‹ Les Aventures d'un chien de chasseChapitre 8 sur 8 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Jackobine était allée réveiller le baron Ubertus et les gens du château, tandis que Mostricht et Thibault demeuraient auprès de Lafourchette.

Celui-ci fut remis aux mains de la justice. 11 ne devait pas tarder à recevoir le juste châtiment d'un crime qu'il avait eu si bonne envie de commettre.

Lorsque Thibault, tenant entre ses bras le corps inanimé de Sansonnet, eut regagné sa cabane, le vieillard et sa fille rentrèrent dans leur demeure : et Jackobine raconta ce qu'elle savait à son père, sans oser l'implorer pour Thibault, tant elle redoutait la sévérité des principes que professait le vieux chasseur à l'endroit du braconnage.

A la grande surprise de la jeune fille, Mostricht ne lui adressa aucun reproche, et pendant la matinée du lendemain il parut tout rêveur.

Vers le soir, lorsqu'il fut revenu de Dolhain, où il avait été appelé par le juge d'instruction, il ordonna à sa fille de revêtir ses habits du dimanche.

Jackobine, étonnée, regarda son père ; il lui répéta cet ordre d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Jackobine obéit. Lorsqu'elle fut prête, il lui prit la main et sortit avec elle de la chaumière.

Il semblait bien à la jeune fille qu'ils se dirigeaient du côté où se trouvait la hutte de Thibault, mais elle n'osait interroger son père.

Ils se trouvaient à moitié de la distance qui les séparait de la cabane, lorsqu'ils entendirent le bruit du fer sur la terre durcie.

Après avoir dépassé un angle que faisait la route, ils aperçurent à cent pas devant eux un homme qui creusait une fosse au pied d'un rocher derrière lequel coulait un ruisseau.

Le cœur de Jackobine commença de palpiter: dans cet homme, elle avait reconnu Thibault.

La jeune fille et son père s'approchèrent doucement ; Thibault était si absorbé par sa funèbre besogne, qu'il n'entendit pas ceux qui venaient derrière lui.

A quelques pas de l'endroit où il fouillait la terre, on voyait un brouette, et dans cette brouette le sac

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de toile qui avait tant de fois servi de véhicule à Sansonnet lorsque lui et son maître avaient à franchir un passage difficile.

Aux plis roides de la toile, on devinait qu'elle contenait le cadavre du pauvre chien, dont on entrevoyait confusément la'forme.

Thibault avait voulu que le corps de son compagnon reposât au lieu même où, tout petit, il l'avait arraché à la mort.

Lorsque le trou lui sembla assez profond, Thibault y déposa les restes de son ami ; ensuite, il prit son fusil qu'il avait apporté, il le brisa contre le rocher et en jeta les débris dans la fosse ouverte ; puis, après ces débris, tous les ustensiles qui avaient servi à son braconnage ; il recouvrit le tout avec la terre qu'il avait enlevée.

Quand la place que Sansonnet avait occupée icibas ne fut plus marquée que par un tertre imperceptible, Thibault s'assit devant ce tertre, et il pleura.

Le vide que la mort de Sansonnet allait laisser dans sa vie désormais solitaire l'épouvantait: tout courageux qu'il fût, il sentait ses forces faiblir depuis que Sansonnet lui manquait.

Alors Mostricht s'approcha et frappa doucement sur l'épaule de son fils adoptif. Thibault se retourna,

et le vieux chasseur lui montra du doigt Jackobine qui, les yeux humides de larmes, les lèvres tristement souriantes, tendait les bras à celui qu'elle aimait.

Avantd'alleràcesbrasquil'appelaient, Thibault se jeta au cou de son père adoptif .et l'embrassale premier-

Le seigneur de Hertogenwalden était bon prince : il dota richement la jolie fiancée. Depuis cette époque, aucun nuage ne troubla l'heureuse quiétude du vieux gentilhomme. Sous l'égide tutélaire que leur constituait la plaque armoriée du vieux Mostricht, les lapins, les lièvres, les faisans, les chevreuils multiplièrent avec un tel succès, que, deux ans après ces événements, on ne se serait jamais douté que le fusil de l'infernal braconnier eût jadis pratiqué de si larges éclaircies dans leurs rangs.

Cependant, lorsque Mostricht, «qui avait raconté au baron l'histoire de Thibault, et avait obtenu son pardon, et lorsqueThibaut lui-même venaità parler de Sansonnet, une larme furtive mouillait la paupière du châtelain.

Le baron Ubertus ne se consola jamais d'avoir fait noyer les cinq autres enfants de Phann et du vieux Snab, qui, sans aucun doute, eussent été doués de qualités aussi merveilleuses que celles qui avaient -

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distingué leur frère pendant sa « courte existence ». Nous osons espérer que le lecteur, non moins magnanime que le noble baron, n'aura pas refusé, au récit du trépas d'un chien fidèle et vaillant, le tribut d'attendrissement que tant de gens accordent tous les soirs à certains héros de mélodrame qui ne le valent pas.

Pour ceux d'entre vous qui ont de la barbe au menton et la gaîté reconnaissante, Coco ne sera point un étranger, chers lecteurs.

11 vous suffira d'apprendre qu'en dépit d'un nom qui semblait destiner celui qui le portait à devenir, perché sur un bâton, les délices d'une douairière, Coco était un quadrupède ; qu'il appartenait à la seconde section de l'ordre des ruminants, au genre « Cervus, » pour que vos souvenirs se précisent, pour que vous vous rappeliez que vous lui avez dû, il y a une quinzaine d'années, quelques instants de joyeuse humeur.

Coco était donc un cerf à sa troisième tête, lequel, lors de la création de l'Hippodrome, se trouvait des-

tiné à initier les Parisiens aux émouvantes péripétie de la grande chasse, comme les chars antiques e leurs conductrices au bonnet phrygien les initiaien aux splendeurs des jeux olympiens.

Nous pourrions dépenser pas mal de prose à vou raconter les vicissitudes «qui avaient réduit Coco à c< rôle d'histrion, vous montrer ce roi déchu des forêt françaises, portant douloureusement le fardeau d< sa captivité et secouant mélancoliquement le lico qui symbolisait son esclavage, lorsqu'il songeait au: solitudes ombreuses, aux nocturnespromenades.au: ardentes amours, dont les applaudissements de ij « gentry » parisienne n'eussent pas suffi à compense] la perte. Nous n'aurons pas le mauvais goût d'affec ter le dédain des magnificences de langage qu'ur semblable thème pourrait fournir ; mais il y a dans l'histoire de Coco un épisode auquel nous avonj hâte d'arriver; il nous dispense, sans que nous nous en plaignions, de chercher l'intérêt ailleurs que dans la réalité.

L'administration de l'Hippodrome faisait consciencieusement les choses, comme il convient quand il s'agit des jeux du peuple le plus spirituel de la terre. Après avoir subi l'affront de l'éponge et de l'étrille, Coco était lâché dans l'arène, — il quittait

es gagnages pour rentrer au bois ! ! ! — Les mauvais faisants prétendaient que les gagnages de l'Hippo- Irorae ne devaient pas être des plus plantureux, ;ar le pauvre Coco en sortait quotidiennement avec a fringale ; il songeait bien plus à viander qu'à se nettre à la reposée, et le soin de recueillir les petits gâteaux que des mains enfantines lui présentaient à 'envi dominait chez lui le souci de se rembûcher ùrement.

Le cor retentissait, deux ou trois valets de chiens, e limier à la botte, apparaissaient à la barrière ; ls sonnaient des requêtes, sans doute parce que ,oco n'aimait point à manger sans musique. Une )antomime vive et animée annonçait que l'animal itait détourné, et l'équipage, effectuant son entrée, aisait majestueusement le tour de l'ellipse.

La physionomie du cerf indiquait que ses inquiéudes n'étaient pas excessives ; cependant, il se loutait que ceci pouvait bien le concerner, car il ichevait à un trot raccourci la quête circulaire qu'il ivait commencée au pas.

Lorsque les amazones interlopes — qui avaient laigné partager les plaisirs de cette belle journée! — avaient suffisamment exhibé leurs faces plâtrées i l'admiration des « gandins » de l'époque, on

sonnait le lancer, on découplait « la meute », — quelle meute! — Cerf, chiens, cavaliers, amazones, tout se confondait dans un tourbillon ! — Mais, hélas ! le premier tour n'était pas achevé que l'assistance, complètement rassurée sur les destinées de Coco, s'apercevait que c'était le chassé qui chassait les chasseurs. Le drôle avait lâchement abusé des répétitions pour s'approprier un mode deseforlonger qui condamnait ses adversaires à une éternité de retraites manquées. En moins de six bonds, il avait rejoint ses camarades de l'écurie, il s'était placé au milieu des dames et insoucieux, des coups de fouet qui pleuvaient sur son échine, il galopait galamment sous leur égide.

