençait, allait être décisive.
On lit dans le livre de notes d'Eugénie à la date du premier janvier 1854 : « Seigneur, je vous souhaite une bonne année, une année où l'Eglise fasse de grandes conquêtes, une année où votre amour augmente dans tous les cœurs ; donnez-moi pour étrennes un cœur rempli d'amour pour vous, la victoire sur toutes les tentations qui m'accablent, et la paix de l'âme. Mon Dieu, plus je suis misérable, plus j'ai besoin de miséricorde. » Sans doute elle offrit au premier janvier 1855 ses vœux à Notre-Seigneur,
elle ne nous en a pas laissé la formule. L'aurore de la nouvelle année s'illuminait de toute la joie mise dans les âmes chétiennes par la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception ; Eugénie aussitôt commence une quête pour élever une chapelle à Marie Immaculée. Elle entre ainsi en rapport avec plusieurs personnes qui lui paraissent faites pour devenir les pierres fondamentales de son Institut. Est-ce la quatrième condition qui va se réaliser ? Trois jeunes filles des meilleures familles de Lille, lui promettent leur concours, la cuisinière de l'une d'entre elles s'offre comme sœur converse ; une jeune veuve. Madame Viernot, semble une recrue de premier choix. Pieuse, riche, elle a perdu son mari en quelques jours, et renonçant au monde, elle n'a plus qu'un désir : se consacrer à Dieu dans le couvent où elle a été élevée. Elle rencontre Eugénie et la pensée des âmes du Purgatoire s'impose à son esprit et à son cœur ; elle offre à la future fondatrice et sa fortune et elle-même. Celle-ci accepte avec joie et se dit pourtant : « Nous serions trop riches, ce n'est pas ainsi que commencent les œuvres de Dieu. «
Madame Viernot montre une ardeur infatigable à propager l'association des âmes du Purgatoire, et le culte de Notre-Dame de la Providence ; elle a fait monter ses diamants sur deux couronnes d'or, destinées à une statue de Marie portant Jésus dans ses bras ; la plus petite s'adapte très bien à Notre-Dame <le la Providence, elle l'offre à Eugénie, qui en pare le front de sa Mère bien-aimée ; la couronne vaut dix mille fraecs.
L'idée de la future Congrégation devient plus nette, sa réalisation semble se rapprocher, Eugénie éprouve le besoin de consulter encore, elle n'aura rien négligé pour avoir la pleine lumière. Elle va
trouver les Pères Jésuites de Lille, le P. Bertrand surtout, celui qui a prêché l'année précédente le Jubilé de Loos, celui qui lui a donné la formule du vœu héroïque ; tous voient de grandes difficultés à la réalisation de ses projets, tous recommandent la plus extrême prudence. D'autres sont moins réservés ; par deux fois, un prêtre qui ne connaît que très peu Eugénie et ignore complètement ses projets, lui dit sans la moindre hésitation : « Mademoiselle, vous serez fondatrice d'une communauté. Souvenez-vous de ce que je vous dis ! »
Ces réponses ne laissaient pas do la troubler : la promptitude dans l'exécution, l'activité débordante s'unissaient, chez elle, à des inquiétudes et à des indécisions que le démon soulevait et grossissait ; un peu trop penchée sur sa vie, elle s'attardait aux défaillances journalières qu'il est impossible aux meilleurs de supprimer tout à fait. Monseigneur Ghalandon devait intervenir et rassurer la pauvre âme qui s'épouvantait et repliait ses ailes : « Laissez donc une bonne fois toutes les inquiétudes que vous envoie l'ennemi du salut. Que quelquefois il y ait un peu de poussière, ou quelque éclaboussure de boue, je ne le nie pas, mais quand vous avez bien paré votre autel, bien disposé dans de beaux vases, de belles et blanches fleurs, croyez-vous tout perdu parce qu'un grain de poussière est arrivé ? Non, vous prenez un plumeau, vous époussetez et vous n'y pensez plus. Que la confession, et moins que cela, qu'une aspiration vers Dieu soit votre plumeau, et puis que ce soit fini et oublié, »
Avec cette lettre. Monseigneur l'évoque de Belley lui envoyait un petit livre : « Les minutes soni des siècles )), qu'il avait trouvé chez un de ses curés ; les catholiques de Ghambéry l'avaient répandu par
milliers. Eugénie en fut charmée : elle y retrouva d<;s idées bien chères, elle y découvrit un Souvenezvous pour les âmes du Purgatoire, qu'elle voulut faire imprimer : « Souvenez-vous, ô très compatissante Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont imploré votre secours et sollicité vos suffrages ait été abandonné de voua. Animé de cette confiance, ô Mère de miséricorde, je me prosterne à vos pieds, et touché de compassion pour les peines extrêmes qu'endurent les saintes âmes du Purgatoire, je vous supplie d'en avoir pitié et de conjurer Jésus-Christ votre divin Fils de mettre fin, par sa grande miséricorde, à leurs souffrances et de leur donner le repos éternel. 0 la plus douce, la plus tendre, la plus compatissante des mères, ne rejetez pas la prière que j'adresse à votre Cœur compatissant pour le soulagement et la délivrance de ces saintes âmes, mais écoutez-ia favorablement et daignez l'exaucer. Ainsi soit-il. »
Pour payer les frais d'impression, Eugénie n'avait qu'une bourse vide; une amie se chargea de la dépense; avec le Souvenez-vous, elle fit mettre sur la même feuille, un acte d'offrande : « Mon Dieu, je vous offre tous les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la Sainte Vierge Marie, de tous les Anges et de tous les Saints, de tous les justes qui sont sur la terre, pour le soulagement et la délivrance de toutes les Ames du Purgatoire, selon qu'il plaira à la Sainte Vierge de les leur appliquer. » Cette prière est devenue une prière quotidienne des Auxiliatrices du Purgatoire ; elles la récitent chaque matin après le De profundis qui suit la messe de communauté.
