‹ Les avant-postes pendant le siège de Paris \Chapitre 8 sur 10 · COMBAT DU BOURGET · texte numérisé non relu

COMBAT DU BOURGET

E grand jour est arrivé : nous partons. Le 28 novembre, à 10 heures

du matin, le 108% qui a envoyé à Paris ses bagages et ses impotents, quitte ses cantonnements de Saint-Maur, et établit son premier bivouac dans le bois de Vincennes. L'armée est réunie tout entière, confiante, sans forfanterie, non sans émotion. Demain, dès les premières heures du jour, une action sanglante sera engagée contre un ennemi redoutable. Mais qui ne paierait volontiers une victoire de sa vie ?

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La journée s'écoule lentement. Le soir, la proclamation du général Ducrot est distribuée dans chaque escouade. Un frémissement de bon augure suit cette lecture. Chacun est prêt et n'attend plus que le signal. Un conseil est tenu chez chaque commandant de corps d'armée : les colonels reçoivent leurs dernières instructions. Demain, à quatre heures du matin, dès que le canon des forts se fera entendre, chaque régiment se mettra en marche. Nous devons former Taile gauche, occuper Bry-sur-Marne et Nois3'-le-Grand dans la matinée, puis nous étendre à gauche, jusqu'au village de Champs, avant la fin de la journée.

Je n'ai pas eu le sommeil du grand Condé. A minuit, une note de la brigade avertit le colonel que le départ sera retardé d'une heure. A cinq heures, nouveau contreordre : Topération est renvoyée au lendemain. Une crue de la Marne a empêché la construction des ponts.

Cependant le canon tonne à droite. On n'a pas contremandé la diversion de Thiais, L'Hay, Choisy-le-Roi. Un combat sanglant

pendant le Siège de Paris. i35

y est engagé sans autre résultat que de mettre Tennemi sur ses gardes.

Pendant ce temps, nous piétinons. On nous fait changer de place, et nous allons coucher dans la plaine en avant des forts de Noisy et de Rosny, à gauche du mont Avron, occupé depuis la veille. Les feux de bivouac illuminent ses pentes, la nuit tombée. Si Tennemi n'est pas prévenu, ce n'est pas notre faute.

L'état-major du io8^ s'abrite pour la nui dans une étable à porcs, à moitié démolie. On m'y donne une petite place. Tu as huit ans aujourd'hui, ma petite Marie; les braves gens qui m'entourent s'unissent à moi pour boire à ta santé. Penses-tu, en t'endormant, à ton père le soldat, ma blondine chérie? On te dira un jour, si Je ne suis pas là pour le faire, combien ton souvenir, ce soir, m'a réchauffé le cœur.

Deux nuits passées par terre avant d'avoir tiré un coup de fusil. Cette fois, je répare mon insomnie de la veille : à l'aube, je me sens dispos et alerte.

Depuis longtemps la canonnade a donné

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le signal : nous ne partons pas. A huit heures du matin seulement, on nous met en route ; nous traversons Rosny, et passant par derrière le mont Avron, laissant à gauche Neuilly-sous-Bois, nous faisons halte au carrefour de Plaisance. Nous avons, bien en face de nous de l'autre côté de la rivière, Bry-sur-Marne et Noisy-le-Grand dont nous devons nous emparer.

On profite de cette halte pour faire le café et avaler à la hâte le biscuit trempé dans la liqueur brûlante, puis on court aux faisceaux. Les tirailleurs s'avancent à l'abri d'un taillis,, de l'autre côté duquel nous devons rencontrer l'ennemi.

Le bois est traversé, rien encore. Les batteries du plateau d'Avron foudroient Noisyle-Grand, l'artillerie de campagne sur les bords de la Marne fait feu sans relâche.

On nous range en colonnes pour passer les ponts qu'on achève de jeter entre Neuilly et Noisy-le-Grand. Notre impatience est extrême. Nous assistons au combat depuis longtemps engagé au centre, nous apercevons des mobiles qui reculent sur les

pendant le Siège de Paris. iSy

pentes conduisant au plateau de Villiers. Les ponts sont terminés, qu'attendons-nous? Pourquoi n'abordons-nous pas Noisy-le- Grand, que canonne si durement depuis le matin l'artillerie du mont Avron? Une fois là-haut, prenant en écharpe le plateau de Villiers, nous aiderons puissamment les régiments qui avancent et reculent sous la mitraille et qui, venant de Champigny, ont tant de mal à conserver les crêtes du plateau.

Au lieu de passer rapidement la rivière et de nous étendre à gauche comme le prescrivaient les ordres primitifs, nous attendons pendant de mortelles heures. Une seule des divisions de notre corps d'armée, commandée par le général de Bellemare,, passe les ponts de Bry-sur-Marne. Elle traverse le village, gravit la côte, aborde le plateau, au moment oij, malheureusement, le 2° corps, formant le centre, était déjà en retraite. Les zouaves du général de Bellemare, qui avaient à réparer leur insuccès de Châtillon, s'avancent bravement sous le feu du château de Villiers. Ils sont forcés de reculer à leur tour alors

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que le 2° corps, faisant un dernier effort, reprenait l'offensive.

Quelques blessés se font panser par nos docteurs. Les zouaves, très animés, racontent que, dans un de leurs bataillons, ils ont perdu seize officiers sur dix-neuf.

Le jour baisse quand notre division franchit la Marne. Elle va bivouaquer sous Noisyle-Grand, sur la rive prussienne, à deux cents mètres de la rivière. Au point du jour, en cinq minutes, nous serons dans le village, l'opération la plus difficile, le passage de la Marne, ayant eu lieu sans encombre. Brysur-Marne est à nous. Les morts, les blessés, les armes, les vivres, abandonnés par les Prussiens, restent en notre pouvoir.

Mais pourquoi n'avoir pas couché à Noisyle-Grand oij, sans doute, pendant la nuit, Tennemi va se fortifier? Là-haut, nous aurions eu devant nous Tespace : nous aurions cru faire la première étape de notre campagne de France.

Belle nuit d'hiver, avec un magnifique clair de lune. Mais, Dieu ! qu'il faisait froid ! Entre deux sommeils, dont le plus long ne

pendant le Siège de Pai^is. iSg

durait guère, — car cette terre gelée formait un triste coucher — j'embrassais d'un coup d'œil un panorama dont le souvenir est impérissable : les flots argentés de la Marne, les feux de la division Mattat au pied des hauteurs sombres occupées par les Prussiens, et derrière nous, se détachant en silhouettes noires sur le ciel étoile, le mont Avron et les forts de Paris que nous croyions avoir quittés pour n'y plus revenir.

Le i'"' décembre, à 6 heures du matin, le régiment est sous les armes. Quelle route va-t-il suivre? Il court des bruits de victoire. Noisy-le-Grand, évacué par l'ennemi, aurait été occupé au point du jour par la division Bellemare. L'armée, dit-on, va continuer sa marche en tournant à gauche et en remontant le cours de la Marne. Cette fois, nous serons tête de colonne : nous allons attaquer Chelles. C'est sans doute pour exécuter ce nouveau plan que nous repassons sur la rive droite de la Marne.