Des Anglais eussent exigé qu'on mit « la meute » aux trousses des rédacteurs de cette misérable parodie. Le public français est plus débonnaire ; il est d'ailleurs trop vaniteux pour admettre qu'on ait voulu se moquer de lui, il se contenta de rire aux larmes et de prodiguer de frénétiques encouragements à la tactique de Coco. Ce courre de haute fantaisie put ainsi, pendant tout un été, subsister tant bien que mal sur le programme de l'établissement.

Coco ne se trouva pas moins dans la situation d'un

acteur sifflé, avec celle différence que son directeur pouvait s'en débarrasser autrement qu'en le laissant mourir de faim ; au printemps de l'année suivante, il fut admis à la réforme avec quelques chevaux hors de jambes et hors d'âge ; il fut adjugé, moyennant cent francs au vicomte René de Pressigny.

Le vicomte René de Pressigny habitait le Maine. Officier démissionnaire, il avait été l'un de ces gentilshommes qui consultèrent plutôt les sentiments chevaleresques qui les animaient que les chances de la fortune en venant se ranger sous le drapeau que madame la duchesse de Berry arborait dans la Vendée. René, échappé par miracle à l'arrêt du conseil de guerre qui le condamnait à mort, quitta la France après les désillusions qui suivirent cette levée de boucliers, et s'en alla en Portugal pour servir la cause à laquelle il avait dévoué sa vie. Tourmenté du mal du pays, en 1839, il avait purgé sa contumace, il était rentré dans son château de Violaine, où l'humeur remuante et batailleuse, qu'il avait rapportée de sa vie d'aventures, trouvait un dérivatif dans les joies de la chasse à laquelle il se livrait avec une véritable passion.

Après avoir été longtemps d'avis que la qualité de célibataire tient le premier rang entre celles que

doit revendiquer tout veneur ambitieux de mériter son titre, René avait fini par céder à la contagion de l'exemple. Quelques mois avant de devenir le propriétaire de Coco, il avait épousé la fille d'un riche banquier parisien.

Comment, en pleine lune de miel, monsieur et madame de Pressigny vivaient-il à peu près indifférents l'un à l'autre? Ceci pourrait être l'objet d'une analyse psychologique, qui ne saurait trouver sa place dans le cadre, nécessairement étroit, d'une historiette sans prétentions.

Contentons-nous de dire que le mariage n'avait réalisé pour la jolie Marie de Pressigny aucune des perspectives que l'ardente imagination de la jeune fille avait entrevues dans un séduisant mirage. Légèrement imbue des idées romantiques qui, à cette époque, flottaient entre deux eaux avant de sombrer, elle cherchait vainement dans son âme quelque sympathie pour le gentilhomme aux formes athlétiques, à la voix rude, au geste énergique, auquel les convenances bien plus que son goût l'avaient unie. Elle était trop inexpérimentée pour découvrir la noblesse et l'élévation de sentiments, la douceur et la tendresse que pouvait receler cette seconde édition de Barbe-Bleue.

Après avoir lutté de son mieux contre la tiédeur de sa femme, René avait fini par accepter sa timidité pour de la niaiserie. Comme tous les hommes qui se sont trouvés activement mêlés aux grandes questions sociales, il était assez disposé à accepter philosophiquement les petits accidents de l'existence. H se consolait du peu de charmes que le mariage ajoutait à son intérieur, en dépensant au profit de sa passion cynégétique les fiévreuses ardeurs qui bouillonnaient en lui.

L'acquisition de Coco n'avait point été le résultat d'un caprice.

René avait dans son chenil quarante-cinq Anglo- Poitevins dont la beauté- était le moindre des mérites. La sollicitude qu'il témoignait à ces instruments de son plaisir favori n'avait pas été ce qui avait le moins étonné et offensé madame de Pressigny lors de son arrivée à Violaine.

René avait l'habitude de compenser les ennuis de l'inaction à laquelle l'été les comdamnait. Assis sur un des bancs du chenil, fumant mécaniquement un ou plusieurs cigares, il demeurait des heures entières dans une compagnie qu'il ne prisait pas moins que jadis le bon roi Dagobert.

Lorsque la longueur de la séance avait affranchi

MM. les chiens de la contrainte que leur imposait la civilité de leur espèce, lorsque, enhardis par l'immobilité de leur maître, ils avaient repris le sansgène de la vie en robe de chambre, René avait été frappé de la tristesse dont l'oisiveté imprégnait toutes les physionomies de la meute.

La mélancolie nonchalante de leurs ébats, les intonations lugubres avec lesquelles ils disaient dans leur langue : Je m'en...nuie! excitèrent à la longue son inquiétude et sa pitié, et c'était à charmer les loisirs de la morte-saison de ses chiens qu'il destinait le cerf de l'Hippodrome.

Coco avait changé de théâtre, mais il était appelé à jouer le même rôle dans la même pièce.

Malheureusement pour les charitables intentions de son nouveau possesseur, il devait apporter sur cette scène les détestables traditions de son éducation dramatique. Il ne lui fallut pas dix minutes pour comprendre que les dents des acteurs qui allaient lui donner la réplique ne rentraient pas dans leurs gencives comme à ceux de l'Hippodrome, qu'on ne tourne pas aussi aisément un parc de trois cents arpents qu'un ovale de quelques centaines de mètres, et que son ancienne tactique ne pouvait s'appliquer à la circonstance. Les abois des qua-

rantc-'cinq gaillards qu'électrisaient ses voies fumantes inspirèrent le pauvre Coco ; il quitta les taillis, il déboucha hardiment sur les pelouses, traversa la grande pièce d'eau qui le séparait du château, il se lança à travers les massifs et les corbeilles, sans s'inquiéter outre mesure des rhododendrons, des azalées qu'il ébranchait, des fuhsias, des héliotropes qu'il ♦ foulait aux pieds, et, se trouvant alors devant le perron, d'un bond furieux comme la peur qui le talonnait, il fît son entrée dans le salon, suivant le procédé de Buridan, au cinquième acte de la « Tour de Nesle »3 c'est-à-dire en brisant fenêtre et carreaux.

Madame de Pressigny lisait un journal de modes ; elle eut grand'peur, l'attitude humble et caressante de Coco la rassura bien vite. Au moment convulsif des flancs de la pauvre bête, à sa langue pendante et blanchie d'écume, autant qu'aux hurlements de la meute qui couronnait l'œuvre de destruction que le cerf avait commencé, elle devina ce qui s'était passé. A sa compassion pour le malheureux animal succéda un vif mouvement de haine contre les persécuteurs de celui-ci. Elle se précipita vers la fenêtre ; avec l'audace d'un élan généreux, elle apostropha son mari qui, aidé de ses piqueurs, s'éver-

tuait à ramener ses chiens sous le fouet ; elle lui reprocha la barbarerie de ses plaisirs et leur égoïsme ; elle lui déclara que, lui laissant le champ libre dans ses forêts, elle entendait conserver la souveraineté de son parc ; elle termina ses imprécations par la péroraison de rigueur, par un cri de désespoir contre sa destinée et par un déluge de larmes.

Du haut de son cheval et la toque à la main, René considérait sa femme avec une expression qui n'était ni celle du dépit, ni celle du remords ; jamais le joli visage de Marie ne lui avait apparu aussi charmant qu'à cette heure où une mutine colère empourprait ses joues et faisait étinceler ses grands yeux. Il l'admirait, et cette tendre admiration étouffait en lui toute autre pensée ; ii lui répondit en souriant qu'elle serait obéie, et il soupira plusieurs fois en présidant à la rentrée de ses chiens dans le chenil.

A dater de cette révélation inattendue, ses manières se modifièrent sensiblement ; les égards qu'il avait pour Marie se métamorphosèrent en prévenances ; il s'efforçait visiblement, et autant qu'il appartenait à une nature aussi rebelle au sentimental que l'était la sienne, de briser la glace qu'un malentendu trop prolongé avait laissé épaissir entre leurs

âmes. Ce fut en vain. L'enfant avait essayé ses forces : elle devait abuser d'un triomphe dont elle s'étonnait sans comprendre le sentiment louchant qui le lui avait rendu facile. Toujours en quête de poésie superficielle, madame de Pressigny continuait à méconnaître la supériorité de cœur et d'intelligence de son mari, que recelait le sans-gêne un peu affecté de celui-ci. Elle résista à toutes les avances, et le tète-à-tête des deux époux, dans l'immense salon de Violaine, resta ce qu'il avaittoujours été.

