‹ Les Aventures d'un chien de chasseChapitre 2 sur 8 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« Aujourd'hui vous vous décidez à publier un « ouvrage seul et eu votre nom. Je regrette qu'il - ait si peu d'étendue, mais votre grande qua- « Hté étant le détail, je ne doute pas un instant « du succès.

^ Donc, bonne chance à « l'histoire du chien « Sansonnet » ; s'il est embarrassé à ses pre- « miers pas, il demandera le chemin « du lièvre » de mon grand-père » , du « Chasseur de Sau- « vagine », de «Black », des « Louves de Ma- « checoul » et du « Père La Ruine » .

« Tout à vous.

« Al. Dumas.

« Naples, i2 août. »

d'un

Ce chien s'appelait Sansonnet.

Il naquit en l'an de grâce 1825, au château de Hertogenwalden, dans la province de Liège.

Mais voici que, dès la troisième ligne, nous nous apercevons que l'origine de Sansonnet est difficile à établir, pour quelqu'un qui a pris la plume sans autre prétention que celle de raconter un modeste récit cynégétique..

Si l'axiome de droit : « Pater is est quem justee nuptise demonstrant », faisait autorité pour la race canime, nous escamoterions la difficulté, en traçant

une de ces généalogies qui ne laissent pas de prise aux parenthèses des faiseurs de libelles ; mais il n'en est point des chiens comme des hommes : on n'admet pas, quand il s'agit d'eux, qu'un Laridon puisse être le fils de César, et force nous est, dès le préambule, d'avouer à nos lecteurs la faute de madame Sansonnet.

Cette faute, nous ne prétendons pas l'excuser, -— les faciles amours ne nous auront pas pour apologistes.

Comme beaucoup de personnes légères, Phann, c'était le nom de la mère de Sansonnet, était vraiment charmante ; elle avait la tête carrée et le front large, un de ces fronts que les romanciers qualifient selon les nécessités du portrait, de front de penseur ou de front de soldat; son nez était rose comme un nez de grisette ; ses oreilles, coquettement plantées, son rein droit, sa poitrine fortement descendue, son fouet mince et délié, et son pelage blanc, taché d'orange si fin, si soyeux que, lorsqu'on passait la main sur son dos, on croyait caresser du velours. A tous ces avantages physiques, elle ajoutait tant de qualités, elle était si bonne, mais si bonne, que jamais Nemrod, que jamais Actéon, que jamais Diane n'avaient fait chasser un chien comme celui-là.

C'était du moins ce que prétendait son maître, le baron Ubertus, seigneur de Ilcrlogenwalden.

Après avoir consacré quelques lignes à la lïière de Sansonnet, nos lecteurs nous pirdonneront aisément de dire quelques mots du propriétaire de celleci ; nous n'en dirons absolument que ce qu'il leur importe de savoir.

Le baron Ubertus avait quarante-cinq ans; il était court et ventru, paresseux et apoplectique ;et, malgré ces quarante-cinq ans, malgré tant de vices rôdhibitoires, sa passion pour la chasse était aussi vive, aussi ardente qu'elle l'avait été le jour où feu son père lui avait placé, pour la première fois, un fusil entre les mains.

Un jeune homme peut aimer la chasse pour le bruit, pour le mouvement qu'elle entraîne, pour les petites satisfaclions vaniteuses qu'elle procure, pour les plaisirs auxquels elle sert ordinairement Je préface et d'appendice ; l'homme de quarante ans qui triomphe de l'obésité, de la roideur des muscles, de l'atonie des jambes, pour satisfaire un goût que la satiété n'a point attiédi, aime seul la chasse pour la chasse; il mérite la palme entre lous les disciples de saint Hubert, Tel était le baron Ubertus.

On comprendra aisément, d'après ces prémices, combien le principal instrument de sa distraction quotidienne devait être précieux au digne gentilhomme.

Il avait pour sa chienne une affection si peu vulgaire, que, bien qu'il fût bon mari, il eût été barbare d'exiger qu'il se prononça sur le rang que madame la baronne et Phann occupaient dans ses tendresses.

Aussi éprouva-t-il toutes les angoisses, toutes les appréhensions d'uni bon père, lorsqu'il fut question de chercher à Phann un établissement.

Nul des prétendants que son premier et son second chasseurs, Mostricht et Lafourchette, lui amenaient à l'envi l'un et l'autre, suivant les traditions des agents matrimoniaux de tous les pays, ne semblait au baron Ubertus digne de recevoir la patte de la fleur des pois de la race canine : celui-ci était trop long, celui-là trop petit; l'un avait la queue en trompette, un autre était haut jointe. Non-seulement la tète et le corps, le poil et l'âge, mais encore les qualités morales de l'individu passaient à l'analyse de cet homme au goût difficile. Un coup de pied adressé au présomptueux animal servait invariablement de péroraison à chacun de ces examens, et de congé à chacun de ces aspirants.

A force de faire défiler des chien» sous ses veux,

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à force de concentrer sa pensée sur le même objet, le baron Ubertus passa de la préoccupation à la monomanie. Il devint soucieux et sombre, il négligeait ses occupations et ses plaisirs : s'il sortait avec Phann, au lieu de chasser, il s'asseyait sur le revers d'un fossé, plaçait la chienne entre ses jambes, la caressait mélancoliquement pendant des heures en- * tières, et plus d'une larme tombant des yeux du baron sur le museau de l'animal dut témoigner à celui-ci du souci que la perpétuation de sa race causait à son maître.

Cet état devint si flagrant, que la baronne finit par le remarquer.

La bonne dame n'était point de ces femmes qui croient à l'éternité des feux et des charmes ; elle voyait continuellement bâiller son mari, lorsque celui-ci était auprès d'elle, et à chacun de ces spasmes nerveux, elle se frappait la poitrine ; elle s'accusait mentalement de i'ennui qui paraissait dévorer son Ubertus; elle lui conseilla de voyager et de se distraire.

Madame Ubertus était une épouse philosophe.

Au mot de voyage, le baron tressaillit sur son ,id fauteuil de cuir ; sa femme venait de lui fournir la clef de la situation, < l'Eureka » après lequel

son imagination galopait vainement depuis si longtemps. 11 monta dans sa chambre avec une prestesse juvénile, empila quelques chemises dans un sac de nuit, prit son manteau, caressa Phann, embrassa la baronne et partit sur-le-champ pour l'Angleterre.

Quinze jours après, il était de retour, guéri, et guéri sans qu'il y eût à craindre une rechute, car il ramenait en laisse la panacée à laquelle il devait son rétablissement.

C'était un « pointer » noir et feu, sans un poil, irréprochable de formes, l'Antinous, — que dis-je? — l'Arthur des chiens de la Grande-Bretagne, un jeune premier à faire tourner toutes les cervelles.

Le baron n'avait point marchandé pour assurer le bonheur de Phann ; il sacrifia généreusement la plus belle de ses remises, la meubla somptueusement de nattes et de sébilles pleine d'une eau fraîche et limpide, et donna à son chasseur Mostricht la consigne la plus sévère, que jamais sultan inventa pour sauvegarder son turban de tout affront.

Un jour vint où Mostricht annonça à son maître que tant de peines et tant de soin, selon toute probabilité, ne seraient pas perdus.

Le baron poussa un cri de joie, lança en l'air son

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bonnet do peau de renard, et essaya une pirouette qui ne s'acheta pas sans se métamorphoser en culbute. Il donna un double florin au vigilant chasseur et il ne remarqua pas que Lafourchette, qui assistait à cette scène, la considérait avec une physionomie narquoise qui eût dû inspirer quelques inquiétudes au seigneur châtelain.

A dater de ce moment, le baron se montra aussi gai que précédemment il avait été triste ; il semblait que tout se fût teinté de rose autour de lui ; il riait sans motifs et modulait sa réponse en chant joyeux, lorsqu'on lui demandait comment il se portait. Vingt fois par jour il embrassait sa femme étonnée, il parcourail son promenoir ombragé de tilleul, en rêvant aux moyens d'accaparer la race incomparable qu'il voyait poindre à l'horizon ; il préparait des phrases toutes faites pour refuser aux indiscrets non-seulement les petits chiens, qui allaient naître, mais encore la postérité indéfinie qui viendrait de ceux-ci et de leurs descendants.