Hélas! tout cela n'est qu'illusion! La journée d'hier a été dure et n'a pas donné de résultats décisifs. Pendant que le général

Ducrot était forcé d'entraîner lui-même les colonnes d'attaque du 2^ corps, nous perdions à gauche un temps précieux. Les mouvements de notre corps d'armée ne se liaient pas à ceux de Tattaque principale. Les premières positions ennemies avaient été enlevées, mais nous restions au pied des positions formidables de Villiers et de Goeuilly^

Parfaitement éclairés sur le but de notre sortie, les Prussiens ont amené des renforts, de Tartillerie, des troupes fraîches sur les points menacés. Hier nous n'avons pas donné Tassant à Noisy-le-Grand. Ce serait plus difficile aujourd'hui, et Ton paraît y renoncer.

Après deux heures de halte sur la rive droite, nous recevons Tordre d'aller relever à Br}' les troupes qui y sont depuis hier. C'est à Tinsu du général Ducrot et malgré lui qu'on nous a fait revenir sur la rive droite de la Marne.

Nous passons la Marne pour la troisième fois. Nous longeons sur la rive gauche les tranchées prussiennes, abandonnées à la suite des combats de la veille. Dans les jar-

peîidant le Siège de Paris. 141

dins qui entourent le village, tous les fruits sont encore aux arbres : des poires superbes, des raisins un peu gâtés, hélas! Mais nous ne sommes pas difficiles, et pour des assiégés comme nous ce sera ce soir un excellent dessert.

A Bry, les cadavres encombrent les rues, les blessés sont couchés sur la paille devant la Mairie. Les maisons incendiées fument encore. Le service des ambulances commence à fonctionner.

On relève les corps des colonels du i23° et du 124° de ligne, M. Sanguinetti et M. Dupuy du Fodio, tués hier à Tattaque du plateau de Villiers. Georges Potier me désigne, parmi les brancardiers, M. Colmet d'Aage, avocat à la cour de Paris, qui accompagne le premier président Gilardin.

Quelle nuit ont du passer les malheureux blessés que Ton va chercher encore sur le plateau de Villiers!

Dans notre régiment intact, ayant assisté à ce combat sans y prendre part, aspirant ardemment à combattre à son tour, cette suspension d'armes est supportée avec impa-

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tience. On l'explique par des motifs d'humanité : n'eût-il pas mieux valu gagner du terrain pour faire derrière nous de la place aux ambulanciers?

La vérité était que le 2^ corps, cruellement éprouvé la veille, n'était pas en état de reprendre, dans des conditions plus difficiles encore, une attaque qui avait très incomplètement réussi. Toutes les positions ayant quelque importance étaient restées au pouvoir de l'ennemi.

Nous avions sous les yeux toutes les horreurs de la guerre sans l'animation de la bataille. Le général d'artillerie Boissonnet, silencieux et triste, passe sur notre front. Il descendait du plateau et venait de visiter l'endroit où, le lendemain, dirigeant le feu de l'artillerie au plus fort du combat, il devait être grièvement atteint par un éclat d'obus.

Il faut organiser les grand'gardes, les bivouacs et les cantonnements, et, tout en se gardant, donner un peu de repos aux hommes qui campent en plein air depuis trois jours. Demain nous serons certainement attaqués si nous n'attaquons pas nous-mêmes.

pendant le Siège de Paris. 143

Tout un bataillon du 108% couvert par une compagnie de grand'garde, doit défendre l'extrémité gauche du village à laquelle aboutit la route venant de Noisy. Un second bataillon renforce le 107° sur les pentes et le plateau de Villiers. Le troisième bataillon du 108% cantonnée Tarrière du village, servira de réserve. Le combat d'hier a été surtout violent sur les crêtes : c'est là que l'ennemi sortant de Villiers est attendu.

Dans la soirée, un individu portant l'uniforme de la garde nationale s'approcha des soldats de grand'garde à l'extrémité gauche du village.

« Mon pauvre petit Bry! » disait-il en s'apitoyant sur les dégâts causés par le combat du 3o.

Tout en se lamentant, il se fit montrer la maison oxx le capitaine Musset, commandant la grand'garde, était logé. Ces propos éveillèrent les soupçons. On donna Tordre d'arrêter ce personnage. Mais il était trop tard : il s'était esquivé.

■ Le colonel Coiffé, chargé spécialement de la défense de Bry, me confie en secret qu'il

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trouve la position détestable. Nous avons la Marne à dos, devant nous les Prussiens couverts par des retranchements formidables, et sur notre gauche, Noisy-le-Grand, qui est toujours en leur pouvoir. Nous sommes cramponnés à des pentes fort raides comme la vigne à Tespalier : un insuccès nous jetterait en désordre dans la Marne.

La morale est qu'il faut résister à outrance. Préparons-nous par un bon somme aux événements de demain. Les Prussiens ont laissé des provisions de paille à nous enfouir tous. Profitons-en pour réparer les dernières nuits qui ont été mauvaises.

Quelle bonne nuit, mais quel réveil! A Taube, des hurrah! et les crépitations de la fusillade. Le village est envahi. L'ennemi occupe nos maisons, retourne contre nous nos barricades ; il parvient jusqu'à cent mètres de la place centrale. Quelques pas plus loin il atteignait les ponts de bateaux €t nous coupait la retraite.

pendant le Siège de Paris. 146

Chacun court aux armes et descend dans la rue sous une grêle de balles.

Notre compagnie de grand'garde a entièrement disparu. Comment a-t-elle pu se laisser ainsi surprendre? L'ennemi descendait de Noisy, en masse, par la grande route. Aux premières lueurs du jour, les grand'gardes du plateau l'ont aperçu déjà tout près de Bry, tandis que la sentinelle de notre barricade se promenait de long en large sans donner le signal d'alarme. Quelques minutes après, la fusillade éclatait. Le capitaine Musset s'est vigoureusement défendu : on a retrouvé son sabre ensanglanté sur le terrain. Mais il a été enlevé lui et ses hommes. Sur tous les points de notre ligne, l'attaque commençait au même instant. L'ennemi, sortant de Noisy et de Villiers, nous abordait de toutes parts. Pendant que nous combattions dans les rues du village, nous entendions les hurrah retentir sur le plateau Il y va du salut de l'armée; Bry repris, les débris du 3" corps sont rejetés sur le centre, et les troupes qui occupent Champigny, attaquées sans doute à la même heure,

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sont tournées sur leur gauche. Il faut tenir à tout prix. Toutes les ouvertures, toutes les fenêtres, toutes les terrasses qui ont vue sur la rue conduisant de la grande place à la barricade, se garnissent de soldats du io8^ L'ennemi n'avance plus; il va bientôt reculer. Les ponts sont sauvés.

