L ARMISTICE
E moment psychologique était arrivé.
Le bombardement allait commen-
cer.
A des degrés divers, la population et Tarmée de Paris perdaient, chaque jour, de leur sang-froid. On était en proie à une irritation nerveuse, inquiète, causée surtout par le défaut presque absolu de nouvelles et par les contradictions de toutes celles qui franchissaient le blocus; on passait, plusieurs fois dans la même semaine, des illusions insensées aux raisonnements les plus sombres. Mais les illusions revenaient tou-
jours : elles persistaient avec beaucoup de ténacité.
Le bombardement ne modifia pas sensiblement cette disposition des esprits; comme tous les dangers que Ton affronte, il parut, quand on en eut fait la connaissance, moins redoutable qu'on ne Tavait prévu.
Nous venions de reprendre, aux baraques du bois de Vincennes, notre cantonnement du mois d'octobre, lorsque commença la canonnade contre le plateau d'Avron. Elle avait une violence fort inquiétante, et Ton crut, d'abord, qu'elle était le préliminaire d'une attaque de vive force. Chaque matin, avant le jour, nous prenions les armes; la division se tenait, tout entière, prête à marcher si les Prussiens prenaient l'offensive; cela durait ainsi jusqu'à midi; une surprise en plein jour n'était pas à craindre, les colonnes ennemies ne pouvant nous aborder sans être aperçues de fort loin.
Immobilisés dans ces baraques, nous n'y trouvions pas un repos bien réconfortant; il était impossible d'y faire du feu, les soldats passaient la nuit à battre la semelle sur leurs
pendant le Siège de Paris. 189
lits de camp pour ne pas se laisser envahir par le froid, et, dans ce vacarme, les malheureux, écrasés de fatigue, ne parvenaient pas à s^endormir.
Le 27 et le 28 décembre, le tapage assourdissant de la canonnade ne se ralentit pas un instant. Le 29, à dix heures du matin, la division d'Hugues, qui occupait le plateau ■d'Avron, se présenta à nos baraques pour nous remplacer. Nous n'avions pas d'ordres. Pendant qu'on s'expliquait, le colonel Valette, commandant une brigade de mobiles, le colonel Deffis, commandant le 107^ de ligne, racontèrent au colonel Coiffé les événements qui venaient de se passer.
On était en paix à Avron, ne souffrant que du froid, lorsque, tout à coup, un feu concentrique avait été ouvert contre nos positions. Les Prussiens avaient fait en silence des ouvrages en terre qu'ils avaient armés de pièces de siège. Les batteries d'Avron n'étaient pas en état de contre-battre les batteries ennemies qui formaient autour d'elles un vaste demi-cercle, du Raincy à Noisy-le-Grand et Villiers. Le plateau était
igo Les Avant-Postes
balayé par une pluie d'obus; sous cette bourrasque de fer les munitions manquaient, les vivres n'arrivaient plus : les hommes logés aux extrêmes avant-postes avaient failli mourir de faim.
Avant de prendre un parti, le général Trochu visita le plateau bombardé; il vit les soufiVances des troupes, il constata l'impossibilité de leur créer des abris. L'artillerie était démontée, elle était hors d'état de répondre au feu de l'ennemi. Maintenir un camp à Avron n'avait plus d'objet : les soldats n'auraient pas tardé à y périr, sans aucune utilité. Ces constatations faites, l'ordre d'évacuation fut donné.
Des baraques, oij les troupes d'Avron vinrent nous remplacer, nous fûmes envoyés à Fontenay-sous-Bois.
Le plateau d'Avron étant évacué, les lignes françaises avaient dij se reformer en arrière. La division Mattat reprenait le premier rang, avec le service des grand'gardes et des reconnaissances. Des tranchées avaient été creusées du fort de Nogent au fort de Rosny : la brigade Daudel (107'=) et loS" et
pendant le Siège de Paris. i g f
la brigade Bonnet (io5^ et io6^) devaient en assurer la défense. Presque chaque nuit des reconnaissances et des petites expéditions avaient lieu en avant des lignes, jusqu'à Neuilly-sur-Marne : tous les matins, avant le jour, les régiments prenaient les armes, se tenant massés en arrière des tranchées; une surprise était bien difficile, sinon impossible.
Grâce au cantonnement dans les maisons, la santé des troupes s'améliora rapidement. On voyait ces soldats, si éprouvés, reprendre figure de jour en jour. Dès la première semaine de janvier, les survivants étaient, de nouveau, en état de prendre l'offensive. Plus expérimentés, mieux aguerris, ils auraient fait volontiers de nouveaux efforts et de nouveaux sacrifices.
Pendant ce cantonnement de Fontenaysous-Bois, je repris mon journal; il n'a qu'un intérêt, celui de montrer quelles étaient nos dispositions morales alors qu'allait commencer le cinquième mois de l'investissement. Tous, nous étions plus ou moins atteints d'une sorte d'hallucination.
nous faisant passer d'inquiétudes excessives à des espérances irréalisables. Nous vivions dans un monde de chimères : cela a été la véritable maladie du siège, la folie obsidionale.
3i décembre. — La brigade Daudel est cantonnée dans Fontenay pour défendre, s'il y a lieu, le fort de Nogent. Jusqu^à présent notre vertu militaire se borne à entendre, sans sourciller, quelques obus qui viennent tomber dans le village.
J'ai accompagné le lieutenant-colonel du Hanlay dans la visite des tranchées-, il était chargé de fixer, avec le lieutenant-colonel de Conchy, du 107^ de ligne, le point où les deux régiments devaient se relier. Us ont à défendre environ trois kilomètres de tranchées à la crête d'une sorte d'amphithéâtre s'étendant entre le fort de Nogent et le fort de Rosny. Le plateau d'Avron est en face de nous, un peu vers la gauche. Nous l'avons évacué, mais les Prussiens ne s'y sont pas établis : on a pu aller y rechercher cette nuit deux pièces de canon abandonnées pendant la retraite. Les Prussiens ne
pendant le Siège de Paris. 193
peuvent pas plus s'y tenir sous le feu des forts que nous n'avons pu y tenir sous le feu de leurs batteries.
11 me semble que notre position est imprenable, presque inattaquable. On la fortifie encore par des travaux poussés avec une grande activité.
J'ai bien du mal à croire que nous soyons attaqués. Notre artillerie du plateau d'Avron avait été meurtrière pour les Prussiens lors de la sortie du 3o novembre : elle avait continué à les incommoder fort. Ils ont voulu éteindre son feu, et nous priver de ce précieux secours dans le cas d'une nouvelle entreprise du côté de la Marne. Pour nous débusquer de cette position, ils ont mis en œuvre des moyens d'action d'une grande puissance. Ce résultat est obtenu : il leur suffit. Ils bombardent lentement, méthodiquement les forts de l'Est, nos tranchées, nos cantonnements. Rosny est bombardé par le Raincy, Nogent et Fontenay par Noisy-le-Grand. Leurs projectiles sont énormes, ils arrivent sur nous avec une précision remarquable. Ils blessent et
194 I-^s Avant-Postes
tuent quelques hommes, mais les ouvrages sont absoluments intacts. Depuis trois jours il ne s'est pas produit un dommage pouvant compromettre la défense.
De notre amphithéâtre, nous sommes merveilleusement placés pour juger des coups. Nos obus éclatent, eux aussi, dans les lignes prussiennes. C'est un duel d'artillerie à longue portée et à armes égales. Si nous avions des vivres, cela pourrait durer ainsi pendant des années.
7" janvier iSji. — Triste journée, quand on est loin et sans nouvelles des siens.
Pendant que nous sommes tranquilles aux avant-postes, les partisans de la Commune continuent à s'agiter à Paris. Delescluze est à leur tête. Une assemblée des maires a été tenue. Un aide de camp du général Mattat, de qui je tiens le récit de ces incidents, m'a dit que la position du général Trochu était très discutée, et que Jules Favre l'avait mollement défendu à l'assemblée des maires.
Certes, le gouvernement actuel n'est pas le dernier mot de nos rêves. Mais comment
pendant le Siège de Pains. 193
le changer aujourd'hui? Dans quel but? Tout changement ne serait-il pas une diminution de forces devant Tennemi?
