LE? AVENTURES
en dehors des combinaisons stratégiques de son ancien camarade.
Le parti de Lafourchelte fut bientôt pris ; le sacrifice de la nob'e coiffure fut bientôt fait : il la lança au chien sans plus de façons que s'il se fût agi de cette vulgaire peau de lapin à l'aide de laquelle un professeur inculque les principes du rapport à ses élèves.
L'animal n'en demandait pas davantage ; il engueula la soyeuse fourrure, et s'enfuit à toutes jambes. Sansonnet éprouvait le sentiment singulier dont tous les gens de proie, conquérants ou simples voleurs, sont possédés pour le bien mal acquis.
On sait qu'ils portent généralement aux fruits de leur rapine un attachement féroce, qui ne ressemble en rien à la tendresse qu'un honnête bourgeois porte à l'héritage de ses pères, et Sansonnet était intraitable vis-à-vis de tout ce qu'à tort ou à raison il se croyait le droit de revendiquer.
Peut-être calomniuns-nous la pauvre bête, et son envie de reconquérir le couvre chef du baron n'étaiteiie autre que celle du soldat jaloux de garder le drapeau qu'il a pris à l'ennemi.
Lorsque Lafourchette avait passé devant lui, balançant la casquette dont la queue soyeuse balayait les graviers du chemin, Sansonnet, luttant contre
D UN C11IEN DE CUASsE
un certain bruit qui régnait dans sa mémoire, s'était d'abord contenté d'une réflexion mentale :
— J'ai vu ce renard-là quelque part, s'était-il dit, en se plaçant en arrêt sur la dépouille de la bète fauve.
Mais les souvenirs de Sansonnet s'étant précisés, il ressentit un violent mouvement d'humeur contre celui qui s'en allait nanti de ce que la brave bète considérait comme sa part du butin. Ce fut sous ces diverses impressions qu'il résolut de soutenir sans trêve, ni merci ce qu'il considérait comme un droit légitime, et nous avons vu qu'il ne s'en était pas mal acquitté.
Enivré de ce qu'il considérait comme un nouveau triomphe, Sansonnet regagna à tire d'ailes la peite hutte dans laquelle Thibault avait établi son domicile. 11 gratta à la porte, et, voyant que cette porte restait close, il fouilla la terre de ses griffes, pratiqua un trou convenable, et fit entrer dans ce trou la coiffure de M. de Hertogenwalden, en la recouvrant avec tant d'adresse, qu'il devenait difficile de découvrir l'endroit où elle était ensevelie. Ceci fait, il alla reprendre sa faction avecl'àme satisfaite d'un brave qui a vengé l'honneur de son régiment, et placé
désormais sa conquête à l'abri de toute insulte.
Lafourchette avait suivi le chien à son tour; il n'avait rien perdu du manège que celui-ci venait d'exécuter.
Il apprenait que le chien appartenait, soit au cantonnier, soit à l'un de ses aides, il lui restait à préciser ces renseignements, et, dans ce but, il se dirigeait vers la hutte, lorsqu'il vit la porte de cette hutte s'ouvrir pour donner passage à une jeune fille et à un jeune homme, dans lesquels il reconnut Thibault et Jackobine.
Mostricht n'avait point révélé à son camarade les causes de son mécontentement contre son fils adoptif, les raisons pour lesquelles il l'avait chassé de sa chaumière; mais Lafourchette n'en détestait pas moins Thibault : d'abord, parce que ce dernier était droit, simple et honnête ; ensuite, parce que le rancunier chasseur se souvenait du beau plongeon que celui-ci lui avait fait faire.
Il se rappela que Mostricht avait avoué que Thibault avait rôdé le matin même autour de l'habitation du vieux garde. L'innocence que revendiquait le bonhomme pour son ancien élève s'accordait mal avec la possession d'un chien aussi madré que paraissait l'être celui que Lafourchette venait de voira l'œuvre.
d'un chien de chasse 227
En voyant apparaître les deux jeunes gens, Lafourchette se jeta à plat ventre et gagna, en rampant dans les broussailles, les bords du ruisseau qui serpentait aufonddelavallée, dont la route suivait le faîte.