Chacune des maisons envahies au point du jour est reprise Tune après Tautre. L'artillerie, en batterie de Tautre côté de la Marne, couvre de mitraille tout ce qui se montre sur la route de Noisy. Nos envahisseurs du matin ne reçoivent plus de renforts. Après deux heures de lutte corps à corps, le village est dégagé. Nous restons maîtres de Bry, des deux rives de la Marne et des ponts. Notre gauche, un instant entamée, reprend ses positions de la veille. Les cadavres ennemis, à Tintérieur de nos lignes, marquent la route suivie par ces audacieux agresseurs.

Mais, sur les hauteurs, le combat, loin de se ralentir, redouble de violence. L'ennemi est maître du plateau dont nous conservons à grand'peine les crêtes. Deux pièces d'ar-

pendajit le Siège de Pai^is. 147

tillerie, mises à la disposition du général Daudel, sont placées en batterie à la naissance du plateau. Au bout d^une demi-heure, elles sont démontées : elles reculent pour chercher une position moins dangereuse.

L'infanterie, découragée par la retraite des canons, faiblit : une colonne de fuyards descend le chemin creux qui passe devant l'église.

A ce spectacle, je supplie le colonel de me laisser avec mes amis remonter ce courant. Nous avions été placés sur une terrasse d'oij Ton n'apercevait plus Tennemi. Après un premier refus : Alle'{! me dit le colonel. Nous partons six, MM. Sauzède, Georges Potier, Le Barbier de Tinan, Claude Jattiot, Rozey et moi. Nous prenons le chemin creux qui conduit au plateau de Villiers. Nous traversons une enceinte crénelée garnie de quelques soldats, puis nous gravissons les pentes plantées de vignes. Dieu! quelle fusillade ! Les sifflements précipités des balles indiquent une double attaque, en face et à g-auche. Les Français gardent la crête, au bord du plateau. Les compagnies

décimées sont à demi protégées par le talus d'un chemin et par de gros arbres. On a essayé de creuser la nuit quelques fossés-, mais la terre gelée était si dure qu'on en a fait à peine quelques mètres.

Le chemin venant de Bry, au sommet duquel nous nous arrêtons, continue tout droit jusqu'au parc du château de ViUiers. A l'angle de ce parc se trouve une redoute ennemie. C'est de là que sortent ses principales colonnes d'attaque.

A notre arrivée, la bataille était engagée avec une extrême violence. L'ennemi revenait à la charge avec des troupes fraîches. Ses tirailleurs, embusqués presque à bout portant, dirigeaient sur nous un feu terrible. Au bout de quelques minutes, deux de mes compagnons, MM. Sauzède et Georges Potier, sont grièvement blessés. Quoique M. Sauzède ait pu gagner l'ambulance à pied, nous le croyons perdu : une balle, qui lui avait traversé le bras et le côté, laissait dans sa tunique, au milieu du dos, une large ouverture béante.

Dieu les garde tous deux ! ce n'est pas le

pendant le Siège de Paris. 149

moment de s'occuper des blessés. Nous sommes attaqués corps à corps. En face de nous une troupe nombreuse, précédée par un officier, s'élance sur nos lignes. Je couche l'officier en joue à quelques pas. Mais la sonnerie de Cesse^ le feu ! a retenti. Un jeune capitaine porte sur tout notre front l'ordre d'arrêter le combat. Un officier du 107'' rabat durement mon chassepot en me disant :

« On ne tire pas sur des gens qui se rendent. »

C'était une erreur évidente, mais il a fallu obéir. Pendant ce temps l'ennemi a garni notre talus. Ce sont des chasseurs saxons ou wurtembourgeois, au costume sombre, shako droit verni avec une plume noire. Je veux saisir le fusil de celui qui est à ma portée; il porte la main sur le mien. La fusillade recommence à bout portant. Nous perdons du monde, mais nos agresseurs doivent fuir à découvert. Nous gardons nos lignes.

Qui avait donné l'ordre de sonner le : Cesseï le feu? J'ai cherché en vain à le sa-

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voir. On a cru en général à un stratagème prussien pour franchir sans risque le plateau : si cela est vrai, la ruse était déloyale, bizarre, et elle n'a pas eu grand résultat. Cette attaque a coûté à Tennemi plus de monde encore qu'à nous.

Le combat dura ainsi tout le reste de la journée. Il y avait eu des moments si critiques que plusieurs compagnies étaient confondues. Les officiers faisaient sonner la charge et ralliaient, comme ils pouvaient, les soldats ébranlés. A mon arrivée sur le plateau, je m'étais joint à un groupe commandé par un capitaine du 107^ : il était composé de soldats du 107", du 108^ et du I26^ Les inquiétudes avaient été telles que, pendant que nous combattions sur les crêtes, le colonel Coiffé avait reçu Tordre d'évacuer Bry, et il avait dij faire repasser la Marne à deux de ses bataillons, nous laissant en haut, en enfant perdus. Heureusement nous n'en avons rien su. Un contre-ordre arriva et Bry fut réoccupé.

Il me fallut au milieu de la journée changer de chassepot. Je ne pouvais plus me

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servir du mien, tant Touverture en était rétrécie par les débris de cartouches brûlées. Je ramassai le fusil d'un mort, et je continuai ainsi à faire le coup de feu. Les assaillants occupaient sur notre gauche un bouquet d'arbres d'où ils essayaient de déboucher : leurs officiers se mettaient bravement à leur tête. Mais notre feu sur cet espace découvert les arrêtait toujours.

Au premier moment de répit, je m'étais mis à la recherche d'une compagnie du io8®. La 4® compagnie du 3° bataillon, ayant pour capitaine M. Tinès et pour lieutenant M. Woirhaye, occupait la crête du plateau à la droite du chemin de Villiers. J'étais avec eux depuis plusieurs heures, lorsque nous vîmes arriver, au galop, six cavaliers qui s'arrêtèrent un instant sur notre front. C'étaient deux généraux, deux officiers d'ordonnance et deux dragons. Ils firent halte sous les balles entre l'ennemi et nous. L'un des généraux prit la parole : « Bravo le 108M s'écria-t-il. Ils croyaient nous surprendre. C'est nous qui les avons battus. J'arrive de Champigny, Il y avait là deux

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vieux régiments ('). Ils ont tenu comme des teignes...! »

« — Vive la France! Vive le général, » répondons-nous en agitant nos képis.

Quel général? nous n'en savions rien.

Nous n'avons pas tardé à apprendre que c'était le général Trochu en personne. Après nous avoir harangués, il envoyait à Paris une dépêche, datée du plateau entre Champignv et Villiers, à une heure et quart de l'après-midi.

