C'ÉTAIT DÉFINITIF
Plus de troubles, plus de craintes, plus de chimères empoignantes, obsédantes, stupides, selon lui.
Une vie calme et douce, aux côtés d'une créature idéale et charmante.
Voilà ce dont jouissait Georges Dupont.
Il en jouissait paisiblement, mais cependant avec une certaine insolence, parfois.
Henriette, elle, était dans son huitième mois de grossesse.
Apparemment elle ne ressentait du mal nulle atteinte.
Elle était heureuse.
Et, de fait, Georges faisait tout son possible pour lui rendre la vie calme et agréable.
Aux petits soins pour elle, il tenait ses promesses de religieuse dévotion.
Sincèrement, il était infiniment heureux de ne pas quitter son aimée une seconde.
Et, avec une absence de sens moral désillusionnante, il escomptait les heures de sain bonheur que lui marquait sa paternité.
Décidément, les docteurs à quarante francs étaient des idiots, de simples idiots morticoles.
Ah! quel beau mépris il accusait...
La vie de ces deux jeunes gens, en même temps qu'elle pouvait être un exemple pour certains, était bien la plus johe peinture conjugale qu'on puisse rêver.
Madame Dupont continuait à venir trois fois la semaine visiter sa bru.
Elle avait pour la jeune femme des regards fondants.
Elle criait par-dessus les toits sa joie d'être grand'mère.
Quant aux Loches, c'était du délire, tout net.
Le député se déboutonnait et menaçait de devenir un grand-père modèle.
Il accumulait les jouets dans un grand carton.
Sa femme, de son côté, faisait des folies.
Le futur héritier possédait déjà cinq hochets, deux berceaux, des paniers moïse.
Et le dimanche qui, depuis le sixième mois de grossesse, était devenu le jour de la famille, la maison de Montjay devenait un atelier de couture.
La chambre du cher petit phénomène était prête.
Une grave question fut agitée.
Mettrait-on ou ne mettrait-on pas le bébé en nourrice?
Grave problème.
Henriette voulait allaiter. Georges n'y voyait pas d'inconvénient.
Madame Loches prêchait la prudence.
— C'est toujours bien épuisant de nourrir son enfant.
— Epuisant !... épuisant! s'écriait Loches. Une mère a du lait, c'est pour s'en servir.
— Evidemment, mon ami, mais Henriette peut ne pas avoir de lait.
— Pas de lait, ma fille !
— Dame, elle ne serait pas la première.
— Mais tu es donc aveugle, ma pauvre femme?... Mais regarde-la donc, Henriette, non, mais regarde-la ; son corsage éclate, et je crains pour les boutonnières, moi.
— Oh ! papa, fit Henriette en rougissant. Georges riait aux éclats.
— Moi, fit madame Dupont, j'envisage le côté pratique.
— Allez-y de votre côté pratique, mon amie, fit Loches.
— C'est évidemment très beau, très noble, d'allaiter son enfant.
— Moi, s'écria Loches, j'estime que c'est plus qu'un devoir^ c'est une mission grave, sainte.
— Laissez-moi finir.
— Finissez, ma bonne amie.
— Moi, j'ai allaité mon fils... mais, je dois avouer que ce n'est pas drôle tous les matins.
— Evidemment, c'est moins gai qu'une pièce du Palais-Royal.
— On ne s'appartient plus.
— Ma chère amie, quand on veut s'appartenir, on ne fait pas d'enfants.
— Sans compter tous les petits désagréments de toilette, il y a la fatigue des nuits à passer.
— Evidemment, on passe volontiers une nuit au bal, on hésite à en passer une au chevet de son enfant.
— Mais si c'était une nuit!... mais c'en est vingt, cent...
— A moins d'avoir un phénomène, vous m'avouerez que les enfants ne hurlent pas toutes les nuits.
— La plupart sont ainsi.
— Allons donc!... Ainsi tenez, Henriette, je ne me rappelle pas l'avoir entendue piailler une heure la nuit.
— Oiri, fit madame Leclerc, mais il n'en a été ainsi que parce que je passais toutes mes nuits, parce que je la berçais sitôt qu'elle poussait un vagissement... Je voulais que tu dormes, parce que je ne voulais pas t'entendre crier et tempêter. Rappelle-toi, le lendemain de sa naissance, tu m'as dit : « Et tu sais, que je nel'enlende jamais!... » Tu ne l!as jamais entendue.
Ceci produisit un petit froid.
Loches, malgré sa loquacité habituelle, ne trouva pas tout de suite quelque chose à répondre.
Il se contenta ds tousser violemment et d'allumer un cigare. , Madame Dupont poursuivit :
— Allaiter son enfant, c'est dire adieu pour toujours aux plaisirs. Loches reprit la discussion.
— Mais non, c'est leur dire au revoir pour dans deux ou trois ans.
— Oui, oui, ça, c'est comme les enfants que les pères n'entendent jamais la nuit...
— Ah! comme vous êtes heureuse que ma femme ait un peu débiné le truc, comme on dit vulgairement.
— Mais pas du tout, l'allaitement déforme, on ne peut pas mettre de corset.
— La Vénus de Milo s'en passe bien.
— Oubliez donc que vous êtes député, mon cher, et soyez sérieux, flt madame Dupont.
— Oh! du moment que vous attaquez le parlementarisme !
— Je n'attaque rien. Je me contente de souligner pour les bourgeoises actuelles un tas de petites conséquences de l'allaitement qui ne sont pas à dédaigner, étant donné les maris que nous avons.
Ce fut au tour de Georges à intervenir.
— Ah I maman, n'attaque pas les maris, Henriette les défendrait, n'estpas, ma chérie ?
