G. JURIEN
Elle a pu vieillir, elle n'a pas changé. C'est toujours je même surnaturel et la même originalité. Elle vient de perdre sa fortune ; le Saint Père a dû payer son voyage de Bourbon à Rome, elle n'a pas un regret pour la richesse, elle ne pense qu'à Dieu, aux âmes^ et aux choses de l'éternité. Elle oublie tout ce qu'elle a fait pour ses chères Auxiliatrices du Purgatoire ; elle éclate en reconnaissance, elle multiplie ses mercis pour une pauvre statuette de saint Joseph, elle ne demande que des prières. Vraiment, avec des défauts bien visibles, et une originalité qui, à certaines heures, ne laisse pas d'être inquiétante, Madame la Vicomtesse Jurien avait une bien belle âme et très surnaturelle ; jamais, rue de la Barouillère, son souvenir ne vieillira.
Seize années s'étaient écoulées depuis la fondation de la Société, et la mort n'avait pas encore franchi le seuil de la communauté. La sœur Saint-Michel, (Mademoiselle Louise de Lorgeril), et la Mère Marie de la Croix étaient toutes deux décédées dans leur famille ; ce fut le 2 janvier 1869, que la rude visiteuse vint cueillir, dans une maison de la Société, sa première victime, la Mère Marie de Saint-Alphonse de Liguori. Le l^r janvier, c'était le premier vendredi du mois, la Mère de la Providence avait écrit dans ses notes : « Je sens que N.-S. me demande le sacrifice de la Mère de Liguori. Ce sont les étrennes du Cœur de Jésus. » Le lendemain, la pauvre malade qui, depuis un an, souffrait atrocement, dit : « Ce soir, je ne serai plus, N.-S. me délivre en partie de mes craintes d'autrefois. » La veille, quand l'indulgence
plénière lui avait été appliquée, toute entière à sa vocation d'Auxiliatrice, elle avait murmuré, un sourire de joie aux lèvres : « Je puis au moins donner cette étrenne aux âmes du Purgatoire. » Le docteur qu'elle avait voulu remercier une dernière fois, ne pût s'empêcher de dire au sortir de la chambre : « Quel ange de paix ! Voilà une leçon qui vaut mieux pour moi qu'un sermon ! » Celle qui allait mourir était toute dévouée au Cœur de Jésus ; « elle avait sous la main une de ses images et, en face de son lit, suspendu entre deux fenêtres, un tableau qui le représentait ; devant, brûlait le cierge des vœux : « Je ne vois plus |e Sacré-Cœur, dit-elle d'une voix très nette, au soir du 2 janvier vers 9 heures ; saisissant alors sa petite imag'i, elle la porte à ses lèvres et la baise. Elle cherche son petit saint Joseph qu'elle baise aussi. Doucement, quelques minutes plus tard, pendant que la Mère de la Providence récite la prière Anima Chrisii : « Appelez-moi à l'heure de ma mort et ordonnez que j'aille à vous », elle entre dans l'éternité. De son lit de mort, il se dégage une impression de paix indéfinissable, toutes les personnes qui l'approchent la ressentent. »
Le Père Monnin écrivait à la Révérende Mère Générale : « ... Comment la pleurer, cette jeune âme envolée qui a trouvé le repos avant la souffrance, et qui s'est éveillée tout d'abord à la vérité et aux joies du véritable amour, sans avoir traversé les douloureuses épreuves et les longs dégoûts d'ici-bas ! Dieu vous l'avait donnée, chère bonne Mère, Dieu vous l'a ôtée. Je suis sûr que vous saurez dire : « Que son saint nom soit béni ! » Et quant à l'œuvre qui demeure privée du concours de cette charité, au fond, ne savons-nous pas que les plus grands ouvrages de Dieu doivent être affermis sur la mort des saints ! »
Peut-être ne savait-il pas si bien dire ; les deux années qui lui restent à passer ici-bas ne vont plus être, pour la Mère de la Providence, qu'une longue souffrance. Son état de santé ne s'améliorait pas, il s'aggravait de jour en jour. Le 5 février, retenue dans son lit, elle se demandait comment elle pourrait suffire jamais à sa lourde tâche, « Ayez confiance, lui dit le Père Olivaint. On raconte que la barque de saint François-Xavier ne pouvait pas chavirer, il en sera de même pour vous. Rien n'est arrêté dans vos affaires puisque vous accomplissez la volonté de Dieu. »
Le 10 février, elle fait l'effort d'aller à la chapelle recevoir les cendres. Au Supérieur de la communauté qui vient la visiter, elle reproche aimablement de ne pas permettre qu'on lui porte la sainte communion plus souvent que tous les huit jours. Trois jours après elle écrit : « Je fais quelques pas dans la chambre et j'espère aller demain à la messe, à l'oratoire, afin de faire la sainte communion. Je suis toujours occupée de cette pensée. J'ai assez de douleurs physiques pour me rappeler la peine du sens ; si j'avais un extrême désir de voir Dieu, cela compléterait mon Purgatoire, en étant la peine du dam. Jésus incendiez mon cœur ! »
La Mère Fondatrice fait les premiers pas sur la voie douloureuse. Personne, elle moins que personne, ne soupçonne la nature ou la gravité du mal, et pour souffrir elle ne se croit pas dispensée du labeur quotidien : « Je n'ai pas une minute à moi. Après la communion que j'ai faite à l'oratoire, écrit-elle le 13 février, je reprends mon courrier, et j'écris à toutes les nôtres de Chine, (10 lettres) ; puis à deux vierges chinoises, au P. Basuiau ; avec mes exercices de piété ma journée est prise. Je ne sais pas dire : Fiat ; et cependant, qu'est-ce que je souffre ? »
