‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 36 sur 40 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

« Toutes les troupes sont en mouvement, lisonsnous au diarium à la date du 16 ; il y a des départs à toutes les heures sur la ligne de l'Est, beaucoup de trains de simples voyageurs sont supprimés. Ces pauvres soldats n'ont que le temps de partir. Nos parloirs sont remplis. Monsieur Simart vient dire adieu à la Mère Saint-Pierre, il part ce soir. Le père de la Mère Saint-Augustin accourt de son côté ; il la quitte en pleurant, notre Révérende Mère le couvre de médailles. Rien de plus déchirant que la visite du frère de Sœur Saint-Jean de la Croix ; elle ne savait même pas qu'il y eût la guerre, la nouvelle ne s'en étant pas répandue jusqu'au noviciat. Elle arrive au parloir et son frère se jette dans ses bras en disant : •« Je suis confessé, je pars. » La pauvre sœur est atterrée. Notre Révérende Mère descend et Monsieur d'Agon en lui tendant les mains lui dit : « Ma Mère, je suis bien avec Dieu ; maintenant je vous confie ma sœur. » Le pauvre jeune homme fut tué à Reichshofïen ; son frère, officier comme lui, défendit Paris et il ne fut pas blessé.

L'esprit de foi de la Mère Marie de la Providence fut admirable ; il lui plaisait de voir Dieu reprendre ses droits ; elle eût été heureuse si enfin les hommes enssent compris qu'ils ne sont que de petits grains de poussière animée.

Le 18 juillet, il fut réglé, que pendant toute la durée de la guerre, on réciterait, à la visite du Saint Sacrement qui suit le souper, le De projundis pour tous les morts de la journée, les sœurs coadjutrices le diraient après la vaisselle ; chaque religieuse ajouterait une dizaine de chapelet pour toutes les personnes que la guerre mettait dans le deuil.

Ce même jour, la Mère Générale écrivait à la Supérieure de Bruxelles : « ... Oui, nous sommes en guerre... Qu'avons-nous à faire ? Prendre patience et ne pas nous tourmenter. De part et d'autre, prenons la résolution : 1° de ne pas manquer le courrier ; 2° de nous répondre dans les vingt-quatre heures, de sorte que si la réponse n'arrive pas, c'est une preuve que les communications sont interrompues. Patience ! Allons, soyons plus que jamais unies. Mille tendresses. »

Malgré l'insuccès des précédentes, une nouvelle neuvaine pour obtenir la guérison de la Mère Générale devait se terminer le 2 août. Le Père Olivaint ne voulait pas que les insuccès fussent une déception, ils étaient en réalité une lumière et une grâce, grâce de souffrance, lumière de Purgatoire, don mystérieux fait à la Mère de la Providence d'une perpétuelle agonie pour délivrer un plus grand nombre d'âmes. Qui donc voudrait délivrer moins d'âmes à la condition de se bien porter ? Cette neuvaine de la fin de jui'let fut une neuvaine d'espérance. La vénérée malade écrivait à la Supérieure de Bruxelles : « Patience jusqu'au 2 août, et je serai guérie. » Et encore le 31 juillet : « Que saint Ignace, chère fille, vous dise

au cœur tout ce que je voudrais être capable de vous dire moi-même. Guérissez-moi mardi, et je serai capable de vous écrire, chère et bien aimée fille. Aujourd'hui, impossible. Je suis écorchée à chaque neuvaine. Obtenez-moi courage et patience. » Le 2 août passé, la Mère de la Providence fut encore un peu plus écorchée ; elle ne fut pas guérie.

Les préoccupations devenaient de plus en plus graves ; préoccupations d'argent : on avait bâti à Bruxelles, on ne savait comment payer ; préoccupations du lendemain : que devenir rue de la Barouillère, avec soixante-cinq personnes dans la maison ? ; préoccupations des âmes des pauvres soldats qui chaque jour paraissaient en si grand nombre devant Dieu. Les revers se multipliaient ; les novices ne devaient-elles pas être rendues à leurs familles ? Le P. Olivaint consulté répondit : « Renvoyer les novices, mais c'est tuer l'avenir. Il me semble que la Mère *** abandonne bien vite la partie. A tout prix, à sa place, je voudrais, moi, les garder, dussé-je ne plus manger que des croûtes de pain. Pour moi, j'exagère peut-être, mais je ne renverrais toutes les novices que s'il était absolument impossible de faire autrement, et, dans ce cas-là même, je procéderais comme en mer pendant la tempête, c'est-à-dire que j'allégerais d'abord le bâtiment de quelques-unes dont la vocation serait moins sérieuse, plus tard de quelques autres. Voyez devant Dieu.

« Confiance, courage. Ne lisez plus Jérémie, mais bien plutôt le deuxième et le troisième psaume des Compiles. Allons donc ! N.-S. est là, Il est si bien là que vous ne souffrez que pour lui et dans son amour. Oh ! ne perdez pas pour les âmes du Purgatoire, ni pour vous-même, le fruit inappréciable de vos souffrances, « Je vous bénis paternellement en N.-S.

13 août 1870. P. Olivaint, S. J. »

Aucune novice ne fut rendue à sa famille, mais l'heure vint, quelques jours plus tard, de confier aux -deux maisons de Nantes et de Bruxelles cet espoir de l'avenir. Le jour où les Auxilia triées vinrent chercher leurs passeports à la préfecture de police, les employés les reconnurent et leur dirent : « Mais qu'allons-nous devenir si vous partez toutes ? »

Le 27, neuf novices bretonnes et la Mère Saint- Etienne se rendaient à Nantes. La Mère de la Providence avait eu beau répéter depuis quinze jours : « Tenez-vous prêtes », au dernier moment tout manquait. L'après-midi, le P. Olivaint venait rue de la Barouillère presser le départ des autres ; les événements se hâtaient ; il fallait faire comme eux : « Chacune des sœurs qui partent, écrit-on, veut voir la Révérende Mère Générale en particulier ; la pauvre Mère qui ne peut bouger se prête aux désirs de toutes et de chacune, prêchant d'exemple le courage dans le sacrifice. » Le 27 au soir, toutes les bretonnes étaient parties ; le lendemain, 28, les autres novices devaient se mettre en route pour Bruxelles.

Partir un dimanche, c'était dur ; mais le départ pouvait vite devenir impossible, il fallait se hâter. La messe de communauté est dite à cinq heures et demie, un peu en retard, car malgré toutes les recommandations de la veille, le P. Ledréau n'a pu être exact : « Les sœurs, pour gagner du temps, communient avant la messe ; il faut être en voiture à six heures et demie. Le Père ne s'avise-t-il pas de purifier le ciboire ; il n'en finit pas ! Je suais à grosses gouttes, écrit la narratrice... Mère Saint-Augustin qui devait conduire les voyageuses ne tenait plus sur sa chaise ; plus je priais, plus le Père frottait et refrottait son ciboire. Enfin, voilà la messe terminée, vite nous faisons sortir Jios chères belges futures, elles déjeûnent et s'ap-

prêtent... Vite, crie-t-on de tous côtés, nous allons manquer le train. Mais les pauvres novices ne pensent qu'à une seule chose : voir une dernière fois notre Mère bien-aimée qui, debout à la fenêtre, leur envoie encore un dernier adieu, une dernière bénédiction,. »

Enfin les voilà parties ; la communauté semble vide ; ce dernier départ a jeté comme un manteau de glace sur le dos. La Révérende Mère Générale, toujours dans sa chambre, tient en main son crucifix et le baise de toute son âme en disant un grand Fiai. Rien ne manque au calice.

Vers neuf heures et demie, la Mère Saint-Augustin qui accompagnait les voyageuses revient de la gare : elle monte chez la Mère de la Providence qui, la voyant toute pâle de fatigue et d'émotion, devine tout : « Elles ne sont pas parties, j'en suis sûre, où sont-elles? » Elles n'étaient pas parties : la gare du Nord était en- <îombrée, impossible d'avoir des billets et de faire enregistrer ses bagages ; il eût fallu arriver deux heures plus tôt. « Où sont-elles ? — Chez une dame associée, tout proche de la gare, où elles attendent le train de l'après-midi. — Y pensez-vous !... Laisser ces pauvres enfants sous le poids du sacrifice, seules, toute une demi-journée, chez une personne qu'elles ne connaissent pas ! » Et la Mère Générale, agitant la sonnette, la sœur portière monte ; la Mère Saint-François Xavier reçoit l'ordre d'aller chercher les novices...