Quelqu'un bénéficia très-largement de cette aventure. Ce quelqu'un fut notre héros. Il entrait dans les plans d'opposition de la jolie châtelaine d'exagérer les tendresses qu'elle prodiguait à celui qu'elle avait sauvé de la dent des « horribles » chiens de son mari, et Coco, dont le défaut était,, comme nous l'avons dit, la sensualité, ne demeura pas insensible aux avantages que lui valaient ces innocentes taquineries. Non-seulemeut la vicomtesse veillait à ce que la ration d'avoine ne fit pas défaut à son favori non-seulement elle lui prodiguait le pain et le sucre, mais elle désespérait son maitre. d'hôtel par l'effroyable consommation qu'elle faisait des biscuits de l'office sans jamais parvenir à rassasier le friand animal.

A ce régime, Coco eut bien vite oublié les misères de sa carrière d'artiste. Il se chargea de venaison, il atteignit un degré de force e.t d'embonpoint qui se rencontre bien rarement en dehors de la civilisation. Il engraissa au moral comme au physique ; il devint le plus spirituel et le plus aimable de tous les cerfs passés, présents et futurs.

Dans les premiers jours du mois d'octobre, une maladie du père de madame de Pressigny obligea celle-ci à quitter Violaine pour se rendre à Paris. Elle ne partit pas sans avoir recommandé le bienaimé Coco à tous les gens du château, sans avoir même, avec une petite moue hautaine qui lui seyait à ravir, déclaré à son mari que, Coco étant ce qu'elle laissait de plus cher au château, elle entendait rendre le maître de ce château responsable de l'animal pendant l'absence qu'elle allait faire.

On doit juger si, dans la disposition d'esprit où René se trouvait, Coco fut l'objet de soins assidus et d'une surveillance absolue. Cependant, lorsque, quinze jours après son départ, madame de Pressigny revint à Violaine, Coco avait disparu.

La jeune femme eût appris qu'elle était veuve, elle eût trouvé sa maison réduite en cendres que son désespoir n'eût pas, très-certainement, atteint les

proportions qu'il affeota, lorsque le pauvre vicomte, tremblant et balbutiant pour la première fois de sa vie, lui apprit la désertion de l'ingrat Coco.

Elle s'élança dans le parc, elle appela Coco, elle jeta son nom à tous les échos, elle visita toutes les reposées où le sybarite avait l'habitude de faire la sieste. Trop certaine de ce qu'elle appelait son malheur, avec l'accent d'une douloureuse indignation, elle accusa son mari d'avoir livré à ses chiens le pauvre animal dont il lui enviait l'affection consolatrice !

M. de Pressigny opposa d'abord un imperturbable sang-froid aux outrageants reproches de la vicomtesse. Il essaya de lui faire comprendre avec toutes les réticences de langage que comportait une semblable explication, que l'on était à une époque de l'année om deux mètres de mur à franchir, la reconnaissance du cœur, et celle même de l'estomac devenaient impuissants à contenir chez les cerfs les impérieux instincts de la nature ; il ajouta que ces passions seraient d'autant plus éphémères qu'elles auraient été plus violentes.; il lui montra, dans un avenir très-prochain, l'ingrat Coco revenant de luimême, tout contrit et penaud, au plus sucré des esclavages, à la plus adorable des maîtresses.

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Madame de Pressigny prit ces insinuations pour des outrages à sa douleur et à la mémoire de Coco. Elle répondit avec aigreur, la discussion s'échauffa, et, en moins de dix minutes, la mésintelligence des deux époux avait pris le caractère d'une brouille absolue.

La vicomtesse n'était point encore à ïkge où le sentiment du tort qu'elle s'est donné devient, chez une femme, un grief que jamais elle ne pardonne à celui qui en a été la victime. Elle eut beau se roidir contre sa conscience, elle ne put écbapper à ses secrets reproches, et, pendant quelques jours, son attitude humble et confuse en face de son mari pouvait être acceptée comme un témoignage de son repentir. Malheureusement, chez des hommes de la trempe de René, les impressions sont vivaces ; leur sensibilité ne s'exerce jamais aux dépens du légitime orgueil qu'ils puisent dans lesentimeni de leur valeur. Offensé, il lui fallait plus d'une tacite expression de regret pour pouvoir oublier.

Sur la foi de ce qui s'était passé pendant les derniers mois, madame de Pressigny avait supposé qu'il suffirait d'un regard pour amener son mari à ses genoux. Désabusée, elle se crut dédaignée j alors seulement elle commença d'accorder quelque

attention à des mérites et à des qualités restés si longtemps pour elle à l'état de lettre morte. Elle éprouva d'indéfinissables émotions en entendant vanter non-seulement le caractère et la bravoure de René, mais encore son habileté et sa hardiesse dans les exercices, objets de ses dédains antérieurs; elle s'enquit curieusement de tous les accidents de sa vie d'aventures; il vint un jour où elle se trouva bien plus fière de porter le nom d'un tel homme que du titre de vicomtesse qui avait caressé sa vanité de jeune fille. Cette trop tardive estime était la mani^ festation d'un amour naissant. Elle hasarda quelques timides coquetteries auxquelles M. de Pressigny fut aussi insensible que sa femme elle-même l'avait été autrefois aux avances qu'il lui avait faites. Il était mélancolique, sombre, et sa passion pour la chasse se ressentait de l'état de son âme : elle avait perdu de sa violence.

Une année s'écoula de la sorte. On était au mois de novembre, et la saison des chasses à courre, en ramenant de nombreux invités au château de Violaine, avait fait diversion à la tristesse qui semblait y avoir élu domicile.

D'abord accablée, puis résignée, madame de Pressigny commençait alois à ne plus fermer l'oreille

aux suggestions de ce détestable conseiller que l'o nomme l'amour-propre. Elle était belle, elle aimait la froideur de son mari prenait donc pour elle le proportions d'une offense. La vanité l'encouragea à ne point se montrer indifférente à des hommage qui protestaient contre le mépris dont elle croya: être l'objet. Elle restait convaincue qu'en agissar ainsi elle cherchait seulement à stimuler la jalousi de son mari, et cependant, le levain de la colèr qui fermentait dans son cœur en avait altéré la pu reté, et elle se familiarisait insensiblement avec un pensée de vengeance à laquelle autrefois elle n'eu jamais songé sans horreur.

Parmi les empressements dont madame de Près signy se voyait l'objet, beaucoup étaient dictés pa une banale politesse : mais la mésintelligence d ménage ne pouvait échapper à l'observation 1 moins perspicace. Quelques-uns des courtisans de 1 jolie châtelaine avaient donc des intentions moin désintéressées; un de ses derniers prit son rôle trè au sérieux.

C'était un homme de vingt-huit ans à trente ans qui habitait une gentilhommière des environs. L baron Rodolphe de Mézières ne possédait, il fau l'avouer, ni les charmes, ni l'allure, ni l'extérieui

d'un don Juan. La maigreur de son corps faisait un contraste ridicule avec la bouffissure de son visage. Ce visage joufflu, au double menton, aux joues rebondies, mais blafardes, s'était trompé d'adresse : il avait été évidemment destiné à une des obésités qui affligent l'espèce humaine.

Ainsi construit, le baron Rodolphe était souverainement ridicule, mais le ridicule fait vivre ceux qu'il ne tue pas. Sa laideur lui avait valu de devenir l'objet des préférences de la vicomtesse, en quête d'un Sigisbé peu compromettant; bientôt elle s'étonna lorsqu'on parlait de cette laideur, bientôt elle le plaignit lorsqu'elle le vit en butte aux plaisanteries des joyeux compagnons de son mari

A ces désavantages physiques s'ajoutait une infirmité morale. Le baron Rodolphe n'avait point d'esprit. Ses jeunes amis exprimaient plus énergiquement son état intellectuel. Mais la bêtise n'est absolue que chez les gâteux: partout ailleurs, elle n'existe que comme la conséquence d'une comparaison. Où l'esprit manque, l'instinct lui suppléent, lorsque cet instinct se concentre vers un but unique, il agit plus efficacement que l'esprit lui-même. C'est le secret de bien des fortunes inexpliquées, ce fut

celui du succès de Rodolphe auprès de madame d< Pressigny.

La perspective de cette conquête si enviée développa chez lui une sagacité qui s'ignorait elle-même Sans parti pris, sans plan arrêté, il saisit avec un tacl merveilleux les côtés faibles du cœur qu'il s'agissail d'emporter. Absorbé dans une préoccupation unique il n'en pouvait jamais être distrait, et la tension de sa pensée le dotait d'un sixième sens qui, sans l'ini tier à ce qui se passait dans l'àme de la vicomtesse luidictaitle rôle qu'il avait à jouer, lui soufflait des phrases toutes faites, lui indiquait l'instant précis où elles devaient être débitées. Ce fut ainsi que, par la magique puissance d'une poétique puisée dans les trois ou quatre romans qu'il avait lus, secondée par le désordre du cœur et de l'esprit de madame de Pressigny, ce Rodolphe tant bafoué faillit réussir, où, peut-être, eût échoué le plus séduisant de tous les roués.