Le bombardement continue : de nouvelles batteries ont été démasquées à Villiers. De notre côté on passe les nuits à travailler. On prépare des embrasures pour multiplier les pièces d'artillerie et répondre plus efficacement au feu de Tennemi.
Nous continuons à recevoir des obus dans Fontenay ; cette après-midi, le fort de Nogent en recevait beaucoup. Les terres étant détrempées, un grand nombre de ces énormes engins s'enfouissent profondément sans éclater.
Plus j'écoute, plus j'examine, plus je réfléchis, moins je crois au danger d'une attaque de vive force. On fait bien de prendre des précautions pour la repousser, mais elle ne se produira pas. L'effet moral du bombardement est nul jusqu'ici. Les accidents sont si rares que les soldats regardent tomber les obus avec plus de curiosité que d'inquiétude. Prévenus par leur sifflement prolongé, ils se garent. Couverts par l'abri
ig6 Les Avant-Postes
des tranchées, en cas d'attaque, ils soutiendraient une fusillade meurtrière pour l'ennemi, forcé de gravir une pente de 1,200 mètres au moins, à découvert.
Serons-nous délivrés avant l'entière consommation de nos vivres? Voilà la vraie question d'où dépend le salut de Paris. Nous sommes bien mal renseignés sur l'état des armées de province. La dernière dépêche de Gambetta était du 6 décembre. Les marins ont pris au Bourget des journaux prussiens portant la date du i5. C'est tout ce que nous savons, ou du moins tout ce que le gouvernement a laissé publier. L'armée de la Loire se retirait lentement sans se laisser entamer.
Que s'est-il passé depuis? Le général Chanzy a-t-il pu reprendre l'offensive et se rapproche-t-il de nous? S'il continue à s'éloigner, nous sommes perdus.
5 jajivier. — Les Prussiens se montrent plus menaçants. Ils se rapprochent de nos avant-postes, et ils envoient des reconnaissances dans l'intérieur de nos lignes. Le bombardement redouble : les obus arrivent
pendant le Siège de Paris. 197
en grand nombre à Fontenay et à Montreuil. Cette nuit, la canonnade a été très violente dans la direction de Charenton et de Bicêtre : ce matin, nous entendions distinctement une fusillade nourrie du côté de Charenton.
On est inquiet. Un coup de main hardi, entraînant un grand sacrifice d'hommes, pourrait amener un désastre, — le plus douloureux de tous, la prise de Paris de vive force.
Il paraît que notre ligne de défense, si forte en apparence, a aussi son côté faible. Le colonel m'y a emmené au point du jour, et m'a expliqué comment nous pouvions être tournés à gauche, près du fort de Rosny. Il y a, en avant des tranchées, toute une série d'enclos et de murs que Tennemi pourrait atteindre par une marche de nuit, à la faveur du brouillard. S'il s'y établissait, nos tranchées seraient tournées , prises à revers et ne seraient plus tenables. On va faire des travaux pour fortifier sur ce point nos grand'gardes.
Il y a là un grand parc entourant les
ruines d'une somptueuse résidence. Elle a été récemment incendiée : les ouvertures des fenêtres sont béantes, mais les bosquets poudrés à frimas, les allées savamment dessinées ont conservé sous la neige leur aspect élégant. On écoute si quelque dernier soupir de bal ne s'exhale pas à travers les ogives noircies de ces grands appartements.
Un peu de poésie ne nuit pas à la guerre. Si nous sommes attaqués, j'irai rejoindre la compagnie qui fera le coup de feu derrière ces ruines.
Mardi, je suis allé passer deux heures à Paris. Les nouvelles sont bien mauvaises. Nos armées sont en pleine retraite, Tours est occupé par l'ennemi. L'avenir s'assombrit d'heure en heure : toutes les mauvaises chances sont contre nous.
On accuse l'armée de mollesse et on exalte le zèle de la garde nationale. Quelle pitié! Qui donc a supporté jusqu'à présent tout l'effort de l'ennemi? Qui est constamment aux avant-postes, dans la tranchée, souffrant du froid et des privations et employant à des travaux pénibles un reste de force?
pendant le Siège de Paris. igg
Qui? si ce n'est Parmée qui succombe à la peine et qui, dans le seul corps d'Exéa, est réduite depuis quinze jours de 32,000 hommes à 17,000.
Ils ne sont pas brillants, ces pauvres petits fantassins, mais ils sont endurants. La vivacité française, l'activité, l'intelligence, ont disparu sous la fatigue. Il reste des êtres disciplinés, gardant leur poste de souffrance et ne réclamant guère. La fièvre les dévore; ils se couchent, et le froid achèvera l'œuvre de la fièvre. Hier, le docteur du régiment a trouvé, dans une compagnie, un soldat atteint de fièvre typhoïde depuis cinq jours ; il ne se faisait même pas porter malade. Le docteur a envoyé ce pauvre diable mourir à l'hôpital, car il est perdu -, il sera mort avant quarante-huit heures. Nous avons, dans notre voisinage, des zouaves qui paraissent exténués -, les forces des plus vaillants sont à bout.
Pendant ce temps, que font MM. les gardes nationaux? Ils pérorent. Çà et là, une promenade militaire, quelquefois une grand'garde ; puis un long repos dans Paris.
200 Les Allant-Postes
On en fait des héros à bien bon marché. Où les avons-nous vus sérieusement en ligne depuis quatre mois? Est-ce à Bagneux, à Champigny, à Bry, au Bourget? Quel est à ce jour rétat de leurs pertes? Quelques bataillons suivent à distance nos colonnes qui sont obligées de leur disputer les cantonnements d'arrière-garde quand elles obtiennent un jour de repos. Il y a quatre jours qu'on nous annonce à Fontenay, pour alléger notre service, un renfort de trois bataillons de la garde nationale. Nous avons bien vu des officiers qui venaient préparer leurs logements et assurer le cantonnement de leurs hommes, mais ils sont repartis et rien n'arrive. S'ils viennent, il faudra doubler nos grand'gardes à côté d'eux pour ne pas être surpris. Les officiers qui ont la responsabilité de la tranchée désireraient vivement qu'ils restassent à Paris. Rien n'est plus dangereux que de garder un poste en se reliant à la garde nationale.
Nous en sommes, dit-on, à ce point qu'une surprise matinale pourrait entraîner la chute d'un fort et la prise de Paris.
pendant le Siège de Pa?^is. 201
Cette après-midi, j'ai étudié sur la carte, avec le colonel Coiffé, les opérations de Tarmée du Nord. Hélas ! hélas ! combien la réalité diffère des illusions entretenues à Paris. Le général Faidherbe est en retraite ; retraite honorable sans doute, mais éloignant encore de ce côté le secours attendu. Ce secours viendra-t-il de l'Ouest, avec le général Chanzy? L'ennemi occupe la rive gauche de la Loire et s'étend jusqu'à Tours. A droite, Chanzy, « un héros », disent avec raison les journaux anglais, se soutient par un prodige de solidité et d'énergie. Il tient avec honneur le drapeau : il est à Châteaudun, dit-on, mais sera-t-il assez fort pour se rapprocher de Paris? Même après une victoire, comment, dans une marche en avant, pourra-t-il conserver ses communications avec le reste de la France ? Par où lui arriveront ses renforts, ses munitions? Je voudrais me cramponner à quelque espérance, mais je sens sombrer sous mes pieds le navire, lentement, fatalement, dans une mer froide et noire dont les lames nous éclaboussent déjà. A notre mât brisé flotte
encore un débris, c'est le drapeau, c'est Thonneur, c'est le vieux nom de la France. Du moins, si nous tombons, nous tomberons serrés autour de lui.
7 jajii'ier. — Que les nouvelles de Paris sont étonnantes 1 On s'y dispute le pouvoir. Le gouvernement découragé n'ose pas dire la vérité telle qu'il l'aperçoit; il désire secrètement être déchargé de son fardeau. Il se noue des intrigues de toute sorte pour le remplacer. Triste pouvoir que celui-là, sous le feu des batteries prussiennes, avec l'héritage de promesses irréalisables et d'illusions follement entretenues.