Les souffrances ne l'empêchaient pas de pourvoir ^ux intérêts de la Société, elle pensait alors, et sérieusement, à obtenir de Rome le bref laudatif de son Institut. Le Père Olivaint lui avait dit : « Quand vous aurez trois maisons, il faudra songer à vous faire approuver. » Paris, Nantes, le Sen-mou-Yeu sont fondés, il est temps de solliciter l'approbation. Elle écrit à tous les évêques qui connaissent la Société, pour obtenir des lettres testimoniales qui appuieront sa demande à Rome. Son activité est dévorante, elle la mine autant et plus que ses douleurs physiques ; elle avait coutume de dire : « Si je ne me tue pas, je meurs. » Elle se tue de travail. Quarante évêques lui ont répondu ; Monsieur l'abbé Icard, suipicien, a été chargé du rapport par l'archevêché de Paris. Monseigneur Jacquemet, évêque de Nantes, écrit : « Depuis bientôt cinq ans que ces religieuses ont fondé une maison dans ma ville épiscopale, j'ai fait tous mes efforts et employé tous mes soins pour connaître à fond la manière d'agir de cette congrégation, quel esprit la dirigeait, et s'il y avait espoir qu'elle portât des fruits nombreux d'édification... Voici ce que j'ai pu découvrir : Les sœurs sont conduites par un véritable esprit de religion ; elles observent très fidèlement la règle qu'elles se sont proposé de suivre ; elles se livrent avec activité aux œuvres de charité et de miséricorde envers les pauvres malades, suivant l'usage de leur Institut ; et quant au but principal de leur Société, c'est-à-dire les secours à donner aux âmes du Purgatoire, elles y mettent tout leur soin et excitent ainsi le peuple chrétien, par leurs exemples et leurs prières, à une sollicitude constante pour les fidèles défunts... Je ne serais pas éloigné de croire que Notre- Seigneur, qui gouverne avec tant de bonté son Eglise, et dispose tout en temps opportun pour le salut des
âmes, ait suscité, dans notre siècle, les Auxiliatrices du Purgatoire afin qu'elles rappellent aux hommes oublieux de leur salut, les miséricordes et les justices divines qui suivent la mort. »
Le P. de Ponlevoy, provincial des Jésuites, écrivait : « J'atteste, au nom de Monseigneur Languillat, évêque de Sergiopolis et Vicaire apostolique de Nankin, que je connais par moi-même et par tous les nôtres» cette congrégation depuis son origine jusqu'à cette heure. Je sais son histoire en détail, son esprit à fond, ses règles, qui sont presque les nôtres, et toutes ses œuvres de dévouement et de sacrifice en France et en Chine. Maintenant, je le désire et l'espère, l'Eglise finira ce que Dieu a commencé. »
De Rome, la marquise de Rende pressait la fondatrice de présenter sa requête : « Le Pape que j'ai vu^ charitable amie, m'a dit lui-même qu'il n'accorderait les indulgences que vous désirez, qu'après le bref îaudatif. » Le Pape, d'ailleurs, ajoutait-elle, a une grande dévotion pour les âmes du Purgatoire et il a fait le vœu héroïque de charité.
Le premier vendredi de mars. Monsieur l'abbé Lagarde, vicaire général de Paris, annonçait que Mgr l'archevêque donnerait la lettre testimoniale qui lui avait été demandée. L'affaire ne pouvait manquer de réussir, car rue de la Barouillère on avait promis une neuvaine de communions, pour l'âme du Purgatoire qui avait eu le plus de dévotion au Sacré-Cœur. La Mère Générale faisait alors chanter à ses filles un cantique au Sacré-Cœur qui avait pour refrain : « A Rome, exaucez-nous. »
Le Père Olivaint écrivait le 29 mars au Père Piccirillo, qui s'occupait de cette importante affaire :
Mon Révérend et bien cher Père, P. C.
« La bonne Mère de la Providence, fondatrice de la Congrégation des Aiixiliatriccs des Ames du Purgatoire, me demande un mot de recommandation auprès de vous. C'est de tout mon cœur que je réponds à son désir, car elle mérite protection d'une manière vraiment exceptionnelle.
« La Mère de la Providence est toute dévouée à N. S., à l'Eglise, et aussi à la petite Compagnie. Sa Congrégation vit de nos règles, de notre esprit, de notre direction, je dirai presque de notre cœur.
« Elle est très généreuse et très fervente. Le but qu'elle poursuit, et pour lequel aucune société religieuse n'avait encore été institué, le soulagement des Ames du Purgatoire, entretient en elle, avec un esprit de foi, une vie surnaturelle qui devient rare aujourd'hui... Cette dévotion aux Ames du Purgatoire fait de leurs maisons autant de foyers de piété et de zèle. Elles commencent à exercer une très salutaire influence, et cependant elles ne comptent que douze années d'existence environ. Avant l'ouverture du Concile, où la question des Congrégations pourra s'agiter, les Auxiliatrices croient prudent de faire, elles aussi, tous leurs efforts pour obtenir un bref laudatif qui les préserve de tout malheur.
« C'est dans ce but que la Mère de la Providence vous supplie instamment de lui venir en aide, en plaidant sa cause auprès du Saint Père. Et moi, je joins ma prière à la sienne... »
Enfin, le mardi 26 août, la Révérende Mère Générale recevait, avec les preuves matérielles de l'assistance divine, une lettre du P. Piccirillo qui annonçait, le bref tant désiré : « Je mets toute la maison en fête »,
écrit-elle. Les pauvres aussi furent de la fête, chacune des religieuses qui les visitaient reçut une large aumône à leur intention.