Le mois de mai était revenu, le dernier mois de mai à Loos, près des siens ; une des nuits de ce mois Eugénie eut un rêve, qu'elle appelait un rêve du ciei...
Il lui semble qu'elle se trouve près de Notre-Seigneur et qu'une voix lui murmure à l'oreille : « Parle-lui de l'œuvre du Purgatoire. » — « Mon bon Jésus, s'écrie-t-elle aussitôt, dites-moi ce que vous pensez de l'œuvre du Purgatoire » ? Jésus la regarde doucement et ne réponds pas. Trois fois elle renouvelle sa demande ; après la troisième fois, Jésus mettant dans ses yeux divins un rayon encore plus chaud d'inexprimable bonté, prononce ces mots : « Je te le dirai plus tard. » Eugénie se réveille dans la joie, elle ne peut se rendormir. La nuit suivante elle se trouve en face d'une grande statue ; et la même voix lui dit encore : « C'est la Sainte Vierge. » — « Ma bonne Mère, lui dit Eugénie, la nuit dernière, j'ai vu Notre-Seigneur, je l'ai interrogé sur sa pensée par rapport à l'œuvre du Purgatoire et il m'a répondu : Je te le dirai plus tard. Ah ! je vous en supplie, inspirez-moi ce que je dois faire. » La Sainte Vierge met le doigt sur la bouche, en la regardant. Eugénie se réveille, son cœur bat à l'étouffer, et, comme ta veille, elle ne peut se rendormir. Son confesseur, mis au courant, estima qu'il y avait là autre chose qu'un rêve, et certes, nous pensons comme lui ; Notre- Seigneur sans fixer les indécisions de sa fidèle servante avait voulu apporter à cette âme, avide de faire sa volonté divine, encouragement et force : la pleine lumière brillerait plus tard.
Elle veut alors, pour donner plus de vitalité à son Association de prières, mettre sur les feuilles qui doivent la propager, plusieurs approbations épiscopales : elle s'adresse en premier lieu, bien entendu, à Monseigneur Chalandon. Celui-ci consent, mais à la condition que Monseigneur l'archevêque de Cambrai veuille bien lui-même donner son approbation le
premier ; Monseigneur Régnier accepte et le 9 mai, arrive une lettre toute paternelle de Belley.
Mon Enfant, «... .Maintenant qu'à la suite de Monseigneur de Cambrai, me voilà enrôlé sous vos drapeaux, n'est-ce pas à moi d'obéir ? Ne faudra-t-il pas vous nommer « ma mère », ou dire en parlant de vous : « notre sainte fondatrice » ? Oserai-je encore me permettre des conseils ? Vous me demandez l'adresse de quelque Eugénie du département qui soit bien inflammable à la pensée du bien, et toute pleine d'activité pour marcher sous vos ordres. Je crois que ce qu'il y a de mieux, c'est que vous lui écriviez une lettre que je lui remettrai. Je ne vous dis pas qui elle sera, ni comment elle s'appelle, car je l'ignore encore, mais je la choisirai sur place, y
Le 16 juin la correspondante était choisie, c'était Mademoiselle Pauline d'Escrivieux ; elle acceptait sa mission d'apôtre des âmes du Purgatoire, d'autant plus volontiers, qu'elle venait de perdra, il y avait à peine quelqu.;s mois, son père, ancien colonel de cavalerie : c'étaient donc bien les âmes du Purgatoire qui l'amenaient à Eugénie. Mademoiselle d'Escrivieux n'était pas une inconnue : elle habitait Lille avec son père, en 1839 ; enfant de Marie, ancienne élève du Sacré-Cœur elle assistait alors aux réunions^ et les deux associées avaient dû se voir. « Reprenons donc nos anciens souvenirs, écrivait Eugénie, confondons-les avec les nouvelles relations que le bon Dieu vient d'établir entre nous et, de concert, faisons le bien^. » Mademoiselle de Ferrari, enfant de Marie, comme Mademoiselle d'Escrivieux, orpheline comme