Il se glissa le long du lit de ce ruisseau, qu'abritaient les troncs multipliés des aulnes et des saules, il coupa au court, et put s'établir sous un pont de bois que Jackobine devait nécessairement traverser pour rentrer chez elle.
En revenant de Dolhain, Jackobine était si joyeuse des pacifiques dispositions dans lesquelles elle avait laissé son père, qu'elle n'avait pas su résister à la tentation de faire partager à Thibault un bonheur que celui-ci avait si bien mérité ; elle s'était arrangée pour passer par l'endroit où travaillait son ami. L'entretien des deux jeunes gens avait été ce qu'il devait être après une cruelle séparation, en face des nouvelles inespérées que la fille du chasseur apportait avec elle. Thibault avait fondu en larmes, lorsque celle-ci lui avait annoncé que son père accueillait le tribut payé par l'orphelin à la reconnaissance. Quand Jackobine lui parla en rougissant des espérances que les dernières paroles du vieillard les autorisaient désormais à concevoir, l'émotion du pauvre garçon avait été au comble ; il s'était jeté à genoux
joignant les mains, les élevant, tantôt vers le ciel, tantôt vers celle qu'il aimait, comme s'il n'eût su qui il devait remercier : de Dieu qui avait pris en pitié un amour caché si humblement dans le cœur de celui qui l'éprouvait, ou de celle dont il ne se croyait pas encore digne.
On doit aisément comprendre l'ivresse de Jackobine, lorsqu'une seconde fois elle put apprécier la tendresse de celui qu'elle accusait jadis de l'avoir dédaignée. Les mouvements qui agi taients on cœurse révélaient par un incessant babil ; elle voulut visiter la cabane de Thibault ; elle s'attendrit sur les tristesses que l'isolement avait du avoir pour son ami ; mais ellerepritune figure sereine en évoquant ell-emême les riantes perspectives que leur réservait l'avenir. Dans les transports du bonheur qui inondait son âme, la jeune fille ressemblait à ce papillon qu'éblouit la multiplicité des fleurs d'un parterre, et qui agite ses ailes au-dessus de toutes, sans qu'une seule fixe son vol. Elle passait, «an? transition, des^euxl de leur enfance aux doux rêves des jours futurs : elle rappelait à Thibault une course folle à travers les bois, les chasses aux fraises, aux myrtilles, ces mille riens qui se présentent si charmants lorsque la félicité les encadre, et elle s'élançait presque en
d'un chien de chasse 229
même temps vers les joies plus sereines qui les attendaient, parlant sans balbutier, sans rougir, tant son cœur était pur, du berceau dans lequel elle endormirait son premier enfant.
Elle eût prolongé jusqu'au soir ces entraînantes causeries, mais l'honnête Thibault lui fit remarquer que si court que leur semblât le temps, il n'en marchait que plus rapidement ; il lui rappela que ses petits frères n'avaient pas l'habitude de la voir éloignée d'eux aussi longtemps.
Jackobine se résigna à rentrer au logis, et le jeune homme voulut l'accompagner pendant une partie du chemin.
Ils allaient côte à côte, Thibault tenant dans sa main robuste les doigts minces et délicats de la jeune fille ; leurs yeux humides se cherchaient et se confondaient dans une même pensée ; nul souci du prochain ne leur faisait craindre de laisser leurs visages refléter les sentiments qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. — Tantôt Jackobine, de sa voix de fauvette, reprenait son gracieux caquetage, et tantôt ils marchaient silencieux ; mais même lorsqu'ils ne parlaient pas, leurs cœurs ne cessaient pas de s'entendre.
Ils arrivèrent ainsi au pont de bois sous lequel
était blotti Lafourchette, et qui, naturellement, devait être le lieu de leur séparation ; car de l'autre côté de ce pont on pouvait être aperçu de la maison du vieux chasseur.