Cette joie venait adoucir de terribles angoisses personnelles. Les douleurs qui la torturaient ne faisaient qu'augmenter. La pauvre Mère avait beau s'écrier : « 0 Jésus, malgré tout, je veux vous dire merci pour ma souffrance, » elle n'en était pas moins toujours sur la croix, et le P. Olivaint devait la remonter souvent : a Je ne supporte pas, mon enfant, la pensée de vous voir si abattue. Ecrivez-moi avec une signature en bonne et due forme que vous êtes vraiment ranimée. Confiance, courage, Jésus. » La trouvant plus abattue que jamais, le lundi de Pâques : « Votre cœur est en retard, lui dit-il, vous devez être ressuscitée avec N.-S. » Puis, se levant et fermant un chemin de Croix, ouvert sur le bureau de la fondatrice : « Mon enfant, ce n'est pas le jour. » « Oui, écrit-elle après le départ du Père, je veux me réjouir quand même. Cette parole : Votre cœur est en retard m'a frappée... C'est vrai. »
Tout en soutenant de sa virile confiance et de son courageux entrain la Mère de la Providence, le Père Olivaint ne laissait pas de s'inquiéter lui-même. La voyant, malgré des efforts si réels pour réagir, toujours languissante, il craignait. que des souffrances, et aussi vives et aussi continues, ne fussent l'indice d'un mal très sérieux ; il conseilla de consulter le docteur Maisonneuve. La Mère y répugnait beaucoup, mais elle obéit. Le docteur Maisonneuve, si bon, si dévoué, fut, dans cette occasion — le mot est dur, c'est le seul juste — d'une brutalité de diagnostic déconcertante : « Je vais chez le docteur, écrit la Mère ; après m'avoir examinée, oubliant probablement ce qui était convenu, il me dit : « Vous voulez savoir ma façon des
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penser ? Là où la médecine s'arrête, la chirurgie commence. » J'ai écouté tout cela, par la grâce de Dieu, sans émotion apparente, ce qui a fait croire au docteur que j'étais très énergique et très résignée. Il n'en est rien. N.-S sait ce que j'ai souffert. J'ai écrit au Père Olivaint mon acte d'obéissance et ses conséquences. J'en reçois à huit heures une réponse. Je pense qu'il a trempé sa plume dans l'encre éternelle. Il trouve que le secret pour mieux me porter, c'est de m'abandonner encore mieux à N.-S. pour qu'il m'emporte à la perfection. Il a bien raison de me paraphraser le Sursum corda. Ah ! quelle expérience je fais de ma faiblesse. »
On était au mois d'août, après le 20, en pleine fête du bref laudatif : « Mon enfant, répondait le P. Olivaint, vous ne pouvez douter de mon dévouement paternel, et, quoique vous disiez que rien ne me déconcerte, j'ai encore du cœur. Eh bien ! je ne puTs avoir pour vous aucune inquiétude sérieuse ; je me dis : Il faut qu'elle souffre, c'est sa vie, le bon Dieu la prendra, par un côté ou par T autre, pour les âmes du Purgatoire... Courage, c'est une souffrance qui a des causes surnaturelles, des effets surnaturels. Dieu vous soulagera et vous guérira, quand il voudra. » Ces paroles de foi donnaient à la vénérée malade un courage nouveau, mais le Père ne s'en tenait pas là ; il exigea qu'elle vit le docteur Nélaton. Ce dernier n'eut pas la brusque franchise du docteur Maisonneuve, et ne voulut pas se prononcer avant d'avoir vu Monsieur Brémont. C'était assez significatif ; après s'être entendus, les deux médecins résolurent de ne pas faire l'opération ; sans doute était-il déjà trop tard, et le cancer trop avancé.
Un traitement fut suivi qui eut quelques bons effets ; mais la Mère de la Providence et ses filles comptèrent surtout sur le secours d'en haut. A partir
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de ce mois d'août, les neuvaines vont se multiplier rue de la Barouillère. La Mère Générale en commence simultanément une à N.-D. de Lourdes et l'autre au curé d'Ars ; le Père Olivaint estime que le curé d'Ars, étant très humble, la gloire d'une guérison ira à la Sainte Vierge...
Il est à la fois consolant et un peu douloureux de constater les espérances de guérison miraculeuse qui, à cette époque, soutiennent la fondatrice et ses fîdes. La guérison ne vint pas, mais une résignation admirable ; la souffrance pourtant était rude, et rude encore la pensée qu'il faudrait quitter, à brefMélai, sa famille religieuse encore si jeune, Marie la protégerait : « C'est demain, écrivait-elle le 7 novembre, veille de l'anniversaire de sa consécration à la Très Sainte Vierge, la fête de la Supérieure Générale de la Société ; elle ne meurt pas, puisque c'est Marie. » « Mon Père, disait-elle parfois au P. Olivaint, je pense à la mort. — C'est une excellente pensée pour notre sanctification. — Mais cela m'effraie maintenant... il me semble que je n'ai rien fait. — On n'est pas sauvé pour ce qu'on a fait, mais par les mérites de N.-S. — La mort m'apparaît comme un plongeon que l'on fait dans le Cœur de Jésus et c'est bien sur lui que je compte, » Cette pensée rassurait la Mère Générale qui n'en continuait pas moins sa rude vie de fondatrice.
