Les avant-postes pendant le siège de Paris \
E i5 juillet 1870, le gouvernement impérial notifiait au Corps législatif la rupture de ses relations diplomatiques avec la Prusse, et la guerre à laquelle il s'était résolu. Présent à Paris, j'avais depuis quelques jours recueilli des confidences significatives sur les motifs d'une détermination aussi grave. Alors que M. Emile Ollivier déclarait à la tribune que « l'incident HohenzoUern était vidé », les élèves de Saint- Cyr étaient prévenus, le 14 juillet, à cinq heures du matin, qu'ils devaient se préparer au départ et commander leurs uniformes. Ce même 14 juillet, à midi, le général Desvaux, commandant une des divisions de la garde, au retour d'un conseil tenu aux Tuileries, m'avait dit :
« Nous allons peut-être un peu vite en
Les Avajit-Postes
diplomatie. Mais nous sommes aujourd'hui plus prêts que les Prussiens. Dans six mois, ils seraient plus prêts que nous. »
Pendant ce temps, les prophétiques avertissements du général Ducrot, commandant la division de Strasbourg, demeuraient dans les tiroirs de l'Empereur et du ministre de la guerre où ils étaient allés s'enfouir.
« J'éprouve, » écrivait-il au général Frossard, « la rage d'un homme qui, voulant sauver un noyé, sent que celui-ci refuse son secours et l'entraîne avec lui au fond de l'eau. — Si vous vous impatientez trop en me lisant, je vous dirai volontiers comme Thémistocle : « — Frappe, — mais écoute! »
L'aspect de Paris était étrange. La population accueillait avec joie, avec ardeur même, la nouvelle de cette guerre, si précipitamment décidée.
Le i6 juillet, Charles de Cléry me réveillait dès l'aube. Officier depuis le matin, il avait quitté Saint-Cyr en toute hâte : il allait rejoindre, à l'armée du Rhin, son bataillon de chasseurs à pied.
Il me donnait la fin de sa journée avant
de prendre le train qui devait le conduire à Metz.
Que de bons souvenirs évoqués pendant cette trop courte journée! Je ne sais quel chemin nous suivions, passant de la rive droite à la rive gauche, revenant sur. nos pas, sans but et sans projet. Nous traversons le jardin des Tuileries. Sous les ombrages, au milieu de la foule qui applaudit, les musiques de la garde impériale jouent la Marseillaise.
L'émotion nous saisit à la gorge : nous ne disons plus rien. Voilà que passe un régiment d'infanterie se rendant à la gare de l'Est. Nous le suivons avec la foule, poussant les mêmes acclamations qu'elle.
Puis, une heure après, une dernière accolade. Je vois encore sa figure d'enfant s'illuminer par un sourire pour m'envoyer un dernier adieu.
Bonne chance, et tape dur! lui criai-je.
C'était fini. — De mon cher compagnon du i6 juillet 1870, il ne reste plus que cette épitaphe du cimetière d'Haguenau :
Beati morttii qui in Domino moriuntur.