‹ Les avariés, pièce en trois actesChapitre 12 sur 24 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Là MÈRE, LE DOGTELR, L'AVARIÉ. Madame Dupont salue le docteur, lui fait signe de s'asseoir dans le fauteuil qui est près de la cheminée et s'assied sur la chaise voisine de la petite table. Georges s'assied à gauche, devant le bureau.

LE DOCTEUR

Madame, j'ai prescrit un traitement pour l'enfant, j'espère améliorer son état et prévenir

de nouvelles manifestations. Mais mon devoir et le vôtre ne s'arrêtent pas là. S'il en est temps encore, il faut sauvegarder la santé de la nourrice.

LA MÈRE

Dites-nous ce qu'il faut faire, monsieur le docteur.

LE DOCTEUR

Il faut cesser l'allaitement.

LA MÈRE

Il faut changer cette nourrice?

LE DOCTEUR

Madame, l'enfant ne peut plus être élevé au sein, ni par cette nourrice, ni par aucune nourrice saine.

Pourquoi ?

LE DOCTEUR

Parce que l'enfant donnerait son mal à celle qui lui donnerait son lait.

LA MÈRE

Mais monsieur le docteur... Si on la met au biberon, notre petite, elle va mourir, -'h^^^*^

l'avarié, éclatant en sanglots.

Oh ! ma pauvre petite fille... mon Dieu! mon Dieu ! c'est moi... c'est moi... oh ! oh !

LE DOCTEUR

L'allaitement bien dirigé, au lait stérilisé...

LA MÈRE

Cela peut convenir aux enfants bien portants, mais à trois mois on ne peut pas retirer le sein à un pauvre bébé comme le nôtre, chétif et malade. Plus que tout autre, cet enfant a besoin d'une nourrice. Est-ce vrai ?

LE DOCTEUR

C'est vrai, mais...

LA MÈRE

Dans ce cas, entre la vie de l'enfant et la santé d'une nourrice, vous comprenez bien que mon choix est fait.

l'avarié, sanglots.

Oh! oh! oh!

le docteur

Madame, votre amour pour ce bébé vient de vous faire dire une férocité. Vous n'avez pas à choisir. Je m'opposerai à l'allaitement. La santé de cette femme ne vous appartient pas.

LA mère

La vie de notre enfant non plus, ne vous appartient pas. Comment ! S'il y a un moyen

de la sauver, c'est de lui donner plus de soins qu'à aucun autre et vous voudriez que je la mette à un Eiode de nourriture que vous, les médecins, vous condamnez même pour les enfants vigoureux. Vous croyez que je vais me la laisser prendre comme cela. Elle aura le lait qu'il lui faut, je vous en réponds ! Ma pauvre petite. Il y aurait une chose — une seule — qu'on pourrait faire pour la sauver, et je la négligerais ! Mais je serais une criminelle ! La nourrice! la nourrice!... nous saurons faire notre devoir... on la soignera, on l'indemnisera, mais notre enfant avant tout!... Non, monsieur, non... Tout ce qu'on pourra faire pour sauver notre bébé, je le ferai, quoi que ça doive coûter... Ne me demandez pas de le sacrifier... mais... mais... faire ce que vous dites... vous n'y pensez pas !... c'est comme si je la tuais. {Larmes.) Oh ! mon pauvre petit ange, mon petit bon Dieu! {Georges n'a cessé de sangloter

pendant que sa mère parlEiit. Aux derniers mots, ses sanglots deviennent presque des cris. Il frappe du pied, il se tire les cheveux, il souffre comme d'une violente douleur physique.)

l'avarié

Oh ! oh ! oh ! mon petit enfant i mon petit enfant! oh! oh! oh! {Bas.) Misérahie! Je suis un misérable... Je suis un criminel!

LE DOCTEUR

Il faut vous calmer, madame, il faut vous calmer... Ce n'est pas avec des sanglots que vous améliorerez la situation.. . vous devez l'envisager avec sang-froid.

LA MÈRE, se calraant.

Vous avez raison, monsieur... Je vous demande pardon, mais si vous saviez ce que c'est

pour moi, cet enfant... J'en ai perdu un à cet âge-là... Je suis vieille... je suis veuve... Je n'espérais pas vivre assez longtemps pour être grand'mère... Vous avez raison .. Calme-toi, Georges... Ce serait mal l'aimer que de nous laisser aller à des larmes... Nous allons causer, monsieur, et sérieusement, froidement... mais je vous déclare que jamais vous ne me déciderez à placer l'enfant dans des conditions qui ne soient pas les meilleures conditions possibles... Je ne veux pas, pour elle, du biberon qui la tuerait. Voilà !...

Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans la situation où nous sommes. Eh bien ! madame, je vous déclare que toujours, vous entendez, toujours, les parents qui ont passé outre à mes conseils, s'en sont cruellemonL repentis.

ii2 LES AVARIÉS

LA MÈRE

Ce dont je me repentirais, ce serait...