Dans les derniers mois de 1869, plusieurs projets avaient été mis en avant. On demandait des Auxiliatrices à Cambrai, à Barcelone, à Alger. Mgr Lavigerie mettait une telle insistance qu'il semblait impossible de ne pas accepter ; sur le conseil du P. Olivaint, la Mère de la Providence refusa pourtant toutes ces demandes : c'est Bruxelles qui devait avoir la quatrième maison de la Société. Au commencement d'oc-
tobre, Mademoiselle Marie Dieriex, sœur de la Mère Saint-Philippe de Néri, écrivait qu'une dame de sa connaissance consacrait cent mille francs, à la fondation d'une maison d'Auxiliatrices en Belgique, et laisserait le choix de la ville. C'était bien beau, trop beau, la suite le prouva. Cependant, l'idée ne vint pas tout d'abord de mettre en doute une pareille générosité ; la Mère Générale choisit Bruxelles, où les Auxiliatrices étaient déjà connues grâce à une zélatrice, Mademoiselle Joséphine Wasseige. Avant toute autre démarche, il fallait obtenir l'assentiment de Monseigneur Deschamps, archevêque de Malines. La Mère Saint-François de Sales et la Mère Saint- Philippe de Néri, toutes deux belges, venues à Malines pour voir Sa Grandeur, ne purent joindre que Mgr Lauwers, vicaire général ; Mgr Deschamps était à Rome. Mgr Lauwers crut pouvoir affirmer que le projet ne rencontrerait aucun obstacle, et il en écrivit aussitôt à Rome ; il promit de transmettre la réponse dès qu'il l'aurait reçue. Rentrées à Paris, les deux Auxiliatrices purent indiquer à la Mère de la Providence le nom de la généreuse bienfaitrice que Mademoiselle Marie Dieriex leur avait fait connaître ; elle habitait Namur ; on crut bon de lui écrire pour savoir exactement à quoi s'en tenir. Le 15 novembre, fête de sainte Gertrude, la réponse de Namur arrivait rue de la Barouillère La censée bienfaitrice s'excusait de ne pouvoir contribuer à une fondation en Belgique ; l'imagination de Mademoiselle Dieriex avait fait tous les frais de l'affaire, et des cent mille francs il ne restait pas un sou. Décidément, le bon Dieu voulait être le seul fondateur.
Au soir du même jour une dépêche de Mgr Lauwers apportait l'autorisation de Mgr Deschamps ; le lendemain une lettre de Bruxelles annonçait qu'on avait
découvert une maison dans d'excellentes conditions : il fallait se hâter, la vente étant fixée au 20 novembre. Le 17, la Mère Saint-François de Sales, la Mère Marguerite-Marie, et la Mère Saint-Augustin partaient. La maison, située rue de Josaphat, dans le faubourg de Scharbeeck, était inhabitée depuis un an et c'étaient les héritiers de l'ancien propriétaire qui vendaient ; la mise à prix était de soixante quinze mille francs. Entourée d'un grand jardin, la propriété était très agréable, mais la maison exigeait de lourdes réparations. On résolut pourtant d'acheter, si les enchères ne montaient pas trop. Venues à Malines, les Mères apprirent que la seule condition mise par Mgr Deschamps, était que la nouvelle communauté s'établirait dans un faubourg ; n'était-ce pas une indication de la divine Providence et la maison du faubourg de Scharbeeck n'était-elle pas la maison choisie par Dieu ? L'adjudication fut remise au 8 décembre ; les Mères revinrent à Paris, ayant laissé tous leurs pouvoirs à M. Xavier Thiébaut, qui devait acheter en leur nom. Le 8 décembre, sous la protection de Marie Immaculée, la maison de la rue Josaphat fut adjugée au prix de la mise en vente ; il fallait payer comptant. Dieu y pourvut ; ce n'était pas dans la vie des Auxiliatrices la première intervention de la Providence. Le 9, la Mère Saint-Pierre et la Mère Saint-Augustin venaient prendre possession de la propriété ; un architecte était chargé des arrangements indispensables ; on devait s'installer définitivement dès les premiers jours de janvier.
Le 7 janvier, la Mère Saint-François de Sales, supérieure de la maison de la rue de la Barouillère, partait pour Bruxelles dont elle devait être la première supérieure. La Mère de la Providence eut le regret de ne pouvoir l'accompagner. Son état de santé
était si précaire, qu'il lui fallut bien reconnaître qu'elle avait^dépassé ses forces en conduisant ses chères filles|à la voiture. « Encore une séparation, disait-elle avec une émotion toute maternelle, sans se douter pourtant qu'elle ne reverrait pas les voyageuses. — Mon Dieu, vous savez ce qu'il m'en coûte, mais votre volonté accomplie m'est plus précieuse que tout le reste... D'ailleurs nous sommes de l'éternité ; c'est maintenant plus que jamais que je le sens. » La Mère de la Providence n'aimait pas que l'on prononçât le mot adieu : « Non, pas adieu, mais au revoir. Nous ne nous quittons jamais, puisque nous nous retrouvons toujours dans le Cœur de Jésus. »
« Allons, mes pauvres enfants, dit-elle en embrassant ses filles, du courage ! Jésus est avec nous ; c'est à lui que je vous confie, soyons de vraies religieuses, aimons par dessus tout la vie de sacrifice, c'est elle qui fait les saints. »
Le lendemain, clouée au lit par de nouvelles souffrances, elle payait la fondation de Bruxelles par la privation de la sainte messe et de la sainte communion. La Mère Saint-Augustin et la Sœur Saint-Jean étaient déjà rue Josaphat, mettant un peu d'ordre et préparant la maison. « Ce n'était pas de luxe... Les tapis avaient été arrachés des parquets et, tous les clous restant encore, on ne pouvait faire un pas sans déchirer sa robe. » Les fenêtres n'avaient pas de rideaux, et les regards, à travers la magnifique grille dorée qui fermait la cour d'entrée, pouvaient facilement pénétrer dans les appartements du premier étage. Une maison religieuse n'est vraiment constituée que le jour où elle contient un tabernacle ; une des premières démarches fut de se munir de toutes les permissions nécessaires. Mgr Lauwers les accorda bien volontiers : pour faire plus vite, les deux Mères
venues à Malines voulaient emporter elles-mêmes la pierre sacrée. Le chanoine secrétaire sourit, offrit la pierre ; décidément il fallut la laisser et attendre, elle était trop lourde. Les dames du Sacré-Cœur — leur Supérieure avait connu à Lille Mademoiselle Smet — voulurent offrir un petit autel complet à l'oratoire de la rue de Josaphat. Les Pères Jésuites furent les premiers aumôniers. Les dames de Berlaymont, c'était «hez elles que la Mère Saint-Philippe de Néri avait achevé son éducation, multiplièrent leurs dons : linge de sacristie, ornements, fleurs pour la chapelle, calice et ciboire furent généreusement offerts par Madame d'Arripe et par le père de la Mère Sainte- Mechtilde ; en peu de temps la petite chapelle était prête.