Georges dit cela en s'adressant à Henriette et en l'embrassant. Mais sa mère continua :
— J'attaque ce qu'il faut attaquer. Et j'estime que je suis dans le vrai... Oui, l'allaitement pour une mère est une noble fonction, un devoir quasi sacré, mais en le remplissant, ce devoir, on oublie d'être coquette, on éprouve un certain laisser-aller, la toilette passe après le rinçage ou l'échange des couches; lorsqu'on a trop de lait, on est forcé de se garnir la poitrine, la nuit, d'une toile cirée, on sent le petit lait, l'aigre, est-ce que je sais? Le mari éprouve-t-il le besoin d'être avec vous un peu galant, on a tout de suite un tas de graves préoccupations qui vous privent ainsi que le mari de goûter les yeux fermés au plaisir permis... Et, chose plus grave, on perd sa taille, les chairs n'ont plus leur rigidité, on a presque honte soi-même de sa plastique, et souvent le mari lentement déserte un fover pour préférer la tendresse sans linges sales et l'amour sans cris d'enfant...
— Ah! vous faites à ma fille un joH tableau !
— S'il n'est pas joli, je le trouve indispensable.
— Vous auriez pu vous priver de l'esquisser.
— Et pourquoi cela? J'aime mieux la prévenir tout de suite. Naturelle' ment je l'approuve lorsque je l'entends formuler son désir d'allaiter son enfant, mais je tiens à crier bien fort que la plupart du temps, si nous n'allaitons pas, c'est que nous craignons de voir notre vie embarbouillée. Qu'on donne à nos filles d'autres maris et je les priverai de mes peintures.
Loches commençait à rager.
Elle n'avait pas tout à fait tort, la maman Dupont, mais il n'avait pas la bonhomie de l'approuver.
Aussi déclara-t-il :
— Moi, je le dis tout net, mais je désire que ma fille allaite son petit. Une nourrice!... on ne sait jamais sur qui l'on tombe... La nourrice peut être méningiteuse... Elle peut avoir d'autres tares... Ça c'est vu... Il y en a même qui donnent des vilaines maladies...
— Oh ! ne dites pas ça !
— Ça c'est vu, je le répète... Oh! cristi, si jamais une nourrice !... je ne sais pas ce que je lui ferais!.,.
Georges risqua, non sans un tremblement dans la voix ;
— Aujourd'hui, ça n'a plus la même importance.
— Qu'est-ce que tu dis, toi ?
— La syphilis se guérit.
— Oui, dans les livres.
-— Mais non, beau-père, dans la vio.
— Allons donc !
L'avarié n'insista pas.
Loches hurla presque :
— Moi, une nourrice ferait une chose pareille, je serais capable de la tuer!... Et puis ne parlons plus de ça... ce sont des choses qu'il faut éviter soigneusement de mettre à nu... Ce sont des maladies qu'on devrait ignorer....
Loches, instinctivement, frissonna :
— Je ne puis jamais parler de cela sans penser à ce pauvre Frédéric; tu te rappelles, Eugénie?...
— Oui, oui, je me rappelle...
— Ce monstre-là, qui va à la chasse, qui trompe sa femme et qui, deux mois après, la contaminait!... Oh! si j'avais été son beau-père?... Je lui aurais * fait sauter la cervelle... Pauvre femme!... Elle a failli en mourir... Non... non... ne parlons plus deçà... parlons d'autre chose...
— C'est ça, parlons d'autre chose, firent ces dames d'un même jet de voix.
Maurice laissant tomber sa tête sur le drap, se mit à pleurer. (Page 347.)
Loches venait de faire de terribles menaces.
Ces menaces auraient dû jeter dans l'âme de V avarié le trouble le plus profond.
Il n'en fut rien.
Georges ne considérait plus sa syphilis que comme une légère indisposition passagère et disparue.
Liv. 44, Les Avariés, Liv. 44.
A pari lui, souvent, il pensait :
— Une syphilis, c'est exactement comme un chaud et froid. Ou ce n'est rien ou ça vous emporte. Moi j'ai bénéficié d'une ordonnance de non lieu...
Son étoile brillait au zénith d'un éclat consolant.
Quant à Henriette, tandis que son père allait chercher de la bière et que sa mère, avec madame Dupont, épiloguait sur l'allaitement, elle, réflé* chissait à ce qu'elle venait d'entendre.
Elle ne pouvait s'empôcher de s'avouer que l'allaitement de son enf^\nt lui souriait de moins en moins.
Depuis longtemps déjà, et malgré les prolestatigns de son mari, elle avait songé à tout ce qu'avait démasqué sa belle-mère, si brutalement.
Elle redoutait que son mari^ d'abord, comme toujours, attentionné, ne finisse par se lasser de jouer un rôle sans beaucoup d'éclat ni d'intérêt, devant un feu l'hiver, sous un bosquet l'été, entre une femme nourrice et un bébé tapageur^ peut-être exigeant, maladif, difficile à élever.
Gerlcs> depuis le commencement de leur mariage, elle n'avait pas à se plaindre de Georges.
Mais Henriette était fort initiée à la vie.
Son existence méditative lui avait permis de penser graveuierit.
Et puis n'avait-elle pas, pour craindre la fuite de son mari, ce souvenir de la conversation qu*elle avait surprise la veille du départ de Georges pour Vouvant, alors qu'il était simplement allé inviter son oncle et sa tante à assister à son mariage ?
Elle n'était pas encore décidée à ne pas allaiter son enfant, mais elle avait déjà le ferme désir de ne jamais donner à son mari une occasion d« fuif son foyer, une excuse à des dérobades conjugales.
Loches ayant apporté de la bière, on causa layette, enfant, mode d'éducation et la journée s'écoula sans autre incident.