Leur retour fut un triomphe. « Ma Mère, disait l'une d'elles en se jetant aux genoux de la Mère Générale, il y a mille ans que je ne vous ai vue ! » Monsieur l'abbé Fournier, témoin de cette scène, pleurait de tout son cœur... « Le dîner sonne, on se met à table. Il manque des couverts, un couteau pour deux, on se tire d'affaire tout de même, et la Mère de la Providence fait l'effort presque surhumain de descendre de

sa chambre ; elle vient donner le Deo graiias, mais doit remonter aussitôt. » Le repas terminé, il fallut songer au départ ; cette fois, les partantes étaient à la gare deux heures d'avance, elles ne manquèrent pas le train.

« Les novices en sûreté, il ne peut plus être question de quitter la rue de la Barouillère : « Vous seriez de& lâches si vous partiez », a dit le P. Olivaint ; notre Révérende Mère sera notre salut ; puisque Dieu la met dans l'impossibilité de bouger, c'est qu'elle doit rester ici... Si le siège a lieu, nous aurons une ambulance, et cela aura bien son charme de voir flotter à notre porte deux magnifiques drapeaux, comme ceux que j'ai vus attachés ce soir, à la résidence du 35 (rue de Sèvres). »

Au milieu des préoccupations du moment, la Mère de la Providence ne perdait pas de vue les intérêts généraux de la Société. Monsieur l'abbé Richard, supérieur de la maison de Nantes, venait d'être nommé évêque de Belley ; elle demanda à Monseigneur Fournier, évêque de Nantes, de vouloir bien accepter d'être le supérieur de ses filles. Sa Grandeur répondait le 26 août :

« ... Le bon esprit qui anime vos sœurs, les bienveillants rapports que j'ai trouvés dans votre maison de Paris, la certitude que j'ai que votre Institut continuera à marcher dans la voie où vous l'avez maintenu jusqu'ici, me déterminent à vous adopter. Puisse le père être digne des enfants !...

« Veuillez agréer. Madame la Supérieure, l'assurance de mon respectueux dévouement.

f FÉLIX, évêque de Nantes. »

Le 25, la Mère de la Providence recevait Monseigneur Languillat. Il avait dit la messe à la chapelle

le matin, et malgré les graves préoccupations de la guerre, on lui avait fait fête. Il venait demander que les Auxiliabrices acceptassent, en Chine, l'enseignement à titre d'exception ; sinon il serait obligé de faire appel à une autre congrégation. Après avoir pris conseil, la Mère Générale consentit.

Les nouvelles qui lui venaient dans ces jours mêmes ■de la chère mission n'étaient guère rassurantes. Comme en Europe, le sang coulait en Asie. Le consul de France à Tien-tsin, malgré des avis réitérés, n'avait pas cru devoir prendre d'élémentaires précautions. Le 21 juin 1870, il était massacré avec sa jeune femme, ses enfants, et tout le personnel du consulat. Du consulat, courant à l'hôpital, les chinois avaient massacré dix sœurs de charité, des chrétiens et des chrétiennes ; les assassins engageaient les autres villes de l'empire .à les imiter. Le récit de leurs exploits, placardé à Shang-haï, excita les esprits ; le jour de la procession du Dragon fut fixé pour le massacre de tous les européens.

Le Père Recteur de Zi-ka-wei fit dire à la Mère du Sacré-Cœur, de se disposer à renvoyer les élèves et les novices dans leurs familles, on obéit. Le Père Basuiau écrivit que s'il y avait le moindre danger, on se retirerait à Yan-kin-pan, les sœurs de la charité offraient un asile à l'hôpital. Il fallut s'y rendre fin juillet ; après avoir laissé les orphelines et les vingt enfants qui restaient à la directrice de l'orphelinat et à la bonne Semou-mou. Elles étaient d'ailleurs toutes en sûreté dans le Sen-mou-Yeu, les bandits, que la Mère du Sacré- Cœur appelle de « braves coquins », n'en voulaient qu'aux Européens.

L'alarme fut de courte durée, et bientôt les Mères rentraient à Zi-ka-wei, à la grande joie des orphelines et même des païens du village. La Mère de la Provi-

dence ne l'apprit que de longs mois après. Dieu avait voulu ajouter cette douleur à toutes les autres. Quand la lettre, porteuse de bonnes nouvelles, arriva en France Paris était assiégé.

On aurait bien voulu, pendant les premiers jours de septembre, faire venir la Supérieure Générale à Bruxelles, mais elle avait déclaré qu'elle partirait la dernière, et Dieu y avait mis ordre, elle ne pouvait partir. C'était, dans la maison qui venait de se fonder, la plus extrême pauvreté. La Mère Générale recommandait la plus stricte économie : « Nous sommes ruinées. Ah ! quelle croix, chère fille, avec les douleurs que ma lâche nature trouve intolérables, que cette question d'argent... Faites des provisions pendant qu'il est temps, n'attendez pas que tout soit augmenté. On paiera quand la tourmente sera passée... Il ne faudrait renvoyer les sœurs en Belgique dans leurs familles, chère enfant, pendant l'état de siège,^ que si vous étiez sans ressources ; mais le Père Olivaint trouve qu'il vaut mieux ne manger que des croûtes et conserver les novices... Enfin, la Providence est là. Confions-nous en N.-S. Merci de votre bonne lettre, jetons-nous dans le Cœur de Jésus. Il n'y a que là que nous serons en sûreté. Prions pour la mission de Chine. J'arrête mon cœur et je ne veux rien penser. Jésus est là et sa volonté doit être tout pour nous. Et les cent mille francs, où sont-ils ? En attendant, je vous envoie cent mille bénédictions et suis en esprit dans le lit bien blanc que votre cœur m'a préparé. Dites bien à saint Joseph que vous n'avez plus la permission de toucher à l'argent des ouvriers.

« Votre Mère amie en N.-S.

Marie de la Providence. »

Le lendemain, 14 septembre, elle fit copier les huit mesures du cantique des vœux :

Si tu le veux, de chaumière en chaumière, J'irai quêter mon pain de chaque jour ;

Au-dessous elle écrivit pour ses novices : « c'est facile de le chanter, mes chères enfants, c'est plus difcile de le pratiquer, et cependant il faut que nous en ayons la vertu... Je vous envoie une grande bénédiction à chacune. Surtout, ne vous inquiétez pas pour ma santé ; elle est entre les mains de Dieu et N.-S. est là pour me soutenir. Allons, vive la croix ; et faisons de la joie par amour pour N.-S. Je vous renouvelle, chères enfants, ma sincère affection. »

Le 19 septembre, les communications régulières étaient coupées. Une ambulance avait été établie rue de la Barouillère ; Monsieur l'abbé Roquette, après^ l'avoir visitée en détail proposait d'inscrire sur la porte : Ambulance modèle ; on se contenta d'y mettre Ambulance municipale, au-dessous du drapeau blanc avec la croix ^ouge. Le Maire, M. Hérisson « il n'a rien de piquant pour ceux qui l'approchent, bien au contraire » envoya d'abord rue de la Barouillère, des réfugiés. Ils arrivèrent mourant de faim et de soif ; un petit garçon apercevant un verre d'eau se jeta dessus. Le premier jour il y avait le père, la mère et l'enfant ; le lendemain arrivaient la sœur et la mère, et Mari?,, la domestique de la maison de Clamart qui avait dû fuir... « Tous sont logés au 116, rue du Cherche-Midi. Avec eux vivent trois mobiles, bons garçons qui ne demandent pas mieux que de se laisser couvrir de scapulaires. Notre Révérende Mère, sachant qu'ils disaient leurs prières, a fait mettre dans leur chambre crucifix et bénitiers... Inutile de vous dire que nos récréations se passent à préparer du linge, à.

faire de la charpie, que tout le noviciat a été dévasté quant à la literie, en faveur de nos combattants, qu'il n'est plus pour moi qu'un désert, mais désert bien doux puisque j'ai la meilleure oasis dans le cher oratoire qui ne s'est pas encore ressenti de l'invasion commune. Nous espérons beaucoup que les bombes, si terribles qu'on les dise, respecteront le petit troupeau du bon Dieu : » (La Mère de la Providence avait promis, à cette intention, cinq cents messes pour les âmes du Purgatoire les plus reconnaissantes des grâces de Dieu.)