Il avait ordonné à Moslricht de veiller Fans relâche sur la merveilleuse lice, et, si l'événement se produisait au milieu de la nuit, de sonner la grosse cloche du château pour l'avertir.

Dix fois déjà il s'était réveillé en sursant, croyant entendre le timbre argentin.

Cependant, vers la fin du soixantième jour, le son du beffroi fit tressaillir l'heureux baron. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, releva le casque à mèche qui lui bouchait les oreilles, et ne pouvant plus douter que ce fut bien vraiment la cloche qui vibrait dans le silence solennel de la nuit, il se précipitaen bas du lit, prit dans son trouble un jupon de sa femme pour pantalon, et ainsi vêtu, il descendit les escaliers en courant.

La porte delà remise était ouverte. Sur le seuil, les deux chasseurs du baron étaient engagés dans une conversation des plus animées. Mostricht paraissait en faire tous les frais, il s'exprimait avec véhémence ; Lafourchette semblait écouter son supérieur par pure condescendance, et sa figure de fouine affectait une expression plus malicieuse que jamais.

Le baron n'était pas homme à se préoccuper des propos et devis de ses serviteurs ; il entra dans cette remise, qu'une lanterne de chenil placée à terre éclairait faiblement ; il entrevit la tête de sa chienne qui se tournait vers lui ; il entendit le bruit de la queue de la pauvre bête qui fouettait doucement la

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litière, et, par dessus ce bruit, des vagissements du meilleur augure, dont le concert lui sembla plus harmonieux que les quadrilles des orchestres de Spa ou d'Aix-la-Chapelle, qu'il avait jusqu'alors déclarés les premiers du monde.

— Eh bien ! chasseur, s'écria-t-il avec l'accent d'un triomphateur, par les cornes du diable ! je voudrais avoir ma bourse pour faire pleuvoir les florins dans ton bonnet ! — Voyons, apporte-moi ces amours de petits chiens, que je les baise.

Mostricht parut hésiter.

— Monsieur le baron, dit-il en se grattant la tête, il faut vous armer de sang-froid et ne pas vous laisser épouvanter par les apparences ; — je ne vous cache pas que moi-même j'ai été surpris tout à l'heure ; mais, quoi qu'en dise cet imbécile de Lafourchette...

Le gentilhomme pressentit un malheur sous ce préambule fleuri. 11 pâlit.

— Après ? fit-il avec une émotion bien naturelle.

— Avant d'appartenir à votre seigneurie, continua Mostricht, j'avais été choisi pour enseigner le noble art de la chasse à un docteur de l'université de Goettingue, qui se livrait à cet exercice par ordre de la Faculté. C'était un piètre élève que j'avais là, mon-

sieur le baron ; il s'obstinait à tirer les yeux fermés et à placer le plomb avant la poudre dans le canon de son fusil , mais, en revanche, je dois avouer qu'un garçon altéré de science, comme je Tétais alors, trouvait ses profits dans la conversation du docteur. Pendant les deux années que je suis resté à son service, j'ai pu réaliser quelques économies d'instruction. Or, j'ai entendu dire à mon ancien maître que la nature formait un cercle immense, et qu'après l'avoir entièrement parcouru, les hommes se retrouveraient exactement dans la situation où ils étaient lorsque le monde est sorti des mains de Dieu toutpuissant.

— Après ! après ! hurla le baron î que les dissertations philosophiques que Mostricht se permettait quelquefois, avaient le privilège d'exaspérer. Arrive à mes chiens, et tout de suite !

— Monsieur le baron, reprit Mostricht avec un flegme tout germanique, à force d'améliorer les races, il viendra nécessairement un jour où toute amélioration sera impossible, et ce jour-là...

Le baron interrompit son chasseur par un épouvantable juron.

Il se précipita vers le coussin où Phann était étendue; il saisit le premier des petits chiens qui se

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trouva sous sa main et l'approcha de la lumière.

J'ai dit que le baron Uberlus avait commencé par pâlir ; il devint pourpre, ses lèvres tremblaient, ses cheveux se dressaient sur sa tète. Le petit animal qu'il considérait avec stupeur n'avait rien qui rappelât son illustre origine ; son poil était de cette nuance douteuse qui semble avoir emprunté quelque chose à toutes les couleurs dont la Providence a doté la race canine ; en outre, ce poil paraissait rude et légèrement hérissé, des ergots se dessinaient aux pattes, et la queue indiquait déjà une tendance fort marquée à se retrousser sur l'échiné.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? murmura le baron d'une voix vibrante d'émotion.

— Le chien primitif, répliqua Mostricht avec une conviction véhémente, le chien primitif, monsieur le baron. Oui, nous aurons l'honneur d'avoir retrouvé la race-mère, la race-souche de toutes les autres. Nous...

Une imprécation plus terrible que la première arrêta Mostricht dans sa démonstration.

Le seigneur de Hertogenwalden avait senti quelque chose de chaud et d'humide à la fois ruisseler le long de ses jambes nues, et en se retournant il

avait aperçu Snab, le chien de Mostricht dans une posture des moins équivoques.

Une s'était pas arrêté à l'inconvenance de Snab, mais, à sa vue, il avait été frappé d'un trait de lumière : dans cet affreux barbet mâtiné, le baron Ubertus retrouvait la forme, le poil, la couleur, la physionomie que le jeune monstre qu'il tenait dans sa main possédait en germes.

Dans sa fureur, le baron faillit lancer la pauvre petite bête contre le mur ; mais Pbann, qui sans doute avait compris le danger que courait le nouveau-né, Phann poussa un hurlement si lugubre, qu'il se contenta de laisser retomber sur la paille l'innocente créature. Sa colère se retourna vers le chasseur :

— Quant à toi, s'écria-t-il, quant à toi, je te chasse !

— Moi! moi! répétait le malheureux Mostricht, qui semblait aussi étonné qu'épouvanté de ce dénouement. Oh! monsieur le baron pensera à mes pauvres enfants.

— Ta-t'en à tous les diables! sors d'ici, malheureux! criait le gentilhomme, qui s'était, dans sa fureur, armé d'une fourche d'écurie. Va-t'en, et n'es-

saie jamais de remettre les pieds au château, car je ne répondrais plus do mon indignation.

Le pauvre Mostricht courba la tête ; deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues ridées, mais il obéit à son maître.

— Toi, Lafourchette, repritle baron en se retournant vers le second de ses serviteurs, jette-moi à l'eau tous ces petits monstres ; que demain il n'y en ait pas un de vivant.

Et, sans vouloir abaisser un regard sur l'indigne Phann, Ubertus regagna ses appartements dans une disposition d'esprit bien différente de celle qui faisait rayonner son visage lorsqu'il en était descendu.

Quant à Lafouchette, il se mit en mesure d'exécuter ce qui lui avait été ordonné, et cela avec l'évidente satisfaction d'un veneur haineux et jaloux qui, n'ayant pas reculé devant une lâche trahison pour perdre son supérieur, voit arriver le moment où il va hériter de celui qu'il a fait mettre à la porte.

JI

Mostricht, ayant jeté son fusil sur son épaule, était sorti de la chambre de la jeune mère ; il traversa la cour d'honneur et les dépendances du château, et prit le sentier qui conduisait à sa demeure.

Le jour commençait à poindre. Les premiers rayons du soleil coloraient d'une teinte fauve la voûte des arbres sous laquelle serpentait le chemin ; les gouttelettes de rosée brillaient comme autant de diamants sur les feuiles ; le merle, dans son buisson, chantait son hymne à l'aurore, et le murmure monotone du ruisseau semblait avoir pris un accent en harmonie avec le joyeux réveil de la nature.