La foule persiste à voir l'avenir couleur de rose ; elle se refuse à croire aux malheurs les plus évidents. La province marche vers nous, s'écrie-t-on \ il faut marcher vers elle par une sortie a torrentielle ». Il y a de la crânerie dans cet optimisme aveugle, mais la crânerie ne suffit pas.
Les obus commencent à tomber dans les quartiers du sud de Paris : «Tant mieux, » dit-on; «c'est pour dissimuler une retraite. »
Avant-hier, le bombardement a été extré-
pendant le Siège de Paris. 2o3
mement violent du côté de Montrouge. Le fort, entouré d'un nuage de poussière et de fumée, ne répondait presque plus. Cependant les dégâts matériels sont moins graves qu'on aurait pu le supposer.
De notre côté, on s'attend toujours à une attaque. Ce matin, les batteries de Villiers nous ont envoyé, au jugé, un grand nombre d'obus. Il en tombait tout autour de nous, dans notre jardin, sur la place, près du pont du chemin de fer. La petite gare de Fontenay était sans doute l'objectif de ce bombardement à grande distance. Le chef de gare s'était retiré avec sa famille sous des voûtes, à l'abri de la bombe. Mais son malheureux enfant, en jouant, est remonté dans le vestibule. Un obus éclatait à ce moment sur le sol et lui a broyé les deux pieds. Le pauvre petit corps a été transporté dans un drap ensanglanté jusqu'à l'ambulance voisine ; peu après, nous avons appris la mort de cette innocente victime de la guerre.
Au premier engagement, nous ferons de notre mieux pour venger ce petit Français.
g janvier. — Hier matin, en sortant de
la messe militaire, je suivais discrètement rétat-major de la division auquel s'était joint le colonel Coiffé, lorsque le général Mattat me fit appeler et m'invita à me placer à côté de lui pour descendre la longue rue du village.
« J'aurais dû, » dit-il, « me mettre depuis longtemps en rapport avec vous, vous sachant dans ma division. Excusez-moi; j'ai été absorbé par des soins de toute nature. »
Je sentais tous les regards fixés sur moi : un simple soldat à côté du général de division, marchant en tête de Tétat-major. Je remerciai, non sans émotion, le général Mattat de ce qu'il voulait bien me dire au sujet de mon rôle très modeste pendant la guerre. « Pour le peu que j'ai fait, j'ai été comblé. »
Le chemin de l'église à la maison occupée par le général était fort long. La conversation tomba sur la politique.
« Le grand tort du général Trochu et de ses collègues, » me dit le général Mattat^ « est de ne pas avoir, à tout prix, réuni une assemblée. Ils ont obéi à des considérations
pendant le Siège de Paris. 2o5
personnelles', ce qui est bien coupable dans l'état où se trouve la France. Ils cherchent la popularité, et ils se laissent influencer par la partie la plus remuante de la population de Paris. — J'ai vu à Tœuvre, ajouta-t-il, ces prétendus partisans de la défense à outrance. Le commandant des gardes nationaux qui tenait les avant-postes de Créteil est venu me supplier de relever son bataillon, la position, disait-il, n'étant pas tenable. — Ils n'avaient pas eu à tirer un coup de fusil, ils n'avaient pas un blessé ! — Songezy bien, lui dis-je. Ce que vous me demandez €st une honte. C'est vous qui réclamez la guerre à outrance, qui parlez le plus haut de sacrifices, de patriotisme. Réfléchissez. — Vaincu par son insistance, je lui ai remis un ordre motivé dont j'ai gardé copie. »
Pendant la journée, notre ancien lieutenant-colonel, M. du Hanlay, qui vient d'être appelé au commandement des mobiles du Morbihan, a passé quelques instants avec nous. « Les mobiles de mon régiment, » nous dit-il, « marchent encore par paroisses, chacun suivant avec confiance un
chef qu'il connaît. Les bataillons s'administrent séparément : on se connaît à peine de Tun à Tautre. Quand on a voulu former des compagnies de francs-tireurs, on a fait appel aux hommes de bonne volonté. Au premier moment, personne ne s'est présenté. Les officiers , au contraire, se sont offerts en grand nombre. On en a choisi un, M. de Cadoudal.
« Immédiatement une centaine de Bretons de sa paroisse et des environs ont demandé à le suivre. Ce sont de braves gens, de bons éléments, mais il est difficile de leur donner un peu de cohésion. »
AL de Grandchamp, qui fait partie du i®"" corps, est également venu nous voir. Il nous a confirmé les bruits de sortie avec le concours de la garde nationale. Toutes les dispositions paraissaient prises : « On avait changé les pièces de mes batteries, nous ditil, par des pièces de 7 et de 12. On devait attaquer Châtillon, la nuit, la garde nationale marchant en première ligne. Dans un conseil de guerre tenu le 8, le plan a été changé. Cette fois, on est devenu plus discret : rien ne transpire.
pendant le Siège de Paris. 207
« Jusqu'ici les conseils de guerre étaient comme un lieu public ; il y venait des personnages de toute qualité. »
Nous continuons à recevoir quelques obus dans Fontenay. Hier, deux gardes nationaux venus en curieux ont été blessés. Il en est enfin arrivé trois bataillons à là brigade Bonnet. Le premier jour tout allait bien. Mais la seconde nuit chacun est allé se coucher à Tabri, laissant à la tranchée les armes et les outils. Le colonel s'est rejeté sur ses capitaines ; ceux-ci ont dit être dans Timpossibilité de ramener leurs hommes, et la tranchée est restée vacante.
La canonnade redouble du côté de Montrouge. Hier, l'horizon était obscurci dans cette direction par des nuages de poussière rougeâtre. Que se passe-t-il ?
10 janvier. — Enfin, voici des nouvelles de province, et de bonnes nouvelles qui nous rendent un peu d'espoir. Succès au Nord, succès à l'Est, beaucoup de solidité du côté de la Loire. Ce n'est pas encore la délivrance, mais c'est un grand encouragement.
On dit qu'il y a aussi i5,ooo dépêches
2o8 Les Avant-Postes
privées. Que je serais heureux d'en recevoir une !
Pendant ce temps les Prussiens font rage sur Paris. Les obus tombent et font des victimes, au Val-de-Grâce, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, dans la rue du Bac, aux Invalides, au Champ de Mars. Quelle hideuse manière de faire la guerre ! Le roi Guillaume n'a pas assez de ses victoires; il veut, sans utilité sérieuse, éclabousser sa gloire du sang des femmes et des enfants. QuMl nous bombarde, nous, — nous sommes des soldats.
Nous prenons des précautions et nous en souffrons peu.
Cette nuit, nous avons fait, jusqu'à deux heures du matin, une grande reconnaissance à droite et à gauche du mont Avron. Nous étions entre les forts et les batteries prussiennes. Chaque fois que Thorizon s'illuminait à Villiers, à Noisy-le-Grand, au Raincy, nous entendions dans le silence de la nuit, le cri de : Gare la bombe ! poussé par les veilleurs des forts. Un sifflement passait audessus de nos têtes et le coup allait porter bien en arrière de nous.
On tire grand parti des bataillons de francs-tireurs que le général Trochu a donné Tordre d'organiser dans chaque division.
Chaque bataillon fournit un officier, un sergent, deux caporaux et trente hommes, ce qui fait par régiment une compagnie de quatre-vingt-dix hommes, six caporaux, trois sergents, un sous-lieutenant, un lieutenant et un capitaine.
Les compagnies de quatre régiments forment un bataillon commandé par un chef de bataillon, chaque compagnie continuant cependant à être administrée par le régiment dont elle fait partie.
La compagnie du io8e est commandée par M. de Franclieu, capitaine à vingt-deux ans, qui a acquis au cours de cette campagne la maturité et le sang-froid que donne une longue expérience.
Au retour, vers deux heures du matin, repos, sommeil réparateur. Nuit calme et sans alerte. Je dormais à poings fermés quand un obus, passant au-dessus de notre maison, m'a éveillé. 11 était neuf heures da matin !