« Parcourant nos lignes de tirailleurs depuis Champigny jusqu'à Bry, j'ai recueilli l'honneur et l'indicible joie des acclamations des troupes soumises au feu le plus violent. »

Le second général, soucieux, immobile et muet, était le général Ducrot. il semblait écouter avec impatience les discours de son compagnon. En l'apercevant le 2 décembre 1870 pour la première fois, j'étais bien lom de prévoir quels liens d'affection ne tarderaient pas à unir le général en chef et celui qui était alors le dernier de ses soldats.

(i) Le 5)"^ et le 42^ de ligne.

pendant le Siège de Paris. i53

Deux heures après, la fusillade se ralentit : elle cessa bientôt tout à fait. Je descendis au village, où je fus stupéfait d'apprendre qu'il était quatre heures de Taprès-midi. Le temps avait passé vite : j'aurais juré qu'il était à peine onze heures du matin.

Les batteries de Villiers nous envoyèrent comme un dernier adieu une pluie d'obus. Les projectiles tombaient en grand nombre dans le village de Bry, dont les maisons étaient traversées de part en part. La fusillade m'avait laissé tout à fait indifférent, mais lorsque les obus sifflaient au-dessus de ma tête, j'avais du mal à ne pas saluer leur passage par un mouvement involontaire.

Descendu à Bry, je fus chargé d'accompagner un capitaine adjudant-major du io8^, M. Rouffe, qui explorait l'une après Tautre les maisons situées à l'est du village. Les Saxons descendus de Noisy les avaient occupées le matin. On les avait reprises de vive force, mais on n'en avait pas fouillé toutes les dépendances. Elles étaient encore pleines de soldats ennemis, qui, sous le feu de l'artillerie et des mitrailleuses de la rive droite,

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n'avaient pas pu remonter les pentes de Nois3^ Ils attendaient sans doute, soit un retour offensif des leurs, soit un mouvement de retraite de notre part, pour s'enfuir. Peut-être l'eussent- ils fait à la nuit. Ils étaient nombreux, armés, dans Tintérieur de nos cantonnements. En sortant à Timproviste de leurs caves et de leurs cachettes, ils nous eussent procuré une surprise fort désagréable.

Découverts en plein jour, ils ne résistaient pas : à la première sommation, ils remettaient leurs armes. Le 108'' en recueillit ainsi plus de trois cents. C'étaient des Saxons portant le numéro du 107= régiment de la confédération du Nord. L'un d'eux me remit sa carte, me priant instamment de la faire parvenir à sa famille. Il y avait écrit quelques mots, annonçant la prise prochaine de Paris, et ajoutant :

« Surtout, à mon retour, ne me traite^ pas en Prussien. »

Un de ces pauvres Saxons, fort bon tireur, avait été placé le matin dans un belvédère qui dominait la grande rue du village.

penda?it le Siège de Paris. i55

Tous ses coups portaient. Il fut remarqué, et lorsqu'il parut à son observatoire, il fut à son tour salué de nos coups de fusil. Il tomba le front percé d'une balle. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans environ, de haute taille; son uniforme était propre, et ses mains très soignées. J'ai ramassé son casque qui, dans sa chute, s'était détaché : je le conserve en souvenir de notre combat de Bry.

D'après les journaux allemands, le 8° régiment de Saxe (107^ de la confédération du Nord) subit des pertes énormes à la bataille du 2 décembre. Le soir, il ne restait à ce régiment que cinq officiers.

Un écrivain militaire allemand, W. Rustow, a fait de ce combat un récit avec lequel mes souvenirs sont d'accord, sauf en ce qui concerne notre prétendue supériorité numérique. Il n'y avait à Bry et dans la partie des crêtes qui est au-dessus de Bry, que la brigade Daudel, composée des 107° et 108*^ de ligne, se reliant à droite au 126^ de hgne. Pendant toute la journée, elle n'a pas reçu de renfort. Le combat a duré dix

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heures, l'ennemi revenant à la charge à plusieurs reprises avec des troupes fraîches. Il ne nous est arrivé de renforts qu'à la fin de la journée, au moment où la fusillade cessait.

Voici le récit de W. Rustow :

<( Vers 7 heures du matin du 2 décembre commença le combat, les Saxons contre Bry-sur-Marneet les Wurtemburgeois contre Ghampigny. Au premier moment les Français furent repoussés, mais les Allemands ne purent maintenir les avantages gagnés dans la première attaque. Il se prononça un combat extraordinairement acharné à Bry, à Champign}^ et dans les lieux voisins. La brigade Reitzenstein fut renforcée de la brigade de Trossel.

ff Vers Q heures du matin, Fransecki fit avancer la division Hartmann, du 2= corps, et la réserve d"artillerie, au soutien des Saxons, des Wurtemburgeois et de la brigade de Trossel. Les troupes se développèrent en portions isolées sur le front de Villiers, Cœuilly et Ghampigny.

« Les dernières réserves, la brigade du 2°

pendant le Siège de Paris. ibj

et celle du 6^ corps, furent poussées sur Chenevières.

« Le combat sur tout le front était extrêmement vif et acharné. Les Français avaient pour eux la supériorité du nombre et la puissance des batteries qui frappaient sur les Allemands de la rive droite de la Marne. Les Allemands avaient l'avantage de la solidité et de l'organisation, la supériorité tactique de leur artillerie de campagne, la position enveloppante qui permettait à cette artillerie de bien remplir son rôle. S'il a été possible aux généraux français d^opérer le i""" décembre avec les troupes placées sous leurs ordres, et si, en négligeant les raisons secondaires, ils ont pu prendre possession ce jour-là du front Gournay- Chenevières, — et il est clair qu'à raison du nombre de leurs troupes, cela a été possible, — il faut reconnaître qu'il ont commis une faute inconcevable.

« Le combat du 2 décembre se termina à la tombée de la nuit, vers 5 heures du soir. Les Saxons ne purent pas conserver Brysur-Marne où ils avaient pénétré. Ils étaient

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bravement revenus à Tattaque plusieurs fois, mais ils avaient dû céder à la supériorité numérique des troupes occupant ce point et les environs.

« Les Souabes et les Prussiens qui les soutenaient s'emparèrent de la partie Ouest de Champigny. »

Le soir du 2 décembre, nous avions gardé sur les crêtes toutes nos positions. Nos grand'gardes furent poussées à i,5oo mètres en avant de Br}' sur la route de Noisy. Nous étions donc restés bien maîtres du terrain. Nos pertes étaient sensibles, mais Tardeur des troupes était extrême. Le défilé des prisonniers saxons, conduits à Paris, avait mis le comble à leur enthousiasme.

Nous ignorions ce qui s'était passé à Champigny. Nous avions le sentiment que nous avions pu tenir tête à un ennemi, rendu redoutable par ses précédentes victoires, et nous ne demandions qu'à aller en avant pour achever ce que nous croyions être un grand succès.

pendant le Siège de Paris. 1 69

Le 3 décembre, au point du jour, Tordre suivant fut lu dans toutes les compagnies :

« Le Général en chef fait connaître que le succès est complet sur la rive gauche de la Marne et que les nouvelles d'Orléans annoncent un grand succès de Tarmée de la Loire. »

Toutes les dispositions semblaient prises pour une offensive résolue. Le 108° sortit de Bry par la route de Noisy et fit halte à moitié route, entre les deux villages. L'attaque de Noisy devait avoir lieu, disait-on, par le sommet des crêtes que suivent d'autres troupes, des zouaves notamment, sous le commandement du général de Bellemare.