Mostricht se trouvait sous le coup d'émotions trop douloureuses pour être accessible aux délicates sensations auxquelles ce spectacle le conviait : il cheminait la tête basse, la figure renfrognée, et

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aussi piteusement allongée que devait l'être celle de noire premier père lorsque l'archange le reconduisit à la porte du Paradis terrestre. Les florins scintillants dont aux bonsjours le généreux seigneur se montrait si prodigue, la bière écumeuse débordant duvidercome d'étain, que les caves du château gardaient si fraîche, voilà ce que Mostricht regrettait aussi amèrement que son aïeul Adam avait regretté sa faute.

Lorsque M. le baron eut congédié son premier chasseur, La fourchette, dans l'exagération de son zèle jugea convenable de signifier à Snab, par un coup de manche à balai, qu'il aurait à partager l'ostracisme de son propriétaire.

Le horion avait été sans doute si vigoureusement appliqué, qu'il avait donné à l'intelligente bêtequelque idée de la gravité des événements qui venaient de se passer. Snab marchait donc sur les talons du vieux Mostricht, en modelant sa physionomie de chien sur celle de l'homme auquel il avait l'honneur d'appartenir, et cela autant que la différence de race lui permettait de le faire.

Malheureusement pour l'animal, il ne sut pas contenir cette sympathique affliction dans des bornes discrètes; il surenchérit d'un gémissement plainti-

sur la douleur de son maître ; ce gémissement révéla sa présence et éveilla, chez Mostricht, une série d'idées rancunières contre celui qu'il considérait comme le prétexte, sinon comme la cause de son malheur.

Par un mouvement spontané, le chasseurdétacha une vigoureuse ruade en arrière ; mais Snab était un vieux routier qui avait mis à profit les leçons de l'expérience il se jeta de coté par un bond rapide, et le soulier armé de clous frappa dans le vide.

Cet insuccès exaspéra Mostricht.

Il est vraiment bien cruel de ne pouvoir rendre à un subordonné le mal que l'on a reçu d'un supérieur, et de figurer en déshérité dans le système de compensations que l'humanité a inventées pour son éternelle consolation. Mostricht se retourna et regarda Snab d'un air menaçant.

Le chien était assis à vingt pas en arrière.

Son regard attendri, fixé sur son maître, protestait contre la prudence dont le soin de sa conservation personnelle lui faisait un devoir.

Tant de grandeur d'àme ne désarma pas Mostricht.

— Quoi! s'écria-t-il, depuis cinq ans tu auras par-

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lagé mon pain, depuis cinq ans j'aurai pour toi payé la taxe, j'aurai permis que tu reposes sur les pierres chaudes du foyer : depuis cinq ans tu auras pu, grâce à moi, satisfaire honnêtement ta passion féroce pour le gibier, comme si tu étais né chien de grand seigneur, et le souvenir de mes bienfaits n'a point été assez puissant pour tenir en bride les déplorables passions que tant de fois j'avais châtiées en toi 1 Tu m'auras réduit à la misère, scélérat sans vergogne ! Eh bien ! ta mort apprendra aux misérables qui seraient tentés de t'imiter le respect des principes d'ordre et de hiérarchie sociale, sans lesquels tout serait chaos chez les chiens comme chez les hommes.

— D'ailleurs comme je ne suis plus chasseur, un chien est un objet de luxe dont il est nécessaire que je me prive.

Cette dernière réflexion, Mostricht la fit mentalement ; puis, après ce double arrêt, à la fois conforme aux principes de la justice et de l'économie, il décrocha son fusil, l'épaula et mit en joue le malheureux Snab, qui, bien loin de se douter qu'il allait servir d'objectif à son maître, et croyant que celui-ci avait découvert quelques pièces de gibier, avait pris une attitude qui prouvait que ce n'était pas à tort

que le chasseur avait vanté les aptitudes cynégétiques de son compagnon.

La vie de Snab tenait en ce moment à bien peu de chose : un mouvement de l'index de Mostricht, il allait savoir s'il existe un autre monde pour les chiens; mais au moment où le chasseur allait serrer la gâchette de son fusil, le taillis qui bordait le sentier s'entr'ouvrit, une jeune fille seprécipitasurle sentier et releva l'arme du maître impitoyable en s'écriant:

— Père! père ! qu'a donc fait le pauvre Snab? Ah ! ne le tuez pas, je vous en prie !

En se voyant une seconde fois dérangé dans l'exercice d'une colère qui lui semblait si légitime, Mostricht devint furieux. Il repoussa violemment la jeune fille, en accentuant son mouvement d'un de ces formidables jurons qu'il avais importés d'Allemagne, ce pays des beaux jurons pêle-mêle avec quelques rogatons philosophiques que le docteur de l'Université de Gœttingue distribuait si généreusement à ceux qui avaient l'honneur de le servir.

— Par les trois rois de Cologne ! ajouta-t-il, il serait plaisant qu'une enfant m'empêchât d'accomplir ma volonté?

En disant ces mots pour la seconde fois, Mostricht dirigea sur Snab les canons de son fusil. Mais si

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prompt qu'eût été son geste, la jeune fille fut plus prompte encore : elle se jeta entre le meurtrier et sa victime, en faisant au chien un rempart de son corps, et en tendant les mains vers son père, sans avoir la force de prononcer une parole, tant son émotion était grande.

Au lieu de la tète ébouriffée de Snab, au lieu de ses prunelles jaunes comme celle d'une orfraie, ce fut la pâle figure de sa fille, ce furent ses grands yeux noirs tout humides de larmes que le chasseur rencontra au bout de son fusil, et cela au moment où il allait faire feu : l'arme échappant de ses doigts tomba sur le gazon, et le chasseur, terrifié à l'idée du dangerque venait de courir son enfant, demeura, à son tour, immobile et muet devant elle.

La jeune fille ne lui laissa pas le temps de se reconnaître ; elle enlaça Mostricht entre ses bras, son frais visage s'appuya sur sa face barbue et tannée par le hàle, elle la couvrit de ses baisers et de ses larmes.

En face dudésespoirde sa fille, Mostricht eut bien vite oublié et le baron Ubertus, et la perte de sa place, et ses griefs contre Snab eux-mêmes; il serra son enfant sur son cœur et s'efforça de calmer le spasme nerveux auquel il la voyait en proie.

— Père! père! disait-elle, fais grâce à notre pauvre vieux Snab, si reconnaissant et si fidèle. Ne te souviens-tu plus que ce sont mes petits frères qui l'ont élevé, qu'il a partagé nos jeux? Quels que soient tes griefs contre lui, tu dois lui tenir compte de cette affection qui, depuis qu'il existe, ne s'est jamais démentie. Quand s'est-il refusé à obéir à tes caprices ? quand s'est-il plaint des fatigues que tu lui imposais ? Lorsque nous étions heureux, il se montrait joyeux, et triste lorsque nous étions tristes ! Quel ami sur terre eût valu Snab pour les enfants du chasseur?- Père, que dirais-tu de celui qui, croyant avoir à se plaindre d'un ami, s'arrogerait le droit de le mettre à mort? Dis-moi, père, dismoi je t'en conjure, que tu ne tueras pas notre Snab!

Ces paroles, la jeune lille les avait prononcées avec une animation singulière, et en les accompagnant de vives caresses, que Mostricht acceptait avec une impatience bourrue, mais non sans une évidente satisfaction.

— Eh bien ! oui, répondit-il, il vivra, puisque tu le veux. Oh ! chère petite, que c'est bon de l'embrasser vivante, de voir tes yeux qui me regardent, d'entendre ta voix qui me dit : « Père ! » Mes cheveux

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se dressent encore sur ma tète lorsque je pense que j'ai failli être à jamais privé de tout cela. Voyons, voyons, que tout soit fini, calme-toi, sèche tes larmes ; il vivra, le drôle, quoiqu'il ne le mérite guère ajouta le rancunier chasseur en jetant un regard encore chargé de courroux sur le coupable Snab, qui considérait cette scène d'un œil profondément scrutateur.

— Mais qu'a-t-il donc fait, mon père, pour provoquer une telle colère chez vous, qui hier encore nous recommandiez, avec des paroles empreintes d'une si grande sagesse, d'éviter ce péché ?

