‹ Les avariés, pièce en trois actesChapitre 9 sur 24 · GEORGES · texte numérisé non relu

GEORGES

Je sais bien qu'il y a le square, avec les odeurs de friture et les militaires.

l'épouse Ne me taquine pas. Tu as raison.

l'avarié

Ah ! Ce n'est pas malheureux que tu le reconnaisses une fois au moins.

Et puis elle est très bien. La nourrice est une brave femme.

L AVARIÉ

Et elle est fière, la nourrice, d'élever la petite fille de monsieur le député.

l'épouse

Mon père n'est pas député de cet arrondissement-là, mais tout de même...

l'avarié

Mais tout de même il est député du département.

l'épouse C'est juste.

l'avarié

Je l'entends, la nourrice, avec ses commères : {hnitant le paysan à la parisienne.) « J'avions bè d'ia chance, jarniguè... j'avions la fille à la fille de not' députai... Serviteur,

ma bonne dame... Qu'elle est aussi grosse que not' petit viau... Et pis qu'aile est intelligente jarniguè... aile comprend tout... j'avions bè d'ia chance, jarniguè... J'avions la fille à la fille de notre députai !... »

l'épouse, riant.

Qu'il est bête !... Qu'il est bête... D'abord elle ne parie pas comme ça...

l'avarié

Dis tout de suite que je ne sais pas faire les imitations, n'est-ce pas ?

l'épouse Je ne dis pas ça.

l'avarié

Et tu crois que s'il n'avait pas été certain, mille fois certain, que la petite serait bien soi-

gnée, maman l'aurait donnée à cette nourrice... et qu'elle ne l'aurait pas déjà ramenée, elle qui va la voir toutes les semaines...

l'épouse Quelquefois deux fois par semaine.

l'avarié Oui...

l'épouse

Ah ! notre petite Germaine peut se vanter d'avoir une grand'mère qui l'aime un peu...

l'avarié Je crois.

l'épouse

Aussi je l'adore, ta mère... elle est si bonne...

Nous sommes tous comme ca dans la famille.

L ÉPOUSE

Figure-toi, un jour... la dernière fois que nous sommes allés là-bas... avec elle... tu étais sorti... je ne sais pas où tu étais allé...

l'avarié Voir un bahut du seizième...

l'épouse Ah ! oui, ton fameux bahut! {Elle rit.)

l'avarié Parlons pas de ça... tu disais...

l'épouse

Tu n'étais pas là, la nourrice était à la messe, je crois.

l'avarié

Ou chez le marchand de vins... continue, continue...

L ÉPOUSE

Moi, j'étais dans la petite chambre, et bonne maman se croyait toute seule avec Germaine... Je l'entendais... Elle lui en racontait de toutes les couleurs... Des jolis petits mots... bétas si tu veux, mais tendres... J'avais à la fois envie de rire et envie de pleurer.

Elle devait l'appeler « mon petit bon Dieu? »

l'épouse Juste ! Tu l'as entendue ?

l'avarié

Non, mais c'est comme ça qu'elle m'appelait, moi, dans le temps.

l'épouse

C'est ce jour-là qu'elle a juré que la petite l'avait reconnue et qu'elle avait ri.

l'avarié Oh ! Eh bien, et une autre fois, ici... Je suis entré dans sa chambre, à maman, elle ne m'avait pas entendu parce que la porte était entr'ouverte, et je l'ai vue, elle était en extase devant un des petits souliers de baptême qu'elle a voulu qu'on lui donne... Tu sais...

Oui, oui.

L EPOUSE

L AVARIE

Attends donc... elle l'a pris et elle l'a embrassé...

l'épouse Alors, qu'est-ce que tu as dit?

Rien, je me suis retiré tout doucement, tout

doucement, et, à travers la porte, j'ai envoyé un gros baisera la bonne grand'mère.

l'épouse

Et qu'elle n'a pas été longtemps à s'habiller l'autre jour, après avoir reçu la lettre de la nourrice, pour aller prendre le train de huit heures cinquante-neuf.

l'avarié

Il n'y avait pourtant rien,

L EPOUSE

Oh non ! mais après tout, elle a peut-être eu raison... et peut-être j'aurais dû aller avec elle...

L AVARIE

Tu es naïve ma pauvre Henriette ! Tu crois tout ce qu'on te dit... moi, j'ai bien flairé tout

de suite, la vérité... Lanourrice veut nous tirer une carotte... veux-tu parier?... Tiens, je te parie quelque chose... qu'est-ce que tu veux parier... Tune veux pas?... Veux-tu... Tiens... jeté parie le beau collier... Tu sais, avec la grosse perle?...

l'épouse Non, j'aurais trop peur de gagner.

l'avarié

T'es bête (Rire.) Tu crois donc que je ne l'aime pas autant que tu l'aimes, ma petite gosse... Sais-tu seulement l'âge qu'elle a... Non, mais son âge... là... exactement... ah! tu vois !... elle a quatre-vingt et onze jours et huit heures... (Hire.) ahl ah!... Hein, quand elle marchera toute seule !... On la reprendra avec nous... Il faut attendre encore au moins six mois.