2 I o Les Avant-Postes
II janiner. — Nos heures de loisir se passent à lire, à relire, à comparer et à discuter les récits, d'origine française et d'origine prussienne, sur les opérations des armées de province. Étudiés avec soin, ils nous donnent de Tespoir. L'armée de TEst, commandée par le général Bourbaki, a séparé les Badois du général de Werderde l'armée du prince Frédéric- Charles. Les communications entre TAllemagne et Orléans, par Vesoul, Gra}^ et Dijon, sont interrompues. Si le général Bourbaki parvient à remonter plus au Nord, les Prussiens seront coupés de leur base d'opération et de leur ligne de retraite; pour cela, il faut du temps; notre résistance à Paris doit donc être prolongée jusqu'à la dernière limite. Notre patience et nos efforts peuvent avoir un but utile; l'espoir renaît : cela donne du courage pour supporter les privations.
Le froid est redevenu très dur; il doit augmenter cruellement les souffrances de la population de Paris. Que deviennent tous les malheureux, expulsés de leurs maisons par le bombardement, n'a3'ant pas d'abri,
pendant le Siège de Paris. i \ i
peu de nourriture, rien de réconfortant?
Et, cependant, dans la situation actuelle, il faut résister, coûte que coûte, sans compter les victimes; il faut donner à Tarmée de TEst le temps d'achever son mouvement, maintenir, devant Paris, Tarmée d'invasion. Puisse-t-elle être assiégée à son tour!
12 janvier. — Le bombardement continue, il semble choisir ses victimes parmi les femmes et les enfants. Le calcul de M. de Bismarck aura été trompé : il n'a ébranlé la résolution de personne par ces atroces procédés de guerre. C'est un cri de rage qui lui répond.
Il est toujours question d'une sortie prochaine; en attendant, on fait, chaque nuit, quelque opération pour tenir l'ennemi en éveil, retarder ses travaux d'approche, les détruire, entretenir l'ardeur du soldat. Hier, un détachement du io8« a fait une reconnaissance en plein jour, il a surpris un poste, tué deux Prussiens, ramené un blessé et un prisonnier.
A son retour, il a été poursuivi par une salve d'obus, il n'a pas eu un homme tou-
2 I 2 Les Avant-Postes
ché, quoique plus de deux cents projectiles aient été tirés sur lui.
Cette nuit, nous devons aller au plateau d'Avron, avec un déploiement de forces plus considérable. La garde nationale commence enfin à fournir son contingent. Qu'il en soit ainsi, et que les récriminations cessent, c'est ce qu'il y a de mieux dans l'intérêt de tous : unis et de bonne volonté, nous serons plus nombreux et plus alertes le jour de l'action décisive.
i3 janvier. — Au dernier moment, la sortie de cette nuit a été contremandée. Chose étrange! les Prussiens avaient renforcé leurs avant-postes : ils ont couvert d^obus le plateau d'Avron, absolument désert, à l'heure précise où nous devions nous y trouver.
On parle beaucoup de trahison. Je n'y crois pas, mais je crois beaucoup aux bavardages et aux indiscrétions-, avec quelques espions dans Paris, espions pour qui les lignes d'investissement ne sont pas un obstacle, les Prussiens sont facilement renseignés sur tous nos projets.
pendant le Siège de Paris. 1 1 3
L'opinion est de plus en plus surexcitée, elle veut du nouveau. Le gouvernement luimême est divisé, plusieurs de ses membres reprochent au général Trochu la mollesse de ses entreprises, ses lenteurs, ses hésitations. M. Dorian voudrait jouer à Paris le rôle que Gambetta joue en province; je sais, de source certaine, qu'il cherche, dans l'armée, des officiers disposés à le seconder : il leur offre les plus larges satisfactions d'ambition.
Je doute qu'il puisse recruter des hommes de quelque valeur Les plus honnêtes, les plus capables, se renferment dans Taccomplissement de leurs devoirs militaires, et déclinent des ouvertures dont les apparences sont suspectes. Pour aboutir à quoi, d'ailleurs? M. Dorian peut-il espérer, au point o\x en sont les choses, reprendre une offensive victorieuse? Il n'aura avec lui que les radicaux, quelques fous et quelques aventuriers.
Enfin, voici des gardes nationaux à Fontenay-sous-Bois. Ils sont commandés par M. Louis Salmon (Louis Noir), frère de
Victor Noir, tué Tan dernier par le prince Pierre Bonaparte.
ij janvier. — Changement de cantonnement. Nous revenions des tranchées quand M. Zaccone, capitaine adjudant-major au i07«, nous apporta la nouvelle de notre départ. Les ordres arrivèrent peu après.
La division Mattat doit occuper un front très étendu, de Noisy-le-Sec par Rosny jusqu'au-delà de Nogent, pour remplacer des troupes envo3'ées dans une autre direction. On nous dégarnit pour une opération encore inconnue.
A Bagnolet, nous rencontrons la brigade Colonieu qui part : elle est composée des mobiles du colonel du Hanlay et du iSGMe ligne, commandé par le colonel Allard, qui m'aborde fort gracieusement en souvenir de ses relations avec mon père à Oran et à Alger. Un caporal de son régiment, avocat au barreau de Paris, vient aussi fraterniser très aimablement avec moi. Où vont-ils? ils n'en savent rien, mais un si grand mouvement de troupes indique qu'il s'agit d'une opération sérieuse.
pendant le Siège de Paris. 2i5
Bonne chance! vœux bien sincères d'heureux succès ! Ils partent.
Le colonel Coiffé m'emmène pour faire la visite de nos nouvelles lignes. Nous sommes bombardés très sérieusement ; sur notre route, un obus tombe à côté de nous et nous enveloppe littéralement de ses éclats sans nous toucher.
Des gardes nationaux arrivent en chantant bruyamment; on leur a recommandé de se coucher quand ils entendent le sifflement des obus : ils exécutent si souvent cette manœuvre, qu'ils auront mal aux reins ce soir. « J'ai eu un trac épatant, » me dit l'un d'eux en se relevant tout crotté. Au moins celui-là ne joue pas la comédie de rhéroïsme.
Quatre mille dépêches privées sont arrivées, et je n'ai rien \ ce silence de mort est une souffrance intolérable.
i8 janvier. — J'ai été envoyé aujourd'hui à Paris pour porter à M. Sauzède sa croix et son brevet; il est en voie de rétablissement; il sera, dit-il, en état d'aller avec nous à Berlin... quand nous irons.
Toute la garde nationale est sur pied pour une grande opération qui aura lieu demain. M. de Grandchamp conduit ses batteries à Neuilly-sur-Seine, c'est de ce côté qu'était envoyée la brigade Colonieu,
Quant à nous, nous restons, et notre rôle sera bien modeste; notre division couvre le nord-est de Paris, elle prendra les armes demain, à cinq heures du matin, pour repousser une attaque que Ton dit probable.
Visite aux ambulances du Grand-Hôtel, où je trouve M"*^ Bizot et sa sœur, se vouant à leur métier d'infirmière. Pauvres t'emmes! chassées de leurs maisons par les obus, souffrant toutes les angoisses et toutes les privations du siège avec une sérénité, un calme admirable, quels exemples elles nous donnent!
I g Janvier. — Ce matin , longue station derrière la redoute de Montreuil. Nous avons un homme blessé par un éclat d'obus. Derrière nous, un bataillon de garde nationale chante à tue-tête la Marseillaise. Ils font beaucoup de bruit : espérons qu'ils feront beaucoup de besogne.
pendant le Siège de Paris. 2 1 7
A dix heures nous rentrons. L'heure des attaques matinales est passée. A peine arrivés à notre cantonnement, nous recevons Tordre d'aller prêter main-forte à la brigade Comte, attaquée à Drancy. A Romainville, on nous arrête. Il y a eu une de nos compagnies de grand'garde enlevée à la ferme de Groslay, mais les Prussiens se sont retirés.
Ce soir, des bruits de victoires nous arrivent. L'armée, sortie de Paris ce matin, aurait dépassé Saint-Cloud et enlevé la redoute de Montretout. Ce serait un bien beau succès. Nous espérons et nous attendons.