René était adjudicataire de la forêt de Blanchelande, située à deux lieues à peine de Violaine. L'équipage y séjournait pendant la saison des chasses, et trois fois par semaine la troupe bruyante des veneurs partait le matin pour gagner le rendez-vous et ne rentrait au château que pour dîner.

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Rodolphe faisait profession d'exécrer la chasse ; en premier lieu parce qu'elle était l'objet de l'antipathie de la châtelaine, ensuite parce qu'il avait essayé de cultiver cet exercice et que chacune de ses tentatives avait été suivi de dénouements assez grotesques pour lui démontrer l'insuffisance de sa vocation. Non-seulement il n'avouait pas les causes trèsréelles de son aversion, mais il déguisait cette aversion sous les dehors du plus superlatif des dédains. Pour lui, la condition essentielle d'une chasse, c'était la destruction d'un animal féroce. Il avait promené ses flâneries dans quelques villes de l'Algérie, on lui avait montré Jules Gérard dans un café de la rue Bab-à Zoun, cela suffisait à l'aplomb vantard qui devait nécessairement le caractériser pour parler des lions de l'Atlas en homme qui leur a laissé de cuisants témoignages de son séjour dans leur pays, il avait toujours, en revanche, une élégie à réciter sur le linceul de lard des perdrix que l'on servait sur la table, ce qui ne l'empêchait jamais de s'en adjuger cuisse ou aile.

Les mauvais plaisants de la bande avaient épuisé leur éloquence épigrammatique sans le décider à descendre des hauteurs cynégétiques où il planait ; le baron Rodolphe restait inébranlable. Aux causes de

résistance que nous avons indiquées se joignait la terreur de perdre les bénéfices des tète-à-tête que Féloignement de tout le monde lui ménageait avec madame de Pressigny.

Un jour, au moment où l'on venait de se mettre à table, lepiqueur vint annoncer àsonmaître que, dans la matinée, il avait eu connaissance d'un sanglier à son quartan, qu'à son pied et à ses boutis il croyait reconnaître un sanglier voyageur, lequel, deux mois auparavant, ayant tenu le ferme sur sabeauge, avait décousu plusieurs chiens de la meute, sans se décider à quitter les houx. Il ajouta qu'il espérait le rembucherle lendemain, ou tout au moins le donner à rapprocher.

On doit penser si les veneurs accueillirent cette nouvelle avec enthousiasme. Dans le feu croisé des interpellations qu'elle provoqua, un de ces messieurs se récria gravement contre les sceptiques qui n'apercevaient pas le doigt de la Providence dans le retoui de ce vagabond.

— Les sangliers vermillent et Dieu les mène. Mes sieurs, continua-t-il, ne voyez-vous pas que celui-c arrive à point à Blanchelande pour fournir à Rodolphe l'occasion de nous prouver, sans déroger, vu h qualité de bête féroce du perpétrant, que nous accu

sions bien à tort notre ami de ne pas se contenter d'avoir égalé Jules Gérard en audace, mais de vouloir encore surpasser les exploits du célèbre baron de Munchhausen?

Cette insidieuse apostrophe fît l'effet de l'huile que Ton verse sur un brasier ; elle surexcita la gaieté de toute cette jeunesse. Chacun des convives se mit à commenter sur ce thème et à démontrer au jeune baron que son honneur exigeait que le terrible sanglier ne mourût pas d'une autre main que la sienne.

L'aplomb de Rodolphe semblait défier cette tempête de quolibets ; il s'efforçait, en riant du bout des lèvres, de riposter à ses nombreux et bruyants adversaires. Le cœur sensible de la vicomtesse était évidemment touché du rôle désobligeant que jouait en ce moment son adorateur, et l'expression de sa physionomie ne devait pas peu contribuer à fortifier celui-ci contre les brocards qui pleuvaient sur lui de tous les côtés. Le visage froid, grave, sévère de la jeune femme indiquait clairement aux rieurs qu'elle ne trouvait pas leur gaieté de bon goût ; de temps en temps, elle jetait sur Rodolphe un regard empreint d'un intérêt si peu déguisé, qu'il pouvait, sans trop de présomption, s'en exagérer la tendresse.

Jusqu'alors, jamais M. de Pressigny n'avait pris

part au persifflage dont son jeune voisin était la victime ; mais, soit qu'il eût surpris les sentiments que traduisait si expressivement la figure de sa femme, soit que son fanatisme de veneur s'offensât en entendant Rodolphe abuser d'une malencontreuse parenté pour appliquer une qualification injurieuse à ranimai que l'on devait chasser le lendemain, il prit la parole.

— Vous avez raison, mon cher, lui dit-il, le sanglier est un cochon sauvage, rien de plus. Mais, il serait aussi peu équitable de lui attribuer les vices de son cousinage dégénéré qu'il serait injuste de tarifer la valeur de nos ancêtres d'après la vulgarité de leur descendance. Faute de grives, on mange des merles, mon voisin ; je ne suis pas expert en cette matière, mais il me semble que lorsqu'on est, comme vous, avide des poignantes émotions des grandes luttes, à défaut de lions, on peut hien se contenter de sangliers. N'ayant pas, comme Jules Gérard et comme vous, subi cette décisive épreuve, qui vous place seul, dans la nuit, au milieu du désert, sans abri d'aucune sorte, face à face avec le roi rugissant des animaux, jenepuir» prétendrequeies sensations que je vais accuser pèseront de quelque poids sur vos déterminations. Cependant, je dois vous confesser que, dans ma

première rencontre aveclesanglierdont il est question aujourd'hui, lorsqu'on entendant les cris de douleur et de détresse demespauvreschiens, j'ai voulu aller à leur aide, lorsqu'aprèsavoir rampé sousleshouxpour me frayer un chemin, je me suis trouvé au milieu du. fort, les pieds engagés dans un terrain marécageux, aveugle par les feuilles épineuses, et que dans les charges furieuses que la hèle poussait contre la meute, j'entendais le bruissement de ses défenses contre les grès, et que je sentais, pour ainsi dire, son souffle sur mes hottes, ce cochon, puisque cochon il y a, m'a inspiré un sentiment qui ressemblait de si près à la peur, queje l'ai humblement accepté comme tel, et que j'ai prudemment battu en retraite. Puisse le certificat de vaillance qu'à mes dépensje décerne à notre ennemi vous affranchir de vos scrupules, mon voisin, et puisse t-il aussi vous décider à un exploit dont la dame de vos pensées ne saurait manquer de vous tenir compte !

Ed prononçant cette dernière phrase, René avait regardé tour à tour sa femme et le jeune baron, et l'accent sarcastique avec lequel il l'avait prononcée ne devait laisser à ceux ci aucun doute sur la pensée qui l'avait dictée.

Rodolphe avait rougi et pâli tour à tour ; sous le

regard incisif de son interlocuteur, ses yeux s'étaient baissés sur son assiette et son attitude exprimait le plus complet désarroi.

Avec la naïve confiance des cœurs sincères, la vicomtesse s'attribua l'honneur de la piteuse contenance de son adorateur ; elle supposa qu'en chevalier galant et bien appris, Rodolphe attendait, pour répondre, qu'elle lui eût octroyé la permission de prendre part à un plaisir que tant de fois il lui avait entendu condamner. Elle se hâta de le tirer de cet embarras en déclarant à son mari que, curieuse de juger par elle-même de la valeur d'un divertissement auquel celui-ci attribuait une si large part dans son existence, elle profiterait de la solennelle circonstance du lendemaiu pour faire ses premières armes. Elle ajouta qu'elle était certaine que le baron Rodolphe serait trop fier de l'avoir pour témoin de la « facile » victoire qu'on lui faisait espérer, pour ne pas se départir de ses « sages » résolutions et pour se refuser àl'imiter.

Madame de Pressigny avait accentué les adjectifs « sage » et a facile » afin de clore la bouche aux railleurs. Ceux-ci étaient gens trop bien élevés pour ne pas se contenter désormais de sourire « in petto ». Rodolphe inclina sa grosse tète en signe d'assenti-

ment, et chacun, excepté lui seul peut-être, attendit le lendemain avec un redoublement d'impatience.

A huit heures du matin, tous les hôtes du château de Violaine étaient donc réunis au carrefour de la vente l'Abbé, où avait été fixé le rendez-vous.

Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de leur dépeindre un spectacle qui leur est familier, et que laplumeestd'ailleurs impuissante àreproduire ; nous n'entreprendrons pasladescriptiondece mouvement d'hommes, de chevaux, de chiens, du contraste de ces élégances,' de ce bruit, de cette vie, avec les lieux sauvages où elles s'encadrent, avec les aspects mornes de la nature, alors revêtue de sa livrée de deuil.