Tous ceux qui ont été amoureux, c'est-à-dire tous ceux qui nous liront, se souviendront d'avoir éprouvé de pareils sentiments. Au moment où l'on se quitte, on découvre que Ion avait à se dire mille choses que d'autres choses ont fait oublier ; on maudit le temps si prompt à s'enfuir ; il n'y a pasde lendemain pour les cœurs qui s'aiment. Lesadieux des deux jeunes gens se prolongèrent donc pendant quelques instants sur le pont, et, derrière le madrier qui l'abritait, le haineux chasseur ne perdit rien de leur conversation.
Lorsqu'il remonta sur la route, après que Thibault et Jackobine se furent tous les deux éloignés, l'un du côté où l'attendaient ses outils, l'autre dans la direction de la chaumière, Lafourchette était en proie à un accès de rage folle.
Il connaissait la cause des dédains que la jeune fille avait eus pour lui : elle lui préférait un misérable casseur de pierres ; elle aimait Thibault ; elle l'aimait d'un amour dont il avait pu apprécier la tendre énergie.
Il ne doutait plus que son heureux rival et le braconnier ne fussent qu'une même personne ; il avait entendu les réponses évasives de Thibault, lorsque la jeune fille l'avait questionné sur les moyens employés pour réunir la somme considérable avec laquelle il avait secouru la détresse de son père.
Lafourchette se promena longtemps de long en large sur la route. La colère concentrée du bilieux personnage l'étoufïait ; la violence de ses sensations lui enlevait jusqu'à la faculté de penser.
Enfin, une idée infernale traversa son esprit ; ses yeux brillèrent d'un feu sombre, un sourire sinistre crispa ses lèvres : il poussa un profond soupir, comme si sa poitrine eût été débarrassée d'un fardeau qui l'oppressait : il venait d'entrevoir le moyen de tirer une vengeance terrible, et de Mostricht, et du casseur de pierres.
D'une main que l'agitation de son âme rendait tremblante, il enleva les bourres de son fusil, répandit sur le chemin le menu plomb dont ce fusil était chargé, glissa une balle dans chacun des canons de son arme, et, prenant à travers champs, il gagna la forêt, se dirigeant vers les taillis dans lesquels le châtelain et Mostricht s'étaient enfoncés quelques heures auparavant.
Nous laisserons pour le moment. Lafourchette aux sombres projets qu'il médite, Thibault à ses pierres et à ses souvenirs, et nous irons retrouver Jackobine.
Elle était rentrée au logis ; et, toujours sous l'impression des mêmes sentiments, elle s'occupait en chantant des soins du ménage. Ses jeunes frères, surpris de cette gaieté dont leur sœur les avait sevrés depuis si longtemps, s'arrêtaient devant elle et la considéraient avec de grands yeux étonnés. Alors Jockobine les saisissait entre ses bras, les couvrait de baisers, comme si ces baisers eussent dû leur révéler un secret que son cœur brûlait d'épancher dans tous les cœurs amis.
Cependant, vers le soir, la physionomie souriante de Jackobine parut s'assombrir ; l'heure à laquelle
d'un chien de chasse 233
les bûcherons que surveillait Mostricht quittaient leurs travaux était passée depuis longtemps, et le vieux chasseur n'était pas rentré.
La nuit était venue ; la soupe fumait dans la terrine en faïence brune ; les assiettes luisantes étaient symétriquement alignées sur la table, autour de laquelle tournaient les petits enfants, en jetant des regards avides et inquiets sur les apprêts de leur souper: tout indiquait qu'une semblable inexactitude n'était pas dans les habitudes du maître de la maison.
Jackobine interrogea les aînés de ses frères ; ils avaient vu leur père rentrer quelques instants après être sorti pour prendre son fusil et sa gibecière.
La jeune fille allait et venait de la cheminée à la porte, avec une inquiétude croissante ; elle regardait au dehors, cherchant à sonder l'obscurité delà nuit ; elle n'apercevait que les silhouettes des genévriers qui se découpaient en noir comme des fantômes, et dont l'aspect lui semblait ce soir-là plus sinistre que d'ordinaire.
Enfin, un pas lourd retentit dans la cour, et Mostricht apparut, secouant sur le seuil la boue dont ses souliers étaient couverts.