« Qu'allais-je oublier ? Que l'immense 116 loge encore les chevaux et la voiture du colonel de l'Enclos, fait général depuis peu de jours, et parti pour défendre le fort de Bicêtre, ce qui a fait découvrir, dans la remise, une mère poule avec sa jeune couvée de six poulets. Cette fois j'ai tout dit. » Celle qui écrivait ces lignes, le 16 septembre, était une novice de Paris restée près de la Mère Maîtresse. Le 22 une lettre partait encore, elle n'arriva que le 18 octobre :

Chères Mèrès et Sœurs, « Quatre longs jours depuis votre dernière lettre ! Chaque matin, en rentrant dans sa chambre, notre mère ouvre sa boîte et, la trouvant régulièrement vide, ne répète que ce mot qui vous dira bien des choses : Fiai ! »

Ce furent alors toutes les péripéties du siège: les coups de canon, on salue les premiers jours ; bientôt on s'habitue ; le boucher est frappé d'une contravention parce qu'il a porté de la viande à la communauté, désormais il faudra faire queue à dix heures avec tout le monde ; les gardes nationaux surveillent l'entrée des boucheries ; les deux premiers blessés arrivent le 21 octobre et sont accueillis avec la plus ardente charité.

A Bruxelles comme à Paris, les Auxiliatrices se dévouent pour les blessés recueillis sur les champs de bataille de l'Est. Le docteur van Holsbeeck réclama leur concours pour une ambulance de la croix-rouge, établie au champ de manœuvres, assez loin de la rue Josaphat ; elles s'y installaient dès le début de septembre, et y restaient jusqu'au mois de mars 1871.

A Nantes, la Mère Saint-Gabriel était à la tête d'une ambulance de vingt-cinq lits ; elle la gouverna en infirmière-major modèle, et en parfaite religieuse. Le trésorier, on aurait dit je crois, en 1918, l'administrateur, paraissait ne pas tenir grand compte de l'autorité due aux religieuses infirmières ; la Mère Saint- Oabriel la prit résolument en main cette autorité, et s'en servit avec une si intelligente fermeté que l'administrateur comprit ; la directrice de l'ambulance put alors gagner, et très vite, la confiance des médecins d'abord assez froids, puis celle des malades. La prière ■du matin et du soir, le benediciie et les grâces étaient récités avec respect, et pas un de ceux qui furent soi- .gnés ne quitta l'ambulance sans s'être confessé, ou avoir promis de le faire aussitôt de retour au pays.

Ainsi, partout où elles le peuvent, les Auxiliatrices se dévouent ; maternelles infirmières des corps, elles travaillent surtout à soigner et à guérir les âmes ; elles sont bien ainsi fidèles à leur double mission de la terre pt de l'éternité. Le 22 octobre, il y avait sept blessésrue de la Barouillère, tous en bonne voie de guérison. Le mardi 25, la Mère Générale fait l'effort de monter à l'ambulance, « elle porte aux soldats de petits bonshommes de pain d'épice et permet, à leur grande joie, de fumer dans l'un des dortoirs, La carte de viande ■donne, le 25, droit à cinquante grammes, le 26, on ne peut en obtenir que trente ; l'heure viendra où il sera

impossible d'en avoir. Le cheval devient rare, et la livre de beurre coûte vingt-sept francs. »

Des aumônes, que multiplie une charité dévouée, viennent en aide aux Auxiliatrices. Le Père Gravoueilles, recteur de Vaugirard, envoie de la viande et des légumes quand il peut s'en procurer ; les dames, du Sacré-Cœur qui ont pu garder quelques vaches, sachant l'état si précaire de la Mère de la Providence, lui envoient du lait ; mais en novembre l'ordre vient de déclarer les vaches qui restent encore ; bientôt il sera impossible d'avoir du lait.

Le l^i" novembre, un déjeuner de fête est servi aux soldats, et la Mère Générale leur distribue de petits saint Joseph ; e-le veut qu'ils se souviennent de ce jour comme de celui de leur première communion.

Le 15 novembre, fête de sainte Gertrude, eile demande à Monsieur le Supérieur qui est venu dire la messe de sept heurei, et a fait à l'évangile une bien, touchante exhortation, de bénir vingt-cinq pains, qu'elle veut donner aux pauvres en ce jour. Monsieur l'abbé Roquette y consent, à la condition qu'il paiera les pains, En les distribuant, les Auxiliatrices demandent une prière pour l'âme du Purgatoire la plus abandonnée,

« Et chaque jour le canon gronde ; on dit, le 15 novembre, que nous avons remporté un léger succès.

« Le 1" décembre, les poules pondent deux œufs : un œuf frais, cela fait sensation ! Le Père Gravoueilles étant venu le 12, on lui demande de vouloir bien régler les dettes contractées par l'ambulance, en. raison des différents envois de viande et de légumes... Il demande six sous pour payer son omnibus !

« Le 16, arrivent deux arabes mahométans, ils ne comprennent pas le français, impossible de songer à les convertir. »

Au milieu de ces souffrances, la Mère Marie de la Providence est toujours de plus en plus faible ; le cancer se développe lentement, mais d'une marche impitoyable ; il achève de la purifier, et met les dernières fleurs à sa couronne de l'éternité. Le P. Olivaint la soutient admirablement : il était délicieusement père. Lui si fort, et qui se reprochait l'impression de crainte qu'il faisait quelquefois, il encourageait suavement, il grondait maternellement, comme il eut fait un enfant, cette âme si candidement simple qui, au milieu de souffrances indicibles supportées avec le plus vaillant courage, s'accusait des moindres mouvements de nature. Les dialogues entre le père et la fille sont admirables ; si proches de l'éternité, ces deux martyrs, l'un de la foi, l'autre de la douleur, nous ont laissé de trop purs souvenirs pour ne pas nous y attarder. C'est seulement écrasée que la fleur donne tout son parfum ; c'est broyée avec Jésus au jardin, c'est sous la croix que l'âme révèle sa plus intime et enivrante beauté.

« Le Père Olivaint arrive comme l'ange de l'agonie. Il m'affirme que N.-S. me donnera, heure par heure, ce qu'il faut pour supporter mon état. Je dis toujours que c'est fini, que je n'en puis plus, et il me répond : « Vous dites qu'il vous semble qu'on vous met votre croix de travers, mais c'est vous qui la portez de travers en vous figurant que vous n'êtes pas fidèle à Dieu, et le reste. Votre volonté est bien au bon Dieu, votre tristesse est la suite de la maladie. (Aurions-nous deviné à la voir agir, et à lire ses lettres qu'elle était triste ?) C'est indépendant de votre volonté. Le bon Dieu a enrayé votre activité... Soyez persuadée que vous en faites bien plus, déchirée, rongée par la souffrance, ne bougeant pas, qu'en agissant comme par le passé. Jésus n'est qu'une plaie des pieds à la tête

par amour pour vous. Vous, mon enfant, souffrez votre état qui est une grande épreuve, par amour pour lui. En définitive, vous acceptez, tout cela me regarde... Lorsque vous aurez vos terribles hémorragies, ajoutez : 0 Jésus, je serais heureuse de verser mon sang pour vous... je vous le donne... Le bon Dieu qui vous voulait toute à lui a brisé votre volonté ; vous redoutiez une plaie, il vous l'a donnée. Offrez-lui tous vos membres, toutes vos souffrances quelles qu'elles soient ! »

« Le Père arrive le soir, 15 octobre, pour me fortifier. — « Je ne sais par quel bout me prendre. — Confiance, et lorsqu'on vous demande comment vous allez, prenez votre crucifix et répondez : Comme Lui ! avec Lui ! je souffre pour Lui ! Ah ! mon enfant, quand est-ce que je serai exaucé ? Je prie donc bien mal ? Je demande que vous possédiez votre âme, que vous dominiez toutes vos souffrances. Vous acceptez dans le fond, mais il faudrait le faire avec plus d'amour me dites-vous ! Est-ce qu'une vie de souffrances acceptées n'est pas une mort d'amour ! »

« Je ne vous permets pas, mon enfant, d'avoir peur de la mort. Je ne sais si cette maladie vous emportera, {hélas ! il ne pouvait guère en douter !) mais je vous défends de partir sans que je sois là, je ne veux pas que vous mouriez en rechignant. La mort, c'est l'appel de Jésus qui met une enfant dans son cœur... Vous faites bien de ne pas penser à la Chine, à Nantes, à Bruxelles, N.-S. s'en occupe pour vous ! Le désir que vous avez de l'amour de Dieu est une preuve que vous le possédez. »

« Vendredi 2L — Je passe une terrible journée et une partie de la nuit je répète mon Fiat. Que ma souffrance, ô mon Dieu, vous dise mon amour... Sang de Jésus, enivrez-moi ! Il faut bien que je répète cette

invocation, car mon hémorragie commence avant la messe. Je ne me sens plus capable de rien.