La première messe y fut dite le 2 février ; la veille, Monsieur le curé de Sainte-Marie, confesseur de la communauté, vint bénir la maison, les vases sacrés, le linge d'autel. « Quelques invitations intimes avaient été faites. Mesdames d'Arripe et Wasseige arrivaient à la première heure, et, à six heures et demie, M. l'Aumônier commençait la sainte messe. On ne peut rendre les impressions de ces heureux moments qui font penser au ciel... Après la messe, chant du De profundis et prières. » La fête du matin continua tout le jour, et nombreuses furent les visites d'actions de grâces rendues au divin Maître. La quatrième maison de la Société était fondée.
Celle de Chine se développait peu à peu. Le 8 janvier 1869, les Mères Saint- Vincent et Sainte-Lucie, les Sœurs Sainte-Thérèse et Saint-Bernard recevaient au Sen-mou-Yeu, l'accueil bienveillant et fraternel de celles qui y vivaient déjà depuis un an et y apportaient les nouvelles et les souvenirs des Auxiliatrices de Paris et de Nantes. Le 18, la Mère du Sacré-Cœur
écrivait à la Mère Générale : « Enfin, vendredi 8, nos chères mères et sœurs étaient avec nous... Dieu soit béni, elles sont fort gaies, et le bon Dieu qui est si bon leur donne, comme à nous toutes à l'arrivée, cette impression de paix qui nous fait comprendre intimement qu'on est dans l'ordre de sa volonté. Elles paraissent fort enchantées de nos chinoises, ce dont nous sommes très flattées, car Mère Saint-Paul et moi nous étions rencontrées dans un même souci maternel que vous excuserez, je n'en doute pas. Le froid si violent de ces jours passés avait enrhumé nos enfants, elles avaient la figure gonflée, etc., et nous nous sommes dit un même soir : Ah ! que c'est ennuyeux, nos Mères ne vont pas les trouver jolies ! »
L'heure était venue de quitter le vieux Sen-mou- Yeu;on y avait été si bien accueilli qu'un petit coin du cœur y demeurait. Restauré, il devait devenir un carmel ; en attendant, les carmélites qui allaient arriver dans un mois, devaient occuper un étage du nouveau Sen-mou-Yeu, en face de celui qui était réservé aux Auxiliatrices.
Déjà, on passait la journée dans ce nouveau bâtiment ; l'installation se faisait petit à petit. Tout sera fort joli, fort commode, mais plus tard. En attendant, le jardin n'est que de la boue où l'on enfonce d'un demi pied et c'est partout le strict nécessaire, sauf pour la nourriture. En hiver, elle ne laisse rien à désirer, quand on est parvenu à s'habituer à un petit goût que les Auxiliatrices ont appelé chinois ; il se retrouve partout, sauf dans le pain qui vient de Shanghaï et est excellent.
Le 1^^ février, toute la volée de vierges et d'orphelines et de mères s'abattait sur le nouveau nid.
Les carmélites arrivèrent le 16, en plein déménagement, trois jours plus tôt qu'elles n'étaient attendues
et par une pluie torrentielle, une pluie chinoise. Elles prirent gaiement leur parti de tous ces embarras momentanés, et tout alla très bien. Monseigneur permit aux nouvelles arrivées de mener pendant quelques jours la vie des Auxiliatrices et de suivre leur régime ; elles en avaient bien besoin pour se remettre des fatigues du voyage. Ce fut en Chine la même fraternelle charité qu'à Paris ; les carmélites en pleuraient de reconnaissance et, elles aussi, trouvaient les petites chinoises -jolies. C'était précisément l'époque de la retraite des vierges. D'habitude elles étaient deux on trois cents, la marée montante en amena successivement plus de six cents. Jamais le canal de Zi-ka-wei n'avait porté tant de bagages ni assisté à pareil spectacle : « Chacune descendait en hâte, portant son lit, grosse couverture roulée, des provisions de bouche pour nous les oiï'rir, afin que leur séjour ne nous fut pas trop onéreux : qui des poules, qui des œufs, qui des fruits, du poisson, des gâteaux chinois. On se dit bonjour, on se reconnaît, on se souhaite la bonne année. Tout allait pour le mieux, lorsqu'une terreur panique saisit tout le monde : il n'y a pas assez de place, il va falloir repartir!... (Notez que, depuis longtemps, une partie d'entre elles ont travaillé pendant la nuit, pour gagner l'argent nécessaire à ce petit voyage et nous apporter quelques sapèques, et un petit cadeau), et chacune de se précipiter du côté des dortoirs pour loger au moins sa couverture. » On finit par s'arranger et toutes restèrent. Le silence et le recueillement de ces bonnes vierges fut très édifiant, il dépassa toutes les espérances, et les carmélites en furent étonnées et ravies.
