LES AVARIKS
L AVARIE
Si je ne lui donne pas un motif, je ne sais pas ce qu'il fera. C'est un homme à se livrer aux pires violences. Et ma fiancée sera encore perdue pour moi. Écoutez, monsieur le docteur, par tout ce que je vous ai dit, vous pouvez me croire un homme d'argent. C'est vrai, je crois que notre premier devoir est de nous faire une situation. On ne m'a appris que cela pendant mon enfance et ma jeunesse. Au temps où nous vivons, tout est là, et je n'aurais pas recherché celle que je dois épouser si elle avait été sans fortune. {Ému.) C'est tout naturel. Mais elle a tellement de qualités, elle est tellement meilleure que moi, monsieur, que je l'aime... comme on aime dans les romans... Mon plus gros chagrin, ce n'est pas de ne pas avoir l'étude que j'ai achetée, bien que ce soit un rude crève-cœur et une dure déception;
mon plus gros chagrin, c'est de la perdre, elle... Si vous la voyiez, si vous la connaissiez... vous me comprendriez... (Tirant son 'portefeuille.) "J'ai là sa photographie... Tenez, monsieur, regardez... {Doucement, le docteur refuse du geste.) Pauvre chérie ! 11 faut que je te perde ou que je fasse ton malheur. (7/ embrasse le ■portrait. En le remettant dans sa poche.) Je vous demande pardon. Je suis ridicide... Ça m'arrive souvent. Seulement mettez-vous à ma place... je l'aime tant!...
LE DOCTEUR
C'est pour cela qu'il ne faut pas l'épouser,
l'avarié
Mais comment m'y prendre?... Si je refuse sans rien dire, on devinera la vérité, et je serai déshonoré.
LE DOCTEUR
On n'est pas déshonoré parce qu'on est malade.
Avec ça. Les gens sont si bêtes ! Moi, moimême hier encore, j'aurais ri de quelqu'un que j'aurais su dans mon cas actuel, je l'aurais fui, je l'aurais méprisé... Si j'étais le seul encore à souffrir! Mais eîle, monsieur, elle m'a pris en affection, je vous jure, elle est si bonne ! Elle va avoir un chagrin...
LE DOCTEUR
Moindre que celui qu'elle aurait eu plus tard.
l'avarié Ça va être un scandale.
LE DOCTEUR
Vous en évitez un plus grand.
l'avarié, 7nettant sans ostentation deux louis sur le bureau et reprenant ses gants^ sa canne et son chapeau, en se levant.
Je vais réfléchir... Je vous remercie, monsieur le docteur... Je reviendrai la semaine prochaine, comme vous me l'avez dit... probablement. [Il va pour sortir.)
LE DOCTEUR, .se levant.
Non. Je ne vous reverrai pas la semaine prochaine, et même, vous ne réfléchirez pas. Vous êtes venu ici sachant ce que vous aviez, vous êtes venu me demander des conseils avec l'intention de n'en tenir compte que s'ils étaient conformes à votre désir. Une superficielle honnêteté vous a poussé à courir cette chance de mettre votre conscience à couvert. Vous avez voulu avoir quelqu'un sur qui rejeter plus tard, les conséquences de cet acte dont vous
entrevoyez la culpabilité... Ne protestez pas. Beaucoup de ceux qui viennent ici pensent et agissent comme vous pensez et comme vous voulez agir. Mais le mariage, fait contre ma volonté a été, le plus souvent une telle source de calamités, que maintenant j'ai toujours peur de n'avoir pas été assez persuasif, et il me semble que je suis tout de même un peu la cause de ces malheurs. Je devrais pouvoir les empêcher, car ils ne se produiraient pas si ceux qui en sont les auteurs savaient ce que je sais et avaient vu ce que j'ai vu. Jurez-moi, monsieur, que vous allez rompre ce mariage.
l'avarié Je ne vous le jurerai point, monsieur le docteur. Je ne puis que vous répéter : Je vais réfléchir.
LE DOCTEUR
Réfléchir à quoi ?
L AVARIÉ
A ce que vous m'avez dit.
LE DOCTEUR
Mais ce que je vous ai dit est vrai. Vous ne pouvez me faire d'objections nouvelles. J'ai répondu à celles que vous m'avez présentées. Donc, votre conviction doit être établie.
Mon Dieu, monsieur, vous avez deviné juste en pensant qu'avant de vous venir voir je m'étais un peu renseigné. D'abord, est-il bien certain que j'aie le mal dont vous me croyez atteint ? Vous l'affirmez et c'est peut-être vrai. Mais les médecins, et les plus savants, se trompent quelquefois... N'ai-je pas entendu dire que votre maître Ricord avait soutenu qu'à une certaine époque le mal n'était plus conta-
gieux. Il a prouvé son affirmation par des exemples. Aujourd'hui vous produisez de nouveaux exemples pour dire qu'il avait tort. Je veux bien, moi ! Seulement j'ai bien le droit de réfléchir... Et si je réfléchis, je m'aperçois que tous les maux dont vous me menacez ne sont que des maux probables. Malgré votre désir de m 'effrayer, vous avez bien été forcé de me dire qu'il était possible que mon mariage n'ait aucune conséquence fâcheuse pour ma femme.