L EPOUSE

Oui, six mois, c'est long. Je pense : si tu n'avais pas fait retarder notre mariage de six mois, elle serait là aujourd'hui.

L AVARIE

Je t'ai déjà répété cent fois que je n'avais fait que mon devoir... Enfin, réfléchis, voilà un médecin qui me dit que je suis peut-être 4}ûi-^^'^''-'^'^jW'5i'. ti'inaire... Je n'allais pas me marier...

L EPOUSE

Est-ce que tu as l'air d'un poitrinaire toi,... c'est un ânB, ton médecin.

Ça, en général, je te l'accorde, ils ne sont pas forts.

L EPOUSE

Et tu voulais attendre trois ou quatre ans même...

L AVARIE

Oui, pour être certain que vraiment je n'avais rien aux poumons...

L EPOUSE

Tu m'appelais naïve, tout à l'iieure, et toi, parce qu'un médecin...

L AVARIE

Mais tu sais bien que réellement j'avais, parait-il, un commencement de bronchite chronique... Je sentais bien... quand je respirais, un peu fort,... tiens, comme cela... un peu plus fort encore... comme cela... oui... j'éprouvais ici et là de chaque côté de la poitrine une lourdeur, un embarras...

Ce n'est pas cela qui aurait dû faire reculer notre mariage.

l'avarié, debout.

Si, si. C'était un devoir, je te dis. Je n'avais pas le droit de t'exposer à avoir un époux phtisique... et t'exposer toi-même... Je ne regrette rien... Seulement, les célébrités... à présent, ça me fait rire.;. Non, mais si je connaissais quelqu'un de malade, je lui dirais : «Vous savez, les célébrités à quarante francs la consultation... je ne vous les conseille pas ! »

l'épous;-;

Celui-là demandait quatre ans pour te guérir...

l'avarié Dame... Tu sais .. ce sont des médecins.

mais ce sont des hommes, il faut bien qu'ils vivent, n'est-ce pas... alors, des consultations à ce prix-iàj ils aiment mieux qu'il y en ait beaucoup !

l'épouse

Et un petit médecin de rien du tout t'a guéri en trois mois.

l'avarié

Un petit médecin de rien du tout..! J'ai trouvé son adresse à la quatrième page démon journal... c'est même embêtant que je l'aie perdue... et oubliée... mais oubliée, là, tout à fait... Je sais bien vaguement que c'est dans le quartier des Halles, mais on me dirait : «Tu vas le retrouver ou on te coupera le cou», je serais forcé de me laisser couper le cou... c'est vrai...

L EPOUSE

Et voilà pourquoi Germaine a six mois de moins qu'elle ne devrait avoir.

L AVARIÉ

Ça fait que nous la garderons plus longtemps.. . Dame ! . . . Elle se mariera six mois plus tard, comme ça.

L EPOUSE

Oh! ne m'en parlez pas. J'ai déjà de la peine de penser qu'elle se mariera un jour.

l'avarié

Moi, je me vois montant, avec elle à mon bras, l'escalier de la Madeleine.

l'épouse Pourquoi de la Madeleine ?

Je ne sais pas... Je la vois sous son voile blanc, et moi en habit... décoré.

l'épouse

Décoré!... qu'est-ce que tu aurais fait pour être décoré?

l'avarié

Je ne sais pas... mais je me vois décoré... explique ça comme tu voudras, moi, je me vois décoré... Je vois aussi, tout comme si j'y étais, les m.ollets blancs du suisse, sa hallebarde, les petites modistes et un marmiton faisant la haie.

. l'épouse

C'est loin, tout cela.

l'avarié Dame, oui.

L EPOUSE

Heureusement... (Se levant.) Allons! Tu veux bien que j'aille faire mes visites maintenant ?

L AVARIE

Va, ma petite femme... va... moi je vais travailler dur pendant ce temps-là... Tu ne seras pas en bas que j'aurai déjà tenez dans mes paperasses... Au revoir.

Au revoir. (Baise7\ Elle sort par le fond, à droite. Dès qu'elle est sortie, Georges allume une cigarette et va s'étendre dans le fauteuil de gauche, après s'être arrêté un moment devant la glace... Il [redonne... Comme il ne se trouve pas encore assez à Vaise, il déplace le fauteuil de son bureau pour y mettre ses

pieds. Bouffées de fumée ; cha,ritonnem.e7it. Béatitude. Entre tn^dame Dupont par la gauche.)

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