La Mère Saint-Paul était pourtant moins enthousiaste que la Mère du Sacré-Cœur, et elle trouvait un peu indisciplinée cette bergerie de six cents moutons,
■dont quatre jours durant elle fut la gardienne. « Depuis cinq heures du matin jusqu'à six heures un quart, elles se précipitent à la chapelle, les dernières veulent toujours être les premières, alors elles se poussent, se tirent, se marchent sur les talons les unes des autres, envahissant le banc de communion, et le fond de l'église est vide. » Le R. P. Recteur devrait les admonester vertement, mais il est si bon et il aime si paternellement ses chinoises qu'il ne peut pas être sévère. Il est si évident d'ailleurs que, sur un pareil nombre, beaucoup sont venues par curiosité, pour voir les carmélites et les Auxiliatrices. Enfin, comme dit le frère Mariot, il en résultera une bonne confession pour toutes, et ce n'est pas peu de chose ! »
Pour les carmélites, les choses les plus simples ne laissaient pas d'avoir leur difficulté. Ce fut toute une affaire de se rendre au premier salut, et cependant l'église des Pères touche le Sen-mou-Yeu et le frère Mariot avait fait nettoyer le chemin. Mais il avait fallu d'abord choisir des souliers, et transporter dans les chambres des carmélites tout le stock disponible pour en trouver à leurs pieds ; il leur fut pénible de s'habituer à ces nouvelles chaussures et de rapprendre à marcher par des sentiers boueux ; elles s'y faisaient pourtant et commençaient à manier assez facilement couteau et fourchettes, d'un mot, elles s'étaient presque Aiixiliatrisées, quand elles s'enfermèrent pour jamais derrière leurs grilles.
La retraite finie, la vie reprit au nouveau Sen-mou- Yeu sa marche tranquille et sanctifiante. Quatre-vingtdouze vierges de quatorze à quarante ans s'y préparaient à l'apostolat des missions ; vingt-quatre, entièrement séparées des autres, commençaient à suivre quelques-uns des exercices de la vie religieuse, en •attendant le moment où il leur serait permis de se
consacrer à Dieu, dans une Société ou dans une autre, suivant l'attrait de la grâce. Sans doute, elles n'étaient point parfaites ; mais, chez toutes il y avait, avec une incontestable volonté de bien faire, un réel désir d'attirer sur elles les lumières du Saint-Esprit. L'une d'entre elles pour obtenir de la Très Sainte Vierge la grâce de connaître sa vocation, ne voulut pas boire une seule fois pendant le mois de mai. C'était de l'exagération, mais c'était aussi une rude mortification, et une belle manifestation de foi.
Le 25 mars les cinq premières postulantes, futures Auxiliatrices furent présentées au Père Basuiau ; elles étaient radieuses malgré leur émotion. « Si la Révérende Mère Générale ne le voulait pas, que ferais-tu, demanda le Père à l'une d'entre elles, d'un air très sérieux ? — Ah ! reprit-elle effrayée, je supplie le Père de prier pour moi ! » « Vous pensez, ma bonne Mère, continue la Mère Saint-Paul, si pendant la journée on a répété souvent : Ah ! si notre Mère était ici ! Ah ! si notre Mère était ici !... Nos futures postulantes le disaient avant, mais maintenant cela va toujours croissant : « Ne penses-tu pas que Tsou-wé-tsan-moumou viendra, disent-elles ?» — Le 8 septembre, le noviciat des « Présentandines » commençait à son tour ; trente-trois vierges s'y trouvaient. L'émotion des premiers jours fut indicible. « Nos vierges n'osaient parler ni remuer, de peur de perdre la joie dont il avait plu à Notre-Seigneur de remplir leurs âmes. Les élèves et les orphelines accouraient pour les voir passer, calmes et recueillies, sous les vérandas, et comme le bon exemple est contagieux, elles les imitèrent bien vite ; on eût dit que toute la maison était en retraite. — Elles ont leur règlement :tous les matins, de huit heures à neuf heures et demie, les nouvelles novices vont à l'orphelinat laver, panser les
enfants et les nombreux petits malades qu'il renferme ; elles y retournent l'après-midi pour faire le catéchisme aux enfants et à quelques catéchumènes ; elles expliquent également la doctrine chrétienne aux enfants de 1 école externe...