De pâle qu'il avait été, Mostricht devint pourpre.

Nous l'avons dit, Mostricht avait quelques prétentions à la philosophie.

11 rougissait, parce que sa fille prenait en flagrant délit d'impuissance une vertu dont il se targuait quelquefois devant ses enfants ; il rougissait encore, parce qu'il éprouvait un notable embarras à fournir à sa fille une explicalion du crime dont il accusait Snab.

Son respect de l'innocence eut raison de son amour-propre, et le décida à faire amende honorable afin d'éviter de répondre à la question que lui avait adressée son enfant.

— Le plus grand malheur des passions, reprit-il d'un ton doctoral, ainsi que le disait mon premier maître, est bien moins dans les tourments qu'elles causent que dans les turpitudes qu'elles font commettre. Tu as raison, Jackobine, je me suis abandonné à la colère, et un instant a suffi pour me faire descendre au niveau de Snab lui-même, pour me rendre aussi... ridicule que M. le baron.

— Que M. le baron ? s'écria Jackobine, au comble de l'étonnement, en entendant son père accoler cette épithète malséante au nom d'un homme dont le vieux chasseur ne parlait jamais qu'avec l'expression d'un profond respect.

— Gomme lui, continua Mostricht, qui ne parut pas avoir entendu l'interjection ; comme lui, j'ai été j sourd à la voix de la justice et de la raison.

— De grâce, père, apprenez-moi ce que vous reprochez au malheureux Snab, fît Jackobine qui, aux propos incohérents du vieux chasseur, commençait I à redouter que le cerveau de celui-ci ne fût dérangé.

— Question de chasse qu'il te serait inutille d'approfondir, répliqua Mostricht; qu'il te suffise de savoir que, sans considération pour mon âge, ce baron qui, sans moi, ne fût jamais parvenu à réunir six

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perdrix dans le même carnier, ce baron m'a chassé comme un laquais prévaricateur.

— Chassé! s'écria la jeune fille en joignant les mains.

— Chassé! répéta Mostricht en manière d'écho.

— Mais, mon père, M. de Hertogenwalden a agi sous l'influence d'une irritation passagère, comme vous tout à l'heure. Vous avez pardonné à Shab, il vous pardonnera.

— Et que m'importe sa colère ? s'écria Mostricht avec un redoublement de mauvaise humeur ; on dirait, en vérité, que l'arrêt de M. le baron est un arrêt de mort pour nous tous. 11 y a, Dieu merci, dans le Simbourg et dans la province de Liège d'autres maisons que la sienne, et lorsqu'on aura appris que le meilleur fusil qui existe à vingt lieues à la ronde se trouve sans emploi, on est capable de le mettre à l'enchère.

— Dieu le veuille ! père, murmura Jackobine, qui considérait tristement le visage sillonné de rides, les cheveux grisonnants du vieillard, et ne paraissait pas partager ses illusions. Mais ne vaudrait-il pas mieux conserver la position que vingt ans d'habitude vous ont faite si douce? Si vous le permettez, je prendrai avec moi les cinq petits enfants dont vous

êtes l'unique soutien, et nous irons tous ensemble nous jeter aux pieds du seigneur ; il est impossible qu'il reste inexorable lorsque nos voix réunies lui demanderont votre grâce.

— Tais-toi, Jackobine ! s'écria le chasseur avec violence : rarement je t'ai imposé ma volonté, mais souviens-toi que je te défends de me parler ainsi. S'il t'afrivait d'humilier le nom de ton père devant ce maudit gentilhomme, tiens, je crois que j'oublierais que tu es ma fille.

Jackobine courba la tête.

— Assez bavardé pour aujourd'hui, reprit Mostricht, et regagnons le logis. Je suis sûr que la marmaille qui nous attend bat la générale avec des cuillères autour de la marmite vide, et se demande pourquoi la petite sœur tarde autant à faire la distribution. Parce qu'un seigneur a des caprices, ce n'est pas une raison pour que les petits se passent de déjeuner ; en route donc 1

— Mais au fait, continua le vieux chasseur en s'arrêtant et en se retournant vers Jackobine : d'où vient que tu as été si matinale, et comment se fait-il qu'à l'heure oùle lièvre rentre au bois je te retrouve à un quart de lieue de la maison ?

Ce fut au tour de Jackobine de rougir : ses doigts

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tordaient machinalement les coins de son tablier ; elle n'osait regarder son père.

— Répondras-tu ! s'écria Mostricht avec impatience, et ne vois-tu pas que ton silence donne plus | penser que ne le mérite peut-être ce que tu as fait?

— Père, répondit la jeune fille, je n'ai pas de raisons pour vous cacher la vérité. Avant de donner la soupe aux enfants, avant même qu'ils ne fussent levés, j'étais venue apporter une écuelle à notre pauvre Thibault, qui, vous le savez, n'en goûte pas souvent depuis que vous l'avez placé chez Falise, le maître carrier.

Tout en parlant ainsi, les yeux de Jackobine se portaient involontairement vers le buisson d'où elle était sortie si à propos pour les destinées futures du coupable Snab.

Mostricht surprit ces regards, et, les sourcils froncés, la physionomie menaçante, il s'avança vers le buisson ; il entr'ouvrit les branches, et il aperçut celui dont sa fille lui avait parlé, assis sur la mousse ayant entre les jambes une énorme terrine dans laquelle fumait un appétissant mélange de pommes de terre, de choux et de pain, contre lequel il s'escrimait avec autant de flegme que s'il n'eût rien entendu de ce qui se disait à deux pas de lui.

Cependant, au bruit des feuilles froissées, le gastronome tourna la tête, la cuillère s'arrêta dans le va et-vient continu et régulier qu'elle accomplissait ; il considéra sans surprise la figure sombre et soucieuse du vieux chasseur ; puis, après cette seconde donnée à la réflexion, le mouvement commencé s'acheva, et une forte portion de l'épais potage s'engouffra dans l'énorme bouche de Thibault.

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Thibault, qui joue dans cette histoire un rôle plus important encore que celui dont le confident est chargé dans la tragédie classique, était un de ces pauvres enfants envers lesquels la pitié humaine a cherché à s'acquitter en leur décernant une réputation d'heureuse chance qui, pourètre proverbiale, n'en est queplus menteuse. Thibaultétaitunenfantde l'amour. Hélas ! 11 n'y avait ni noble jeune fille séduite ni grande dame forcée de dissimuler les conséquences de sa faute dans les événements qui préludèrent à l'apparition de Thibault sur notre globe ; mais pour se passer sur un grain de sable, entre deux fourmis, un drame est toujours un drame ;.le malheur ne se mesure point à la taille de ceux qu'il éprouve.

La mère de Thibault était une simple vachère au service d'un fermier des environs de Dolhain ; cette

vachère était laide, on prétendait que son intelligence n'était pas des plus saines, qu'elle était « simple », c'est le mot champêtre, mot charmant, en ce qu'il laisse entrevoir une pensée compatissante dans l'expression de ce malheur. Cependant, toute vachère, toute laide, simple quelle était, la mère de Thibault trouva un amoureux, et un amoureux qui n'avait pas plus l'esprit que les jambes de travers, un des beaux garçons du pays wallon.

La singularité des goûts masculins prouve surabondamment que le bon Dieu a voulu que l'égalité présidât à la destinée des femmes.

La vachère et son amoureux s'aimaient donc, et ils faisaient mieux que de s'aimer, ils parlaient de s'unir ; ils entassaient laborieusement leurs modestes gages pour payer les frais de leur entrée en ménage ; mais la conscription avait décidé que jamais ni la société ni l'église ne consacreraient leur union.

Avec tant de raisons pour être heureux à la grande loterie du sort, le Wallon amena un mauvais numéro.

