‹ Les avariés, pièce en trois actesChapitre 16 sur 24 · SCENE VIII Les Mêmes, LA NOURRICE · texte numérisé non relu

SCENE VIII Les Mêmes, LA NOURRICE

LA NOURRICE

Madame, j'ai réfléchi : j'aime mieux m'en

retourner tout de suite dans mon pays et n'avoir que les cinq cents francs.

Qu'est-ce que vous dites? Vous voulez retourner dans votre pays ?

LA NOURRICE

Oui; madame.

l'avarié

Mais, il y a dix minutes, vous n'y pensiez pas.

la mère Que s'est-il passé depuis tout à l'heure ?

la nourrice ■ J'ai réfléchi.

LA mère A quoi ?

LA NOURRICE

Ben, j' m'ennuie de mon petit et de mon mari.

l'avarié Depuis dix minutes?... Il y a autre chose.

LA MÈRE

Évidemment, il y a autre chose.

LA nourrice Non, madame.

LA MÈRE

Si.

Ben... J'ai peur que l'air de Paris ne soit pas bon pour moi.

LA MÈRE

Attendez d'en avoir fait l'expérience.

LA NOUnUICE

J'aime mieux retourner tout de suite chez nous.

LA MÈRE

Mais enfin, dites-nous pourquoi.

LA NOURRICE

Je vous le dis. J'ai réfléchi.

LA MÈRE

A quoi ?

LA NOURRICE

J'ai réfléchi.

LA MÈRE

Oh! quelle tête de bois vous avez!... J'ai réfléchi... j'ai réfléchi... A quoi, je vous demande.

LA NOURRICE

Hen, à tout.

LA MERE

Vous ne savez pas nous dire à quoi ?

LA NOURRICE

Je vous dis... à tout!

LA MÈRE

Tenez... vous êtes une imbécile.

l'avarié, passant devant sa mère.

Laisse-moi lui parler.

LA NOURRICE

Je sais bien que nous ne sommes que des gens de la campagne.

l'avarié

Ecoutez-moi, Nounou... Tout à l'heure vous aviez peur qu'on vous renvoie, vous étiez contente des gages que ma mère avait fixés. En

plus de ces gages, nous vous avons promis une forte somme pour vous en retourner... maintenant, vous nous dites que vous voulez partir... Là... tout d'un coup... Il y a une raison... voyons... voyons... il faut qu'il y ait une raison... Est-ce qu'on vous a fait quelque chose ?

LA NOURRICE

Non, monsieur.

Alors ?

LA NOURRICE

J'ai réfléchi.

l'avarié, s' impatientant.

Mais ne répétez donc pas toujours la même chose! J'ai réfléchi... Ca ne veut rien dire...

{Doucement.) Allons, dites-moi pourquoi vous voulez vous en aller... {Silence.) Hein ?

LA NOURRICE

Je vous dis...

l'avarié C'est comme si on parlait à une bûche.

.LA MÈRE, descendant unipeu.

D'abord, vous n'avez pas le droit de vous en

aller

LA NOURRICE

Je veux m'en aller.

LA MÈRE

Je ne vous laisserai pas partir...

l'avarié Eh! Laisse-la partir, après tout... Nous ne

pouvons pas l'attacher ici... (A la nourrice.) Eh bien ! puisque vous voulez partir, vous partirez. Seulement j'ai bien le droit de vous dire que vous êtes aussi bête que vos bestiaux.

LA NOURRICE

Je ne dis pas non.

l'avarié

Et je ne vous paierai pas votre mois commencé... et vous paierez vous-même votre voyage en chemin de fer.

LA NOURRICE

Ça, nous verrons.

l'avarié

Oui, vous le verrez. Et vous allez le voir tout de suite. Allez-vous en, je ne vous retiens pas. Bonsoir...

LA MÈRE

Ne t'emporte pas, Georges ! (A la nourrice.) Ce n'est pas sérieux. Nounou, répondez.