Unepartiedes veneurs entourait madame dePressigny. Un des bras de la jeune femme soutenait la queue de son amazone, l'autre s'appuyait sur l'encolure de sa jument, dont ses doigts caressaient la crinière. Sous l'influence du parti pris conjugal, elle restait insensible au prestige de la mise en scène qui se déroulait devant elle ; elle le contemplait avec une indifférence étudiée, elle affectait d'entretenir son interlocuteur ordinaire des questions les plus étrangères au spectacle qu'elle avait sous les yeux.

Si séduisante que fût madame de Pressigny sous son chapeau d'amazone et dans le gracieux costume

dessinant sa taille ronde et svelte, Rodolphe ne prêtait qu'une attention très-médiocre aux opinions littéraires qu'elle jugeait bon de lui soumettre. Il était pâle, agité, comme un homme qui a peu ou mal dormi; de temps en temps, et en dépit du formidable couteau de chasse qui battait sur sa cuisse maigre, il plongeait un regard évidemment soucieux dans les lignes par lesquelles devait arriver Rémi, le piqueur du vicomte.

Son inquiétude n'avait point échappé à un petit groupe qui se chauffait devant un feu de branches sèches, car de ce groupe où chacun des gestes du jeune baron était commenté, on entendait venir des rires étouffés, indiquant sans doute qu'en dépit de la généreuse caution de la châtelaine, on n'y pariait point pour le tueur de lions dans le futur duel de celui-ci contre le quartanier.

Enfin, Rémi déboucha dans le carrefour ; mais, à sa mine allongée, à la brusquerie avec laquelle il jeta la botte de son limier à un valet de chiens, il était clair que le rapport ne serait pas tel qu'il l'avait promis la veille.

Rémi avait, en effet, battu toutes les futaies de hêtres et de chênes où le sanglier avait ses mangeures, sans en rencontrer une voie de bon temps ; il

s'était attardé pour tenir tous les bons fonds de Blanchelande ; n'ayant rien trouvé, il en concluait que l'animal avait gagné du pays. En revanche, il avait brisé sur deux cerfs, un daguet et une quatrième tête, et sur une biche.

En entendant le rapport de Rémi, Rodolphe avait soupiré comme si sa poitrine eût été allégée d'un grand poids; mais, nous devons lui rendre cette justice, il n'abusa pas de la situation à lui faite par la désertion de son futur adversaire. A quelques railleries rétrospectives dont les plus implacables l'apostrophèrent, il répondit avec une insouciance si bien jouée, que ceux-là mêmes qui avaient le plus suspecté la sincérité de ses exploits algériens sentirent leur incrédulité ébranlée.

Le mouvement de jalousie échappé la veille au soir à M. de Pressigny, n'avait pas été perdu pour la vicomtesse. Cette jalousie, elle voulut sans doute la surexciter en demandant à son mari de rentrer à Violaine avec ceux de leurs invités pour lesquels l'agonie du plus noble et du plus inoffensif des animaux n'avait aucun attrait.

René déguisa l'étonnement que lui causait cette prière insolite, il accorda la permission qu'on lui demandait avec une facilité bien faite pour ulcérer

un cœur déjà blessé. Madame de Pressigny était en selle pour partir. Mais Rodolphe intervint en se constituant l'interprète de tous les veneurs ; il supplia la vicomtesse de ne pas ajouter un second désappointement au premier, de ne pas priver la chasse d'une présence qui en était le plus grand charme.

M. de Pressigny ayant décidé qu'on attaquerait la quatrième tète, on alla frapper aux brisées. Aucun incident ne signala le lancer. Le cerf avait pris surle-champ un grand parti, il ne paraissait pas songer à tenter du change ou des retours, et les chiens empaumaient si franchement la voie, que tout faisait présager un magnifique laissez-courre.

Aux côtés de la châtelaine galopait Rodolphe, fidèle à son rôle de cavalier servant. Elle était rêveuse; aux mouvements de son corsage, il était aisé de voir qu'une vive émotion agitait son àme. Elle avait baissé son voile, mais, à travers le soyeux tissu de la gaze, l'attentif baron avait vu deux larmes briller entre les cils de la jeune femme et descendre lentement sur ses joues. L'instinct dont nous avons parlé lui disait que l'occasion était décisive, que le dépit livrait autant de cœurs que la passion, qu'il pouvait exploiter à son bénéfice la véhémence des sentiments

qui résultaient d'un nouveau témoignage d'indifférence conjugale.

Sous prétexte que l'allure excessive que prenait la chasse pourrait la fatiguer, il engagea madame de Pressigny, à raccourcir le galop de son cheval, il en fit autant et ils se trouvèrent bientôt à quelques centaines de pas en arrière du gros des veneurs.

Les passions se donnent le tort de faire trop bon marché des convenances sociales. Dans l'exercice de leur... vice, les joueurs, les gourmands, les chasseurs, s'affranchissent quelquefois, — il faut bien l'avouer, — des règles strictes des convenances pour lesquelles, partout ailleurs, ils professent le plus profond respect. Dans l'ardeur qui emportait les hôtes de madame de Pressigny à la suite de la meute, personne ou presque personne ne remarqua la disparition subite de la châtelaine et de son compagnon.

Les derniers cavaliers s'évanouirent bientôt, derrière les rangs pressés des arbres des futaies ; bientôt les abois des chiens se perdirent dans l'éloignement, ils n'arrivèrent plus que comme un tonnerre lointain, lorsque la meute débouchant d'une gorge franchissait une colline; vingt minutes ne s'étaient pas écoulées, que le* notes incertaines de quelque

'.< bien allez », qu'apportait la brise, troublèrent seule le solennel silence de l'endroit où se trouvaient Rodolphe et la vicomtesse.

Celle-ci avait arrêté sa jument ; elle avait appuyé son coude sur la fourche de sa selle : son menton reposait sur sa main ; elle demeurait pensive et recueillie, absorbée dans les tristes pensées qui assaillaient son esprit.

Rodolphe lui parla ; au son de cette voix, elle tressaillit. Elle semblait s'éveiller d'un songe, et s'apercevait seulement qu'elle était seuleau milieu des bois avec ce jeune homme. A un mouvement de terreur, qu'elle ne put réprimer, succéda une agitation qu'elle était impuissante à dissimuler. Avec l'accent d'une anxiété qui gonfla l'esprit de Rodolphe d'orgueil et d'audacieuses espérances, elle le supplia de la ramener à son mari, à leurs amis, et, sans attendre la réponse du baron, enlevant sa jument d'un vigoureux coup de cravache, elle la lança au galop à travers le taiHis, dans la direction d'où étaient venus les derniers murmures de la chasse.

Cavalier peu aventureux, bien qu'il se -trouvât dans cette situation où la passion donne de la virilité aux êtres les plus timides, Rodolphe suivait, bon gré mal gré, sa compagne. Il était moins attentif à

la gracieuse silhouette qui, tour à tour, paraissait et disparaissait entre les cépées, qu'aux gaulis, contre lesquels son cheval menaçait parfois de Je heurter. Celui-ci, tenant à rejoindre son camarade d'écurie, ramena son maître, bien plutôt que son maître ne le conduisit, aux côtés de la jolie châtelaine.

Rodolphe, en se retrouvant auprès de madame de Pressigny, fut épouvanté de l'état dans lequel il la trouva. Son voile déchiré flottait en lambeaux, sa tête se renversait en arrière, son visage et ses lèvres étaient pâles, ses yeux à demi fermés , elle ne restait en selle que par un miracle d'équilibre, et l'effort de ses deux mains convulsivement cramponnées à la fourchette.

Le jeune homme saisit la bride que madame de Pressigny avait laissée échapper, il arrêta sa jument et presque aussitôt la vicomtesse parut remise de sa défaillance, causée autant par la vivacité de ses sensations, que par la précipitation de la course ; puis, sans adresser une seule parole à son compagnon, elle cacha sa figure entre ses mains et elle éclata en sanglots.

Rodolphe avait mis pied à terre : il s'approcha de la jeune femme, il lui prit la main ; elle la lui abandonna sans résistance.

— Vous souffrez, madame? lui demanda-t-il. Les larmes de madame de Pressigny redoublèrent

de violence.

— Pourquoi, continua Rodolphe avec le ton emphatique qui lui servait a relever les lieux communs de son verbiage, pourquoi ne pas confier vos peines au plus aimant et au plus dévoué de tous vos amis j Pourquoi ne pas alléger vos douleurs en les partageant avec celui qui voudrait avoir mille existences pour les consacrera vous rendre heureuse ou pour les sacrifiera votre fantaisie?

— Oh ! je le sais, et je vous rends cette justice, Rodolphe, vous êtes bon, vous...

Les mots ont leurs physionomies aussi mobiles, aussi expressives que les masques humains. Le plus insignifiant d'entre eux devient, en certaines circontances, plus éloquent qu'un long discours. En entendant madame de Pressigny l'appeler « Rodolphe », ce dernier fut ravi au septième ciel. Il crut être modeste en acceptant cette amicale familiarité comrap le plus significatif des aveux.