« Le Père arrive. Il me voit bien malade. « Jésus a été couvert de plaies pour votre amour me dit-il, c'est vous qui l'avez crucifié et il vous crucifie par un prodige de miséricorde. Ses blessures sont toutes des blessures d'amour. Que votre plaie s'élargisse, elle n'est pas loin de votre cœur. Ah ! que votre cœur soit entièrement ouvert à Jésus ! Souffrez aujourd'hui pour vos péchés, demain pour ceux de votre famille religieuse, puis, pour le Pape prisonnier, pour la France. » — Mais de tous les motifs, celui qui me touche le plus, car toutes les forces de mon cœur sont pour les âmes du Purgatoire, c'est leur soulagement... Faire plaisir à N.-S. me donne le courage de souffrir. Toute l'humanité ne me déterminerait pas, il me semble, à un acte de vertu... Mais Jésus seul ! »

Pendant l'octave des morts, la vénérée malade avait résolu de ne pas mettre sur sa plaie un sachet de charbon noir, que le médecin lui avait conseillé comme absorbant : « Non, mon enfant, lui dit le Père Olivaint, usez de ce remède dès demain — (demain c'était le 1^^ novembre) — L'obéissance vaut mieux que le sacrifice. »

« Mardi l^r novembre. Je souffre le martyre. C'est la meilleure manière de célébrer le dix-septième anniversaire de la pensée des bien-aimées âmes du Purgatoire. Que de grâces depuis ! Et si j'avais l'esprit de foi, quelle grâce que mon infirmité ! Aujourd'hui, il me semble que j'ai le feu dans les mains. Je brûle ! ô Jésus, je ne veux que votre volonté, je ne veux pas vous demander ma guérison, ne voulant que ce que vous voulez. »

Le Père vint dans l'après-midi « ...Vous êtes avec N.-S. N'employez donc pas le singulier. Ne dites pas :

Je, mais bien nous : Nous souffrons ensemble. Unissez votre plaie aux siennes. Ah ! mon enfant, c'est aujourd'hui votre fête, le jour de votre Société. Oui, Dieu veut que vous souffriez pour les âmes. Si un Ave Maria les soulage, une bonne œuvre les soulage davantage, mais souffrir sans se plaindre ! Que d'âmes vous délivrez par vos souffrances... et combien en délivreriez-vous davantage si vous étiez plus généreuse. »

« Jeudi 3. N.-S, a choisi notre petite Société pour l'associer à sa Passion. — Cette pensée me donne du courage. »

a Lundi 7. — Le fiât est toujours sur mes lèvres par la grâce de N.-S.... Je rappelle au P. Olivaint les principales grâces de ma vie et la prière que je dis chaque jour depuis 1842 : « Faites que la croix me donne l'amour. » Voilà donc vingt-huit ans que je fais cette prière sans trop me rendre compte de ce que je demande... — « Mon enfant, il y a dix-huit mois que N.-S. vous a donné sa croix. Elle est devenue plus poignante depuis six mois. Ah ! que la croix vous dise son amour : Aimer à souffrir. Souffrir à mourir. Confiance ! Vous vous sentez la chose de Dieu, dites-vous ; c'est bien... restez dans ces pensées ! »

Elle y resta : ces lignes du 7 novembre sont les dernières tracées par sa main défaillante. Les pages de i'agenda resteront vides désormais. Elle n'écrit rien le 8 novembre, jour si doux, jour où elle avait remis aux mains de Marie les clefs de la maison et celles de tous les cœurs ; rien le 15, fête de la chère sainte Gertrude, la sainte du Cœur de Jésus et des Ames du Purgatoire, celle qui avait conduit le Père Basuiau rue de la Barouillère ; rien le 8 décembre, la plus chère et la plus glorieuse fête de sa Mère bien-aimée... Le Père Olivaint a raison : il ne reste plus à la Mère Fondatrice

qu'à souffrir et à mourir de souffrances en union avec le Crucifié du Golgotha !

« Ah ! disait-elle quelques jours avant à son infirmière, celui qui m'a faite me défait. Il est bien le Maître, je pense... D'ailleurs, quelle bénédiction ! On n'aurait jamais le courage de se faire tant souffrir, et le bon Dieu qui connaît mieux que moi le prix de la souffrance, me la baille en père. »

Généreusement, elle offrait tout pour les âmes du Purgatoire : « Depuis dix-huit ans, disait-elle, je n'ai pas eu d'autre pensée que leur délivrance. » Les jours se suivaient, et les souffrances aussi. Elle avait demandé à Dieu de ne pas se gêner avec elle, car II était chez Lui ; et Dieu ne se gênait pas, et elle était de plus en plus persuadée que cette souffrance était la plus grande grâce de sa vie.

« Quelle triste fête, lui disait-on, quelques jours avant Noël. « Pour moi, il n'y a plus de fêtes possibles que celles de l'éternité. Je n'ai plus qu'à m'abîmer dans la volonté de Dieu. » En ce jour de Noël, on terminait une fervente neuvaine à la Mère Barat. Une hémorragie plus violente fit craindre que le dernier jour ne fût bien proche ; avec Jésus au jardin, elle répétait : « Je souffre le martyre. Seigneur, éloignez de moi ce calice ; néanmoins que votre volonté se fasse et non pas la mienne ! »

A partir de cette agonie sanglante, ce fut vraiment la Passion avec Jésus, la Passion avec toutes les souffrances, le corps écrasé sous la croix des douleurs physiques, et l'âme qui ne trouve plus dans la sainte Eucharistie la force pour sa faiblesse ; de Noël au 9 janvier, ne pouvant rester à jeun, elle ne communia pas !

Au 31 décembre, elle disait : «... Ce dernier jour de l'année est toujours pour moi un jour d'émotion.

Dites des Te Deum à mes intentions. Dieu a tant faiti pour moi, il a tant fait pour les âmes ! » Et fondant en larmes : « Qu'est-ce qui m'attend ? Que sera pour moi l'année prochaine ? » Et, comme si elle se fût reproché ces paroles : « Que je suis faible !... Volonté de Dieu, soyez bénie à jamais ! »

Désormais les jours étaient comptés ; le 25 janvier elle aurait quarante-cinq ans ; treize jours plus tard,, elle entrerait dans l'éternité !

Il fallait encore souffrir. Le jour de l'Epiphanie^ on fit annoncer comme imminent le bombardement de Paris ; il commença dans la nuit du 7 au 8. Les obus passaient au-dessus de la rue de la Barouillère, l'un d'eux éclata dans un appartement vide.

