SCENE II
LE DOCTEUR, L'AVARIE. — Le rideau se relève après quelques instants. Georges, gros garçon de vingt-six ans, très troublé, très ennuyé, entre par la petite porte du fond, descend en scène, reprend sa canne, ses gants et son chapeau posés sur le JaJiûiitet, et s'assied sur le fauteuil, devant le bureau. Il pousse un grand soupir.
Le docteur, quarante ans, fort, l'air d'un homme supérieur, en redingote avec une rosette rouge, entre à son tour et va s'asseoir à sa place.
l'avarié, les yeux ronds, bonasse, mais pas ridicule.
Eh bien, monsieur le docteur ?
LE DOCTEUU
Eh bien ! monsieur, il n'y a aucun doute.
l'avarié, s' essuyant le front.
Il n'y a aucun doute... Dans quel sensr
LR DOCTEUR
Dans le mauvais... [Il écrit. Georges pâlit, reste un moment sans rien dire, terrifié. Il soupire de nouveau.) Vous vous en doutiez bien un peu, allons!...
Non, monsieur...
LE DOCTEUR
Cependant...
l'avarié Mon Dieu !... [Il est anéanti.)
LE DOCTEUR, cjui a fini d'écrire et voit
son état.
Ne vous alarmez pas, monsieur. Sur sept hommes que vous rencontrez dans la rue, dans le monde ou au théâtre, il y en a au moins un qui est ou qui a été dans votre cas, un sur sept, quinze pour cent...
l'avarié, sans éc^a^, comine à lui-7nême. Moi, je sais bien ce que je vais faire.
LE DOCTEUR
Moi aussi. Voilà votre ordonnance. Vousallez la porter chez le pharmacien pour la faire exécuter.
l'avarié, jDvenant l'ordonnance.
Non, monsieur...
LE DOCTEUR
Si, monsieur, vous ferez comme tout le monde.
Non. Parce que je ne suis pas dans une situation comme tout le monde, moi. Je sais bien ce que je vais faire. (Geste à la tempe.)
LE DOCTEUR
Cinq fois sur dix, dans le fauteuil où vous êtes, on me montre ce geste-là. Très sincèrement... Chacun se croit plus malheureux que tous les autres... A la réflexion, et après m'avoir écouté, on comprend que cette maladie est une compagne avec laquelle on peut vivre ; comme dans tous les ménages, l'accord est au prix de concessions réciproques, voilà tout... Allons, monsieur, je vous le répète, il n'y a rien là que de très ordinaire, de très naturel, de très commun... c'est un accident qui peut arriver à tout le monde, et c'est sous une représentation de ce mal, si improprement appelé mal français,
car il n'y en a pas de plus universel, qu'on pourrait presque, en s'adressant aux professionnels de l'amour vénal, écrire les vers fameux : Voilkton maître... Il Vest, le fut, ou le doit être.
l'avarié, qui a rais l'ordonnance dans la poche extérieure de sa jaquette.
Mais moi, monsieur, j'aurais dû être épargné!
Pourquoi? Parce que vous êtes un homme du monde? Parce que vous êtes riche? Regardez autour de vous, monsieur. Croyez-vous que ces objets d'art (parmi lesquels figurent, hélas ! à cinq exemplaires, le Mercure de Jean de Bologne, six fois celui de Pigalle et trois reproductions — en cire, c'est leur
iO LES AVARIÉS
excuse — de l'introuvable Amour blessé de Paccini) croyez-vous que tout cela m'ait été offert pcir des chernineaux ?
l'avarié, geignant.
Mais je ne suis pas un noceur, monsieur le docteur!... mais ma jeunesse pourrait être donnée en exemple à tous les jeunes gens... Il n'en est pas un... vous entendez... pas un qui se soit amusé avec plus de prudence... Enfin, si je vous disais que dans toute ma vie, je n'ai eu que deux maîtresses, qu'est-ce que vous me répondriez?
LE DOCTEUR
Je vous répondrais qu'une seule aurait sulli pour vous amener chez moi.
l'avarié Non, monsieur le docteur, pas une de ces