— Vos peines! dit-il, supposez-vous qu'il ne les ait pas surprises dans vos yeux, celui qui n'a pas d'autre joie que de vous contempler? Vos douleurs, pensez-vous qu'elles n'aientpas fait saigner un cœur

qu'une irrésistible sympathie donnait pour frère à votre cœur ? Je vous ai vue, pauvre colombe, enchaînée dans le nid d'un oiseau de proie, et j'ai maudit la Providence qui permet de si cruels sacrilèges. J'ai été témoin des efforts par lesquels vous cherchiez à faire vibrer les cordes de l'âme chez l'homme auquel on a confié vos destinées, de la touchante résignation, de l'héroïque constance par lesquelles vous tentiez de l'attendrir, et, je vous le dis avec orgueil, je me sentais prêt, dùt-il m'en coûter la vie, à me montrer digne de vous, en ensevelissant en moimême l'amour qui me dévorait. Mais, brisée par la lutte, accablée par d'injustes mépris, révoltée par la plus monstrueuse des indifférences, vous courbez la tête, vous chancelez, vous pleurez, alors...

Madame de Pressigny interrompit Rodolphe au point précis où il avait besoin de ne point être interrompu ; mais ce qui la frappait dans ce galimatias, c'était la peinture un peu chargée de ses déceptions conjugales; elle soupira, et, levant ses grands yeux vers le ciel, avec un double expression de tendresse et de regret, elle s'écria :

— Moi qui l'aurais tant aimé !

Rodolphe se trouva un peu étourdi par cette interjection trop spontanée pour ne point être sincère ;

cependant, il ne se déconcerta pas, et il reprit avec une recrudescence de pathétique :

— Laissez-le donc à ses chiens et à ses chevaux, et n'y songez plus. Celui-là seul est digne de votre amour, dont l'âme partage les aspirations de votre àme, et qui, comme vous, a soif des jouissances sublimes du sentiment épuré. Celui-là seul mérite d'être aimé de vous, qui pourra vous suivre dans les. régions éthérées où nous élèvent les enivrements du cœur, et qui n'infligera jamais à votre tendresse l'injure d'un parallèle avec les plus grossiers de tous les plaisirs !

Ce pathos, réminiscence de quelque littérature malsaine, avait ému la vicomtesse. Le penchant qu'elle avait manifesté pour Rodolphe n'était certainement pas de l'amour ; ce penchant subissait cependant, en ce moment même, une transformation qui pouvait avoir les mêmes conséquences. Sympathique au jeune baron, en raison des soins que celui-ci rendait et de l'acharnement avec lequel on le persécutait, elle commençait à lui savoir tant de gré de la manifestion d'un sentiment qui protestait contre les dédains dont elle se croyait l'objet, qu'elle hésitait à en réfréner les élans. Heureuse de posséder un champion pour ses griefs, de sentir à la fois ca-

resser ses rancunes et verser du baume sur ses plaies, elle permettait à la reconnaissance d'étouffer les susceptibilités du devoir sans soupçonner sur quelle pente dangereuse cette reconnaissance la plaçait.

— Taisez-vous, Rodolphe ! au nom du ciel ; mon ami, ne parlez pas ainsi, jevousen conjure, si quelqu'un venait à vous entendre...

— Que craignez-vous, Marie? nous sommes seuls, seuls devant Dieu, qui entendra le serment que je vous fais de consacrer ce courage, dont vous ne doutez pas, vous, à vous arracher à une union détestée, et tout ce que vous avez deviné en moi d'abnégation, de désintéressement à...

Rodolphe n'acheva pas ; il demeura la bouche béante, le coi tendu, les yeux démesurément ouverts et fixés sur quelques cépées de chênes qui avaient encore leurs feuilles, enfin dans l'attitude d'un homme pétrifié par une apparition soudaine.

— Qu'avez-vous donc ? demanda madame de Pressigny, étonnée de voir son adorateur passer sans transition de l'ébullition à la glace.

— N'avez-vous pas entendu ?

La vicomtesse prêta l'oreille ; un bruit de feuilles froissées et de branches brisées par le passage d'un corps lourd et pesant arriva jusqu'à elle, Rodolphe

était remonté à cheval avec tant de précipitation qu'il n'avait chaussé qu'un étrier ; il se pencha vers sa compagne, et lui dit à voix basse :

— Votre mari monte un cheval bai, n'est-ce pas^

— Je le crois, mais pourquoi cette question ?

— Silence, murmura Rodolphe dont la parole incertaine et tremblante trahissait l'émotion, silence et fuyons... Je l'ai vu se glisser dans le taillis... fuyons si vous ne voulez pas qu'il nous surprenne !

La peur est contagieuse : madame de Pressigny, vivement impressionnée par la physionomie bouleversée de son compagnon, par l'émotion que révélaient ses paroles et son accent, subit les conséquences d'une terreur qu'avec un peu de réflexion elle n'eût point partagée ; elle ne songea pas que la fuite allait donner à son imprudence toutes les apparences de la culpabilité, et, abandonnant la bride de sa jument à Rodolphe, ils se trouvèrent pour la seconde fois lancés au galop dans l'épaisseur des taillis.

Ils n'avaient pas fait deux cent pas que derrière eux, retentit un trépidement cadencé qui indiquait qu'ils étaient poursuivis, et poursuivis à l'allure qu'ils avaient prise.

Le baron enfonça ses éperons dans le ventre de

niSTOIRE DE COCO 295

son cheval et fouetta vigoureusement celui que montait la vicomtesse. Il paraissait complètement affranchi de sa gaucherie et de ses timidités équestres ; halliers fossés, ravins, il traversait tout ce qui se rencontrait devant eux avec l'audace d'un « steeple-chaser » accompli. Cependant son attitude et l'expression de son visage démentaient cet héroïsme, et elles donnaient à supposer qu'il était le résultat d'une grande frayeur, laquelleen faisait oublier une autre plus petite.

De pâle qu'il était ordinairement, il était devenu livide ; ses lèvres blêmes tressaillaient, agitées par un frisson nerveux ; son regard effaré, incertain, se portait à droite, à gauche, avec toutes les manifestations de l'angoisse ; ses mains tremblantes, tourmentant outre mesure les rênes qu'elles tenaient, provoquaient de violents écarts chez la jument de madame de Pressigny. Un de ces écarts fut tellement brusque que la vicontesse, perdant toute assiette, faillit être jetée de côté. Instinctivement elle tourna ses regards vers son compagnon, et elle fut si surprise de cette altération extraordinaire de sa physionomie, qu'elle oublia le danger qu'elle venait de courir elle-même.

Le sentiment que la femme méprise le plus chez

l'homme est celui de la peur. Faite pour être protégée, elle dédaigne l'être déshérité dont le bras, dont le cœur ne seront pas assez puissants pour sauvegarder la paix de ses amours.

Un coup d'oeil avait suffi pour convaincre la vicomtesse que le vaillant Rodolphe subissait l'influence de la plus prosaïque des épouvantes. Elle entendit bourdonner tumultueusemcut à ses oreilles les récits des victoires léonines qui, à ses yeux, l'avaient posé en nouvel Alcide ; son imagination le lui montra dans toutes les attitudes modestes et triomphantes qu'il avait affectées en racontant ses prétendus exploits, et qui formaient le plus étrange des contrastes avec la figure piteuse qu'elle lui voyait en face du danger. Aussitôt elle mesura à la lâcheté dont elle recevait un si éclatant témoignage toutes les qualités, toutes les vertus qu'elle avait supposées plutôt qu'admises chez son adorateur. Ce qu'elle éprouva n'est pas de l'indifférence, ce fut du dégoût. Elle sentaitle pourpre de la honte monter à ses joues et une sueur glacée perler sur son front, en pensant qu'elle avait pu établir un parallèle entre un semblable personnage et son mari.

D'un mouvement brusque, presque indigné, elle lui arracha la bride de sa jument.

— Laissez, monsieur, dit-elle, vous avez, je crois assez à faire pour ne pas vous casser le cou, sans que je vous donne encore le souci de ma personne

Rodolphe était trop agité pour songer à se préoccuper des impressions que pouvait traduire le visage de sa compagne.

— Au nom du ciel, murmurait-il, ne nous arrêtons pas une seconde ! N'entendez-vous pas qu'il se rapproche ! S'il gagne sur nous, je suis... nous sommes perdus, Marie! Ah! reprit-il en s'apercevant un peu tard de la maladresse que la terreur lui faisait commettre, en essayant de la réparer par la plus chevaleresque des intonations, ah ! ce n'est pas que je redoute M. de Pressigny, j'ai bravé des ennemis plus dangereux que lui ; et d'ailleurs, qui ne serait trop heureux de mourir pour vous défendre ? Mais le scandale d'une telle aventure... Fuyons, Marie, et mon amour saura vous dédommager du sacrifice qu'il vous aura coûté,

Le plus frais, le plus argentin et le plus railleur des éclats de rire répondit aux rodomontades du jeune baron, qui vit avec stupeur la vicomtesse s'efforçant d'arrêter sa monture sans cesser pour cela de s'abandonner au bruyant accès de gaité qui s'était emparé d'elle.