L'heure était venue de songer aux derniers sacrements. Avec une exquise délicatesse, Monsieur le curé de Saint-François-Xavier, supérieur de la communauté, exprima le désir que le Père Olivaint administrât lui-même la malade. Il était trop père pour refuser : « Pour vous, chère pauvre enfant, confiance, courage, abandon à Jésus. Vous allez donc le recevoir. Et lui, espérons qu'il va bientôt vous guérir. Nous commençons demain une nouvelle neuvaine, nous ferons mieux que jamais... Sacrifice complet, abandon parfait, charité surtout, confiance inconfusible, dilatation douce et filiale. Je vous bénis paternellement en N.-S. »

Il vint confesser la malade, le dimanche 8, et annonça lui-même à la communauté la décision prise. Clouée sans mouvement dans son fauteuil, la Mère de la Providence organisa tout elle-même pour la cérémonie du lendemain. Sa chambre était d'une blancheur ravissante : « Il faut, disait-elle, que tout soit pur à l'extérieur comme à l'intérieur. Il me semble que je me prépare à ma première communion, ou à mes grands

vœux. Je n'ai jamais été si heureuse, je ne m'attendais pas à cette grâce. N.-S. me gâte. »

Le lendemain à 10 heures, le Père Olivaint revêtu, du surplis du curé d'Ars, assisté par Monsieur le Supérieur, suivi de toute la communauté, se rendit près de la vénérée malade. Portant Celui que l'Eglise appelle la santé des infirmes, il entra dans cette chambre devenue le sanctuaire de la souffrance ; sur un autel tout brillant de fleurs et de lumières il déposa le Roi des rois, et puis il s'adressa à la Révérende Mère Marie de la Providence :

« Ma bien chère fille, à voir l'expression de votre physionomie qui conserve encore les apparences de la santé, on ne pourrait croire que nous venons vous apporter les sacrements que la Sainte Eglise confère à ses enfants, au moment où il vont passer de ce monde à l'autre vie. Et cependant il en est véritablement ainsi ; puisque, d'après ce qui nous a été dit, il suffirait d'un accident pour vous faire entrer dans votre éternité. C'est donc pour nous un devoir de cœur et de charité, de vous donner toutes les consolations de l'Eglise ; elle les place dans nos mains pour adoucir les derniers moments de ses enfants. Mais pour vous aussi c'est un devoir qu'il vous faut accomplir. Vous devez recevoir ces sacrements avec une grande confiance, et surtout avec un grand abandon, renouvelant le sacrifice le plus complet, le plus absolu de votre vie, que vous aviez déjà fait.

« Et maintenant, il faut pourtant vous dire que nous sommes décidés à vous disputer à la maladie, à la mort, j'ose même le dire, à Dieu lui-même. Nous allons, en cette même cérémonie, commencer une neu vaine par laquelle nous sommerons la divine Providence de tenir la parole des saints Evangiles, et d'exaucer nos nrières.

a Mes bien chères sœurs, faisons donc cette neuvaine avec une confiance inconfusible... Du reste, je ne serais pas étonné que ce sacrement de l'Eglise, institué pour le soulagement, non seulement spirituel, mais corporel des malades, contribuât à la guérison <jue nous espérons. Puisque la science humaine est à bout de moyens, n'est-ce pas le moment de demander à Dieu de se montrer ? Mes bien chères sœui*s, quelle sera donc votre part dans cette prière suprême que nous allons faire à Dieu ? Vous pleurez en ce moment, vous êtes émues ; mais les larmes ne suffisent pas. Il faut de la confiance, beaucoup de confiance. Vous allez dire à Dieu : Il nous faut notre Mère, en la lui demandant au nom de sa parole même. Vous avez besoin d'elle. »

Le Père alors fit les onctions sacrées : le visage de la Mère de la Providence rayonnait d'une sérénité angélique : elle-même présentait ses membres et semblait accomplir l'acte le plus simple, tant son calme était grand. Les onctions terminées, le Père prit en main la Sainte Hostie et s'approchant de la mourante : « Vous allez recevoir celui de qui vous étiez comme séparée, puisque depuis Noël vous n'avez pas pu vous unir à Lui. L'Eglise, dans ses admirables industries, a trouvé moyen de donner aux malades cette consolation quotidienne : c'est pourquoi nous avons tenu à vous administrer les derniers sacrements.

« Oui, vous allez vous unir à Celui pour lequel vous avez tant travaillé, que vous avez tant aimé. Peut-être veut-il vous récompenser tout de suite de ce que vous avez accompli pour son service ; cependant, bien que vous ayiez fait des œuvres, il vous en reste beaucoup à faire. Personne n'est nécessaire, il est vrai, mais Dieu veut-il encore se servir de vous ?... Mettez-vous dans la disposition de saint Ignace qui s'offrit à Dieu, con-

sentant à prolonger ici-bas son exil, au risque de se mettre en danger, pourvu qu'il procurât la plus grande gloire de Dieu, et le salut d'un plus grand nombre d'âmes. Excitez ensuite dans votre cœur les sentiments de la contrition la plus profonde, rappelez à votre souvenir tous les péchés de votre vie passée. »

D'une voix faible, mais très distincte, la Révérende Mère Générale dit : « Je demande pardon à Dieu et à toute la communauté de tous mes mouvements de nature, de mes impatiences qui ont pu faire de la peine à quelques-unes, et du mauvais exemple que j'ai donné en n'observant pas assez bien les Règles. »

Le Père Olivaint, craignant que toutes les religieuses n'eussent pas entendu, répéta à haute voix l'humble aveu et la confiante prière, puis il donna la Sainte Communion.

Pendant l'action de grâces, il reprit la parole : « Ne pensez plus qu'au divin Maître... ouvrez-lui votre cœur, il faut que dorénavant votre vie ne soit plus qu'un cœur à cœur perpétuel avec Lui, c'est-à-dire une communion perpétuelle, soit qu'il vous conserve encore un certain temps sur la terre, soit qu'il vous appelle à l'éternité. »

Il ajouta : « Avez-vous, ma bonne Mère, quelques recommandations à faire à vos enfants ? — Que doisje leur dire, mon Père ? — Tout ce que vous inspirera Celui que vous venez de recevoir dans votre cœur. — Je leur recommande un zèle toujours croissant pour les âmes du Purgatoire et l'esprit de famille. Que la Chine, Nantes, Bruxelles, Paris ne forment qu'un cœur et qu'une âme ! — Et toutes les fondations à venir, ajouta le Père, et son attitude semblait attendre quelque autre parole. « Dois-je encore dire quelque chose ? » reprit la vénérée Mère. — Oui, ma chère fille, parlez-nous encore. — Je leur recommande la

charité, la charité, la charité. » Et le ton de la voix disait qu'avec la charité, elle demandait tout ce que son cœur pouvait souhaiter de meilleur. Le Père Olivaint acheva sa pensée : « Demandez-leur, dit-il, surtout l'esprit intérieur, sans lequel il n'est pas de vie religieuse, ni même de vie chrétienne. »

Puis, il lui dit de bénir ses filles. Elle sembla hésiter, jamais elle n'avait encore voulu donner sa bénédiction d'une manière quelque peu solennelle. Le Père insista : « Il faut bénir vos enfants. » Elle obéit.

« Maintenant, continua le Père, je vais demander pour moi, pour vous et toute la communauté, la bénédiction de M. l'abbé Roquette, votre supérieur. » Et il se mit à genoux, toutes les mères et sœurs l'imitèrent. Profondément ému, Monsieur le curé bénit toutes les personnes présentes. Revenu à la chapelle, le P. Olivaint commença au pied du tabernacle la neuvaine pour obtenir la guérison si ardemment désirée ; il récita les litanies de la sainte Vierge, le Salve^ Regina, et le Suscipe.

La neuvaine s'acheva au milieu du bombardement — la nuit du 13 au 14, près de soixante obus passèrent au-dessus de la maison, tombant tout près ; le 13, le 118 de la rue du Cherche-Midi avait été atteint — et au milieu des souffrances toujours plus vives du corps et de l'âme, la privation de nouvelles était une véritable torture : « Quel sacrifice le bon Dieu m'a demandé là. Avouez que j'ai tout à la fois. » Tout près d'elle, la Mère Saint-Augustin et la Mère Sainte- Gertrude étaient aussi malades ; la maladie de ses filles était toujours un peu la sienne,

La neuvaine achevée, le P. Olivaint réunit, le 17, la communauté, et après l'avoir excitée à la confiance^ proposa une nouvelle neuvaine. Toutes acceptèrent bien volontiers. Le Père annonça ensuite que la Mère

Saint-Pierre ayant demandé d'être déchargée, la Mère de la Miséricorde remplirait, jusqu'à nouvel ■ordre, les fonctions de supérieure. La nomination ^tait officielle le 24, ce choix fut comme le testament de la Mère Générale, et la signature qu'elle put encore donner fut la dernière.

Le 25 janvier, malgré une violente hémorragie, elle put communier. Rappelant à ses filles réunies dans sa chambre le doux anniversaire si cher à son cœur, elle demanda qu'on voulut bien réciter un Te Deum à ses intentions. Elle ne pouvait plus dire à Jésus que deux mots : « Je vous aime ! » Le surlendemain, elle iaisait ainsi sa prière du soir : « Mon Dieu, je n'en puis plus : vous le voyez bien ; mais je puis encore vous dire pour le passé que je vous aime ; pour le présent, pour toutes mes souffrances, que je vous aime ; pour l'avenir, que je vous aime, que je vous aimerai toujours en attendant que je vous aime éternellement. »

Rien en effet, mieux qu'un acte d'amour, ne pouvait Tésumer cette vie qui s'achevait dans les douleurs les plus atroces : « C'est affreux ce qu'elle doit endurer », avait dit le docteur Désormeaux !