« Après leurs deux ans de noviciat, les vierges Présentandines iront dans diverses missions qui leur seront assignées exercer les œuvres auxquelles elles se sont formées, sous la direction des religieuses Auxiliatrices... On a si souvent répété que les chinois n'ont pas de cœur qu'on se demande peut-être s'ils peuvent parvenir au dévouement que réclame la vie religieuse ? Les païens n'ont pas de dévouement, c'est vrai ; mais où voulez-vous qu'ils le prennent ? Et pourquoi les âmes pures qui s'approchent souvent de la sainte Table, ne ressentiraient-elles pas les influences du divin Cœur de Jésus ? En voulez-vous quelques preuves ? Le jour des Morts, la Mère Supérieure demande à l'une d'elles qui avait la figure toute radieuse: « Tu as l'air bien joyeuse ce matin, à quoi penses-tu donc ? — Mère, pendant la messe, je me suis offerte à N.-S. pour souffrir tout ce qu'il voudra dans mon corps et dans mon âme pour ses chères âmes du Purgatoire. » Et une autre : « Ma Mère, j'ai fait le vœu héroïque pour les âmes du Purgatoire, en leur demandant, qu'à mesure qu'elles entreraient au ciel, elles obtiennent que beaucoup de païens entrent dans l'Eglise. » Une autre, elle n'a que vingt ans, appartient à une famille de lettrés ; leur conduite est loin de répondre à leur intelligence. Une tante qui l'a élevée, lui écrit que, si elle revient près d'elle, elle la fera son héritière. « Non, reprend-elle vivement, je suis entrée dans le Cœur de Jésus, je n'en veux absolument pas sortir ; puis je veux faire pénitence pour obtenir la conversion de mon père. Le lendemain elle revient
près de la religieuse et lui dit : « Ma tante ajoute à la fin de sa lettre qu'elle ne m'enverra plus d'habits, plus d'argent, absolument rien. — Sois sans inquiétude, nous prendrons soin de toi. — Oh ! ma Mère, je n'ai pas d'inquiétude. En lisant cela, hier soir, je me suis rappelé que N.-S. avait dit aux Apôtres dans l'Evangile: « N'emportez avec vous ni sacs, ni argent, absolument rien », et qu'ils n'ont jamais manqué de rien. Je me suis dit : Puisque j'ai offert à N.-S. et mon corps et mon âme entièrement, certainement qu'il aura soin de moi. »
Ainsi, dans la vie de la Mère de la Providence, Dieu mêlait toujours aux tristesses des départs, aux rudes atteintes de la souffrance, la joie profonde de voir, dans et par la Société qui se développe, le bien surnaturel plus abondant et plus rayonnant. Le l^^" janvier 1870, après s'être habillée à grand'peine, tant elle avait souffert pendant toute la nuit, elle s'agenouille au pied de la statue du Sacré-Cœur de sa chambre, et bientôt ses yeux se remplissent de larmes : « Ma Mère, vous pleurez. — Je pense à la bonté de Dieu et à son amour pour les âmes. Cette année sera pour moi une année de grâces. Je le sens, le temps presse... Hâtonsnous d'aimer N.-S. » Elle se recueille et puis : « Demandez pour moi le ressort de l'amour de Dieu. Ah ! si je pouvais mourir d'amour ! » Baisant sa croix, elle descend à la chapelle. La décoration ne lui semble pas assez belle : « Où donc est votre amour, dit-elle à la sacristine ?... Changez vite ces fleurs et mettez tout ce que vous avez de plus frais ; y a-t-il quelque chose de trop beau pour Dieu ? »
Non vraiment rien n'est trop beau pour lui, comme rien n'est plus doux que de se confier à lui. On lui demandait deux ou trois jours après ce qu'elle comptait faire plus tard : « Je ne sais pas moi-même ; le
bon Dieu m'amène presque toujours à faire l'opposé de ce que je voudrais, naturellement parlant. Aussi je comprends pourquoi depuis 1865, je me sens portée à demander le dégagement de toutes choses. »
Le 5 janvier, la Mère Saint-François de Borgia, bien qu'aveugle fut nommée maîtresse des novices ; la Mère de la Miséricorde, qui s'était beaucoup fatiguée pendant sept années à organiser le noviciat, avait besoin de repos. Le Père Olivaint croyait l'infirmité de la Mère Saint-François de Borgia incompatible avec la charge qu'on lui imposait ; il céda toutefois aux raisons de la Mère de la Providence. Il fut convenu qu'une jeune religieuse aiderait la nouvelle maîtresse des novices et verrait à sa place. Le choix était excellent ; pendant douze années la Mère Saint-François de Borgia forma virilement les novices Auxiliatrices et laissa bien empreinte, dans l'âme de toutes, l'image de ses grandes et fortes vertus. La Mère Saint-Pierre, nous l'avons déjà dit, fut nommée supérieure, rue de la Barouillère, à la place de la Mère Saint-François de Sales qui fondait Bruxelles.
Le 6 janvier, obligée par ses souffrances de rester au lit, la Mère Générale disait : « Il est de toute justice que je paie la fondation de Bruxelles. Ce sera une maison de bénédictions. Qui sait si elle ne remplacera pas ma guérison qu'on a tant demandée à la Sainte Vierge ! Cette misérable charpente finira bien par se démonter, c'est l'ordre naturel des choses. Une Auxiliatrice doit s'attendre à souffrir, plus que personne elle doit le désirer... Mais nous sommes lâches, lâches, c'est effrayant,... moi du moins ! «
« Une Auxiliatrice doit s'attendre à souffrir », elle le comprit mieux encore le mois suivant. Le 9 février, le vénérable père de la Mère Marie de la Providence mourait plein de jours et de mérites. La règle eut
permis à sa fille d'aller lui fermer les yeux, Dieu ne le permit pas, elle était bien trop souffrante pour y pouvoir songer. Le jour même, le P. Olivaint lui écrivait :
Ma pauvre enfant, P. C.
« Ma messe de demain sera pour votre cher père. Je prierai du meilleur de mon cœur. Je prends bien part à votre peine, je ne suis pas loin, je vous assure, de pleurer avec vous. Confiance, courage, Jésus ! Dites maintenant : Notre Père qui êtes aux cieux.. N'est-il pas mieux là qu'en ce pauvre monde ? Mais ne vous pressez pas trop de partir aussi pour aller aux cieux le rejoindre. Votre mission n'est pas finie. Courage, confiance ! Jésus ! et encore toujours Jésus ! « Je vous bénis paternellement.