Emporte* par le galop de son cheval, Rodolphe dépassa madame de Pressigny, et, à une assez grande distance, il l'entendit qui lui criait :

— Ne courez pas si vite, monsieur le baron, vous n'aurez pas même un lion à pourfendre ! Personne ne vous menace, cher monsieur Rodolphe, vous pouvez impunément vous montrer aussi brave que dans le salon de Violaine : c'est Coco, c'est mon cher Coco qui revient à moi et que je retrouve.

Rodolphe s'était arrêté à son tour. En se retournant, il avait aperçu une scène assez étrange : madame de Pressigny avait mis 'pied à terre; elle se dirigeait en courant et les bras étendus vers un grand cerf qui débouchait lui-même d'une clairière. Loin de paraître etïarouché, ranimai, les bois renversés sur le dos, tendant le corps et bramant doucement, donnait tous les signes de la satisfaction la plus évidente.

Le baron avait été assez avant dans l'intimité de la vicomtesse pour se trouver initié aux malheurs de Coco ; ils lui fournirent l'explication de ce qui se passait. Il présuma que le serf, ayant reconnu sous boisson ancienne maîtresse, l'avait suivie, comme il le faisait dans le parc de Violaine, et sans se douter, bien entendu, qu'il mettait ses amours en dé-

route. L'excellence des sentiments qui avaient dicté cette démarche n'empêchaient point Rodolphe d'envoyer le reconnaissant Coco à tous les diables, car il ne pouvait pas se dissimuler qu'il ne s'était pas montré lui-même tout à fait à son avantage dans cette circonstance.

11 revint sur ses pas, et descendit de cheval avec une figure visiblement allongée et cherchant dans son répertoire une phrase susceptible de s'appliquer à la situation.

11 ne l'avait point encore découvert, lorsqu'il rejoignit madame de Pressigny.

Celle-ci parut à peine remarquer le retour de Rodolphe auprès d'elle. Tout entière à la joie d'avoir reconquis son favori, elle lui prodiguait les marques de la plus expansive des tendresses, elle le flattait, elle lui faisait un collier de ses bras, die couvrait de baisers sa tête intelligente et fière. Coco ne semblait pas moins heureux ; il frissonnait sous la main qui caressait son encolure ; Cette main, il là mordillait avec des démonstrations si ardentes, qu'il doit être permis de supposer que la gourmandise n'était point étrangère à ses sentiments, qu'il cherchait entre ses jolis doigts les bonnes choses que jadis il était toujours certain d'y rencontrer. 11 s' n fallait

cependant que l'ivresse de Coco atteignit les proportions qu'elle affectait chez sa libératrice, qu'elle lui fit oublier l'univers : il restait inquiet, préoccupé ; de temps en temps il pressait la tête, ses naseaux aspiraient les émanations de la brise, ses oreilles se tendaient dans la direction du vent et il piaffait avec impatience.

Au moment où madame de Pressigny l'embrassait avec une nouvelle effusion, il lui échappa d'un bond si brusque qu'il faillit la renverser, s'éloigna d'une cinquantaine de pas et revint vers sa maîtresse en bramant avec une anxiété douloureuse.

Au même instant, un tonnerre de fanfares et d'abois, répercuté par tous les échos des vallées, éclata à une demi-lieue à peu près de l'endroit où ils se trouvaient.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda la vicomtesse, qui était devenue très-pâle.

— Gela signifie, madame, répondit Rodolphe avec une indifférence affectée, que ce cerf est le cerf de meute. C'est lui qu'on chasse ; c'est probablement en effectuant son retour au lancer qu'il vous aura rencontrée ; mais en tous cas les chiens et tous ceux qui les suivent seront où nous sommes avant qu'un quart d'heure ne se soit écoulé.

HISTOIHE DE COCO 301

— Ah ! s'écria la châtelaine étreignant l'encolure de son cerf, qui, tremblant, se pressait contre elle comme s'il eût compris qu'elle pouvait être pour lui un préservatif plus efficace que toutes les ruses, que toute la vigueur de ses jarrets d'acier ; ah ! n'avoir retrouvé mon pauvre Coco que pour le voir déchirer sous mes yeux, ce serait affreux !

— C'est pourtant là, madame, le moindre des dangers qui vous menacent.

— Que voulez-vous dire?

— Je ne suppose pas, madame, répondit Rodolphe avec ironie, que la présence de Coco puisse légitimer le tête-à-tête dans lequel on vous trouvera tout à l'heure avec un jeune homme dont vous aurez quelque peu tardé à découvrir les imperfections.

Un dédaigneux sourire passa sous les lèvres de la vicomtesse.

— Et bien! monsieur, dit-elle, rien n'est plus simple, éloignez-vous, laissez-moi.

Rodolphe se dirigea vers son cheval, comme s'il allait obéir ; il dégagea la bride qu'il avait enroulée autour d'une branche, mais, au lieu de se mettre en selle, il fouetta les flancs de l'animal d'un vigoureux coup de cravache. Le cheval partit au galop et lajument de madame de Pressigny que celle-ci

avait négligé d'attacher l'ayant rejoint, tous les deux disparurent dans le taillis.

— Qu'avez-vous fait, monsieur? demanda la vicomtesse avec une certaine angoisse.

— J'ai brûlé nos vaisseaux, madame, répondit Rodolphe ; écoutez-moi, je serai bref; les chiens là bas sont en défaut, mais cependant j'entends, par-ci par-là, des abois qui indiquent que nous n'avons pas grand temps à nous. Après m'avoir honoré d'une attention très-marquée, vous m'avez, tout à l'heure, madame, témoigné un sentiment qui va plus loin que l'indifférence. Ceci se nomme de la coquetterie, et rentre dans vos droits de jolie femme. Mais j'ai le droit aussi de ne pas vouloir en être la victime, et j'en use ; le hasard me protège, et j'en profite. Vous m'avez laissé entrevoir que vous ne m'appartiendriez jamais, madame ; je veux au moins, qu'aux yeux de tous, vous passiez pour m'avoir appartenu.

— Tout à l'heure, votre lâcheté n'était que bouffonne, monsieur, répondit la vicomtesse, elle tourne maintenant à l'ignominie. Pensez-vous, continua-t-elle, en toisant Rodolphe avec l'expression d'un mépris écrasant, pensez-vous que mon mari et le monde oseraient élever un doute lorsque je nierai ce que vous affirmerez ?

— Avec quelques années de plus, madame, vous sauriez qu'ici-bas c'est toujours le mal qui est la vérité.

Madame de Pressigny cacha son visage entre ses mains et Rodolphe se rapprocha d'elle.

— Écoutez-moi, Marie, lui dit-il d'une voix fiévreuse, je vous aime, je vous aime plus que la vie, plus que l'honneur, plus que la raison ; vos paroies moqueuses, le regard que vous avez jeté sur moi lorsque je vous rejoignais m'ont rendu fou ; je commettrais un crime pour ne pas devenir l'objet de votre aversion. Vous m'avez appelé un lâche, et je n'ai pas frissonné, parce que le dédaigneux sourire que j'avais déjà vu glisser sur vos lèvres avait déjà suffi pour rendre mon cœur insensible à toutes les douleurs, à tous les outrages. Je vous ai dit tout à l'heure que je voulais vous perdre, mais je peux aussi vous sauver, Marie : un mot de vous, un seul mot, et je l'essaye.

— Je n'implore de vous qu'une seule grâce, monsieur : éloignez-vous.

— Non, malgré vous, je vous sauverai de la fureur de M. de Pressigny et dussé-je l'attendre seul...

En disant ces mots, Rodolphe avait armé une ca-

rabine, qu'avant de détacher son cheval iJ avait enlevée de l'arçon de sa selle.

— Que prétendez- vous faire? s'écria la vicomtesse épouvantée.

— A cinq cents pas d'ici, dit Rodolphe en épaulant son arme, je connais une cabane de sabotier abandonnée, nous allons, nous y réfugier, et, tandis qu'ils chercheront le prétendu braconnier dont le coup de fusil aura a raccourci » leur cerf, je vous reconduirai où il vous plaira d'aller, Marie, avec l'affectueux respectduplus tendre et du plus dévoué de vos amis.