LE DOCTEUR, quî se contient à peine.
Continuez, je vous répondrai.
l'avarié
Vos remèdes sont puissants, me disiez -vous, et pour que surviennent les catastrophes que vous m'annonciez il faudrait que je fusse parmi les cinq exceptions sur cent que vous constatez et que ma femme encore fût au nombre de
ces mêmes exceptions rares. — Si un mathématicien appliquait à ces données le calcul des probabilités, le résultat de son opération exprimerait certainement par un chiffre si infime la chance d'une catastrophe, qu'en mettant en regard cette probabilité vague d'un malheur provoqué par mon mariage et la certitude absolue d'une série de contrariétés, de douleurs, de troubles, de larmes et d'accidents peut-être tragiques que causerait ma retraite, le mathématicien plus que vous homme de science, et d'une science plus infaillible — conclurait que la sagesse est non pas avec vous, monsieur le docteur, mais avec moi.
LE DOCTEUR
Ah ! vous croyez, monsieur ! Vous vous trompez. Vingt cas identiques au vôtre ont été observés patiemment — du début à la fin. Dix-
neuf fois, la femme a été infectée par son mari, vous entendez, dix-neuf fois sur vingt ; Vous croyez que le mal est sans danger, et vous vous attribuez le droit d'imposer à votre femme la chance, comme vous dites, d'être une de ces exceptions où nos soins sont sans résultat!... Eh bien! Il faut que vous sachiez tout. Il faut que vous connaissiez le mal que votre femme, sans être consultée, aura cinq chances sur cent de contracter. Prenez ce livre, monsieur, c'est celui de mon maître... lisez... lisez vous-même... ici... j'ai marqué le passage... Vous ne voulez pas lire ? Écoutez-moi. {Il lit avec passion.) « J'ai eu le spectacle d'une malheureuse jeune femme convertie en un véritable monstre par le fait d'une syphilide phagédénique. Le visage — ou, disons mieux, ce qui restait du visage — n'était qu'une nappe cicatricielle. »
L AVARIÉ
Assez, monsieur, de grâce !
LE DOCTEUR
Non. Non. J'irai jusqu'au bout. J'ai ici une bonne action à faire et ce n'est pas la sensibilité de vos nerfs qui pourra m'arrêter !... (// continue :) « De la lèvre supérieure, pas trace, l'arcade dentaire supérieure apparaissait à nu... )•> Allons, je m'arrête, j'ai pitié de vous, de vous qui acceptez pour un autre, pour une femme que vous dites aimer, l'éventualité d'un mal dont vous ne pouvez pas supporter la description. Or, de qui cette femme tenait-elle la syphilis? Ce n'est pas moi qui parle, c'est ce livre. — « D'un misérable doublé d'un imbécile qui n'avait pas craint d'aborder le mariage en pleine explosion secondaire (comme cela fut établi plus tard), et qui, de plus, avait jugé bon
de ne pas faire traiter sa femme pour ne pas éveiller les soupçons. » Ce qu'a fait cet homme, c'est ce que vous voulez faire, monsieur.
l'avarié
Je mériterais toutes ces épithètes et de plus brutales encore si je me mariais, en sachant que mon mariage provoquera de telles épouvantes. Mais cela, je ne le crois pas. — Vous et vos maîtres, vous êtes des spécialistes, et vous êtes, par conséquent, portés à tout rattacher à ce qui fait Tobjet de vos études; un cas tragique, exceptionnel, exerce sur vous comme une fascination et vous ne le croyez jamais assez en lumière.
Je connais l'argument.
l'avarié Laissez-moi continuer, je vous en supplie.
Vous m'avez dit que sur sept hommes, il y avait un syphilitique, vous m'avez dit qu'il y en avait cent mille à Paris, qui allaient et venaient, alertes et bien portants.
LE DOCTEUR
Il y en a cent mille en effet qui momentanément ne sont pas, d'une façon apparente, sous l'influence de leur diathèse. Mais des milliers ont passé dans nos hôpitaux, victimes des plus effroyables ravages que notre pauvre corps puisse supporter. Ceux-là, vous ne les voyez pas, — et ils ne comptent pas pour vous... Mais encore, s'il ne s'agissait que de vous, vous pourriez tenir ce raisonnement. Ce que je déclare, ce que j'affirme de toute la violence de ma conviction, c'est que vous n'avez pas le droit d'exposer une créature humaine à des \ éventualités — rares, je lésais, mais terribles.
je le sais mieux encore. Qu'avez-vous à répondre ?
l'avarié
Rien! Là, vous avez raison... Je ne sais plus quoi penser...