La Mère Marie de la Providence, fondatrice des Auxiliatrices des Ames du Purgatoire, n'avait-elle pas été l'enfant gâtée du bon Dieu ? Nature ardente et spontanée, enthousiaste et pleine d'élan, gardant au milieu de tristesses et d'angoisses très pénibles à certaines heures, une confiance joyeuse dans la Providence qui ne lui avait jamais manqué, Eugénie Smet, malgré une impressionnabilité très vive, était douée d'une aptitude admirable à conduire les affaires ; son coup d'œil prompt, son jugement sûr ne la trompaient guère, elle n'avait qu'à se laisser guider par son Jumineux bon sens pour aller droit et vite au but fixé.

Si parfois elle commit des erreurs — et qui donc n'en a pas commis ! — on peut dire que ce fut par une défiance exagérée d'elle-même ; son humilité, sa timidité la rendirent hésitante, voyant presque toujours juste, elle ne marchait pourtant en pleine sécurité qu'appuyée sur la volonté et le jugement d'un autre. Très vive, elle put, par un mot, par un geste, froisser une âme, jamais volontairement elle ne fit la moindre peine, et la bonté de son cœur, l'élan d'une nature pleine de charme, la douceur de son regard si profond ravissaient tous ceux qui traitaient avec elle, comme il avait ravi cette bonne et aimante Mère Marguerite- Marie qui fut sa dernière infirmière. Oui, en repassant dans sa mémoire et dans son cœur tous les dons naturels que Dieu lui avait faits, c'était bien un acte d'amour qui seul devait jaillir de son âme et de ses lèvres.

Seul encore, seul surtout il pouvait exprimer sa reconnaissance pour les merveilles de grâce que Dieu avait opérées en elle. Toute l'énergie de sa volonté, toute la virilité de son caractère dès sa plus petite enfance, par une prévenance admirable de la bonté divine, avaient été comme naturellement dirigées vers le bien ; des grâces de choix l'avaient comme soulevée peu à peu et emportée là où la volonté du Père Céleste l'appelait. Ses premières impressions, ses premiers jeux, étaient déjà comme pénétrés par le souvenir des âmes du Purgatoire, comme toutes ses œuvres de jeune fille en devaient être imprégnées jusqu'au jour mémorable du premier novembre 1853, où le plan divin sur sa vie lui avait été nettement manifesté. Les exigences s'étaient multipliées par lesquelles elle avait comme forcé Dieu de signer, à cinq reprises difïérentes, par de vrais prodiges, cette grâce de novembre. Plus tard, rue Saint-Martin et rue de la Ba-

rouillère, que de merveilles encore, et si évidentes et si paterneilenumt miséricordieuses, dans son âme, dans l'âme de ses filles ; la direction du P. Basuiau et de la Compagnie de Jésus, les encouragements et les prières du saint curé d'Ars, qui jamais n'hésita sur l'avenir providentiel de la petite société, l'appel des missions ; tous les secours dont elle avait eu besoin rencontrés sur l'heure ; la vicomtesse Jurien, Monsieur Gabriel, Monseigneur Sibour ; le doigt de Dieu est bien sur elle et sur son œuvre : Digitus Dei est hic : Rome d'ailleurs vient de parler et le bref laudatif, tout le monde le pense, tout le monde le sait, sera suivi de l'approbation complète et prochaine. Pour tout le passé, oui, la Mère de la Providence peut répéter : Mon Dieu, je vous aime !

Pour le présent, malgré les apparences, c'est bienencore cette parole qu'il faut dire. — La Mère de la Providence part bien vite : dans sa quarante-cinquième année ; ses filles sont bien jeunes pour devenir des orphelines ; quel élan vingt années de vie ne donneraient-elles pas à la Société naissante des Auxiliatrices! Et puis, quelles atroces douleurs, quelles souffrances I Un jour elle avait dit : « Parmi toutes les choses qui n'offensent pas Dieu, il en est cinq que j'ai redoutées : quitter ma famille, fonder une communauté, n'avoir par le nécessaire assuré pour l'entretien de mes filles, contracter des dettes, être atteinte d'un cancer ; eh bien ! par la grâce de Dieu, les cinq choses me sont arrivées. » En ce mois de janvier 1871, alors qu'elle est tourmentée par l'inquiétude, et pour ses filles de Chine, et pour ses filles de Bruxelles, et pour ses filles de Nantes, dans ses longues nuits sillonnées d'obus et toutes secouées par le bombardement, elle sent la terrible maladie ronger lentement sa poitrine torturée, et de fréquentes hémorragies viennent

lui rappeler qu'il suffit d'un accident plus violent pour terminer sa vie : ses filles cachent leurs larmes, mais elle n'ignore aucune de leurs tristesses. Pauvre Mère ! chaque neuvaine, et elles se succèdent sans interruption, chaque neuvaine qui commence lui apporte un espoir, chaque neuvaine qui finit, une déception, il est des heures où elle est triste à en mourir. Le Père Olivaint la soutient, mais pourtant ce lit d'agonie, ce terrible aujourd'hui, ce présent comme il est sombre ! Rien de mieux cependant que de dire au Cœur de Jésus agonisant, pour les heures désolées qui passent si lentement, un vrai et bon : Je vous aime ! Immobile dans son fauteuil quand ses étoufïements ne lui permettent pas de rester dans son lit, son crucifix entre les mains, crucifiée avec Jésus, comme Jésus, elle ne trouve qu'un mot pour exprimer son âme : Deo graiias ! Et le souvenir de son cher et grand saint Ignace lui revenant, elle dit à sa fille qui la soigne : « C'est le Suscipe pratique » ; le Suscipe, c'est le cœur de la contemplation pour obtenir l'amour divin, le dernier mot et le dernier sommet des Exercices.

Le passé, le présent, c'est bien l'amour de Dieu qui les résume ; il reste l'avenir. Oh ! l'avenir, il est encore bien plus resplendissant d'amour. L'avenir de la chère Société ici-bas, ce sont les maisons multipliées en France, c'est l'Angleterre, c'est l'Italie, c'est la Belgique, c est l'Autriche, c'est l'Amérique, New- York, Saint-Louis et San-Francisco, c'est l'Espagne, la Suisse, la Hollande... c'est l'arbre qui grandit et lance partout ses jeunes et forts rameaux, c'est la sève qui bouillonne, toujours aussi pure, toujours aussi saine, c'est avec la charité que la Fondatrice a tant recommandée — charité simple, souriante, inconfusible — l'esprit intérieur,

esprit de foi, de confiance, de dévouement qui anime toujours ses filles et les immole aux âmes du Purgatoire et aux âmes délaissées de la terre. Pour cet avenir, qu'elle ne verra pas de ses yeux de chair, mais que Dieu peut-être lui donne de pressentir, de deviner naturellement ou surnaturellement — la fleur n'est-elle pas dans la graine, et le Dieu-Providence n'est-il pas tout-puissant et ne sait-il pas tout ? — c'est bien toujours : Je vous aime, qu'il faut dire. Il faut le répéter encore quand il s'agit de son avenir à elle : Dieu vu enfin bientôt et aimé éternellement ; demain sur son front transfiguré, la blanche couronne ■des Vierges. Oui, pour le passé, pour le présent, pour l'avenir Mon Dieu, je vous aime !

Aucune prière ne pouvait être meilleure que celle de ce 27 janvier 1871, aucune ne pouvait plaire à Dieu davantage.