Au moment où le baron achevait sa phrase, madame de Pressigny s'aperçut qu'il dirigeait le canon de sa carabine sur le malheureux Coco, qui, trèsabsorbé parles abois menaçants, devenus de minute en minute plus distincts, ne soupçonnait pas qu'un autre péril plus grand encore que le premier était en ce moment suspendu sur sa tête.

Plus prompte que la pensée, sans calculer l'imprudence qu'elle allait commettre, madame de Pressigny s'était élancée entre Rodolphe et son favori.v

Fort heureusement elle put relever l'arme qui avait effleuré son visage : le coup partit au-dessus de sa tète.

HISTOIRE DE coco 305

Les trois acteurs de celte scène parurent également terrifiés.

En songeant combien peu il s'en était fallu qu'il ne devînt l'assassin de celle qu'il aimait, Rodolphe avait laissé la carabine échapper à ses mains, et il menaçait de la suivre sur le gazon.

Coco, dans l'éducation duquel l'Hippodrome n'avait pas jugé à propos de faire figurer la chasse à tir, avait pris la fuite.

Pâle comme si elle allait mourir, madame de Pressigny était prête à s'évanouir ; mais, fouettée par la colère et par l'indignation, le sang revint à ses joues : elle s'avança vers Rodolphe les yeux étincelants, les lèvres frémissantes.

— Monsieur, lui dit-elle d'une voix vibrante, tout à l'heure je vous priais de vous éloigner, maintenant je vous l'ordonne. — Tuer mon cerf! — Mais vous n'avez donc pas soupçonné que le caprice qui m'attachait à ce pauvre animal devenait de la reconnaissance depuis que, grâce à lui, j'avais démasqué les sentiments bas et vils de l'homme qui cherchait à surprendre mon cœur? — Partez, monsieur. Une honnête femme ne peut demander son salut qu'à la franchise et à la vérité; mon mari va venir, je lui

dirai tout. Je l'initierai aux angoisses, aux dé-

chirementsqui, depuis un an, me punissent de l'avoir un instant méconnu : il saura tout ce que mon amour trop tardif pour lui -m'a coûté de larmes; je lui confesserai les défaillances d'une àme prête à s'égarer, mais qui n'a jamais cessé d'être digne de lui ; je ne lui cacherai rien de ce qui s'est passé entre vous et moi, monsieur ; je lui montrerai l'abîme où le dépit, où le désespoir pouvaient me précipiter ; j'implorerai pour mes torts, non sa pitié, mais sa justice, et si René ouvre ses bras à mon repentir, je braverai les calomnies dont vous m'avez menacée.

— C'est à lui, c'est à lui seul de vous demander pardon, Marie, dit une voix qui sortait de l'épaisseur du taillis.

Madame de Pressigny poussa un cri de joie, elle avait reconnu son mari avant de l'apercevoir, et, en effet, les feuilles desséchées et les rameaux de chêne s'écartèrent et livrèrent passage à René qui parut sur le théâtre de cette scène.

Sans lui laisser le temps de descendre de cheval, la vicomtesse courut à lui, elle appuya son pied sur le pied de M. de Pressigny, saisit de la main gauche une poignée de crins, elle s'élança, et, jetant le bras qui restait libre autour du cou du cavalier, elle l'embrassa avec une indicible ivresse.

Ce fut là l'explication des deux époux.

Nos lecteurs, qui n'ont point participé aubénéfice de ce dénouement, ont 'le droit de se montrer plus exigeants, et nous allons essayer de les satisfaire.

René, ayant vu « par corps » le cerf de meute, avait cru reconnaître en lui l'ancien favori de sa femme. Il avait pris les devants pour éclaircir ses doutes. En traversant une ligne, il avait rencontré la jument de madame de Pressigny et le cheval de Rodolphe qui galopaient à l'aventure ; il avait arrêté la jument, puis, en proie à mille inquiétudes, à mille soupçons, il s'était mis à la recherche de celle qui devait être ou coupable ou la victime de quelque accident.

La détonation de la carabine lui avait fait pressentir qu'il n'était qu'à quelques pas de ceux qu'il voulait trouver, il s'était approché, il avait entendu la fin de leur conversation.

Tout en partageant les transports de la vicomtesse, René dégageait sa tête, et il jetait autour de lui des regards qui promettaient au baron Rodolphe tout autre chose que des caresses. .

Mais le baron Rodolphe s'était éclipsé.

Cependant la chasse se rapprochait; la voix de chaque chien commençait à se distinguer du hurle.

ment ou de l'aboi de ses frères, et le taillis vibrait aux retentissants éclats des trompes.

M. de Pressigny assit sa femme devant lui, et, chevauchant enlacés àlamode des fiancés normands, ils se dirigèrent vers l'endroit où René avait laissé la jument ; madame de Pressigny s'étant remise en selle, ils rejoignirent le gros des chasseurs, où l'ordre fut donné de rompre les chiens.

On y parvint, non sans peine. Le dernier des anglo-poitevins n'était pas encore couplé, que la vicomtesse aperçut dans un buisson deux gros yeux luisants comme deux escarboucles qui suivaient chacun de ses mouvements.

Ces yeux appartenaient à Coco qui, complètement revenu de ses erreurs du mois de septembre, avait rôdé dans les alentours pour ne pas laisser échapper cette occasion de se remettre à un régime dont, mieux que jamais, il pouvait, en ce moment, apprécier les vertus réparatrices.

Effectivement, il fit son entrée à Violaine, à la gauche de sa maîtresse et au milieu des chasseurs, absolument comme à l'Hippodrome, avec cette seule différence que, pour la première fois de sa vie, il fut sincèrement applaudi.

Le lendemain, deux amis de René se présentèrent

au château du baron Rodolphe ; mais le baron avait sans doute prévu cette visite désagréable, car il était parti dans la nuit pour le cap de Bonne-Espérance, où il comptait, avait-il dit à ses gens, se livrer à la chasse de l'éléphant.

Nous nous apercevons bien tard que ce récit a pris peu à peu, sous notre plume, les proportions d'une longue histoire ; cependant, nous ne nous déciderons pas à faire grâce à nos lecteurs de l'épilogue.

Un an après l'aventure que nousvenons de raconter, tout était bien changé à Violaine. René était devenu le plus empressé, le plus tendre des maris ; les goûts cynégétiques que madame de Pressigny avait si longtemps qualifiés de passions sauvages se trouvaient si dûment amortis que, le 31 août, la châtelaine dut rappeler à son mari que le lendemain était un jour solennel, et qu'il ne convenait pas que son nouveau bonheur n'empêchât de le célébrer. La physionomie de la vicomtesse avait pris, à la longue, cette fierté sereine, cet épanouissement radieux de la femme parvenue au plus haut grade de la hiérarchie conjugale, au rang d'idole.

Cependant, vers le milieu de septembre, elle devint subitement inquiète et soucieuse. Elle se

levait avec l'aurore, et passait à la hâte sa robe de chambre : elle descendait dans le parc et appelait Coco, et elle ne paraissait un peu rassurée que lorsqu'elle avait vu le cerf accourir à sa voix.

Évidemment, elle redoutait une nouvelle catastrophe ; l'agitation de Coco, les intonations lamentables qu'il prenait pour « raire» son dédain des jouissances gastronomiques qui avaient joué un rôle si important dans son existence, légitimaient du reste ces appréhensions.

Madame de Pressigny avait 'supplié son mari de mettre quelques obstacles à cette humeur vagabonde; elle parlait de faire exhausser les murs du parc, elle voulait que l'on enfermât Coco dans quelque écurie, ou que deux entraves, tout au moins, répondissent de lui. René accueillait ces propositions avec un sourire équivoque, qui semblait bien étrange à une femme habituée à voir ses caprices acquérir force de lois. — Elle soupçonnait son mari d'être un peu jaloux de l'attachement bien naturel qu'elle témoignait au pauvre animal ; elle n'avait pas le courage de le gronder, mais elle ne résistait pas non plus à la tentation de prendre la petite mine boudeuse qui la faisait jolie.

Un matin, que ses instances avaient été plus vives

que de coutume, au lieu de lui répondre, M. de Pressigny lui montra le « breack » qui revenait chargé de la ville, et qui s'arrêtait devant le péron.

Sur l'ordre de leur maître, les domestiques descendirent de la voiture d'énormes paniers, dont la forme insolite intriguait beaucoup madame de Pressigny.

On ouvrit un de ces paniers, puis l'autre ; deux superbes biches en sortirent: elles chancelèrent un instant sur leurs jambes engourdies, firent quelques pas en trébuchant, et, retrouvant bien vite leur gracieuse agilité, elles traversèrent les pelouses en bondisssant, et s'enfoncèrent sous les futaies.

— Ma chère amie, dit René à sa femme qui lui demandait le mot de cette énigme, Coco ne s'en ira plus. Tous les coureurs de bois se ressemblent : pour les empêcher de battre l'estrade, il suffit quelquefois de les mettre en ménage.

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