Obéit-il à quelque invincible répugnance pour l'état militaire ? céda-t-il à un caprice de fidélité aussi bizarre que l'avait été le choix qu'il avait fait entre toutes les filles de Dolhain? C'est ce que nous

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ne saurions décider : toujours est-il que le nouveau conscrit se refusa net à la giberne et aux fallacieuses perspectives qu'elle contient, qu'il préféra la vie vagabonde et hasardeuse du réfractaire à l'existence du soldat.

Traqué par les gendarmes, il se réfugia dans les forêts, et alors commença pour lui une incroyable odyssée de misères. Il souffrit le froid, il souffrit la faim ; il erra pendant des semaines entières, à moitié nu, dans les bois marécageux de l'Ardenne, sans autre aliment que les myrtilles sauvages, ou quelque morceau de pain noir qu'un bûcheron partageait avec lui ; il bivaqua sur les sommités nuageuses de ces montagnes ; il s'égara sur les immenses plateaux qui les couronnent, et que l'on nomme les fagnes, alors que la neige en faisait un morne désert où à chaque pas il pouvait se perdre dans un gouffre.

L'énergie que prête la passion le soutenait dans cette lutte, où les éléments semblaientse joindre aux hommes pour l'accabler ; et puis, il faut avouer que tant de maux avaient leurs compensations.

De loin en loin, lorsqu'il se croyait sûr d'avoir fait perdre sa piste aux gendarmes, il se rapprochait de Dolhain ; au milieu de l'obscurité de la nuit, il cherchait à reconnaître la silhouette des arbres qui

entouraient la ferme où vivait celle à laquelle il avait donné son cœur.

Il s'avançait, haletant d'émotion, en rampant comme un malfaiteur, de peur d'éveiller la vigilance du chien de garde jusqu'à un bâtiment de forme basse qu'il entrevoyait dans l'ombre.

A un signal, — signal qu'il ne fut jamais obligé de répéler, — une porte, la porte d'une étable s'ouvrait sans bruit, et pendant quelques heures, dans cet humble réduit, le proscrit était plus heureux et plus fier que les plus heurenx et les plus fiers d'entre ceux au nom desquels on le traitait en bête fauve.

Malheureusement, si le jeune paysan était entêté, le préfet qui administrait le département de la Rœr ne l'était pas moins que lui ; le nom du réfractaire faisait tache sur l'état statistique d'un des départements les plus soumis de la France impériale. Ce fonctionnaire prétendit que Napoléon ne pouvait se passer du Wallon pour tenir tète aux rois coalisés, et il donna les ordres les plus sévères pour que le conscrit fût arçêté.

Une nuit que le jeune homme était auprès de son amie, la force armée entoura l'étable , on y pénétra on n'y trouva qu'une femme. On interrogea celle-ci

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elle ne répondit pas ; mais les regards elïarés, mais la respiration entrecoupée de sanglots de la pauvre a simple» parlaient pour elle; le chef du détachement ordonna les perquisitions les plus minutieuses.

Les gendarmes, après avoir vainement exploré l'étable, montèrent dans le grenier à claire-voie et rempli de fourrage, que cette étable surmontait. *

Pendant longtemps, on remua vainement les bottes de paille et de foin, lorsqu'un brigadier ayant dégainé son sabre, se mit à sonder le lit de litière qui faisait un épais plancher au fenil.

La jeune fille, qui s'était glissée dans le grenier, à la suite des soldats, vit le mouvement du brigadier ; elle devint livide, et ses yeux jetèrent deux éclairs. Elle se précipita sur le militaire, saisit à pleine main la lame nue qui ensanglanta ses doigts, et s'efforça de la lui arracher,

Le soldat la repoussa brusquement ; elle tomba à la renverse en poussant un cri de désespoir.

A ce cri, l'amas du foin s'entr'ouvrit. Un homme en sortit, un coutre de charrue à la main: c'était le réfractaire. Il se rua sur le soldat qui avait, croyaitil, frappé sa maîtresse, et, d'un coup de son arme terrible, il l'étendità ses pieds.

Presque en même temps, quatre ou cinq explo-

sions de carabine éclatèrent dans le grenier, et le pauvre paysan, atteint de plusieurs balles, roula sur le corps de sa victime en cherchant encore du regard celle qu'il avait aimée, et dont l'amour avait causé sa mort.

La raison de la malheureuse fille ne résista pas à cette catastrophe ; lorsqu'on l'arracha au cadavre de son amant, qu'elle étreignait de ses bras, elle était folle, et le jour même, bien qu'elle ne fût que dans le septième mois d'une grossesse qu'elle avait soigneusement cachée, elle devint mère d'un garçon, et mourut, en lui donnant le jour, au milieu d'affreuses convulsions.

Malgré la difficulté des communications, malgré les nombreuses occupations des gens de la campagne, un événement semblable à celui que nous venons de raconter ne manqua pas d'attirer les curieux sur le théâtre où il s'était passé.

Pendant toute la journée, la ferme fut le rendezvous des paysans et surtout des paysannes d'alentour.

Mostricht, qui ne laissait jamais échapper une occasion d'étaler en public ce qu'il appelait modestement sa supériorité intellectuelle, s'était détourné de la ronde qu'il accomplissait chaque jour autour

des propriétés de son maître, pour aller juger « de visu » de la gravité des choses.

11 était au plus épais des groupes où les coiffes et les jupons étaient en majorité : il pérorait sur le danger de s'affranchir d'un devoir, glissant par-ci parlà quelques mots acerbes sur les rigueurs de l'état social, — Mostricht était de l'opposition, — lorsque tout à coup la porte de la maison s'ouvrit, et le père Gernay, le fermier, en sortit tenant dans ses bras, enveloppée dans une méchante couverture, la pauvre petite créature qui venait de naître, et qui était déjà orpheline.

Il la portait à l'hospice de Liège. A cette vue, paysans et paysannes oublièrent Mos tricht, et le concert de larmes et de sanglots, qui s'était jusqu'alors exécuté en sourdine, éclata en gémissements semblables à ceux des pleureuses antiques.

Malgré la petite déconvenue que venait d'éprouver son amour-propre d'orateur, une larme perla entre les cils du chasseur ; huit jours auparavant, sa femme l'avait rendu père de la fille que nous l'avons entendu appeler Jackobine, et il n'y a rien de tel que la paternité pour attendrir le cœur de l'homme.

— Ali si le bon Dieu ne m'en avait pas envoyé sept à nourrir ! s'écriait une commère.

— Si j'étais sûre que mon mari ne me batte pas ! disait une autre.

— Si la fièvre n'avait pas tari mon lait ! ajoutait une troisième en soupirant.

Mostricht toussa.

Cette larme que nous avons vue glisser sur ses joues avaient coulé sur ses lèvres et l'étranglait : il voulait appeler le fermier ; mais il lui semblait que cette maudite goutte amère s'était arrêtée dans sa gorge et obstruait le passage.

Il fit signe de la main, et le père Gernay, fendant les flots de la foule, vint à lui.

— Par les trois rois de Cologne ! s'écria d'une voix retentissante le chasseur, qui avait à la fois, pendant le trajet du métayer, retrouvé ses moyens et son caractère, puisque la Providence, — c'est ainsi que Mostricht nommait ce que ses pères appelaient naïvement le bon Dieu, — puisque la Provideuce a laissé une place vide sur le sein de madame Mostricht, c'est qu'elle la destinait à ce jeune gaillard ; car, sachez-le bien tous, elle ne tire point sa poudre aux moineaux, la Providence, et chaque fois qu'elle ajuste, il tombe une pièce. Passez-moi

le louveteau, père Gernay, je l'adopte, et j'ose dire que j'en ferai un homme vraiment digne de ce nom.

Le fermier se déchargea de son fardeau entre les mains du chasseur. Celui-ci, entrouvrant délicatement sa carnassière, y glissa le pauvre orphelin, qui ne tenait pas beaucoup plus de place dans le Met, que n'en eût occupé un lièvre de montagne. Ceci fait, Mostricht assujettit la gibecière à l'envers, c'est à-dire sur son estomac, de façon à éviter de trop rudes cachots à la pauvre créature, et il opéra sa retraite au bruit des applaudissements de la multitude.