LE DOCTEUR

Mais vous ne savez pas ce dont est capable une nourrice, vous ne savez pas ce que la rancune, légitime d'ailleurs, jointe à la rapacité, à l'avidité, à la méchanceté des paysans peut inspirera ces gens-là,. , pour lesquels le bourgeois est toujours un peu un ennemi, et qui sont féroces lorsqu'ils peuvent se venger sur lui de leur infériorité.

LA MÈRE

Oh! qu'est-ce qu'elle peut faire?

LE DOCTEUR

Ce qu'elle peut faire?... mais elle peut vous faire un procès.

LA MÈRE

Elle est beaucoup trop bête pour avoir cette idée-là.

D'autres la lui donneront.

LA MÈRE

Et trop pauvre pour en payer les premiers frais.

LE DOCTEUR

Allez-vous donc profiter de son ignorance et de sa pauvreté? D'ailleurs, elle pourrait obtenir l'assistance judiciaire.

LA MÈRE

Cela ne se serait jamais vu.

LE DOCTEUR

Vous croyez? Je connais pour ma part une

dizaine de procès de ce genre, et toujours, lorsqu'il y a eu certitude, les parents ont été condamnés.

LA MÈRE

Vous devez vous tromper, monsieur le docteur, pas dans notre cas. Pas quand il s'est agi de sauver la vie d'un pauvre petit innocent,

LE DOCTEUR

Plusieurs faits identiques se sont présentés... Je pourrais vous donner les dates des jugements.

l'avarié, se levant.

J'ai là le Dalloz, le répertoire. {Il atteint un livre et l'apporte au docteur.)

LA MÈRE

C'est inutile...

LE DOCTEUR, à VAvavié.

Vous pourrez vous convaincre. Les parents ont été condamnés une fois ou deux, à payer à la nourrice une rente viagère et les autres fois à lui verser une indemnité dont le chiffre a varié entre trois et huit mille francs.

LA MÈRE

Oh ! s'il y avait un procès, nous aurions un bon avocat. Nous pouvons payer et choisir le meilleur, et il demanderait sans doute au tribunal, lequel des deux, de la nourrice ou de l'enfant, a donné le mal à l'autre.

LE DOCTEUR

Vous ne vous apercevez pas que ce serait une monstruosité.

LA MÈRE

Oh! moi je ne le dirais pas. Mais l'avocat,

lui, c'est son métier... Enfin, par ce moyen-là ou par un autre il nous ferait gagner notre procès.

Et le scandale qui en résulterait, vous y avez pensé?

l'avarié, qui feuilletait son Dalloz.

Voilà l'arrêt dont parlait le docteur... six mille francs... {Il appointe son livre.)

LE DOCTEUR

Vous le ferez lire par madame... Puisque vous avez le répertoire de jurisprudence, donnez-moi donc le volume qni précède celui-là.

l'avarié, empressé.

Oui, docteur, tout de suite.

LE DOCTEUR

Oui, madame, avez-vous pensé au scandale de la publicité?

l'avarié, revenant.

Monsieur le docteur... voulez-vous me permettre de vous donner un petit renseignement. . . Dans les arrêts de ce genre, on ne met pas les noms.

LE DOCTEUR

On les dit à l'audience.

l'avarié C'est vrai.

LE DOCTEUR

Et étes-vous certain qu'il ne se trouverait pas un journal pour publier le jugement...

De quoi se mêlent-ils, ces sales journaux?

LE DOCTEUR

Alors, VOUS voyez le scandale ? Quelle honte ce serait pour vous?

l'avarié Le docteur a raison, maman...

LE DOCTEUR

Quelle catastrophe ! . . .

l'avarié

Surtout pour un notaire. {Il reloume chercher le Dolume dema.nclé.)

la MÈRE

Nous empêcherons qu'elle fasse le procès. Nous lui donnerons ce qu'elle nous demandera.

LE DOCTEUR

Alors, vous vous livrez poings liés aux

risques d'un chantage. Je connais une famille qui a ainsi « chanté » pendant douze ans.

l'avarié

Voulez-vous me permettre, monsieur le docteur... On pourrait lui faire signer un reçu.

LE DOCTEUR

Pour solde de tout compte ?

l'avarié C'est cela même... Voilà le volume.

LA MÈRE

Et elle serait encore bien contente de rentrer dans son paya avec un bon magot qui lui permettrait d'acheter une maisonnette et un bout de terre. Dans ce pays-là, il n'en faut pas tant pour vivre. {Entre la nourrice.)

LA NOURRICE

Monsieur, la p'tite est réveillée...

LE DOCTEUR

Je vais la voir. [A ynadame Dupont.) Nous reprendrons tout à l'heure cette conversation.

LA MÈRE

Parfaitement... Vous n'avez pas besoin de la nourrice, docteur?

LE DOCTEUR

Non, madame.

LA MÈRE

Nounou, voulez-vous rester... attendez une minute... j'ai à vous parler. (Le docteur sort.)

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