Le vieux- chasseur paraissait plus sombre, plus
soucieux qu'il ne l'avait jamais été ; il posa son fusil la crosse en l'air dans l'angle de la cheminée pour en sécher les canons humides ; il prit une escabelle et s'assit au coin de l'âtre
Jackobine s'approcha de lui pour l'embrasser, il la repoussa. Il supporta avec impatience les caresses du plus jeune de ses enfants, qui tendait ses petits bras vers son père, et s'efforçait de lui présenter ses joues rouges, rondes et fraîches comme des pommes. Il demeura assis, le coude appuyé sur son genou, la figure reposant sur la paume de sa main.
La jeune fille l'invita à se mettre àtable,Mostricht répondit durement qu'il n'avait pas faim.
Jackobine, interdite, ne savait à quelle supposition s'arrêter.
Cependant, son titre de mère de famille lui faisait un devoir de songer aux enfants, dont les visages s'attristaient en voyant de nouveaux retards apportés à ce qui était pour eux la plus agréable opération de la journée.
Le repas terminé, elle se hâta de les coucher, ei se rapprocha de son père. Elle ne pouvait croirt qu'un nouveau malheur eût put renverser l'échafaudage de félicités que, depuis douze heures, elle travaillait à construire, et cependant elle n'osait inter-
d'un chien de chasse 235
roger son père. Elle s'assit sur la pierre du foyer ; elle essaya de placer sa tête sur les genoux du vieillard, qui aimait tant à en caresser les boucles soyeuses ; une seconde fois, et d'un geste impérieux, Mostricht éloigna sa fille.
Il se leva, prit son fusil, en renouvela les amorces, et se dirigea vers la porte, sans adresser un mot à Jackobine ; puis tout à coup, comme s'il se fût ravisé, il se retourna vers elle.
— Je vais vous enfermer, lui dit-il d'une voix brève et sévère. Vous vous coucherez, vous éteindrez toute lumière, et, quoique vous entendiez, gardez-vous de bouger.
Jackobine s'était précipitée au genoux de son père en les étreignant.
— Père ! père ! s'écria- 1- elle, père, vous me cachez quelque chose !
Le bonhomme hésita un instant, un violent combat semblait se livrer dans son âme ; toutefois, son regard s'était un peu adouci en se fixant sur Jackobine suppliante.
— Et vous, Jackobine, répondit-il, et vous, n'avez-vous rien caché à votre père ?
Jackobine crut que le vieillard faisait allusion à la visite rendue par elle à son frère adoptif ; elle baissa
les yeux, mais elle se sentit rassurée en se rappelant les paroles qui lui semblaient avoir autorise cette démarche :
— Père, dit-elle, vous avez été mon complice ; n< m'aviez-vous pas promis ce matin que Thibault serait désormais le bienvenu auprès de vous ? Je n'ai pas pensé être coupable en hâtant autant qu'il dépendait de moi le moment où mon frère pourrait embrasser son père.
— Ah ! dit le vieillard d'une voix railleuse, tu as vu Thibault et tu l'as remercié de nous avoir si gé-« néreusement sacrifié ses économies, n'est-ce pas?
— Sans doute, mon père.
— Et Thibault a accepté tes éloges ? Thibault a reconnu qu'il était celui qui les avait mérités? s'écria Mostricht, en regardant fixement sa fille.
— Oui, mon père. Mais pourquoi cette question
— Pourquoi? je vais te le dire. Celui qui a lanct par ce carreau la ceinture aux florins est le braconnier que M. le baron, une heure auparavant, poursuivait dans son parc : j'en suis certain. Si don< c'était Thibault qui fût venu à notre aide, Thibault s* trouverait convaincu d'être le braconnier dont 01 jase tant dans le pays ! Thibault chasseur ! Thibault braconnier! C'est tellement absurde, qu'il ne faut
d'un chien de cuasse 237
plus s'arrêter à cette pensée. Il faudrait donc croire que Thibault a simplement accepté des compliments qu'il n'avait pas mérités, des remerciments qui ne s'adressaient pas à lui. Mais si j'ai eu à me plaindre de Thibault, je n'en reconnais pas moins que c'est un cœur droit et loyal, et que, pendant les dix-huit ans qu'il a passés dans cette chaumière, je ne l'ai jamais surpris à déguiser la vérité ; il faut essayer d'une troisième supposition... Jackobine.