21 Jaîîpier. — Nos espérances d'avanthier n'ont été qu'une illusion de plus. La résistance des Prussiens a triomphé de nos attaques et d'un retour offensif commandé par le général Trochu lui-même. Le combat aurait été fort acharné du côté de Buzenval, mais il a fallu battre en retraite. Cette sortie a échoué comme les précédentes.
Le colonel du Hanlay nous a donné des détails sur le combat auquel il a assisté.
Les zouaves, le i36° de ligne, quelques
bataillons de mobiles et de garde nationale ont bien donné. Les zouaves ont poussé une pointe très hardie et ont perdu beaucoup d'officiers. M. de Lareinty, laissé à Saint-Cloud avec un bataillon de mobiles, n'a pas été averti que Tarmée se retirait : il n'a pas voulu se replier n'en n'ayant pas reçu l'ordre. Il s'est trouvé cerné. Il a tenu jusqu'au lendemain à trois heures de l'aprèsmidi, mais la bataille ayant cessé et l'impossibilité de rejoindre les lignes françaises étant constatée, il a dû mettre bas les armes.
La garde nationale a eu 239 tués, dont 19 officiers 5 1,1 o3 blessés, dont 41 officiers. Ce sont, de l'aveu de tous, les bataillons les plus calmes qui ont tenu le plus solidement. Ici, un bataillon envoyé pour concourir pendant huit jours à la défense de nos tranchées a réclamé très impérieusement son renvoi dans Paris.
Des nouvelles sont arrivées de province. La marche audacieuse du général Bourbaki dans la direction de l'Est force les Allemands à se concentrer autour de Belfort. C'est là qu'aura lieu l'action décisive. Le général
pendant le Siège de Paris. 219
Chanzy a éprouvé un nouvel échec : il recule.
Et nous, combien de temps pourronsnous tenir encore?
Si Paris doit capituler, quelques officiers forment un projet auquel je me rallierai avec joie. Le colonel Coiffé en sera : il le croit réalisable. Nous formerons une colonne d'un millier d'hommes, — officiers ou soldats, peu importe, — chacun emportant un fusil, des biscuits et des cartouches. Nous marcherons droit devant nous, sans tirer un coup de fusil, mais nous ouvrant la route à la baïonnette et faisant douze lieues par jour. Une bonne moitié traverserait les lignes d'investissement. Pour cela, il faudrait se disperser, ne conservant que des vêtements civils cachés sous l'uniforme, et rejoindre celle des armées de province qui serait à ce moment la plus rapprochée de Paris.
Ce serait un beau dénouement de notre défense de Paris.
En attendant, on nous envoie aux Lilas, derrière Romainville. Joli nom, mais triste
220 Les Ai'ant-Postes
résidence. Nous n'3' resterons pas longtemps. On nous promet de nous employer dans quelques Jours pour une entreprise de choix dont le commandement sera confié au colonel Coiffé.
23 janvier. — Hier, grande émotion dans Paris. Les gens de Belleville ont tenté de délivrer Flourens, détenu à Mazas. Sur la place de THôtel de Ville, il y a eu une collision entre les émeutiers et les mobiles. Quelques-uns des meneurs ont été tués.
Le général d'Exéa avait préparé trois colonnes pour pénétrer dans Paris et soumettre Belleville. Le colonel Coiffé devait prendre le commandement d'une de ces colonnes. J"ai passé la nuit sous les armes : je me suis couché tout botté. Heureusement on n'a pas eu besoin de nous.
Ce qui est plus triste encore, c'est la défaite du général Chanzy. Ses dépêches, pleines de fermeté, de droiture, de loyauté, ne laissent aucune espérance. Il a tenu, comme la première fois, pendant plusieurs jours, mais sa retraite est devenue très difficile.
pendajit le Siège de Paris. 221
En lisant ses bulletins, on sent que son armée se dissout dans sa main.
Le prince Frédéric-Charles pouvant envoyer des renforts dans TEst, le général Bourbaki aura bien du mal à continuer son mouvement en avant qui, toutes choses restant en état, aurait peut-être rétabli notre fortune. L'avenir s'assombrit d'heure en heure. Paris souffre et s'agite : ce sont les dernières convulsions de l'agonie.
On dit que nous avons encore pour six semaines de vivres. Notre devoir est tout tracé : tenir jusqu'au bout et^, à la veille de la capitulation, tenter d'exécuter notre projet d'évasion armée. Nous irons rejoindre le général Bourbaki : cela vaut mieux que d'être prisonniers de guerre.
Un décret d'hier place l'armée de Paris sous les ordres du général Vinoy. Le général Trochu conserve la présidence du conseil du Gouvernement, mais il abandonne définitivement la direction de l'action militaire.
De notre côté, les bombes pleuvent sur Saint-Denis.
222 Les Al' a7it- Postes
On m'assure, — j'espère que c'est un faux bruit, — que le colonel Allard aurait été tué à Buzenval. Connaissance ébauchée sur un trottoir pendant un mouvement de troupes. On se quitte en se disant : Bonne chance! Au lieu de la chance souhaitée, c'est la mort qui arrive. Voilà les tristes réalités de la guerre!
2^ janvier. — Paris se calme. Le général Vino}' fait fermer les clubs. Le Combat et le Réveil sont supprimés. Il est temps de se rappeler que nous sommes dans une ville assiégée.
Les journaux avancés ne font grâce qu'à un seul représentant du gouvernement, — M. Dorian. Il figure sur toutes leurs listes : il est hautement désigné comme le remplaçant du général Trochu.
Et cependant, qui pourrait conserver encore Tamour du pouvoir? Triste domination que celle-là, dans une ville effarée, sans moN^ens d'action, sans avenir, en présence de difficultés toujours croissantes et bientôt insurmontables.
Une partie du 108*^ est envoyée à Bobi-
pendant le Siège de Paris. 223
gny. Les malheureux ! C'était triste en décembre, c'est hideux aujourd'hui. Les toitures, les planchers, les charpentes, les cloisons ont été démolis pour faire du feu : il n'y a plus un abri intact.
25 janvier. — Les événements se sont précipités. Hier, le colonel Colonieu a réuni les officiers supérieurs de sa brigade et les a prévenus que leurs troupes allaient être envoyées aux abords de Belleville pour maintenir Tordre.
« Il paraît, » a dit le colonel, « qu'il ne reste du pain que pour huit jours. Des pourparlers sont entamés avec les assiégeants.
« Le Journal officiel doit contenir une note qui fera connaître cette situation aux habitants de Paris. Les esprits n'y sont pas préparés. On craint une vive émotion, peutêtre des désordres. »
Aucun avis de ce genre n'est arrivé à Tétatmajor du général d'Exéa. Les batteries prussiennes continuent à tonner. Les prétendues négociations seraient-elles un bruit sans fondement, ou bien cette persistance du bom-
2 24 L^^ Avant-Postes
bardement indique-t-elle les dispositions implacables que nous rencontrerons?
Si nous voulons préparer notre évasion, il est temps. C'est Tarmée du général Bourbaki qu'il faudra rejoindre, celle du général Chanzy étant, depuis la bataille du Mans, en décomposition.
Le colonel AUard, que nous avions cru mort, n'est, Dieu merci, ni tué ni blessé.
26 jamner. — Les négociations engagées pour une capitulation sont un fait certain. Les vivres sont épuisés. Toutes les armées de secours sont réduites à l'impuissance de tenir la campagne.
D'après les récits qui viennent du ministère de la guerre, les premières ouvertures faites au quartier général prussien ont reçu un accueil convenable. De part et d'autre, on voudrait un traité de paix. Hélas! quelles €n seront les conditions?
Dans les diverses batailles livrées autour de Paris, Tarmée a eu trente mille hommes mis hors de combat par le feu de l'ennemi.
La population de Paris est calme : elle
pendant le Siège de Paris. 2 25
comprend que, sans pain, on ne peut continuer la lutte.
Notre dernière espérance s'évanouit avec Tarmée de l'Est. Elle a échoué dans son entreprise. Le siège de Belfort est repris. Nous ignorons où est le général Bourbaki que nous voulions rejoindre, ce que sont <^evenues ses troupes, s'il tient encore la compagne. Nous attendons avec anxiété des nouvelles pour prendre un parti.