De l'aveu de Mostricht, ce jour fut un des plus beaux de sa vie ; dix ans plus tard, il en racontait les plus minces détails avec une satisfaction si évidente, que nous pourrions supposer que l'enthousiasme populaire pesa quelque peu sur sa détermination charitable, si ce n'était un gros péché de scruter trop attentivement les causes mystérieuses d'eue bonne action.

Madame Mostricht était une épouse trop soumise ptOur ne pas accepter aveuglément ce qu'avait décidé son mari.

Le berceau que chaque soir on plaçait auprès du grand lit drapé de serge verte où reposaient les deux

époux contint, à dater de ce jour, deux pensionnaires qui se partagèrent également l'affection et le lait de la brave femme.

Cette affection eut d'autant plus raison de se prolonger, qu'après la naissance de Jackobine, madame Mostricht fut plusieurs années sans donner de nouveaux héritiers à son mari.

Lorsqu'enfin la famille du chasseur se multiplia, le fils du réfractaire avait huit ans, et si les soins que réclamail la nouvelle progéniture eurent pour résultat de distraire l'expansive tendresse que la mère témoignait aux aînés, le fils adoptif fut amplement dédommagé par la considération que le maître du logis parut faire de sa personne.

Mostricht regardait comme fort au-dessous de sa dignité de s'occuper d'un petit être qui n'offre avec l'homme qu'une microscopique ressemblance, dont la raison balbutie plus encore que la langue ; il affecta longtemps un profond dédain pour l'ivresse toute maternelle avec laquelle madame Mostricht cherchait à lui faire remarquer le progressif épanouissement des deux chères créatures. Thibault poussait comme un véritable champignon, non pas seulement au physique, mais en sagesse, mais en gravité. A huit ans, il paraissait en avoir douze, et

D'UN CI1IEN DE CnASSE 41

il était si peu soucieux «les jeux de son âge, que le chasseur ne le jugea plus indigne des honneurs de sa conversation.

Et, en effet, jamais la discipline du docteur de l'Université de Gœttingue n'avait rencontré un auditeur aussi complaisant. Assis sur la pierre de l'ûtre, en face de l'escabelle du chasseur, immobile, les yeux fixes, la bouche entr'oaverte, Thibault écoutait son père d'adoption tout aussi longtemps qu'il plaisait à celui-ci de puiser au sac où il avait entassé, dans une confusion qui ne laissait pas que d'en rendre le tirage assez difficile, les systèmes, les théories, les paradoxes germaniques glanés pendant sa jeunesse scientificocynégétique. Jamais, pendant ces longues séances, il ne surprit la physionomie de son fils adoptif tiraillée par un bâillement injurieux, phénomène bien flatteur, et qui donnait à l'orateur la plus haute idée du terrain qu'il cntendaitféconder.

Si Thibault eût voulu mordre à la chasse, Mos • trichl n'eût certainement point hésité à le placer, dans ses affections comme dans son estime, bien au-dessus de ses propics enfants ; mais il éprouva de singulières déceptions lorsqu'il voulut entreprendre, ainsi qu'il le disait, le couronnement de l'éducation de son élève.

42 LLS AVENTURES

Un beau matin, il plaça la carnassière sur l'épaule de Thibault ; c'était celle qui avait servi de bercelonnette et de véhicule à l'orphelin, et il lui annonça qu'il allait l'emmener sous bois.

A la grande surprise du chasseur, Thibault accueillit cette nouvelle sans se livrer aux joyeuses démonstrations que le père attendait.

Toutefois les commencements furent assez satisfaisants ; l'enfant ne traînait point la jambe ; il battait les buissons avec un empressement qui sembait du meilleur augure à son professeur, bien loin de se douter que les morilles dont le garçon bourrait la carnassière, que les branches de bruyère, de genêt, de chèvrefeuille fleuri qu'il assemblait soigneusement fussent l'unique but de tout le mouvement qu'il se donnait.

Malheureusement, au premier coup de fusil, Thibault ayant pris lâchement la fuite, le chasseur eut grand'peine à le rattraper.

Au moment où il ie rejoignait, Snab arrivait de son côté, rapportant un magnifique coq de bruyère que le chasseur avait démonté.

A la vue de la pauvre bête battant de l'aile sous la dent du chien, tordant convulsivement son cou à reflets métalliques, ouvrant douloureusement son

d'un cnusN DE C1IASSE 43

bec, d'où s'échappaient quelques gouttes de sang qui allaient souiller son beau plumage, le fils adoptif éclata en sanglots : il retira l'oiseau de la gueule de Snab, il s'efforça, mais vainement, de le rappeler à la vie, et il accompagna son agonie de gémissements qui eussent dû être pour le meurtrier autant de reproches.

L'indignation seule avait rendu Mostricht aussi rouge que les caroncules du coq qu'il venait d'abattre. Il s'assit sur une pierre, il prit l'enfant entre ses genoux ; il entreprt un discours en quatre points pour démontrer au petit garçon que la volonté du Seigneur avait été que sur cette terre, et en commençant par l'homme, les animaux se mangeassent réciproquement, et que les petites bêtes servissent de pâture aux plus grosses.

Tant de philosophie ne put convaincre Thibault, mais elk; engourdit sa douleur. On se remit donc en route, et la carnassière s'enfla peu à peu, non sans fournir à l'enfant de nouvelles occasions d'exercer sa sensibilité.

Le malheureux sac où s'engouffraient les victimes devenait si gros, que bientôt les petites épaules du porteur commencèrent à se trouver endolories ; en même temps, le bouquet qu'il avait cueilli, et qu'il

destinait à Jackobine, prenait les proportions d'un fagot.

Bientôt le petit garçon comprit qu'il était nécessaire qu'il sacrifiât l'un ou l'autre de ces deux fardeaux : entre des animaux dont la mort lui avait coûté tant de larmes, et les jolies petites clochettes roses et blanches de la bruyère, les fleurs d'or du genêt, les tubes empourprés du chèvrefeuille, le choix de Thibault ne pouvait être douteux. Il glissa sournoisement sa main dans la gibecière, et, sans que son père pût l'apercevoir, il laissa tomber un gros lièvre dans un buisson ; un peu plus loin, un fossé reçut deux perdrix ; il se débarrassa encore d'une bécasse, puis enfin du beau coq de bruyère lui-même. Pendant qu'il était en train, il crut pouvoir agir avec l'innocente cause de tous ces meurtres comme il avait agi avec les victimes elles-mêmes : il lança dans une touffe de genévriers le sac à plomb, qui s'était donné le tort de froisser des morilles qu'il destinait à madame Mostrichl. Ce fut ce qui le perdit.

Quelques instants après, Mostricht, ayant jeté bas une seconde bécasse, voulut recharger son fusil. Il demanda ses munitions. Thibault se cacha derrière la botte de fleurs et balbutia.

d'un chien de chasse 45

Impétueux comme tous les vrais enfants de Nem rod, le chasseur saisit le petit bonhomme par le collet de sa blouse, le retourna sens devant derrière, de façon à pouvoir prendre lui-même ce qu'on tardait tant à lui donner.

Alors il s'aperçut du désastre.

Il entra dans une de ces colères qu'il est difficile de décrire ; il ne parlait plus, il rugissait.

Il ne reprit son sang-froid que pour s'apercevoir qu'il tenait a la main la baguette de son fusil, qu'elle était en baleine, souple et singulièrement propre à autre chose encore qu'à bourrer son arme ; il s'en servit pour administrer une correction à l'apprenti chasseur.

Tout en frappant, il calculait tout haut ce que lui coûtait le tour que venait de lui jouer Thibault ; il ne l'évaluait pas à moins de six florins.

Au dernier coup la baguette cassa.

Mostricht poussa son juron allemand, son juron des grandes circonstances.

— Ah ! gredin, s'écria-t-U, c'est six florins et demi que tu me coûtes aujourd'hui, tu m'as ruiné, scélérat!

Thibault, si accessible aux douleurs du peuple volatile, était resté ferme comme un roc durant cette

46 LES AVFNTURES

bourrasque ; il n'avait point cherché à s'enfuir, il n'avait point proféré une plainte ou fait entendre un gémissement.