Nous formons le pivot d'un mouvement tournant- nous serons, cette fois encore, appuyés à la Marne, l'extrême gauche de l'armée. Qui aura la mission d'enlever Villiers? Comment sera-t-il possible de manœuvrer sous le feu de cette position redoutable? Quelques-uns se posent ces questions qui

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seraient sans doute fort embarrassantes, si nous avions à les résoudre. Mais cela n'est pas notre affaire. Nous nous retranchons derrière des murs où Ton ouvre à la hâte des créneaux; on creuse des fossés, on élève des barricades, k Tabri desquelles nous déjeunons joyeusement en attendant le signal de Tattaque. Pas un de nous ne doute du succès. Noisy-le-Grand, qui semble nous narguer depuis trois jours, sera à nous avant ce soir.

L'ennemi est silencieux et immobile. Un ordre arrive. En route pour Noisy-le-Grand!

Hélas! c'est l'ordre de battre en retraite. Nous retournons à Bry, où nous ne nous arrêterons même pas. Nous allons abandonner ce village que Tennemi n'avait pu nous enlever, laissant derrière nous les cadavres de nos officiers et de nos camarades tués dans le combat d'hier.

L'œuvre de ces trois journées est effacée comme un problème manqué : nous allons repasser la Marne.

Nous l'avons compris depuis, le succès rêvé était impossible. La trouée, n'ayant pas

pendant le Siège de Paris. i6i

€u lieu d'un premier élan, était désormais irréalisable! Le général Ducrot, après une inspection de ses troupes et une nouvelle étude des lignes ennemies, sachant ce qu'avaient coûté les efforts infructueux des Jours précédents, ne voulut pas faire verser en pure perte des flots de sang. Il ne voulut pas surtout que cette sortie, où sa jeune armée s'était honorablement conduite, se terminât par un désastre. L'armée était trop épuisée, surtout au centre, pour réussir là où elle avait échoué le 3o novembre. Echouer de nouveau, c'était courir le risque d'être jetés à la Marne, peut-être en désordre. Il valait mieux se retirer volontairement sur un succès.

La journée du 2 décembre était un succès. Les ordres du grand quartier général allemand avaient prescrit d'enlever les villages de Bry et de Champigny à la pointe du jour, et de tenter de détruire ou de faire sauter les ponts jetés sur la Marne.

L'offensive de l'ennemi avait été partout repoussée.

Le 3 décembre, à midi, notre mouvement

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de retraite s'exécuta. Il était commandé par d'impérieuses nécessités. Mais les conséquences en étaient cruelles. Le sort de Paris et le sort de la France étaient désormais fixés. On ne fera plus que des sorties de parade, sans but, sans conviction, sans espérance. On se battra pour se battre et non plus pour triompher.

Tout s'"était conjuré pour rendre notre effort impuissant : la direction imposée à la sortie de l'armée de Paris, longtemps préparée dans une autre voie, les positions formidables que cette armée devait rencontrer dès ses premiers pas, le retard d'un jour causé par la crue de la Marne, la lenteur avec laquelle le 3^ corps avait été engagé le 3o novembre. Quand nous piétinions sur place en vue de Noisy-le-Grand que nous avions ordre d'enlever, nous avions instinctivement dans le cœur cette critique de l'historien militaire allemand :

(( S'il a été possible aux généraux français de prendre possession le i'"" décembre du front Gourna3^-Chenevières, — et il est clair qu'en raison du nombre de leurs troupes

pendant le Siège de Paris. i63

cela a été possible, — il faut convenir qu'ils ont commis une faute inconcevable. »

Tel était précisément Tordre donné par le général Ducrot, ordre inexécuté par excès de prudence. Le général en chef, forcé de mettre le sabre à la main pour entraîner ses troupes, avait appris ce funeste retard quand il était irréparable.

Puis, la ligne d'investissement franchie, que fussions-nous devenus.''

L'état-major général de l'armée prussienne, d'accord avec nos écrivains militaires les plus compétents, a publié à ce sujet les appréciations les plus décourageantes.

« Si Tarmée du général Ducrot était parvenue à réussir dans sa tentative de percer, elle eût été hors d'état de faire encore le même jour une marche un peu forte, et elle aurait dià forcément camper pendant la nuit suivante, auprès de Villiers, sous les yeux mêmes des troupes allemandes refoulées.

Pendant ce temps, la garde et la majeure partie au moins du 4'' corps se seraient concentrées et auraient pu venir occuper dans la nuit une position bien choisie de Tautre

côté de la Marne. Le lendemain matin, les troupes allemandes qui se trouvaient entre Seine et Marne n'auraient pas permis à Tennemi de continuer son mouvement sans nouveaux combats, et on aurait gagné ainsi les délais nécessaires pour être en mesure de Tattaquer en rase campagne avec les troupes fraîches de la garde et du 4"= corps. »

En quatre jours, la première armée allemande, qui revenait précisément d'Amiens, pouvait entrer en ligne.

Le général Ducrot n'était pas homme à sacrifier les troupes placées sous ses ordres à des préoccupations de popularité. Il n'eût rien ménagé pour un succès. Il ne s'était pas ménagé lui-même, chargeant l'ennemi à la tête de ses colonnes et brisant son épée dans le corps d'un cavalier prussien.

Affrontant avec une froide résolution le déchaînement d'injures qui allait suivre sa retraite, il donna les ordres que lui imposaient son ferme jugement, le sentiment de sa responsabilité et son patriotisme éclairé.

Nous ne savions rien de tout cela et nous étions désespérés. \"ers une heure, nous

pendant le Siège de Paris. i65

avions repassé le pont de bateaux jeté devant Bry-sur-Marne. Le 108^ se développa en tirailleurs sur la rive droite pour protéger, si cela devenait nécessaire, la retraite de l'armée.

Inutile précaution ! Le défilé continua toute la journée par les crêtes dans la direction de Champigny sans que l'ennemi songeât à troubler cette opération. Nous ne l'avons pas aperçu un seul instant pendant cette morne et sombre journée du 3 décembre.

La nuit tombée, on nous fit bivouaquer au carrefour de Plaisance, Le froid était très dur. Les hommes se fussent sans doute résignés à la souffrance qu'ils enduraient, s'ils avaient eu quelque résultat à attendre de leurs efforts. Mais l'abandon des positions conquises les jours précédents les avait découragés : ils firent entendre quelques murmures. C'était la sixième nuit passée en plein air, quelques compagnies seulement

i66 Les Avant-Postes

ayant été cantonnées le i*^"" et le 2 décembre dans les maisons de Bry.