On nous envoie à Bobigny et à Dranc}^ C'est le point le plus avancé et le plus durement cantonné de nos lignes. Cela vaut mieux que de se battre contre les gens de Belleville.
27 janviers — Tout est consommé. Le tir des batteries prussiennes avait redoublé d'intensité hier dans la soirée. Ne pouvant croire à un acte d'inutile sauvagerie contre la malheureuse ville de Saint-Denis, nous étions convaincus que les négociations étaient rompues. Mais, à minuit, le silence s'est fait subitement, au moment précis fixé pour la capitulation, silence plus triste mille fois que le sifflement des obus et le fracas du bombardement.
A trois heures du matin, une note mandait le colonel Coiffé au ministère de la guerre pour huit heures.
Il m'a emmené avec lui. Nous avons traversé Belleville à cheval. Le mouvement matinal commençait sans aucun symptôme d'émotion.
Sur la place Sainte-Clotilde , des chevaux tenus en main et des voitures annonçaient une réunion nombreuse. Tous les chefs de corps avaient été convoqués.
Le général Trochu et le général Le Flo ont exposé la situation :
« Les vivres sont épuisés ; les armées de secours sont battues. L'armistice nécessaire pour la convocation d'une assemblée est à peu près réglé. Les conditions sont honorables. L'armée allemande n'entrera pas dans Paris, où une division française et la garde nationale assureront le maintien de Tordre. Les autres divisions sont prisonnières de guerre, mais elles ne quitteront pas le territoire français. »
Le général Trochu a dit que la délivrance de Paris n'aurait été possible que si une
armée de secours s'en était approchée. A défaut de ce secours, qui n!est pas venu, on a combattu pour Thonneur des armes :
« Au dernier moment, » a-t-il ajouté, « on m'a imposé ma démission. »
Le général Le Flo a été véhément. « Nous conserverons, » a-t-il dit, « une haine éternelle contre les Prussiens. » Un des assistants lui ayant fait observer que ses paroles pourraient être rapportées et causer des difficultés au cours des négociations, il les a répétées avec plus de force encore.
Nous sommes revenus rapidement à nos cantonnements. Nous montions au galop la rue principale de Belleville : un garde national, nous voyant passer, s'est jeté à la tête de nos chevaux en vociférant : « Vive la République! A bas les traîtres! »
Nous avons continué notre route, dédaignant une insulte qui ne pouvait nous atteindre. A-t-il jamais payé de sa personne ce malotru à qui Taspect de notre uniforme inspire de pareils sentiments de haine!
28 janvier. — Cette nuit, nouvelle alerte. Bruyante protestation de quelques officiers
de la garde nationale, qui s'emparent d'une mairie et d'un maire, M. Bonvalot.
Celui-ci, qui a manifesté pendant le siège le plus beau zèle pour la défense à outrance, est dans un grand embarras. On le somme d'exécuter un plan plus qu'audacieux.
L'armistice est un acte de trahison dont il n'y a pas à tenir compte. La garde nationale s'est assuré des intelligences dans trois forts dont elle va s'emparer, puis elle marchera sur les lignes prussiennes. M. Bonvalot, ceint de son écharpe, marchera en tête de la colonne.
— Certainement, répond le malheureux maire qui parle plus haut qu'eux, mais qui, par-dessous main, fait prévenir le commandant du secteur et le supplie de le délivrer.
Le tocsin sonne, on bat la générale et un ordre de prendre les armes arrive à notre quartier général. Le colonel du Hanla}^ et deux bataillons de mobiles prennent position à la porte de Belleville.
Après avoir bien crié, ces insurgés pour rire se calment tout seuls. A huit heures du matin, les mobiles rentrent dans leurs
pendant le Siège de Paris. 229
cantonnements. C'est une mauvaise nuit à à ajouter à bien d'autres.
L'armistice n'était pas encore signé lorsque l'OJficiel a paru-, cependant les conditions en sont arrêtées. Elles seront publiées avant la fin de la journée. L'armée restera prisonnière de guerre dans Paris, mais, sauf une division, elle devra faire la remise de ses armes.
Les douloureuses conditions de la capitu lation ont été exécutées fidèlement. Les marins qui défendaient les forts et qui avaient encore des vivres et des munitions ne voulaient pas se rendre. Ils s'étaient merveilleusement battus pendant le siège. A Rosny, notamment, oh ils avaient encore 180 coups par pièce, ils voulaient lever les ponts-levis et continuer la défense jusqu'à l'épuisement de leurs vivres : ils calculaient qu'ils pouvaient tenir deux mois.
On eut du mal à leur faire comprendre que leur sort était lié à celui de Paris. Il leur fallut se résigner à remettre leurs armes»
2 3o Les Aimnt-Postes
Le 29 janvier, à dix heures du matin, Tordre de rentrer dans Paris arriva au 108°. Il fallait Texécuter précipitamment. Tout militaire trouvé dans le périmètre des défenses extérieures à partir de midi aurait été retenu comme prisonnier de guerre.
La rentrée des troupes donna lieu aux incidents les plus pénibles. Elles furent accueillies par d'ignobles outrages, auxquels notre général de division voulut répondre par un ordre du jour :
'.< Après cinq mois passés aux avant-postes, après sept combats soutenus en braves, nous sommes rentrés hier, 2g janvier, dans Paris, en suivant modestement la route stratégique intérieure pour coucher à peu près en plein air. — Dans ce trajet même, et aujourd'hui d'une manière plus marquée, des officiers et des soldats ont été insultés. — Voilà la récompense donnée à votre constance dans les souffrances supportées aux tranchées, à votre courage vis-à-vis de l'ennemi.
« Je le déclare : il n'y a que les misérables qui n'ont jamais, pendant une heure seulement, partagé vos souffrances et vos dan-
gers, qui, depuis cinq mois, cachés dans Paris, n'ont jamais vu un uniforme prussien et qui crient du fond de leurs caves : En avant! — il ny a que ces gens capables de nous injurier.
« Je défends aux soldats de la 2= division de se laisser insulter. Qu'ils marchent réunis par groupes, évitant toute agression, mais n'en supportant aucune.
« Nous sommes arrivés, à ce qu'il paraît, à la cruelle condition de rendre nos armes. Du jour où vous n'aurez plus de fusil, votre général ne portera plus son épée. Mais, alors encore, vous pourrez affronter les insulteurs. Il n'y a que les lâches qui injurient un soldat qui a fait son devoir, et ils sont en trop petit nombre pour être à craindre.
« Le Général commandant la 2^ division, « Mattat.
« Paris, 30 janvier 1871. »
J'avais obtenu un ordre m'envoyant à Paris isolément, un peu avant le départ du régiment. Je voulais sauver mon chassepot, mon fidèle compagnon d'existence depuis cinq mois.
J'entrai par la porte de Belleville-, j'avais près de deux kilomètres à faire avant d'arriver à la place du Château-d'eau.
La population paraissait fort exaltée. Soldat isolé, je fus bientôt le point de mire de toutes sortes d'observations. Ma croix et ma médaille militaire inspiraient cependant quelque respect. J'avais d'ailleurs à la ceinture un revolver sérieux. On y mettait des formes. On voulait m'ernmener au cabaret.
— « Allons, mon brave, vous ne refuserez pas un petit verre » , disaient les plus influents de la bande.
— « Par ici! lignard! » criaient les autres, « ou paie un litre ! »
Je continuais ma route, déclinant doucement leurs offres, écoutant leurs récits. Pe-
pendant le Siège de Paris. 2 33
tit à petit, je parvins à parler à mon tour.
« Vous me dites que vous êtes trahis. Je n'en sais rien, je ne sais pas ce qui se passe à Paris. Je viens d'un endroit où personne ne trahit. »
Je leur racontai alors le combat de Champigny, les zouaves chargeant sur le plateau de Villiers, leurs cadavres et ceux des Prussiens couvrant le sol, le général Ducrot sabrant les cavaliers ennemis à la tête de son état- major, et tuant de sa main un ulhan prussien. Mon auditoire ambulant grossissait à chaque pas.