— Père, se contenta-t-il de .dire de sa voix claire et vibrante, lorsque le chasseur, hors de lui, cherchait dans les buissons des alentours un ustensile qui put suppléer à sa baguette ; père, ne m'avez-vous pas dit hier que le plus riche de tous les hommes, c'est celui qui peut se passer d'argent ?

Le chasseur demeura interdit : il jeta son fusil sur son épaule, et regagna son logis, sans adresser la parole à l'orphelin. Mais, à partir de ce moment, ses manières changèrent complètement vis-à-vis de celui-ci. Il ne le traitait ni mieux ni plus mal que les j autres enfants ; mais il cessa de l'honorer de la communication des nébuleuses théories dont jusqu'alors il lui avait octroyé le privilège.

N'ayant pu en faire un chasseur, il renonçait à la tâche à laquelle il s'était si solonnellement engagé ; il regardait comme impossible d'en faire un homme.

Cependant, madame Mostricht allait son train; et depuis cinq ans, chaque année, elle augmentait d'un rejeton sa nombreuse lignée.

Il vint un jour où l'on ne compta pas moins de neuf tètes, grosses et petites, brunes et blondes, au-

d'un chien de chasse 47

tour du plat où fumaient les pommes déterre qui, chaque soir, constituaient le souper de la famille.

Puis lorsqu'elle eut si largement payé sa dette à la maternité, prodigué son sang et son lait, épuisé sa santé à veiller sur le berceau toujours plein, aimé saintement son mari, pratiqué toutes les rudes vertus du pauvre, adoré humblement son Dieu, la mère s'en alla sans avoir reçu sur terre sa récompense, sans avoir vu grandir tout son petit peuple : elle mourut, et s'en fut là-haut recevoir la palme qui doit couronner l'obscur martyre qui est la vie de la fille des champs.

Cet événement fit une profonde impression sur Thibault.

Il était grave ; il devint mélancolique et taciturne ; il passait des heures entières en contemplation devant le lit où pour la dernière fois s'étaient fermés les yeux de celle qui lui avait servi de mère, et jamais on ne prononçait devant lui le nom de la défunte sans qu'un profond soupir s'échappât de sa poitrine.

Cependant, il y avait dans la chaumière quelqu'un qui prétendait hériter de la tendresse que Thibault portait à sa bienfaitrice,

Ce quelqu'un, c'était Jackobine.

Jackobine avait manifesté dès l'enfance une vive

prédilection pour son frère de lait. Rien n'était venu la distraire, cette affection n'ayant éprouvé aucun mécompte pédagogique, n'avait fait que croître et grandir avec l'âge.

Thibault avait longtemps rendu à sa petite sœur amour pour amour; on les avait cités dans le village comme un modèle d'union fraternelle: puis, tout à coup, vers l'époque de la mort de sa mère, alors que, sous l'impression de ce malheur, le vieux chasseur fut quelquefois maussade envers l'enfant d'adoption, sans prétexte, sans raison apparente qui put justifier sa conduite, Thibault devint tout à coup aussi froid, aussi réservé à l'égard de la jeune fille que jadis il avait été tendre et empressé.

Cette tiédeur soudaine n'eut aucune influeuce sur les sentiments de Jackobine ; au contraire ils empruntèrent à l'impatience que le singulier changement de son ami lui causait, une sorte de douce violence qui la rendait plus expansive, plus prodigue que jamais de mièvres câlineries envers le frère de lait.

Comme celui-ci résistait imperturbablement à toutes ces avances, il se trouva à la longue pourvu d'un rôle passif qui jurait étrangement avec les cinq pieds huit pouces de taille qu'il avait atteints à dix-huit ans, avec sa face colorée et ses grands yeux étonnés.

Un an après la mort île la femme du chasseur, Lafourchette, le second des veneurs du baron, s'avisa que Jackobinc était une fillette proprette et gentille. Au dévouement avec lequel elle remplaçait sa mère auprès de ses sœurs, il jugea que celui qui l'épouserait aurait en elle une ménagère de premier choix, et il demanda sa main cà Mostricht.

Celui-ci n'éprouvait qu'une médiocre sympathie pour son camarade; mais le beau titre de chasseur, que Mostricht plaçait immédiatement au-dessus de celui de docteur de l'Université de Gœttingue, militait en faveur du postulant.

Sans se prononcer, Mostricht se décida donc à transmetre la demande à celle qui en était l'objet.

Aux premiers mots que prononça son père. Jackobinc devint pâle, devint verte ; ses yeux se fixèrent avec angoisse sur Thibault, qui, flegmatique comme un Hollandais, attaquait ses pommes de terre avec une sorte de fureur ; voyant qu'elle n'avait aucune espèce de secours à attendre de ce cùté elle se précipita au cou de son père, et le supplia, avec les transports d'un véritable désespoir, de ne pas songer à la séparer de ses petits frères et de ses petites

sœurs.

Mostricht la calma, mais il demeura soucieux pendanslafîndu diner. Le regard expressif jeté sur Thibault, l'exagération de la douleur de Jackobine lui avaient inspiré des soupçons.

Après le repas, lorsque les enfants furent couchés, lorsque l'orphelin fut monté dans le grenier qui lui servait de chambre, Mostricht, demeuré seul avec sa fille, fit appel à la confiance de celle-ci.

La froideur de l'adoré Thibault avait pris de telles proportions depuis quelques temps, que la pauvre | Jackobine commençait à cruellement souffrir de cette indifférence. Son cœur blessé ne demandait pas mieux que s'épancher ; elle fit à son père un naïf aveu de son amour, en se plaignant amèrement ' de l'ingratitude de celui qui en était l'objet.

Mostricht essaya de parler raison à son enfant ; il lui montra la distance qui séparait un malheureux sans famille, sans nom, qui ne devait l'existence qu'à leur charité, de la fiile d'un maître en la noble science de vénerie. Il chercha à stimuler son amourpropre; mai» l'amour est un sentiment jaloux qui absorbe tous les autres sentiments, et le chasseur ne gagna rien sur ce cœur tendrement épris. ! Ce que voyant, il se coucha, en remettant au lendemain la résolution à prendre.

d'un chien de chasse 51

Le lendemain donc, tandis que la jeune fille était allée au ruisseau laver le linge du ménage, Mostricht se leva, s'approcha de Thibault, qui, les reins ceints d'un vieux tablier, faisait d'une main manger de la bouillie au plus jeune des marmots du chasseur, tandis que de l'autre il entretenait le mouvement rotatoire du contenu de la marmite. Il lui frappa sur l'épaule, et lui ordonna de le suivre.

Le fils adoptif écarta la marmite du foyer, se fit remplacer auprès du bambin par la plus âgée des petites sœurs, et obéit sans répliquer.

Lorsqu'ils furent dehors, le chasseur entama une longue homélie sur les obligations et les devoirs de l'obligé envers son bienfaiteur, puis, désignant la porte à Thibault, il lui défendit d'en jamais franchir le seuil.

Thibault avait écouté le père de Jackobine sans qu'un seul mouvement de sa physionomie traduisit ce qui devait se passer dans son âme ; seulement, il se jeta à genoux devant la maison qui avait abrité son enfance, et se mit à prier avec tant de ferveur et de recueillement que le chasseur n'osa l'interrompre.

Lorsque Thibault eut fini, il jeta encore un regard sur le toit que les mousses marbraient de capri-

cieux dessins verts et bruns, sur le jardinet où, parmi les carrés de légumes, quelques roses, quelques véroniques épanouies le matin semblaient attendre que la main de Jackobine vint les cueillir ; il écouta un instant le bruit du battoir de la jeune fille, qui retentissait sur le linge, à quelques pas de là; il poussa un gros soupir, et suivit le chasseur la tête basse.

Mostricht lu conduisit chez un carrier du village, qui, ta la seule inspection de la forminable stature de Thibault, consentit à le prendre, et promit de le faire entrer le soir même en fonctions dans les car-

rières de la foret de Hcrtogenwalden.