Le samedi 28, l'armistice était signé et aussitôt la nouvelle Supérieure de la rue de la Barouillère, la Mère de la Miséricorde, écrivait à Bruxelles. Après avoir donné, sur le siège et sur la communauté, les nouvelles que nous connaissons, elle ajoutait :

« Mère Marguerite-Marie se dévoue infatigablement près de notre Révérende Mère, qui ne quitte plus son fauteuil et son lit. Nous faisons des neuvaines qui se succèdent sans interruption et si le résultat n'est pas encore celui que nous sollicitons, du moins avons-nous la consolation de penser que nos prières la soutiennent dans son indicible martyre, dont humainement parlant, le terme ne paraît pas éloigné. N.-S. nous trempe par de rudes épreuves, ma bonne Mère, je crois qu'après celle-là il n'en est aucune que nous ne puissions défier par la suite ; c'est bien en Lui seul, en notre Maître, que nous allons prendre notre appui, et plus que jamais il nous sera tout en toutes choses. »

HAMON. — LES AUXILIATRICE? DU rUR0\TOiRE. — I. 3-1

Le lundi 30, ia journée fut des plus pénibles : « Faites-vous saintes bien vite, dit la malade à bout, de forces aux deux ou trois mères qui se trouvaient dans sa chambre, pendant que vous avez la santé^ car une fois malade, voyez de quoi l'on est capable. Je ne puis plus prier, ni même entendre prier tout, haut, tout me fatigue. Heureusement, je puis dire i Fiat. >» Et elle demanda son chloroforme ; elle appelait ainsi le chapelet du curé d'Ars sur les grains duquel elle avait l'habitude de répéter : Fiat, Jésus.

Les étouffements augmentant, la Mère de la Providence fit demander à la principale infirmière, la; Mère Sainte-Gertrude, malade elle-même, la permission de rester dans son fauteuil.

Le 4 février, on eut de sérieuses craintes ; Monsieur l'abbé Roquette, M. l'abbé Fournier et le Père Olivaint vinrent la voir tour à tour. Ils parurent fort inquiets. Seule, la vénérée malade ne paraissait pas se tourmenter. La Mère Saint-François-Xavier et ia Mère Saint-Ignace, (sa sœur Emma), eurent la consolation de passer, près de son lit, la nuit qui fut moins terrible qu'on ne l'avait craint. De minuit à quatre heures, il y eut même quelques bons moments de sommeil. Aussi quand le Père Olivaint vint à six heures et demie pour ia messe de communauté, il trouva la Révérende Mère en prières et se disposant à communier. Une lueur d'espoir et de confiance illumina les cœurs. La journée du 5, jusqu'au soir fut assez calme, les étouffements étaient moins violents ; avec une bonté charmante, la malade accueillit toutes les Mères qui vinrent la visiter ; quand elle ne pouvait parler, elle souriait. La nuit fut assez tranquille, elle dormit encore, revoyant en rêve celles qu'elle avait vues pendant la journée, et répétant souvent : « Pauvres enfants, Chine, Nantes, Bruxelles. »

Vers le matin du 6, un fort accès de fièvre fut suivi d'un accablement profond. Pourrait-elle communier, se demandait-on ? Ce fut elle-même qui répondit : « Pourquoi, dit-elle, ne préparez-vous pas aujourd'hui l'autel comme d'habitude ? — Ma Mère, c'est que vous êtes bien fatiguée ce matin. — Raison de plus pour communier. N.-S. n'est pas difficile, il est convenu que mes souffrances servent de préparation et d'action de grâces. » Après avoir dit ces mots, elle s'assoupit de nouveau. On lui proposa d'attendre après la messe : « Pourquoi changer, dit-elle avec douceur, je ne serai pas mieux après la messe ; préparez tout bien vite, et que N.-S. vienne. » N.-S. vint ; et ce lundi, 6 février, à sept heures du matin, ce fut la dernière fois.

Quand la petite cloche annonça son arrivée, la Mère bien-aimée joignit les mains et chercha à se redresser sur son fauteuil ; ce fut en vain, sa tête inclinée par la douleur ne pouvait plus se soutenir. Cependant, au moment même de communier, elle put faire un effort, mais immédiatement retomba dans un état de prostration qui faisait peine à voir : « Nous restâmes deux près d'elle pendant la sainte messe ; elle nous fit réciter successivement la prière : 0 bon et très doux JésuSj le Suscipe, V Anima Chrisii, puis cinq Paler et cinq Ave. Nous pensions d'abord qu'elle était trop affaiblie pour pouvoir nous suivre, mais à peine avionsnous terminé une de ces prières qu'elle commençait elle-même la suivante, une fois même elle nous interrompit en disant : « Priez plus distinctement, je ne vous entends pas ! »

La journée fut très pénible, la chère et pauvre malade s'affaiblissait de plus en plus, il fallait un suprême effort pour qu'elle prêtât attention à ce qui se faisait près d'elle ; au moindre mouvement, elle était prise de terribles suffocations. Pendant les

cruelles heures d'agonie, pas une plainte, son calme et sa douceur angéliques arrachaient des larmes. Ce jour-là, vers le soir, arrivèrent des lettres de Bruxelles et de Nantes ; elles étaient toutes très consolantes, et par Bruxelles arrivaient aussi les meilleures nouvedes de Chine, Le soir, la vénérée mourante se faisait encore résumer ces chères lettres ; quand on eut achevé : « Avouez, dit-elle, qu'il fallait bien que je paie toutes ces bénédictions. » Et sans doute la prière du vendredi 27, monta-t-elle à ses lèvres : « Pour le présent, pour mes souffrances, que je vous aime ! »

La nuit qui commençait devait être la dernière ; elle fut la plus pénible. Affaissée dans son fauteuil, consumée par la fièvre, la chère malade n'avait sa pleine connaissance qu'à de rares intervalles. Tout à coup, on l'entendit s'écrier : « Mais, c'est la Mère du Sacré-Cœur, elle est donc revenue ; elle est bien bonne de venir me voir. C'est le Père Basuiau qui l'aura envoyée, je suis bien contente. Mais comment cela se fait-il ? » Puis elle murmurait : « Le bon Dieu a tout fait en moi. Je n'étais capable de rien. » Le lendemain elle demanda si la Mère du Sacré-Cœur n'était pas revenue de Chine : « Si elle n'arrive pas bien vite, elle ne me retrouvera plus. »

Vers minuit, une forte hémorragie lui dégagea la tête ; elle put sommeiller. Au réveil elle dit : « Je me sens incomparablement mieux. )^ Mais hélas, la fièvre revint bientôt et avec la fièvre, la prostration.

Trois fois pendant la matinée, elle demanda la sainte communion. « Il faut pourtant que j'obéisse, disait-elle, le Père Olivaint m'a dit de communier tous les jours. » Son état terrible ne permit pas de la satisfaire.

La malade parla peu pendant cette journée où, conduites par la Mère Supérieure, ses filles se succé-

daient près de son lit de mourante. Dieu toujours si paternel, semble l'avoir prévenue délicatement de l'heure de la visite du Père Olivaint : « Il viendra à trois heures », murmura-t-ejle à plusieurs reprises.

A midi, comme on lui disait que l'Angelus sonnait : « L'angelus, reprit-elle souriante, mais il faut que je le dise. Voyez donc comme je suis faible, je ne me rends plus compte de ce qui se passe, j'ai cru qu'il était trois heures. » Elle ajouta à voix basse : « Le Père vient à trois heures, il faut que la chambre soit en ordre. «

A trois heures, le Père Olivaint sonnait ; il ne devait venir qu'à cinq heures et demie, mais il s'était senti pressé de hâter sa visite. Les larmes aux yeux, le docteur Brémond quittait à ce moment même la malade et lui disait adieu, il ne pouvait espérer la retrouver vivante le lendemain. Personne n'avait prévenu la Mère de la Providence de l'arrivée du Père, et cependant : « Allez donc chercher le Père, dit-elle, à celles qui l'entouraient, il est au parloir. » Le Père monta, il fut accueilli avec une singulière expression de joie ; vingt minutes il parla avec la mourante, ce fut leur dernier entretien. Il ne la trouva pas plus mal que la veille, il sortit donc en recommandant de le prévenir si le danger augmentait.

Ses filles ne le remarquaient pas, et cependant elle entrait en agonie. Monsieur Montargis, un vieil ami de toujours, arrivant peu après les avertit que leur mère mourait... Aussitôt la communauté se réunit, la Mère Supérieure commence les dernières prières auxquelles les religieuses répondent, étouffant leurs sanglots. On ne peut croire à la terrible réalité ; Monsieur l'abbé Roquette, le Père Olivaint, Monsieur l'abbé Fournier arrivent en toute hâte... trop tard ; la Révérende Mère Marie de la Providence, fondatrice

des Auxiliatrices des Ames du Purgatoire, venait de rendre à Dieu sa belle âme ; il était cinq heures et quart. L'Eglise, ce jour-là, rappelait à ses fidèles la prière de Jésus au jardin de l'Agonie : la vie qui venait de s'achever avait été toute pénétrée par la divine parole : Non mea voluntas, sed tua fiât !