Un gamin me proposa de porter mon fusil. — « Ceci, mon ami, ne se prend que quand celui qui le porte est mort. Je vis et je marche. Personne n'y touche. Merci cependant de la bonne intention. »
La route me parut longue. Quand j'arrivai à la place du Château-d'Eau et aux boulevards qui avaient leur physionomie habituelle, je respirai. Je congédiai mon cortège. Mon chassepot était sauvé. — Depuis la conclusion définitive de la paix, je l'ai dé-
2 34 L^^ Aimnt-Postes
posé à Parsenal de Lille : il pourra servir encore à un soldat français.
Lorsque j'arrivai à mon hôtel, où j'étais autorisé à attendre ma libération légale, je trouvai une dépêche venant de la province : la première depuis cinq mois!
Ma main tremblait en l'ouvrant. C'était bien peu de chose! Une réponse par oui et par non à quatre questions que j'avais conservées. Ce système de correspondance avait été imaginé pour réduire au plus petit volume possible les dépêches confiées aux pigeons voyageurs. En rapprochant ces oui et ces non des questions que j'avais heureusement sur moi, j'obtins des renseignements bien précieux, quoique remontant à plusieurs semaines :
Etes-vous à Besançon? Oui.
La ville est-elle menacée? Non.
Etes-vous en bonne santé ainsi que les enfants? Oui.
pendant le Siège de Paris. 235
Avez- vous reçu de mes nouvelles? Oui.
Quelques jours après, les lettres arrivèrent de toutes parts. De Besançon, investi depuis la défaite du général Bourbaki, il ne sortait plus un mot. Le blocus commençait pour la capitale de la Franche-Comté, juste à Theure oij il avait cessé pour Paris. La capitulation de Paris contenait une clause désastreuse :
« Les opérations militaires sur le terrain des départements du Doubs, du Jura et de la Côte-d'Or, ainsi que le siège de Belfort, continueront, indépendamment de Parmistice, jusqu'au moment oij Ton se sera mis d'accord sur la ligne de démarcation. »
Les officiers prussiens ne cachaient pas leur désir de recommencer la guerre : l'étatmajor allemand faisait tous ses préparatifs pour achever de nous écraser.
Besançon, resté comme un îlot au milieu de rinvasion prussienne, était dans la situation la plus inquiétante. Je repris pour mon compte notre projet de nous échapper et de rejoindre ce qui restait de Tarmée de TEst. Pour obtenir du colonel Coiffé une autori-
sation verbale, — la seule qu'il pût me donner, — je lui disais :
« Ma place est là. Prisonnier fugitif, à mes risques et périls, je me présenterai à l'autorité militaire de cette ville, aujourd'hui bloquée, bientôt peut-être assiégée. Si la guerre recommence, je défendrai ce que j'ai de plus cher au monde, réuni dans ce nid à bombes, si facile à détruire. »
J'espérai un instant pouvoir partir comme chauffeur sur une locomotive. Un ingénieur qui m'avait donné cette espérance m'avoua qu'elle était irréalisable, la surveillance des Prussiens étant très sévère et la Compagnie ne voulant pas se compromettre vis-à-vis d'eux. Chacun autour de moi lisait avec empressement ses premières lettres. Je ne recevais que des nouvelles de mort. De Metz, la mère de mes deux cousins tués au début de la guerre m'écrivait :
« Donne-moi vite de tes nouvelles, tout notre cœur a été avec toi, toutes nos inquiétudes étaient pour toi. Hélas! tu sais ou tu apprendras que les autres sont près de Dieu. Ils ont fait leur devoir en braves et en chré*
pendant le Siège de Paris. 287
tiens... La guerre est finie, mais la France est ruinée, Metz est prussien, et surtout, surtout, la paix ne me ramènera pas mes chers, mes bien-aimés enfants. Du moins nous pouvons être fiers de leur souvenir. Gabrielle t'a dit la fin chrétienne de Louis. Il a été blessé à cette belle défense du bois de Wœrth, oià son bataillon et deux régiments sans canons ont protégé pendant trois heures la retraite de l'armée. Mon petit Charles a été cité à Tordre de Tarmée et proposé pour lieutenant pour avoir été à Forbach un héroïque enfant... De cela, du moins, il faut remercier Dieu qui me les a repris. »
L'attente de nouvelles qui n'arrivaient pas, rinquiétude de voir recommencer les hostilités, la surexcitation nerveuse qui se prolongeait au-delà du siège, ne me permettaient plus de raisonner. Un soir, j'ouvris un volume de vers et je tombai sur le passage :
Les pieds nus, en petite blouse, L'enfant qui cueillait le myrtil Et s'ébattait sur la pelouse, Je ne le vois plus : Que fait-il ?
— Il est avec sa sœur aînée La maigrelette aux cheveux blonds Qui l'a devancé d'une année Dans le trou noir où nous irons.
Ma pauvre maigrelette aux cheveux blonds^ ma petite Marie, où es-tu? Peut-être dans une cave, fuyant les bombes, ayant peur, bien peur de ce vilain bruit.
la province pendant l armistice, l'occupation prussienne
E lendemain, j'étais parti. Le colonel du 108% qui n'aurait pu sans violer l'armistice me donner d'autorisation régulière, m'avait, dans une chaleureuse accolade, souhaité bonne chance.
J'emportais une couverture, une bonne canne, de l'or caché à diverses places sous mes vêtements, — ce qu'il fallait pour coucher au besoin à la belle étoile. Le temps était beau et favorisait mon voyage. Je devais, à mon arrivée à Besançon, me présenter à la place pour être incorporé dans un des régiments de la garnison.
J'allai ainsi devant moi, tantôt à pied, tantôt en carriole, tantôt en chemin de fer, sans un papier pouvant justifier de mon identité, évitant les grandes villes et passant les nuits de préférence dans les villages. J'avais été prévenu qu'il ne fallait pas songer à passer par Dijon, toute communication étant coupée entre cette ville et Besançon. Mon plan était d'aller jusqu'à Lyon par Orléans et Nevers, et de me rapprocher de Besançon par les montagnes du Jura.
Au-delà d'Etampes, des gares brûlées, des villages détruits, indiquaient les lieux où l'on s'était battu. Un soir, à quelque distance de la route, j'entendis dans un champ des chiens hurler lugubrement. Un vol d'oiseaux noirs s'éleva de ce champ sinistre. C'étaient des corbeaux qui dépeçaient des lambeaux humains arrachés à la sépulture improvisée de nos pauvres soldats.
De Nevers à Lyon, par Moulins, Roanne et Saint-Etienne, les chemins de fer français faisaient dans un désordre indescriptible une sorte de service. De Lyon je pus atteindre également en chemin de fer Chàlon-sur-
pendant le Siège de Paî^is. 241
Saône. Mais il fallut m'arrêter là. La ville était occupée par les chemises rouges de Garibaldi, formant sur ce point l'avant-garde des troupes françaises.
A partir de Chalon-sur-Saône, les difficultés les plus sérieuses commençaient.
Une voiture de campagne desservait la route entre Châlon et Lons-le-Saulnier. J'y pris place Jusqu^à Bletterans, oià je mis pied à terre, mes compagnons m' ayant prévenu qu'il était impossible d'entrer dans Lons-le- Saulnier sans un sauf-conduit. Le général Fransecky, détesté dans le pays pour ses rigueurs et son excessive dureté, y commandait en chef.
Le général Fransecky, notre adversaire de Champigny ! Je le retrouvais en tête du mouvement tournant, qui venait de refouler en Suisse l'armée du général Bourbaki,
Scellières, bourg voisin de Bletterans, était dans une grande émotion. Les Prussiens étaient partis le matin : en se retirant ils avaient tout saccagé. Ils avaient fait sur la place un monceau de vêtements de femmes
qu'ils avaient brûlés. Ce que le feu ne pou-
vait pas détruire avait été jeté dans un étang.
« Ils ont brûlé mon châle de mariage, » me dit en pleurant une pauvre femme : « voici tout ce que je retrouve. >> Et elle me montrait quelques hardes ruisselantes de Teau de rétang.
Je cherchai en vain un guide pour continuer mon voyage. Personne ne voulait pénétrer dans les villages occupés par les Prussiens.