— Mon père...
— Ecoute. Je crois peu aux hommes qui se laissent attendrir par les infortunes d'un vieillard ; mais je crois beaucoup aux filles imprudentes dont la coquetterie encourage les prodigalités d'un bandit.
— Mon père ! s'écria la jeune fille en étendant la main sur la couchette drapée de serge, je prends à témoin celle qui est morte là, que vous outragez injustement votre fille.
Cette invocation soudaine parut faire une profonde impression sur Mostricht.
— Dieu le veuille ! dit-il, car si je te trouvais coupable, Jackobine, s'il était vrai que tu connusses ce misérable qui a osé m'offrir cet argent, produit de ses détestables rapines, si tu avais entretenu quelques relations avec un rôdeur de nuit, demain, tu
sortirais de cette demeure, et tu irais où la main de Dieu conduit la fille qui a oublié ses saintes lois.
— Mon père, je vous jure...
— N'oublie pas mes recommandations : couche toi et éteins les lumières ; je vais rester près d'ici ; que pas un bruit venant de la maison ne me donne à supposer que tu cherches à avertir celui que j'at tends.
— Mais, mon père, qu'allez-vous faire ? s'écrii Jackobine, pâle d'angoisse et essayant de retenir le vieux chasseur.
L'émotion que manifestait la jeune fille rendit au soupçons de Mostricht toute leur vivacité ; il la repoussa, sortit et ferma à double toute la porte d la chaumière.
Jackobine était demeurée à la place où l'avait laissée son père, muette, immobile, comme écrasée par une affreuse réalité : une idée terrible s'étai présentée à son esprit.
Elle s'était rappelé l'embarras de Thibault à ses questions ; elle se souvenait qu'il s'était refusé à lui indiquer les ressources qui lui avaient procuré des économies relativement si considérables. Si, malgré l'invraisemblance d'une pareille supposition, si, en dépit de ses antécédents, Thibault était le bracon-
nier!... Son père et lui, tous deux armés, allaient donc se trouver en face l'un de l'autre, animés tous les deux des sentiments violents de leur antagonisme?
A cette pensée d'une lutte parricide, Jackobine sentit un frisson glacial courir sur son corps ; ses genoux chancelants se dérobèrent sous elle ; la respiration lui manqua ; un tremblement convulsif agitait ses membres et faisait entrechoquer ses dents.
Mais Jackobine était une fille valeureuse ; un sang ardent, qu'elle tenait de son père, coulait dans ses veines. .
Avec la rapidité de la pensée, elle se trouva debout, ferme, résolue, presque calme, décidée à tout oser pour prévenir l'horrible malheur qu'elle redoutait.
11 fallait aller trouver Thibault à sa hutte, le confesser, et, s'il était coupable, le prévenir du danger qui le menaçait.
La porte était close ; les volets de la fenêtre étaient renforcés de barres qu'on ne pouvait enlever sans bruit ; mais une trappe communiquait de la chambre à l'étable, et cette étable avait sa trappe du côté opposé à celui où son père lui avait dit qu'il se placerait en embuscade.
En un clin d'oeil, Jackobine s'était débarrassée de ses chaussures; marchant pieds nus, elle parvint à la cloison. Tremblante, retenant son souffle, ell fit glisser la trappe dans ses rainures : alors, haletante d'émotion, elle reconnut que l'étable était éclairée par une douce réverbération, celle que, dans les nuits sans lune, l'atmosphère emprunte au étoiles. De plus, la porte de l'étable était toute grande ouverte.
Jackobine, rasant les murailles, parvint dans la campagne ;elle fit un large détour pour gagner la route, et ce détour empêcha qu'elle ne fût aperçue de Mostricht, qui s'était blotti sur le sommet de sa meule, les yeux fixés sur la route.
Aussitôt que Jackobine fut dans le chemin, elle se mit à courir aussi rapidement que ses forces, le lui permettaient.