Le Père Olivaint se mit à genoux et récita le De profundis. Il ne pouvait plus dire à celle qui ne l'entendait plus ces « mots de l'éternité » dont elle était si avide ; il était un peu le père de toutes celles qui pleuraient, de son cœur à ses lèvres montèrent tout naturellement de paternelles consolations. Il se leva : « Que dirai-je, mes bien chères Sœurs, en présence de votre Révérende Mère morte ? Son silence n'est-il pas bien plus éloquent que ma parole ? Je voudrais du moins trouver, dans mon cœur, quelques mots de consolation pour vos pauvres âmes désolées, car vous êtes bien jeunes pour être orphelines. Soyez quand même remplies d'espérance dans votre douleur. Dieu n'a mis fm aux épreuves de votre Mère que parce qu'il n'a pas voulu prolonger son exil. Votre désir à toutes, mes chères sœurs, c'est de la voir revivre jusque dans la mort, cette mère que vous aimiez tant. Si vous pouviez la rappeler à la vie !... Eh bien, vous le pouvez en rendant vivants au milieu de vous son esprit et ses enseignements. Pour perpétuer dans cette petite famille son esprit et sa vie, renouvelez-vous dans une pratique plus exacte des règles qu'elle vous a laissées. Comprenez mieux que vous ne l'avez fait jusqu'ici la beauté, la grandeur de votre vocation et la nécessité d'y correspondre avec une générosité toujours croissante, c'est là le moyen de rendre votre mère immortelle au milieu de vous. N'est-ce pas aussi le seul qui vous reste de lui témoigner votre amour et votre reconnaissance ?... A combien de titres ne les mérite-

t-elle pas ? Ah ! que ne puis-je vous dire combien elle vous aimait et à quel point le zèle de la sanctification de vos âmes occupait sa pensée ! Je ne crains pas d'assurer que sous ce rapport je la connaissais mieux que vous, et que je sais sur son dévouement pour vous bien des choses que vous ignorez. Du moins, mes ■chères Sœurs, témoignez-lui votre gratitude en réalisant ce qu'elle attendait de vous pour la plus grande gloire de Dieu, pour le soulagement et la délivrance des âmes du Purgatoire. »

Le tableau était saisissant. Debout, au milieu de la communauté agenouillée autour du fauteuil où la Mère de la Providence était assise, morte, le Père parlait ; à deux pas, Monsieur l'abbé Roquette pleurait comme il eût pleuré sa propre mère ; Monsieur l'abbé Fournier était près de lui ; dans l'ombre de la chambre du fond, arrivé le dernier et tout saisi d'émotion devant ce douloureux spectacle. Monsieur l'abbé Lagarde, vicaire général.

Il était déjà tard lorsque, après le départ de Monsieur Lagarde, de Monsieur le supérieur, de l'aumônier et du Père Olivaint, les Auxiliatrices purent de nouveau entrer dans la chambre mortuaire, La Mère, étendue sur son lit, dans son costume d'Auxiliatrice, avait comme dépouillé son vêtement de douleur ; ses traits ravagés par la maladie avaient repris toute leur sérénité, ils reflétaient un rayon de paix divine, et pour retrouver le calme il suffisait de prier à ses pieds. Pendant la journée du mercredi, les visiteurs furent nombreux ; avec émotion, ils faisaient toucher leur chapelet et les objets pieux qu'ils avaient à la morte vénérée, tous ceux qui la virent avaient un même sentiment : elle est au ciel !

Le jeudi 9 février, à onze heures, eurent lieu les funérailles ; on suivit l'ordre prescrit parle coutumier.

Monsieur l'abbé Lagarde avait désiré donner à la Mère Générale un dernier témoignage de son dévouement, on lui offrit de présider la cérémonie et il accepta de grand cœur. Visiblement ému, il était entouré de M. l'abbé Roquette, de M. l'abbé Fournier, de M. l'abbé de Girardin, de M. l'abbé Pages, du P. Laureau de l'Oratoire, des PP. Olivaint, Paris, Haquin de la Compagnie de Jésus.

La chapelle était comble, et la cour noire de monde, au moment où la mère bien-aimée entra pour la dernière fois dans le petit sanctuaire où elle aimait tant à prier. Monsieur 1 abbé Roquette célébra la sainte messe, Monsieur l'abbé Lagarde donna l'absoute. Le clergé, la communauté, les soldats de l'ambulance, les assistants vinrent tour à tour jeter de l'eau bénite sur le cercueil. L'heure avançait, le défilé était long, on dut se hâter de former le cortège qui devait accompagner le char funèbre.

Au cimetière Montparnasse, près de la tombe du P. de Ravignan, la Mère Marie de la Providence repose dans le caveau où l'attendaient ses filles déjà retournées à Dieu, à l'ombre de la croix, dans l'espérance de la résurretion. Sur cette tombe fermée, n'estil pas permis de concevoir une autre espérance ; pourquoi la fondatrice des Auxiliatrices du Purgatoire ne serait-elle pas une des âmes dont le sépulcre est glorieux ? et erii sepulcrum ejiis gloriosum... (Isaïe, 11. 10.)

'Les hommes y ont déjà apporté leurs hommages pieux. Au lendemain de cette mort, Monseigneur Richard, évêque nommé de Belley, venait exprimer aux religieuses de Nantes dont il avait été le premier supérieur ses paternelles condoléances : « Votre Mère vous a donné l'impulsion en toutes choses... vos constitutions sont approuvées par le Saint Père, il semble qu'il était temps qu'elle allât vous protéger du haut

du ciel. » Les archevêques d'Aix, de Bourges, de Cambrai, les évêques d'Arras, de Nantes, de Nevers, voulurent manifester leurs regrets et, quelques-uns leur admiration, pour la vénérée Fondatrice et son œuvre. Beaucoup de communautés religieuses, et parmi elles le Sacré-Cœur et la Retraite, qui avaient eu de si affectueux et si fréquents rapports avec la chère morte, s'empressèrent d'envoyer rue de la Barouillère l'expression de leurs regrets et de leur religieuse sympathie. D'Ars, le bon Monsieur Toccanier écrivait : « La Révérende Mère, qui aimait tant les âmes du Purgatoire a voulu sans doute les visiter, mais j'ai l'espérance que sa visite a été courte et qu'en ce moment elle est au ciel avec celles qu'elle a délivrées. » Le P. R. Fessard, écrivait de Chartres, le 12 mars, et son témoignage est celui de tous les Pères qui avaient connu la Mère de la Providence :

Ma Révérende Mère, P. ^

« Aujourd'hui seulement m'est arrivée ici où je me trouve par accident, votre lettre du 2. Quel coup pour vous toutes et pour moi-même ! Je connaissais intimement votre Mère et je ressentais pour elle une tendre afïection, pleine d'admiration et de respect. C'était une âme si haute, si grande, si belle, si délicate, si généreuse, si éprouvée par le Divin Maître et si chère à son Cœur ! Ah ! qu'elle a souffert et religieusement souffert ! mais aussi qu'elle a aimé l'Amour crucifié et eucharistique et en lui, et par lui, les Ames du Purgatoire !

« ... J'ai prié et prierai pour elle ; mais vraiment, je suis plus porté à l'invoquer... Que du haut du ciel elle vous obtienne à toutes de marcher sur ses traces jusqu'à la mort...

« A Dieu, ma Révérende Mère, Votre humble et dévoué serviteur.

M. Fessard, s. J. »

Aux hommages des hommes, l'Eglise, au nom de Dieu, mêlera-t-elle les siens ? Un jour mettra-t-elle une auréole autour du front de la Mère Marie de la Providence ? C'est le secret des temps à venir. En fermant ce volume nous avons, semble-t-il, le droit de penser que la vénérée Fondatrice a pratiqué à un degré héroïque les vertus chétiennes. N'avons-nous pas le droit, en outre, d'espérer que la divine Providence qui a multiplié, pendant sa vie, les signes évidents de son action sur elle et sur son œuvre, tiendra encore, à manifester sur son tombeau, par de nouveaux prodiges, que, là-haut, Eugénie Smet demeure son a enfant gâtée ». Les âmes du Purgatoire ne pourraient qu'y gagner.

Avant-Propos

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