« Allez àPoligny, » me dit un brave homme, « et demandez au principal hôtel de la ville l'hospitalité. Cela ne sera pas facile, car le général prussien Toccupe avec son état-major. Mais présentez-vous au maître d'hôtel, en lui disant que vous lui portez des nouvelles de son fils qui était à Paris pendant le siège. Je viens d'apprendre que ce garçon est vivant et bien portant. Sa famille n'a pas eu de lui signe de vie depuis cinq mois. Elle sera si heureuse de la nouvelle que vous lui portez, qu'elle fera pour vous l'impossible. »
Au-delà de Scellières, on ne rencontrait plus un être vivant sur les routes, à l'exception d'officiers et de sous-officiers prussiens
pendant le Siège de Paris. 243
dans des voitures réquisitionnées et menées grand train, et de quelques patrouilles à cheval.
Je m'efforçais de ne pas attirer Tattention. J'entrai dans la ville par des chemins détournés. J'étais épuisé de fatigue quand je parvins à l'hôtel qui m'avait été indiqué. ^
« — Une chambre ! » s'écria le maître d'hôtel qui me crut fou. a Mais voyez donc; je ne suis plus le maître chez moi ! » et il me montrait sa cour remplie de soldats prussiens.
Je fis alors la commission dont j'avais été chargé à Scellières. Ce fut un changement à vue. Les pauvres gens se mirent à fondre en larmes.
« Il y a, » dit la maîtresse dhôtel, « la chambre d'un officier en mission pour vingtquatre heures. C'est l'aide de camp du général. Nous mettrons des draps dans son lit, nous vous porterons à manger, et il faudra bien que, pendant la nuit, on vous trouve une voiture et un cheval, »
Toute la maison, successivement, vint me demander des nouvelles de Paris et de ses
244 L^s Avant-Postes
défenseurs. Une jeune femme, mariée en juillet 1870, me questionna les yeux pleins de larmes sur son mari, parti au mois de septembre avec les mobiles de TAin. Elle n'en avait plus reçu signe de vie. Comment leur faire comprendre que je ne pouvais rien savoir ? Comment rassurer ces femmes anxieuses, avides du moindre détail, attendant, du voyageur que la Providence leur envo3^ait, la fin de leurs angoisses?
A la nuit, les officiers qui occupaient Thôtel rentrèrent et ma porte dut se refermer. Jusqu'à minuit le bruit d'un copieux festin troubla la maison. J'entendis la pauvre femme qui était venue me dem.ander avec tant d'émotion des nouvelles de son mari forcée de se défendre contre les galanteries d'un des convives. Elle remontait l'escalier passant devant ma porte. J'allais l'ouvrir, quand heureusement elle parvint à se dégager sans moi.
A quatre heures du matin, une voiture m'attendait hors de la ville. Elle était attelée d'un cheval si vieux, si usé, que les Prussiens l'avaient dédaigné.
pendant le Siège de Paris. 245
Une voiture acceptant de me conduire le plus loin possible dans la direction de Besançon. C'était une chance inespérée.
« Il est temps que cela finisse, » me dit avec désespoir mon brave hôtelier en me souhaitant bon voyage. « Poligny est frappé d'une contribution de guerre de 170,000 francs. Le conseil municipal et le maire sont en prison. Nous avons eu bien de la peine à réunir 25,000 francs. Il nous est impossible d'en faire davantage. »
La pauvre bête qui traînait ma voiture fit des prodiges. Elle semblait partager mon ardeur d'arriver.
A Mouchard, la gare incendiée, des cadavres d'hommes et de chevaux, à moitié enfouis sur les bords de la route, prouvaient qu'un combat récent avait été livré.
A Quingey, évacué la veille, des violences de toute sorte avaient été commises. Un maréchal-ferrant me montra sa boutique vide de ses outils que les Prussiens avaient jetés dans la Loue. Plus loin, la foule se pressait sur le lieu de l'exécution de trois soldats, coupables d'infâmes outrages sur la
24Ô Les Avant-Postes
personne d'une vieille fille que son frère, ancien officier septuagénaire, avait été impuissant à défendre. Du moins, Tautorité prussienne fit-elle fusiller ces misérables.
Entre Quinge}^ et Buxy, les traces d'une lutte acharnée étaient visibles. Le long des haies et des murs crénelés, des boîtes à cartouches vides jonchaient le sol. A peu de distance des formes humaines se dessinaient sous la terre. Un pan de capote bleue apparaissait çà et là, révélant la sépulture précipitée des soldats français.
La journée s'avançait, mais j'allais atteindre enfin le but de mon voyage. Voici Buxy rempli de troupes. De loin j'ai bientôt reconnu Tuniforme français. Le spectacle de nos malheureux soldats était navrant. Quelles privations, quelles souffrances ils ont d j supporter pour en arriver là!
Je ne perdis pas de temps à m'arrêter avec eux : j'étais pressé. Le 22 février, à 3 heures de l'après-midi, je franchis les portes de Besançon. J'étais le premier des assiégés de Paris qui était parvenu à y pénétrer.
La ville était commandée par un officier
pendant le Siège de Paris. . 247
de marine d'une grande énergie, le général Rolland. De nombreux combats avaient été livrés aux alentours-, depuis trois semaines, elle était étroitement investie. Aucune nouvelle n'y pénétrait et n'en pouvait sortir. Les conventions d'armistice n'ayant pas été exactement observées, le général Rolland, las de discuter, avait fait dire aux chefs de l'armée prussienne qu'il attendait leurs attaques. Il avait fait élever des ouvrages en terre à 10 kilomètres de la ville. Le général Bourbaki lui avait laissé deux divisions qui suffisaient à peine pour défendre des lignes aussi étendues. Il fallait de toute, nécessité tenir Tennemi à dis-tance, la citadelle et les fortifications anciennes ne pouvant protéger la ville contre un bombardement qui l'aurait détruite en quelques jours.
Si la guerre avait recommencé, Besançon .aurait été un des premiers points attaqués. Les vivres commençaient à y manquer, et tout ravitaillement y était devenu impossible depuis la retraite de l'armée de l'Est.-
Il était temps d'arriver. En franchissant les lignes françaises, je retrouvais ma liberté
de soldat, sans parole donnée, sans engagement d'aucune sorte vis-à-vis de Tennemi. Mais la guerre devait-elle continuer? Le chef d'état-major de la place à qui je me présentai jugea inutile de m'employer avant la reprise des hostilités, me promettant d'utiliser ma bonne volonté si la paix n'était pas signée.
En attendant, j'étais laissé au milieu des miens. Pas un ne manquait à Tappel. Ils m'entouraient tous vivants, tous bien portants — depuis la maigrelette aux cheveux blonds jusqu à la petite Addy, la figure rose et le teint animé par la bise franc-comtoise, regardant un instant son père avant d'oser le reconnaître et se jetant à son cou avec des cris de joie.
Ainsi finit pour moi cette campagne dont le dénouement a été si triste. Quelques jours après, les préliminaires de la paix étaient signés : les gardes mobiles et les engagés volontaires étaient rendus à la vie civile.
Aux récits qui me furent faits sur l'état
pendant le Siège de Paris. 249
•de la province,, Je compris combien le service militaire m'avait épargné d'amertume.
A toutes les époques troublées de notre histoire, Tarmée a été le meilleur et le plus siir refuge des hommes qui veulent se tenir en dehors des luttes compromettantes de la politique. Ce refuge, le hasard des événements m'avait permis de le trouver. Je bénis la Providence de m'y avoir conduit. Là se trouvent les dévouements sincères, les sympathies désintéressées-, là se cimentent les amitiés vraies et durables.
Partout ailleurs l'image de la patrie n'apparaissait que défigurée par les horreurs de rinvasion, par les lâchetés et les violences de la démagogie, par l'outrecuidance des bandits cosmopolites accourus de tous les points de l'Europe. Au contraire, sous les armes, devant l'ennemi, le sentiment national se retrouvait pur de tout mélange^ justifiant, dans sa simplicité et dans sa grandeur, le vieil adage de notre droit :
Là où est le drapeau, là est la France.