Nous nous retrouvions à notre point de départ, plus assiégés que jamais, sur les pentes du fort de Nogent.

En vain les proclamations officielles annonçaient-elles que la lutte, un instant suspendue, allait être reprise. Chacun comprenait que chaque jour diminuait les chances de succès. Les pertes de Tarmée avaient été considérables. Les rapports militaires parlaient de 6,o3o hommes hors de combat, mais rétat-major reconnaissait que la diminution réelle des effectifs était de i3,200 hommes. Les troupes se retiraient du combat avec le sentiment qu'elles avaient subi honorablement une sérieuse épreuve, mais elles avaient perdu confiance dans Tavenir. Personne ne croyait plus à la trouée ni à la levée du siège, à moins que les armées de province ne vinssent nous dégager par d'éclatantes victoires.

Le lendemain, 4 décembre, la division Mattat fut cantonnée tout entière dans les maisons du Ferreux. Nous avions sous les

pendant le Siège de Paris. 167

yeux, à portée de fusil, les hauteurs d'où les Prussiens n'avaient pu nous déloger par la force. Nous ne pouvions nous consoler de les avoir abandonnées sans combat.

Notre cantonnement terminé, j'obtins la permission d'aller à Paris prendre des nouvelles de nos blessés. M. Sauzède souffrait cruellement^ mais, quoiqu'il fût traversé de part en part, les médecins affirmaient que sa vie n'était pas en danger. En arrivant sur le plateau, il avait été frappé d'une balle qui avait transpercé le bras gauche, puis pénétré dans le côté, et qui heureusement n'avait atteint aucun organe essentiel en cheminant à travers les chairs et en sortant au milieu du dos.

Malgré la fièvre, il racontait gaiement ses impressions quand il s'était senti frappé. Il tenait son chassepot de la main gauche pour y placer la cartouche, lorsqu'il crut recevoir au bras gauche un coup violent : son arme lui échappa. Il voulut la reprendre, mais ses doigt ne pouvaient la ressaisir. Ses voisins de combat lui dirent qu'il était blessé, qu'il devait aller à l'ambulance. Il s'en alla ma-

chinalement, tenant toujours de la main droite sa cartouche qu'il n'avait pu mettre dans le canon de son chassepot.

Chemin faisant, il se disait avec inquiétude que peut-être on lui reprocherait d'avoir quitté le champ de bataille pour bien peu de chose. Il arriva ainsi à une compagnie de soutien du 108", commandée par un vieil adjudant, récemment promu sous-lieutenant.

— Où allez-vous? lui demanda brusquement celui-ci.

— A Tambulance, répondit-il. Ils disent que je suis blessé.

— Blessé. Où donc cela? — Et Tofficier fit tourner ce singulier blessé, pour l'examiner du haut en bas,

— Nom de D..,! s'écria-t-il tout à coup en apercevant dans la tunique au milieu du dos l'ouverture de sortie de la balle, large comme une pièce de 5 francs.

A rémotion de son interlocuteur, M. Sauzède se crut perdu. Il commençait d'ailleurs à souffrir cruellement. Transporté d'ambulance en ambulance, il fut charcuté par un aide inexpérimenté, se refusant à comprendre

pendant le Siège de Paris. 169

que les deux blessures avaient été causées par la même balle, et procédant avec entêtement aux sondages les plus douloureux pour extraire du bras cette malheureuse balle dont il n'avait pas su constater la double ouverture de sortie.

— Que me faites-vous donc? lui dit enfin le patient.

— Je cherche votre balle.

— Allez la chercher au plateau de Villiers! répliqua le malheureux, ne pouvant retenir une exclamation de colère.

Recueilli par un ami de sa famille, M. Sauzède fut admirablement soigné; il reçut, ainsi que M. Potier, la croix de la Légion d'honneur.

M. Potier avait reçu au genou une balle de revolver en désarmant un officier allemand. Sa blessure était beaucoup moins douloureuse, mais elle le mettait pour longtemps dans l'impossibilité de marcher.

Les trois magistrats du loS'^ eurent leur heure de notoriété. Nous avions été proposés tous trois pour la médaille militaire : c'était à mes yeux une récompense d'un prix inesti-

mable. Le gouvernement voulut faire plus : il transforma la proposition hiérarchique qu'il avait reçue en un triple décret de nomination dans la Légion d'honneur. Je pus heureusement, en ce qui me concerne, conjurer à temps l'excès d'honneur qu'on voulait me faire. Je compte au nombre des grandes émotions de ma vie la joie que j'éprouvai lorsque le colonel Coiffé, en me donnant l'accolade, attacha la médaille à ma capote trouée par les balles du 2 décembre. Le 7 et le 8 décembre, tout bruit cessa aux avant-postes. Le canon des forts resta muet. Une suspension d'armes avait été convenue pour enterrer les morts qui couvraient depuis huit jours le plateau de Villiers.

Cependant, comme l'avait annoncé le général Ducrot dans sa proclamation du 4 décembre, la lutte n'était pas terminée. Si les chefs militaires ne pouvaient plus conserver d'illusions sur son résultat définitif, il était de leur devoir, il était de l'honneur

pendant le Siège de Paris. 171

de Tarmée de ne pas attendre, Tarme au pied, répuisement des approvisionnements.

Jusqu'à la fin, dans la mesure du possible, des efforts devaient être tentés. Ils retenaient autour de Paris des forces que notre inaction eût permis d'envoyer en province pour écraser l'armée de la Loire.

Le général Trochu n'était pas rentré à Paris. Il continuait à habiter le fort de Vincennes, autour duquel la 2^ armée restait agglomérée, prête à se porter au point qui lui serait indiqué.

On se hâtait de reformer les cadres des régiments. Il fallait remplir les vides faits par le feu de l'ennemi. On a depuis critiqué des avancements trop rapides. Ils ont été presque toujours commandés par des nécessités de service bien plus que par le désir de récompenser ceux qui en étaient l'objet. Accordés au lendemain du combat, sur la proposition de chefs qui avaient tous très bravement payé de leur personne, ils n'ont été alors l'objet d'aucune critique : les choix faits ont paru à tous entièrement justifiés.

Au 108^, les promotions se composèrent

d'un nouveau lieutenant-colonel, M. du Hanlay, venu du 107% d'un chef de bataillon, et d'un grand nombre de capitaines, de lieutenants et de sous-lieutenants. Parmi les plus jeunes capitaines promus figurèrent M. de Franclieu, sorti de Saint-Cyr en 1869, et M. Woirhaye, sorti de Saint-Cyr en 1870. Non seulement ces jeunes officiers se montrèrent parfaitement à la hauteur de leur mission, mais, de l'aveu de tous, il était impossible de remettre le commandement d'une compagnie à des hommes plus énergiques, plus dévoués, plus vigilants. L'expérience leur était venue vite : il en est ainsi à la guerre. Il fallait bien d'ailleurs nommer quelqu'un pour remplir les emplois vacants : la situation était telle qu'au 108^ un adjudant nommé sous -lieutenant le 25 novembre 1870, fut nommé treize jours après, le 8 décembre, lieutenant à l'ancienneté.