Elle se trouvait à cent pas du pont où, le matin, eiic s était séparée de Thibault ; il ne lui restait plus, pour atteindre la cabane du casseur cj£ pierres, située au sommet du versant opposé, qu'à franchir la côte qui s'élevait en spirale devant elle, lorsqu'elle crut voir paraître une ombre le long des buisson qui bordaient le chemin.
Jackobine se trouvait sous le coup d'une trop
d'un chien de chasse 241
puissante terreur pour être accessible à des craintes vulgaires ; elle passait outre, lorsqu'un chien, sortant d'un hallier, vint à elle avec de grandes démonstrations affectueuses.
Elle reconnut sur-le-champ Sansonnet; Sansonnet, de son côté, avait deviné une amie dans cette voyageuse attardée.
— Thibault, Thibault ! es-tu là?
A cet appel, une haute silhouette se dressa du fond du fossé, et se dirigea précipitamment vers la jeune fille.
C'était Thibault, en effet : ainsi que l'avait présumé Mostricht, le braconnier allait à la chaumière pour y reprendre son butin de la nuit précédente.
Deux raisons avaient décidé le casseur de pierres à cette dangereuse entreprise. Il tenait à achever l'œuvre qui lui avait rendu l'amitié de son père adoptif, qui lui avait ouvert de si enivrantes espérances ; il voulait compléter la somme que Mostricht devait à Lafourchette ; enfin, il craignait de laisser ce gibier dans la meule, où, tôt ou tard, il ne pouvait manquer d'être découvert.
— Vous, Jackobine, vous à cette heure, et par les chemins ! dit-il, lorsqu'il fut assuré que c'était bien celle dont il avait cru connaître la voix.
— Et vous-même, Thibault, comment se fait-il qu'au lieu de vous reposer paisiblement de vos fatigues de la journée, dans votre hutte, je vous trouve courant les champs? Oh! continua la jeune fille avec un éclat déchirant, mes pressentiments ne m'avaient pas trompée : c'est vous Thibault, vous qui avez ravagé les bois de notre seigneur. Ce n'est pas du fruit de votre travail, ce n'est pas de l'épargne de vos sueurs, ce n'est pas de la dime de votre misère que vous avez secouru mon père ! c'est du produit du pillage et de la rapine. Jamais il ne pourra vous pardonner, Thibault, vous nous avez perdus!
— Jackobine, répondit Thibault d'une voix sourde, il fallait vous préserver d'une union détestée ; il fallait sauver le vieil homme de la misère, je n'ai pas hésité à charger ma conscience d'une faute que je détestais. Si j'ai réussi, je n'ai pas le droit de me plaindre, je subirai mon châtiment sans murmurer
— Pauvre Thibault ! murmura la jeune fille avec un accent encore plein d'amour; garde-toi d'aller à la maison, mon père est caché près de la maison, il t'attend, son fusil à la main...
Jackobine s'interrompit brusquement : Thibault venait, d'un geste impérieux, de lui recommander le silence.
d'un crien de chasse 2 43
Depuis quelques instants, Sansonnet grondait sourdement ; il aspirait la brise en manifestant une vive inquiétude, et Thibault, rendu actif, avait luimême entendu un pas qui se rapprochait d'instant en instant.
Il prit la main de Jackobine, siffla doucement Sansonnet et entraîna la jeune fille dans le fossé où il s'était caché en la voyant venir ; ils se trouvèrent abrités tous les trois par l'ombre de la haie.
Bientôt, ils virent passer, à cinq pas de l'endroit où ils se trouvaient, un homme dont l'aspect et les allures étaient étranges.
Il était coiffé d'un bonnet de laine rabattu jusque sur les yeux, et ses traits étaient rendus méconnaissables par une épaisse couche de noir dont les avait barbouillés ; sur son épaule, on voyait luire les deux canons d'un fusil. Il n'avançait qu'avec des précautions infinies, s'arrètant à chaque pas pour interroger les profondeurs de la nuit, promenant de tous les cotés un regard dont on devinait l'anxiété, attentif à tous les bruits que lui apportait la brise. Sans doute, le murmure des voix des deux jeunes gens était arrivé jusqu'à lui, et avait éveillé ses inquiétudes ; mais, rassuré par le silence de la vallée, il' continua sa marche et disparut dans les ténèbres.