Jusque-là, le jeune garçon n'avait pas adressé une question à Mostricht ; il n'avait point demandé d'explication ; il n'avait formulé aucune prière. Mais lorsque le chasseur, ayant vidé le dernier verre du pot de bière que le carrier avait voulu partager avec lui, se leva pour s'en aller, le cœur de l'orphelin parut se fondre : il se jeta dans les bras de son père adoptif, il L'embrassa avec une sorte de tendresse fiévreuse, et Mostricht sentit ses joues mouillées par deux grosses larmes qui avaient jailli des yeux de celui qu'il chassait du foyer paternel.

d'un chien de chasse 53

Mostricht s'en retourna, de mauvaise humeur contre lui même; il commençait à trouver que, malgré la supériorité que lui constituaient ses talents de chasseur, la philosophie muette de Thibault était bien humiliante pour la sienne.

Nous avons dû, pour initier nos lecteurs à la vie de Thibault, ouvrir cette longue parenthèse et laisser le ci-devant fils adoptif de Mostricht, dans un tète à tète que rien ne semblait pouvoir troubler avec le déjeuner qu'il tenait de la munificence de Jackobine.

— Arrive ici ! s'écria le père de Jackobine.

Thibault apporta une certaine lenteur à obéir à cette injonction, et Mostricht, dont les années n'avaient point calmé les ardeurs impétueuses, s'élança dans le buisson, saisit son ancien élève par le collet de sa veste et essaya de le traîner sur le chemin. Mais Thibault pesait soixante kilogrammes de plus qu'au temps où le chasseur le tournait et le virait comme un renardeau, et les efforts de Mostricht ne parvinrent pas à l'ébranler.

Epuisé, le vieux chasseur s'arrêta tout haletant.

— Bonjour, père, fît la voix douce de Thibault, }ui profitait du premier moment de répit qui lui .•tait donné avec l'imperturbable sang-froid que nous ui connaissons ; vous allez bien ?

— Arrive ! répéta Mostricht exaspéré.

Cette fois, Thibault exécuta le mouvement et se iressa sur ses pieds, les yeux fixés sur Jackobine remblante.

— Que fais-tu là? demanda le vieillard.

— Mais ne l'avez-vous pas vu, père? répondit le eune homme en roulant ses bons yeux étonnés, je déjeunais.

— Et c'est ainsi que tu tiens compte de ma volonté, vaurien?

— Père, reprit Thibault, devenu plus grave, je fais serment que je ne vous ai point désobéi. Jamais je n'ai touché le seuil de votre porte depuis ]ue vous me l'avez défendu ; et cependant, bien souvent j'ai passé des heures entières à regarder monter au ciel la fumée qui s'échappait du foyer autour duquel, pendant si longtemps, j'avais eu ma place.

Mostricht lança un regard sévère sur Jackobine, et reprenant son discours :

— C'est possible, dit-il. Oui, tu as respecté ma porte; mais ta perfi lie n'en est que plus coupable: sous ces fausses apparences de résignation, tu n'en continues pas moins la séduction à laquelle j'avais voulu mettre ordre.

rl hibault devint pâle, et Jackobine aussi rouge que le madras qui lui servait de fichu ; mais, dominant son émotion, celle ci s'avança hardiment vers son jh'tc.

— Père, lui dit-elle, ma mère fut une sainte femme, et, par son souveuir vénéré, je vous jure que jamais mon frère Thibault ne m'a dit un mot qui puisse servir de prétexte à vos reproches.

— Alors, tu n'en serais que plus coupable, reprit durement Mostricht en s'adressant à sa fille. Mais non, je ne veux pas croire que la fille légitime d'un honnête homme, que la descendante de cinq générations des plus vaillants chasseurs qui ait jamais conduit un limier à la botte dans la vieille Allemagne, ait eu, la première, la pensée de donner sa main à un malheureux qui n'a pas même un nom à lui apporter. — (Test impossible !

— Père, fit Thibault, je vous répéterai le serment que vient de vous donner ma sœur bien-aimée : par la mémoire de la sainte femme, votre épouse, qui

d'un chien oe chasse 57

m'a servi de mère, je vous jure que jamais je n'ai iongé à ce que vous dites ; je n'ai jamais pensé qu'il fut possible qu'il existât entre la fille de mon bienfaiteur et moi d'autres liens que ceux que la charité établit entre celui q ii fait l'aumône et celui qui la reçoit...

Jackobine cacha sa tète dans son tablier, s'assit sur le revers du chemin, et se mit à pleurer.

— A d'autres ! reprit Mostricht ; mais ces beaux sentiments ne t'empêchaient pas de compromettre Jackobine autant qu'il dépendait de toi, de rùder comme un loup autour d'elle, de jaser avec elle dans les bois à la façon des ramiers. Tu ne trouvais rien de déshonnête à ce manège. Mais, un beau jour, les enfants du bourg fussent sortis en regardant Jackobine ; les femmes eussent chuchoté lorsqu'elle serait entrée dans l'église ; les anciens eussent baissé \e& yeux en tendant leur main au vieux Mostricht ; et alors, comme il n'y aurait pas eu d'autre remède, tu aurais daigné accepter la femme dont tu ne te trouves pas digne. — J'ai mal auguré de toi, Thibault, le jour où je l'ai vu pâlir et tomber en défaillance à la vue du sang que répandait un mauvais oiseau ; j'ai pressenti que tu n'auraisjamais le cœur franc et loyal d'un chasseur. Aujourd'hui, mes pré-

visions sont réalisées, et je dois le dire : tu n'as pas agi en honnête homme.

— Qu'eûtdonc fait un honnête homme à ma place, père? demanda humblement Thibault.

— Un honnête homme eût compris quelle était ma volonté le jour où mon amitié pour l'enfant que j'ai élevé cédait devant mes devoirs de père. — Un honnête homme eût respecté cette volonté. C'était de ma fille que je t'éloignais, Thibault, et non pas de ma demeure. Un honnête homme eût mis à éviter Jackobine autant de soin que tu en as mis à la rechercher. — Et si pour ma honte, la folie de celle-ci avait été si grande que ce fût elle-même qui provoquât la désobéissance, un honnête homme se fût dit qu'avec de bons bras on trouve partout du pain à manger, que mieux vaut souffrir dans l'exil que d'être ingrat et il fût parti sans regarder en arrière : voilà, Thibault, ce qu'eût fait un honnête homme à ta place.

— Vous avez raison, père, balbutia Thibault, sur les joues duquel deux grosses larmes roulaient lentement : c'était bien là le devoir d'un honnête homme.

Il y avait une résignation si douce, si sincère dans l'accent avec lequel l'orphelin prononça ces paroles,

d'un chien de chasse 59

que Mostricht lui-même sentit s'évanouir son courroux. Il tendit la main à son fils adoptif, autant pour l'encourager à marcher résolument dans la voie du sacrifice que pour accepter la promesse sous-entendue dans la réponse du pauvre garçon, lorsque Jackobine, quittant brusquement le gazon sur lequel elle était assise, s'élança mtre son père et son frère de lait :

— Thibault, Thibault, s'écria-t-elle, vous ne partirez pas ! Père vous ne chasserez pas Thibault du pays où il est né, où il laisserait ses amis î Ah ! j'en mourrai, ou j'en deviendrai folle.

— Jackobine ! dit le vieux chasseur, rendu à toute sa colère.

— Père, c'est moi qu'il faut accabler de vos reproches ; car seule je les ai mérités. — 11 me fuyait et, pour le forcer à se rapprocher de moi, j'ai été jusqu'à l'accuser d'ingratitude.

— Malheureuse, tu n'as pas honte d'avouer...

— Honte? répliqua Jackobine avec la sérénité de l'innocence ; qu'ai-je donc fait dont je puisse rougir, mon père? Est-ce un crime d'aimer celui que vous m'avez donné pour frère? Est ce offenser Dieu que de le préférer à tous pour époux?

— Eh 1 eh ! reprit Mostricht avec un rire convul-

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