Et vous interdisant le mariage, est-ce que je vous l'interdis à tout jamais ? Est-ce que je vous donne à croire que vous ne serez jamais guéri? Non, je vous laisse au contraire toutes les espérances. Mais je vous demande un délai de trois ou quatre ans parce que pendant ce temps-là, je pourrai savoir si vous êtes au nombre de ces malheureux que je plains de tout mon cœur et pour lesquels le mal est sans pitié; parce que pendant ce temps-là, vous serez dangereux pour votre femme et pour vos enfants. Les enfants ! Je ne vous en ai pas
encore parlé!... {Tendre, persuasif.) Allons, monsieur, vous êtes un brave homme ; vous êtes trop jeune pour que certaines choses ne vous émeuvent pas, pour être insensible à la pitié... Il n'est pas possible que je ne trouve pas le chemin de votre cœur et que je ne vous impose pas ma conviction. Mon émotion en vous parlant vous prouve bien que je compatis à votre tristesse et que je souffre avec vous. C'est au nom de ma sincérité que je vous supplie. Vous l'avez reconnu : vous n'avez pas le droit d'exposer votre femme à de telles détresses, mais il n'y a pas qu'elle que vous pouvez frapper, vous pourrez encore l'atteindre dans ses enfants, dans vos enfants... Et tenez, je vous exclus pour un moment de ma pensée, vous et elle; c'est au nom de ces innocents que je vous implore, c'est l'avenir, c'est la race que je défends! Ecoutez-moi... écoutez-moi. Sur les vingt ménages dont je vous parlais, quinze
seulement ont eu des enfants. Ils en ont eu vingt-huit à eux quinze. Savez-vous combien il en a survécu? Trois, monsieur. Trois sur vingt-huit. La syphilis est surtout une grande tueuse d'enfants. — Hérode règne en France et sur toute la terre et recommence chaque année son massacre d'innocents. Et si ce n'est pas blasphémer contre la Vie sacrée, je dis que les plus heureux sont ceux qui ont disparu. Visitez les hôpitaux d'enfants. Nous connaissons le type de l'enfant des syphilitiques. Ce type est classique et les médecins les désignent entre tous, ces petits vieux qui ont l'air d'avoir déjà vécu et d'avoir gardé le stigmate de toutes nos infirmités, de toutes nos déchéances. Parmi les rachitiques, parmi les petits corps surmontés de têtes trop grosses qu'ils ne peuvent soutenir, parmi les bossus, les difformes, les monstres, les pieds-bots, les becsde-lièvre, les boiteux par luxation congénitale
de la hanche, un grand nombre sont des victimes de pères qui se sont mariés en ignorant ce que vous savez maintenant, ce que je voudrais pouvoir aller crier sur les places publiques!... — Je vous ai tout dit sans rien dramatiser. Réfléchissez. Pesez, à présent, le pour et le contre, faites la somme des malheurs possibles et des misères certaines. Mais méfiezvous de vous-même, et songez bien qu'il y a dans un des plateaux de la balance les malheurs d'autrui, et dans l'autre, vos propres malheurs. Prenez garde d'être injuste.
l'avarié
Bien. Je cède. Je ne me marierai pas. J'inventerai je ne sais quoi... j'obtiendrai un délai de six mois... mais plus, je ne puis.
Il me faut trois ans, il me faut quatre ans.
L AVARIE
Non, docteur. Ayez pitié de moi... Vous pourrez me guérir d'ici-là.
LE DOCTEUR
Non, non, non !
l'avarié, suppliant.
Si, la science est toute-puissante...
LE DOCTEUR
La science n'est pas Dieu. Il ne se fait plus de miracles.
l'avarié
Si VOUS le vouliez bien!... Vous êtes un grand savant. Cherchez, inventez, trouvez! Essayez sur moi quelque méthode nouvelle. — Doublez, décuplez les doses — Faites-moi souffrir. Je me livre à vous. Tout, je supporterai tout, je vous le jure... Il doitbieny avoir
un moyen de me guérir en six mois... Tenez, je ne réponds pas de moi après ce délai... Alors, c'est au nom de ma femme et au nom des enfants que je vous en prie. Pour eux, faites quelque chose !...
Mais assez, monsieur, assez !
l'avarié A genoux, je me mettrai à genoux. Oli ! si vous faisiez cela ! je vous bénirais, je vous adorerais comme on adore un dieu!... Toute ma reconnaissance, toute ma vie... la moitié de ma fortune !... Par grâce, docteur, exaucezmoi, inventez quelque chose, faites une découverte... ayez pitié!...
LE DOCTEUR
Vous voudriez que je fisse pour vous plus que pour tous les autres ?
L AVARIÉ
Oui.
LE DOCTEUR
Sachez donc, monsieur, que pour chacun de nos malades, nous faisons tout ce que nous pouvons, que ce soit le plus grand personnage ou le dernier venu de nos services d'hôpital. Nous n'avons pas de secrets en réserve pour les gens plus fortunés ou plus infortunés que les autres et qui sont plus pressés de guérir.
l'avarié Adieu, docteur.
LE DOCTEUR
Au revoir, monsieur.
RIDEAU