SCENE VI L'AVARIÉ, LA MÈRE, LE DOCTEUR
LE DOCTEUR
L'état est toujours le même, nullement inquiétant. {Il va s'asseoir dans le fauteuil de Georges comnie pour écrire une ordonnance.)
LA MÈRE
Monsieur le docteur, vous allez désormais pouvoir donner tous vos soins au bébé et à la nourrice sans aucun scrupule. Pendant votre absence, nous avons fait de la bonne besogne. La nourrice a été mise au courant de la situa-
tion et elle l'accepte, en même temps qu'une indemnité dont le chiffre est même arrêté, d'accord avec elle.
LE DOCTEUR
Madame, la maladie que la nourrice contractera presque infailliblement en allaitant l'enfant est trop grave par ses conséquences possibles, conséquences lointaines qui peuvent aller jusqu'à l'infirmité, et même jusqu'à la mort — pour qu'une indemnité quelle qu'elle soit puisse payer le dommage que vous aurez causé.
LA MÈRE
Mais elle accepte 1
LE DOCTEUR
Non seulement cette femme, si elle est atteinte, sera désormais dans l'impossibilité
136 LES AVAltlÉS
d'exercer son métier sans danger pour ses futurs nourrissons, mais encore je vous le répète, elle sera frappée d'une tare qui peut être infime, mais qui peut aussi, malgré tous nos remèdes, lui faire une existence constamment menacée par des maux dont certains ont un caractère tragique par leur nature et leur gravité.
LA MÈRE
Mais encore une fois, monsieur, puisqu'elle accepte! Elle est bien mailresse d'elle-même... elle a bien le droit...
LE DOCTEUR
Je ne suis pas certain qu'elle ait le droit de vendre sa propre santé, mais ce que je sais bien, c'est qu'elle n'a pas le droit de vendre celle de son mari et celle de ses enfants. Ce mal, si elle en est atteinte, il est à peu près
certain qu'elle le communiquera à so n mari, aux enfants qu'elle a, et la santé et la vie de ceux qu'elle aurait plus tard seraient gravement compromises. C'est tout cela qu'elle ne peut vendre... Allons, niadame, vous voyez bien qu'un marché de ce genre n'est pas possible. Si le malheur n'est pas accompli, il faut tout faire pour l'éviter.
Vous dites : « Si le malheur n'est pas accompli. » Ne devez-vous avoir une certitude ?
LE DOCTEUR
Non, madame. Il s'écoule cinq ou six semaines entre le moment où la maladie est acquise, et celui de l'apparition du signe qui en sera la première manifestation.
LA MÈRE
Vous ne vous préoccupez que de la nour-
rice... notre pauvre petite vous n'y pensez pas. Nous, nous ne voyons que notre enfant... nous ne pouvons pourtant pas la laisser mourir.
l'avarié Nous ne pouvons pas, monsieur le docteur.
LE DOCTEUR
Mais vous ne pouvez pas exposer celte femme.
LA MÈRE
Vous ne défendez pas nos intérêts, monsieur !
LE DOCTEUR
Madame, je défends ceux du plus faible.
LA MÈRE
Si nous avions appelé notre médecin qui
nous connaît, il aurait pris parti pour nous, lui.
LE DOCTEUR
J'en doute, madame. (Se levant.) Mais il est encore temps de l'appeler.
l'avarié Maman ! Je vous en supplie, docteur.
LA MÈRE, suppliante.
Ne nous abandonnez pas, monsieur. Vous devez bien excuser... Si vous saviez, cette enfant, ce quec'estpour moi!... Je vous dis : lime semble que j'ai attendu qu'elle soit là pour mourir... ayez pitié de nous, ayez pitié d'elle... vous parlez du plus faible... Est-ce que ce n'est pas elle, la plus faible ? Vous l'avez vue ! vous avez vu ce pauvre petit corps si menu, ce petit amas de souffrance qu'elle est déjà. Est-ce
140 LES AVAHIÉS
qu'elle ne vous inspire aucune commisération. Je vous en prie, je vous en prie...
l'avarié
Je vous en supplie, docteur,
LE DOCTEUR
Eh oui! j'ai pitié d'elle! oui, je voudrais pouvoir la sauver et je ferai tout pour cela, mais ne me demandez pas de sacrifier à un enfant chétif, d'une vie incertaine et probablement malheureuse, la santé d'une jeune femme saine et robuste. Non! je ne donnerai pas sciemment, volontairement, cette maladie à cette femme; je n'empoisonnerai pas son existenceet celle de son mari, je n'exposerai pas celle de ses enfants ; je ne la frapperai pas, en pleine jeunesse, d'une stérilité à peu près certaine...
LA MERE, ;i im-VOKV.
Oh! pour un petit paysan !... Il y en aura toujours assez.
