LE 16 AOUT 1870. PRIEZ DIEU POUR EUX
Il nous est meilleur de mourir dans le combat, que de voir les maux de notre patrie et la destruction de toutes les choses saintes. (Macch.)
Mon enthousiasme était tombé. Avant de retourner en Algérie, où m'appelait la fin de mon congé, je me sentais pressé d'aller revoir Metz, au moins pendant vingt-quatre heures. Je pris place, un soir, dans un des
pendant le Siège de Paris.
trains qui étaient encore à la disposition des voyageurs.
La confusion et le désordre étaient pénibles à voir. Les soldats remplissaient bruyamment chaque gare, obéissant à peine. Au point du jour, nous étions à Liverdun et à Frouard, Puis notre long convoi s'engagea dans la vallée, si riante d'ordinaire, qu'arrose la Moselle, de Frouard à Metz. Les prairies étaient jaunes, Teau rare et croupissante, le vent, chargé de poussière, chaud comme le sirocco du désert.
A Metz, les embrasures des remparts commençaient à se garnir de canons. Des divisions entières campaient au Ban Saint- Martin et autour de la ville. La population était calme et ferme. La pensée ne venait à l'esprit de personne qu'il pût y avoir un péril pour la vieille cité, battue tant de fois par le flot des invasions et restée toujours imprenable..
Je courus à Plappeville, où je trouvai ma mère résolue à y attendre les événements comme dans le refuge le plus calme et le plus sûr. Quand je lui parlais d'un siège possible, de nos inquiétudes si les com-
munications venaient à être interrompues : « Attaquer Metz! » me disait-elle. « Qui donc l'oserait? »
Tout le monde autour d'elle tenait le même langage. Jamais plus terribles catastrophes n'ont été précédées par une plus imperturbable confiance.
Avant de repartir, Je montai jusqu'au fort qui domine Plappeville. Un officier du génie me permit de le visiter. Je constatai l'immense travail accompli depuis deux ans. Là oià les troupeaux du village broutaient l'herbe courte de la côte, une vaste enceinte fortifiée avait été construite. La maçonnerie était terminée. Mais que de choses manquaient encore! Pas de voie d'accès, ni de route militaire reliant entre eux les forts de Metz! L'armement était nul ou à peu près. On commençait à hisser, avec un mal inouï, par des chemins de chèvre, les premiers canons.
Le lendemain, je pris la route de Marseille. Nous croisions à chaque instant des
pendant le Siège de Paris.
convois remplis de soldats. L'artillerie, les mitrailleuses, soigneusement enveloppées comme un objet mystérieux, les fourgons, défilaient sans interruption. Notre train était lui-même surchargé d'hommes de la réserve rejoignant leurs dépôts.
Dans les villages des Vosges, on avait préparé , aux détachements qui passaient depuis plusieurs jours, une cordiale réception. Des tonneaux de vin, défoncés, attendaient sur les quais ; la distribution était faite par les jeunes filles du pays. Avec elles, se trouvaient quelques hommes âgés, les anciens du village, racontant, les larmes aux yeux, qu'eux aussi ils avaient été soldats.
Il y avait du bon dans cette émotion si sincère et si communicative, exprimant à l'armée les vœux de la nation. Mais il y avait aussi un principe de désordre, que la discipline ne contenait pas suffisamment. A Dijon, un groupe de zouaves chantait de café en café et faisait une collecte. Près de Mâcon, on parlait d'une rixe entre deux corps de troupe à qui l'on avait offert du vin; un officier avait été blessé. Sur une place de
Marseille, je vis, — de mes yeux, — avec consternation, un zouave et un turco dansant Tun en face de Tautre une sorte de bourrée, aux applaudissements de la foule, qui leur jetait des sous!
J'avais rencontré, à la gare de Lyon, M. Robert de Vogiié^'), qui rejoignait M. le maréchal de Mac-Mahon, parti d'Alger quelques jours auparavant.
L'organisation de l'armée du Rhin commençait à être connue. Le maréchal avait reçu de Tempereur avis qu'il trouverait à Strasbourg cent cinquante mille hommes.
Mais, au ministère de la guerre. Tordre qui rappelait en France avait été retardé d'un courrier. Pendant ce temps, son armée avait été réduite, division par division; elle était devenue la petite, vaillante, héroïque armée de Reischoffen : une poignée d'hommes devant une avalanche!
(i) Le comte Robert de Vogiié a été tué, le 6 août, à la bataille de Reischofl'en.
pendant le Siège de Paris.
Ce qu'on lui avait enlevé avait servi à (ormer des corps isolés, qui gardaient la frontière comme une suite de postes de douaniers.
« 11 ne faudra pas s'effrayer, » avait dit le maréchal en quittant Alger, « si nous ne débutons pas par des succès. Nous ne vaincrons la Prusse qu'à force de persévérance. »
En causant de ce triste sujet, je me sentais tout assombri. Je Tétais encore, malgré la magnificence du spectacle, sur le pont du paquebot qui me fit traverser la Méditerranée, bleue comme le ciel et unie comme un miroir. Nous avionsàbord un millier d'hommes, engagés volontaires et réservistes, qui allaient rejoindre à Alger le dépôt des zouaves. Ils murmuraient d'un si long voyage, leur faisant tourner le dos à la frontière où la lutte allait s'engager. Beaucoup d'entre eux étaient d'anciens soldats, portant encore l'uniforme de leur régiment. Les règlements l'exigeaient : il leur fallait aller s'entasser dans les casernes d'Algérie, où ils ne devaient trouver ni chefs ni fusils, et où ils passèrent plus d'un mois, irrités et démoralisés, dans l'inaction, mère de l'indiscipline.