M. Coiffé, qui avait jusque-là commandé le 108' comme lieutenant-colonel, fut promu au grade de colonel. Les chefs de l'armée lui prodiguèrent les témoignages les plus flatteurs de confiance et d'estime. Ils appré-

pendant le Siège de Paris. ij3

ciaient ce que la défense de Bry, le 2 décembre, avait réclamé de sang- froid et d'énergie. En conservant cette position, un instant si menacée, la brigade Daudel et M. Coiffé, spécialement chargé de défendre le village, avaient, on peut le dire, sauvé Tarmée.

Si les régiments de Champigny, qui avaient à repousser à la même heure une attaque furieuse, avaient été tournés sur leur gauche; si les ponts du Ferreux et de Neuilly avaient été détruits, et si Tarmée tout entière avait été rejetée sur les ponts de Joinville, notre sortie se serait terminée par un épouvantable désastre.

Les mauvaises nouvelles reçues de Tarmée de la Loire ne firent pas renoncer au projet d'offensive annoncé dès le 4 décembre. Un conseil, tenu à Paris dans la nuit du i3 au 14 décembre, décida qu'il fallait agir. L'affaire, d'abord fixée au 19, fut remise au 2 i . L'objectif était d'enlever et de dépasser le Bourget; l'armée de la Loire ayant évacué Orléans, on ne pouvait songer à se joindre à •elle. Pouvait-on avoir Tespoir sérieux de forcer

174 ^^^ Auant-Postes

les lignes du blocus? Dans tous les cas, si les hasards de la guerre devaient, cette fois, nous être favorables, nous n'avions à compter que sur nous-mêmes sans attendre, d'aucune part, une aide extérieure.

Le S'^ corps, commandé par le général d'Exéa, devait s'emparer de Bond}' et former la droite de Tarmée, en la couvrant contre toute attaque venant du Raincy, de Noisyle-Grand et de ViUiers. Si, après avoir pris le Bourget, le centre se trouvait en état de continuer sa marche, nous devions former Tarrière-garde et marcher en combattant les troupes que l'armée assiégeante, revenue d'une première surprise, ne manquerait pas d'envoyer à notre poursuite.

L'action s'engagea comme il avait été convenu. Les portes de Paris furent fermées derrière nous dès le ig; le 21 décembre, à une heure du matin, nous fûmes conduits en chemin de fer de Nogent à Noisy-le-Sec. Bondy étant déjà occupé par les nôtres, le

pendant le Siège de Paris. ij5

io8*^ prit position, avant le jour, entre Bondy et Drancy.

Au jour, la canonnade commença. Suivant l'usage, pour nous donner du cœur, on vint nous annoncer une grande victoire de Tarmée de la Loire, qui avait fait vingt mille prisonniers*, puis, on fit un mouvement en avant vers la ferme du Groslay. Nous n'allâmes pas plus loin. L'attaque du Bourget, à laquelle un bataillon de marins et le i38= de ligne avaient pris part très vigoureusement, avait échoué. On se borna à une violente canonnade à laq uelle nous assistions, les armes en faisceaux, par un froid terrible, sans tirer un coup de fusil. Le fracas de l'artillerie était assourdissant; quelques obus arrivaient sur notre front. Quelle triste et décourageante journée!

A la nuit, la fusillade recommença. Ce n'étaient pas les Français, c'étaient les Prussiens qui prenaient l'offensive. Le bruit se répandit que la brigade Colonieu avait peine à tenir à la ferme du Groslav ; elle était composée d'un régiment de ligne et du régiment des mobiles du Morbihan. Le co-

lonel de ces derniers ayant été blessé, les Bretons, qui s'étaient très bien battus jusque-là, se débandaient. La brigade, disaiton, était cernée, et il fallait aller la dégager.

Elle se dégagea heureusement et put effectuer sa retraite à la nuit tombante.

Quant à la trouée, ou à une action offensive délivrant Paris, il n'en était plus question. Les troupes, ayant leurs généraux à leur tête, couchèrent sur ce champ de bataille où la bise, la neige et la glace faisaient plus de victimes que le feu de Tennemi.

Le général d'Exéa, le général Mattat, le général Daudel, s'étendirent près d'un feu de bivouac, dans une excavation connue depuis, à rétat-major, sous le nom de Trou d'Exéa.

L'armée souffrit cruellement. Pour des motifs purement politiques, cette situation fut maintenue jusqu'au 26 décembre. Quelques cantonnements furent organisés, il est vrai, à Noisy-le-Sec ; mais, outre les grand'gardes, les régiments restaient dehors, sous divers prétextes, presque toutes les nuits. On prenait les armes avant le lever du so-

pendant le Siège de Paris. 177

leil, on se portait à un point désigné, à tort ou à raison, comme menacé par l'ennemi ; on y passait la journée Tarme au pied, puis, pour se remettre, après quinze heures de fatigue et de froid, on se roulait dans sa couverture et Ton couchait sur le sol gelé.

Le 25 décembre, dès l'aube, nous allâmes faire notre joyeux Noël en ligne de bataille dans la plaine de Bobigny. Le colonel Tarayre, du 107% remplaçait, à la tête de la brigade, le général Daudel, qui était tombé malade.

Ce fut la dernière manifestation offensive de la sortie commencée le 2 1 .

Ce que nous coûtait cette sortie, pour laquelle l'armée tout entière avait été réunie, était effrayant. Dans le seul corps d'armée du général d'Exéa, l'effectif présent sous les drapeaux était tombé de 32, 000 hommes à 17,000. Et quels hommes! On pouvait à peine reconnaître des créatures humaines dans ces malheureux courbés sous la fatigue, s'enveloppant la tête et se couvrant le corps de chiffons, de lambeaux d'étoffes, de couvertures déchirées- si inertes, si découragés

lyS Les Avant-Postes

qu'il fallait quelquefois user de violence pour les forcer à sortir de leur engourdissement et à entretenir du feu. J'ai vu, de mes yeux, des fantassins, hâves, défaits, roulés sur le sol dans des rideaux de damas de couleurs voyantes, arrachés dans les maisons de la banlieue, cherchant en vain à réchauffer dans leurs veines le sang qui se glaçait. C'était à cela qu'étaient réduits les soldats de Champigny et de Bry-sur-Marne.

Le gouvernement les laissait périr sans nécessité, sans utilité, parce qu'il avait peur de la population de Paris. Quelques jours de plus et l'armée, sortie vivante le 21, disparaissait sans avoir combattu. Ce danger devint si imminent et les avertissements des chefs militaires furent sans doute si pressants qu'il fallut se décider à prendre un parti. « C'est Moscou aux portes de Paris! » s'était écrié M. Jules Simon, chargé de contrôler les rapports des généraux, par une visite des avant-postes.