LE DOCTEUR
Vous dites, madame:'
LA MÈRE, de même.
Je dis que si ces petits ne naissent pas, cela fera des malheureux de moins.
LE DOCTEUR
Il est inutile que nous continuions à discuter ensemble.
LA MÈRE, s'exaltant.
Eh bien, je ne suivrai pas vos conseils, je ne vous écouterai pas...
LE DOCTEUR
Il y a déjà quelqu'un ici qui regrette de ne pas m'avoir écouté.
Oui, pour mon malheur !... pour notre malheur à tous.
LA MÈRE, de plus en plus exaltée.
Eh bien... si c'est une faute... si c'est un crime... si je dois en souffrir tous les remords dans cette vie et tous les châtiments dans l'autre, j'accepte tout. A moi, à moi seule, je prends cette responsabilité. Elle est effroyablement lourde, je le sais... Je l'accepte tout de même... Je suis profondement chrétienne, monsieur, et je crois aux peines éternelles... Pour sauver ma petite fille, je consens à me perdre à jamais. Oui! j'y suis résolue!... Je ferai tout pour conserver cette existence : Dieu méjugera... et s'il me condamne, tant pis pour moi.
LE DOCTEUR
Cette responsabilité, je ne vous la laisserai pas prendre, car il faudrait que j'en accepte ma part, et je m'y refuse.
LA MERE
Comment ferez-vous ?
LE DOCTEUR
Je préviendrai la nourrice. Je la renseignerai exactement, complètement, ce que vous n'avez pas fait, j'en suis certain.
Comment vous ! vous médecin ! appelé dans une famille qui vous donne toute sa confiance, qui vous livre ses secrets les plus terribles et ses plus atroces misères, vous trahiriez...
LE DOCTEUR
Si c'est une trahison, madame, la loi me l'ordonne...
LA MÈRE
Je croyais que la loi vous ordonnait le secret...
LE DOCTEUR, qiii a feuilleté le Dalloz depuis quelques instants.
Pas dans ce cas... et voici l'arrêt que je pressentais avoir à vous lire. Il a été rendu par la cour de Dijon. [Il lit :) « Le médecin qui sciemment laisse ignorer à une nourrice les dangers auxquels l'expose l'allaitement d'un enfant atteint de la syphilis congénitale peut être déclaré responsable du préjudice causé par sa réticence. » — Eh bien! madame, vous voyez que tout est contre vous : la conscience et la
loi... Et même si la loi était muette, je ne laisserais pas une famille de braves gens s'égarer jusqu'à commettre un crime. Ou je me retire, ou vous faites cesser l'allailemenl, ou je parle.
Vos menaces... VOS menaces .'...Vous abusez de la puissance que vous donne votre savoir... Vous savez que c'est vous que nous voulons, auprès de ce berceau, et que nous croyons en vous... et vous nous menacez de nous abandonner... Cet abandon, c'est la mort de Tenfant, peut-être. Et si je vous écoute, si nous cessons, c'est la mort encore... [Affolée.) Mais il n'y a donc pas un moyen... Ah! pourquoi, mon Dieu! pourquoi ne permettez-vous pas qu'il soit possible que je me sacrifie, moi!... Je voudrais pouvoir me donner. . . je voudrais qu'on puisse prendre ma vieille défroque, ma vieille chair, mes vieux os, et que je serve à
quelque chose. Oh!... comme je consentirais à ce qu'elle m'envahisse, cette atroce maladie, comme je m'offrirais à elle, — avec quellesjoies, avec quelles délices ! — si dégoûtante et si affreuse qu'elle soit, si épouvantable!... oui, comme je la prendrais sans peur, sans regret, si mes pauvres vieux seins vides pouvaient encore donner à cet enfant le lait qui lui conserverait la vie! (Georges s'est jeté dans les bras de sa mère dès le début. A ses paroles, il a mêlé ses sanglots et des cris : Maman ! Maman ! calme-toi !)
l'avarié
Maman! maman! (Ils pleurent tous les deux.)
LE DOCTEUR, emu.
Oh! les pauvres gens !
LA MÈRE, résignée, s'asseyant sur la chaise où était réponse au lever du rideau.
Alors, dites-nous ce qu'il faut faire, monsieur.
LE DOCTEUR
Cesser l'allaitement et conserver ici la nourrice comme nourrice sèche, afin qu'elle n'aille pas porter le mal ailleurs. Ne vous exagérez pas les dangers qui en résulteront pour l'enfant. Je suis d'ailleurs extrêmement ému par votre douleur, et je ferai tout, je vous le jure, pour que votre bébé recouvre, le plus tôt possible, une santé parfaite. J'espère y réussir, et bientôt. A demain.
l'avarié et LA MÈRE
Merci, docteur, merci. (La mère reste assise. Georges reconduit le docteur qui lui serre la main.)