Thibault sentait trembler dans sa main la main de Jackobine.
— Frère, lui dit la jeune fille, dont l'accent révélait l'épouvante, as-tu vu cet homme? as-tu remarqué son visage noirci ? Je ne sais ce qui va se passer, mais j'ai peur. — Thibault, si c'était à mon père qu'en voulût cet homme î
Thibault, de son côté, n'était pas tranquille. Il avait été frappé comme Jackobine par cette singulière apparition ; mais l'attitude de Sansonnel l'inquiétait bien plus encore que ce qu'il venait devoir Avec le merveilleux instinct de son espèce, 1< chien paraissait avoir pressenti les malveillante dispositions qui devaient conduire l'inconnu, ains déguisé, dans la nuit : plusieurs fois, il s'était avanc en rampant sur la route, comme s'il eût été décid à suivre celui-ci ; et lorsque son maître le rappelait il faisait entendre ce gémissement lugubre, par lequel une croyance populaire attribue au fidèle compagnon de l'homme, le don de présager la mort prochaine de ceux qui lui sont chers.
— Jackobine, dit Thibault à sa sœur adoptive,
tu vas gagner une cabane, t'y enfermer, tu y
seras en sûreté ; moi, je veux suivre cet homme.
-— Non, Thibault, répondit la jeune fille avec ré-
d'un chien de chasse 245
solution, je ne te quitterai pas ; s'il y a des dangers à courir, je les partagerai avec toi.
— Viens donc, répondit le casseur de pierres, et imite autant que tu pourras les précautions que tu me verras prendre.
Alors Thibault ne quitta pas le fossé, marcha courbé pour rester couvert par l'ombre de la haie, et avança rapidement dans la direction qu'il avait vu prendre à l'inconnu.
Il ne tarda pas à découvrir sur le sommet du coteau, au bas duquel était située la maison de Mostricht, la silhouette de l'homme au fusil, se détachant en noir sur le fond brunâtre de l'horizon.
Bientôt Thibault atteignit l'angle du fossé qui séparait la propriété de Mostricht du champ voisin.
Les revers de ce fossé étaient couronnés par les débris d'un mur de pierres sèches.*En quelques endroits, ce mur atteignait encore sa hauteur primitive, c'est-à-dire trois pieds environ ; presque partout, il était couché par terre, et les matériaux qui l'avaient formé étaient épars ça et là.
Thibault vit l'inconnu qui se glissait le long de ce mur, et, à sa grande surprise, il observa que dès qu'il fut en face de la meule que l'on apercevait à l'extrémité du mur ruiné, il renonça aux précau-
tions dont tout à l'heure il se montrait si prodigue. Il marchait vers le tas de fourrage, il en faisait le tour, en se tenant à distance et en l'examinant avec de grandes démonstrations de méfiance, et tout à coup, tournant les talons, il s'éloignait sans précipitations.
M os trie ht, caché sur sa meule, n'avait rien perdu de cette manœuvre. Il crut que celui qu'il attendait, mis en méfiance, allait lui échapper ; il se laissa couler le long de la montagne de foin, et se mit résolument à la poursuite du fuyard.
Celui-ci n'était pas loin. Aussitôt qu'il eut franchi le mur ruiné, il se coucha derrière ce rempart.
Mostricht, qui arrivait en courant, n'était pas à vingt pas de lui.
Thibault vit étinceler un éclair dans la nuit ; c'était le fusil de l'inconnu qui s'abaissait, et dont les canons se fixaient dans la direction de la poitrine du vieillard.