P. Olivaint, S. J. »
Le lendemain il venait lui-même. Trouvant la Mère tout abandonnée à la volonté de Dieu, il lui disait :. « Mon enfant, que cet état est bon ! C'est une preuve que Dieu pénètre dans l'intime de votre volonté et qu'il s'en empare. — Oui, mon Père, je n'ai plus que ce sentiment : faire la volonté de Dieu ! Puisque Dieu ne le voulait pas, je me sentais incapable d'avoir le désir de revoir mon père. »
Son amour filial surnaturalisé et grandi par sa vocation se répandit en prières : « Ah ! comme je me sens l'Auxiliatrice de l'âme de mon père ! » De tous côtés elle quêtait des sufïrages pour l'âme bienaimée ; et doucement, tendrement, elle s'efforçait de faire passer dans le cœur de sa mère la calme et confiante résignation du sien : « Ne soyons pas tristes, lui écrivait-elle, comme ceux qui n'ont pas d'espérance ! » Si dans l'âme de tous les chrétiens .elles sont radieuses les divines espérances d'immortalité, vrai-
ment elles doivent avoir dans l'âme d'une Auxiliatrice une splendeur toute particulière.
La mort qui frappait à Loos frappait aussi à Paris, elle creusait des vides et dans la famille naturelle et dans la famille surnaturelle. Après la Mère de Saint- Liguori, la Sœur Marie de Saint-Charles, une âme toute dévouée au Cœur de Jésus, était partie pour le ciel, le 9 juillet 1869 ; une jeune novice, la Sœur Saint- Adrien partait, le 1" mai 1870, faire son mois de Marie dans l'éternité. Sur son lit d'agonie, elle avait prononcé ses vœux ; lorsque la Mère de la Providence lui présenta la croix et l'anneau, gages de l'union divine qu'elle venait de contracter, elle ne put que s'écrier dans son humilité joyeuse et ravie : « Estil possible que ce soit pour moi ! » Le lendemain, on entendait ses lèvres défaillantes murmurer : « Quel dommage de n'être pas morte en un si beau jour ! » Sa douceur, l'expression angélique de sa résignation ravissaient tous les visiteurs : « On ne voudrait pas quitter cette chambre, disait le Supérieur de la communauté, et la Mère de la Providence écrivait : « Je passe ma journée près du lit d'agonie de notre chère novice ! » Quand tout espoir fut perdu, la vénérée Mère dit à son enfant : « Voici maintenant Jésus qui vient avec l'ange du noviciat et votre bon ange. — Quel bonheur ! » répondit la mourante d'une voix haletante et oppressée. On récita V Anima Chrisli et le Magnificat^ puis la Mère de la Providence ayant ajouté : « Chère enfant, Jésus est là, il vous reçoit I » la Sœur Saint-Adrien répondit au délicieux appel et s'endormit dans le Seigneur.
Aux souffrances qui lui venaient de l'extérieur, la maladie ajoutait toujours ses cruelles douleurs et ses terribles anxiétés ; quand le poids devenait trop lourd la pauvre Mère Générale regardait son crucifix : « Que
sont mes douleurs à côté des siennes ! 0 Jésus très patient, ayez pitié de moi ! » Son infirmière lui disaitelle que sa patience devait délivrer, chaque jour, plusieurs âmes du Purgatoire : « Ne me parlez pas de ma patience, vous me feriez pleurer. Je n'ai pas plus de patience que de courage, je n'ai que tout juste la force de prononcer mon fiai. » La douleur n'ôtait rien à la spontanéité charmante de son esprit et de son cœur : un jour, soutenue par deux de ses filles, elle avait fait un grand effort pour descendre à la sainte Messe : « Je voudrais tant vous aimer, Seigneur, disait-elle pendant le chemin, que je meure d'amour ! » L'oppression augmentait : « Je crois bien, ajouta-t-elle souriante, que je mourrai tout simplement étouffée... Bon Maître, vous savez que mon fiai s'étend à tout. »
Un jour, sur l'ordre du médecin, on essaya de lui faire faire une promenade en voiture. Avant de sortir, elle alla visiter le Saint Sacrement. Elle quittait la chapelle toute émue : « Vous souffrez beaucoup ? — Oui, ces sorties ne se renouvelleront pas souvent. » Puis, comme si elle se fût reproché ce mouvement d'inquiétude, elle reprit : « Le lendemain n'est pas à nous, pourquoi craindre l'avenir ? » Dans la voiture elle se taisait : « Non, je n'ai pas le courage de parler ; Paris me fait une si triste impression. Disons notre chapelet pour tout ce monde qui va et vient. Pauvres âmes ! Combien peu dans ce grand monde pensent à leur éternité ! 0 mon Dieu que vous êtes peu aimé ! » La jeune Mère qui l'accompagnait voulut lui faire remarquer quelques maisons plus somptueuses : « Tout cela ne me dit rien, ce sont des habitations de mort, voilà l'effet qu'elles me produisent. Je ne sais pas si c'est la vraie indifférence ou la suite de la souffrance,
mais tous ces gens qui se démènent me font pitié. Dieu n'est-il pas le Maître de toutes choses ! »
Il lui faudrait pourtant faire encore un pas — et quel pas ! — au sentier de la douleur : à ses souffrances personnelles, à celles qui lui venaient de sa double famille, Dieu allait joindre les larmes et les angoisses de la France vaincue, sanglante et piétinée : le 15 juillet la guerre était déclarée.