LA NOURRICE

J'aime mieux m'en retourner tout de suite dans mon pays et n'avoir que mes cinq cents francs.

l'avarié

Quoi?

la mère Qu'est-ce que vous me racontez?...

l'avarié Cinq cents francs ?

LA MÈRE

Quels cinq cents francs ?

LA NOURRICE

Ceux que vous m'avez promis, tiens!

l'avarié Nous vous avons promis cinq cents francs, nous ? •

LA NOURRICE

Oui.

LA MÈRE

Lorsque le bébé serait sevré, et si nous étions contents de vous, oui !

LA NOURRICE

Non, vous avez dit que vous me les donneriez quand je partirais. Alors je pars, il me les faut.

D'abord, faites-moi le plaisir de me parler sur un autre ton, vous entendez.

LA NOURRICE

Vous n'avez qu'âme donner mon argent, je ne dirai plus rien.

l'avarié

Ah ! c'est comme ça ! ELi bien ! je vous mets à la porte, moi ! Comme ça, c'est tout de suite fini!

LA MÈRE

Parfaitement !

l'avarié Allez-vous-en!

la nourrice Donnez-moi mes cinq cents francs.

l'avarié, lui désignant la porte du bras droit.

Vous allez me foutre le camp, vous entendez, et plus vite que ça.

LA NOURRICE

Dites donc, vous,... vous pourriez me parler plus poliment, hein?

Voulez-vous vous en aller!... voulez-vous vous en aller?... Faut-il que j'envoie chercher

des sergents de ville ?

LA NOURRICE

Des sergents de ville ?... pourquoi faire ?

l'avarié Pour vous mettre dehors, espèce de...

la nourrice

Espèce de... espèce de quoi?... Vous savez, on a beau être de son village, on vous vaut bien, et si on est bête...

LA MÈRE

Oui, VOUS êtes bête... bête à manger du foin... mais vous n'êtes pas que ça...

LA NOURRICE

Si on est bête, au moins, on n'est pas...

LA MÈRE

Vous n'avez pas plus de cœur qu'une pierre.. . Vous êtes une mauvaise femme.

l'avarié Vous vous conduisez comme une voleuse.

Voleuse... Moi... parce que?...

l'avarié

Parce que vous réclamez de l'argent qui ne vous appartient pas.. ^

162 LES AVA.RIÉS

LA MERE

Parce que vous abandonnez ce pauvre petit être... Vous êtes une méchante femme.

L AVARIE

Et je vais vous faire sortir, moi ! [Il la. prend par le bras.)

LA NOURRICE

Ah! c'est comme ça!... Vous voulez que je vous le dise, pourquoi je m'en vais ?

L AVARIE

Oui, dites-le donc

LA MERE

Dites le donci {Henriette est entrée dans le bruit de la dispute sans que personne ne-la voie.)

LA NOURRICE

Eh bien, je m'en vais parce que je n ai pas envie d'attraper une sale^maladie ici.

LA MIÈRE

Voulez-vous vous taire !

l'avarié Voulez-vous vous taire !

LA NOURRICE

Oh ! vous n'avez pas besoin d'avoir peur qu'on entende : tout le monde le sait... Justin a écouté à la porte ce que vous disait votre médecin... Il m'a tout dit... Ah ! je suis bête !... Eh bien, pas si bête que ça ! Et je veux mon argent. £"1 je veux m'en aller!...

l'avarié Taisez-vous !

LA MÈRE, la saisissant par le bras.

Je vous dis de vous taire !

LA NOURRICE

Lâchez-moi ! lâchez-moi ! On m'a dit que M»-v l'J;. votre gossej on ne rélèverait pas, et qu'il était pourri parce que son père a une sale maladie qu'on attrape avec les femmes des rues, {O71 entend deux grands cris stridents, jetés par Henriette qui s'abat à terre dans des sanglots de crise nerveuse.)

l'avarié Mon Dieu ! [Il va vers elle.)

l'épouse, lui échappant, se vâidiSMilï', dans Vattitude du dégoût, de la haine et de la plus profonde terreur, comme une folle.

Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas!

RIDEAU

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