Le pauvre casseur de pierres poussa un cri quieût été impuissant à prévenir la catastrophe.,
Lafourchette, car nous supposons que nos lecteurs ont déjà reconnu le haineux chasseur dans l'homme à la figure noircie, Lafourchette se croyait sur de sa vengeance.
d'un CHIEN DE CHASSE 247
Il avait retouvé Moslricht dans la forêt. Celui-ci avait annoncé à son camarade que le jour du lendemain ne se lèverait pas sans qu'il eût réhabilite son honneur mis en doute : tout en refusant l'aide perfide que lui offrait son collègue, il n'avait pas cru devoir cacher à ce dernier comment il comptait s'emparer du malfaiteur.
C'était d'après les résolutions du vieux garde que Lafourchette avait combiné un plan fort simple, et réunissant cependant toutes les conditions du succès.
En retrouvant Mostricht assassiné, on accuserait infailliblement le braconnier, de ce meurtre, et Lafourchette se promettait de ne point tarder à désigner Thibault au bras de la justice, comme étant celui que ses antécédents condamnaient d'avance.
Seulement, tout jeune et tout vigoureux qu'il étai tout cassé que fût le vieillard, Lafourchette avait frémi à l'idée d'une lutte corps à corps avec ce dernier ; il avait cherché à l'attirer hors de son embuscade pour le frapper à coup sur et sans risque : il y <Hait parvenu.
Et maintenant, il le visait au cœur avec la froide impassibilité de sa longue haine.
C'en était fait du vieux chasseur ; car Thibault n'avait pas d'armes, et il se trouvait trop éloigné du
théâtre de la scène pour pouvoir secourir son père adoptif.
Le doigt de Lafourchette s'appuya sur la détente : mais, en ce moment, Sansonnet, qui était resté aussi attentif que Thibault à ce qui venait de se passer, et qu'animait encore le cri de son maître, Sansonnet s'élançait a^ec la rapidité de la foudre, et, saisissant l'assassin à la gorge, se cramponnait à belles dents à sa chair.
La balle, dérangée de la direction par cette brusque attaque, passa à vingt pieds du but qu'elle devait atteindre.
Avec l'énergie de la rage, Lafourchette se dégagea de la douloureuse étreinte ; il renversa le chien, et au moment où celui-ci revenait intrépidement à la charge, il lui envoya, à brùle-bourre, le second coup de son fusil.
Sansonnet tourbillonna plusieurs fois sur luimême, poussa un hurlement de douleur, et s'abattit.
A ce moment, Thibault se rua sur le meurtrier avec tant de violence, que celui-ci, renversé par ce choc formidable, tomba en arrière, entraînant Tassaillant dans une chute qui fut terrible, car la tète du misérable Lafourchette rencontra une des pierres éparses çà et là.
d'un chien de chasse 249
Par un suprême effort, il murmura un cri de grâce, et s'évanouit.
Thibault ne répondit pas. On n'entendait de lui que sa respiration stridente. Il avait détaché la corde qui lui servait de ceinture, etil entourait les poignets de son ennemi de liens multipliés.
Moslricht avait été bien surpris en retrouvant son fils adoptif dans le champion qui avait terrassé l'assassin ; il le fut bien davantage lorsque, sous l'épaisse couche de suie qui les déguisait, il reconnut les traits de Lafourchette.
11 allait demander à Thibault l'explication de sa présence en ces lieux; mais Jackobine, qui était accourue, lui fit signe d'attendre. Lajeune fille comprenait que, frappé dans l'affection qui avait été l'unique consolation de son isolement, le casseur de pierres était hors d'état de répondre.
En effet, après avoir mis Lafourchette hors d'état de faire un mouvement dans le cas où il reviendrait à lui, Thibault s'était penché sur son chien, qui râlait au milieu d'une mare de sang.
En entendant son maître s'approcher de lui, Sansonnet essaya de soulever sa tète allanguie pour tourner encore une fois ses regards vers celui qui avait eu toutes ses tendresses : sa queue battit dou-
cément la terre, sa langue déjà raidie, et que la mort arrêtait entre les dents du pauvre animal, chercha à s'allonger afin de lécher une fois encore la main tremblante qui lui donnait une dernière caresse.
Ce fut dans l'effort que lui coûtait ce suprême témoignage de son attachement, que le pauvre Sansonnet expira.
d'un chien de chasse 251