Dès le 22 décembre, le général Trochu savait à quoi s'en tenir, car il écrivait, à cette date, au général Chanzy :

pendant le Siège de Pm^ts. i 79

« La question militaire de la délivrance de Paris présente les plus graves difficultés. Une trouée n'est pas possible à Tarrnée de Paris seule. Cela tient, non seulement à la remarquable organisation de Tinvestissement de la place, mais en admettant même qu'on pût rompre les lignes, ce dont la difficulté est surabondamment prouvée, l'armée ne pourrait continuer qu'à la condition de trouver, à 6 ou 8 lieues de Paris, au plus, un approvisionnement considérable de munitions, car elle aurait épuisé les siennes à peu près totalement.

« Ainsi, dans les journées des 3o novembre et 2 décembre, on a tiré trente mille coups de canons, la moitié des attelages de l'artillerie étaient tués \ il fallait donc rentrer à Paris pour se réorganiser et s'approvisionner à nouveau.

« L'armée de Paris a recomm.encé ses opérations le 21 décembre, non pour une trouée, mais pour faire une sortie aussi longue, aussi en avant, aussi meurtrière que possible pour l'ennemi.

« Cette première journée n'a pu donner

!8o Les Avant-Postes

de résultats appréciables. En effet, Taction * de Tarmée de Ducrot, chargée du principal effort, reposait sur la prise du Bourget, confiée à Tamiral de La Roncière, qui a échoué.

« Le général Ducrot s'est donc borné à livrer, en avant de Drancy, un combat d'artillerie où, d'ailleurs, il n'a pas subi de pertes, pendant qu'à son extrême droite le général Vino}^, pour faire diversion, occupait sans grandes difficultés Neuilly-sur- Marne, la Ville-Evrard et la Maison-Blanche, livrant, lui aussi, un combat d'artillerie dont il sortait avec avantage, grâce aux batteries de position du plateau d'Avron. Les opérations doivent continuer, mais elles ne donneront probablement pas de résultat décisif.

« Paris ne peut donc se débloquer luimême. Il ne peut que maintenir autour de lui l'ennemi par des sorties vigoureuses qui iront naturellement en s'affaiblissant, pour finir par rester sur ses positions dans une attitude strictement défensive, alors que les chevaux de cavalerie et d'artillerie auront

pendant le Siège de Parais. i8i

été mangés. Paris ne peut donc être débloqué que par un concours immédiat et énergique des armées de secours... »

C'était la vérité même, d'une évidence qui s'imposait à tout esprit sensé.

Dans la même lettre, le général Trochu reconnaissait que « les troupes de ligne, malgré leur jeunesse et des pertes cruelles, surtout les 29, 3o novembre et 2 décembre, étaient bien disposées, bien organisées, bien commandées, aptes à marcher ».

Il fallait donc les employer fréquemment et énergiquement, mais non pas les épuiser de fatigues inutiles. Il fallait surtout ne pas les sacrifier à une mise en scène qui n'avait pas l'ennemi pour objectif, mais les exigences de la population révolutionnaire de Paris.

Le gouvernement n'était pas libre -, l'autorité militaire l'était moins encore. Il fallait tenir compte des injonctions insensées de ceux qui prêchaient la guerre à outrance en y prenant le moins de part possible.

Quand il devint nécessaire d'avouer une retraite que l'on ne pouvait retarder davan-

i82 Les Avant-Postes

tage, on le fit avec des ménagements extrêmes :

« Les troupes, » dit le rapport du 2 5 décembre, « ont cruellement souffert pendant la dernière nuit : de nombreux cas de congélation se sont produits.

« Le travail des tranchées a dû être arrêté par suite de la dureté du sol, qui est gelé jusqu'à cinquante centimètres de profondeur.

« Dans cette situation devenue grave pour la santé de Tarmée, et qui pourrait l'atteindre dans son moral, le gouverneur de Paris a décidé que tous les corps qui ne seraient pas nécessaires à la garde des positions occupées seraient cantonnés de manière à être abrités. Ils s'y remettront des pénibles épreuves qu'ils viennent de subir et seront prêts à agir selon les événements.

« Une partie des bataillons de la garde nationale employés au dehors rentreront dans Paris. Ceux qui resteront devant les positions seront cantonnés comme la troupe et relevés à tour de rôle.

« Les mesures que Ton vient de prendre

pendafit le Siège de Paris. i83

pour sauvegarder la santé de nos troupes ont été nécessitées par une température tellement exceptionnelle, qu'il faudrait remonter à une époque très éloignée pour en trouver un autre exemple.

« Elles n'indiquent à aucun degré l'abandon des opérations commencées. Le gouvernement, le général, l'armée, le peuple, persévèrent plus que jamais dans la résolution de continuer la défense, au prix de tous les sacrifices, jusqu'à la victoire définitive. »

L'opinion rendit-elle du moins justice à l'armée qui avait combattu à Champigny et qui venait de subir, sans se plaindre, des souffrances si inutilement prolongées ? Loin de là, dans les bataillons de la garde nationale, on affectait de parler avec dédain de notre mauvais esprit. Si quelquefois nous avions rencontré quelqu'un de ces bataillons en réserve ou à l'arrière-garde, nous ne les avions jamais vus au feu.

Quand, après plusieurs jours de fatigues, nous reprenions nos cantonnements, il nous arrivait d'être forcés de les leur disputer.

L'étal de leurs pertes était nul ou à peu près. Nous savions, par les ordres du jour du général Clément Thomas, qu'à la tranchée les bataillons les plus bruyants s'étaient montrés lâches et ivrognes.

Nous croisions quelquefois les sang impur hurlant la Marseillaise. Des rangs sortaient des paroles insolentes auxquelles la discipline seule nous empêchait de répondre.

L'armée ne paraissait pas disposée alors à fraterniser avec les futurs soldats de la Commune, qui, de propos délibéré, ménageaient et accumulaient leurs munitions, et qui, malgré leurs fanfaronnades, ne se montraient nullement désireux d'entrer en ligne contre les Prussiens.

Itinéraire du 108^ de ligne pendant les sorties (du 28 novembre au 29 décembre).

28 novembre. — Départ de Saint-Maur.

Bivouac dans le bois de Vincennes.

2g novembre. — Bivouac entre Bondy et Rosny-sous-Bois.

pendant le Siège de Paris. i85

3o novembre. — Bataille de Champigny.

Bivouac sous Noisy-le-Grand (rive gauche de la Marne).

7" et 2 décembre. — Bry-sur-Marne»

Combat pendant toute la journée du 2.

3 décembre. — Marche sur Noisy-le- Grand. Retraite à midi. Bivouac au carrefour de Plaisance.

Du 4 au 20 décembre. — Cantonnement au Ferreux. Suspension d'armes le 7 et le 8 décembre.

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