‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Telles étaient les réflexions qui me poursuivirent pendant les premiers jours de ma prison, que je passai ainsi dans un état d'angoisse continuel. Mais après quelque temps , la nature excédée de détresse refu a de plier plus long-temps sous le fardeau ; la pensée , qui varie sans cesse y amena une suite de réilexions totalement différentes.

Je sentis mon courage revivre. La sérénité et la bonne humeur avaient été les compagnes de toute ma vie , et elles revinrent encore me visiter au fond de mon cachot. Je ne m'apperçus pas plutôt de ce changement dans mes idées , que j'entrevis la possibilité et l'avantage de regagner la tranquillité et la paix de l'ame ; et que j'entendis au-dedans de moi même une voix secrette qui me suggérait de me montrer , dans cet état d'à-

bandon et d'infortune , au-dessus de mes persécuteurs. Heureuse innocence ! la conscience de mon intégrité, cette satisfaction intérieure de moi-même était comme un soleil bienfaisant qui perçait à travers toutes les barrières de mon cachot, et qui portait dans, mon cœur mille fois plus de chaleur et de joie que la splendeur réunie de la fortune et des honneurs n'en donnera jamais aux esclaves du vice.

Je trouvai le secret de tenir mon esprit occupé. Je me disais : « Je suis en- » fermé pendant la moitié de la journée » dans une obscurité totale , et sans au- » cune source extérieure de dissipation ; » l'autre moitié , je la passe au milieu du » tumulte et du fracas. Hé bien ! Ne » puis-je pas chercher de l'amusement » dans les propres ressources de mon » esprit ? PTest-il pas pourvu d'une )) grande variété de connaissances ? De- )> puis mon enfance , tous mes momens » n'ont-ils pas été employés à satisfaire

il*

y> une insatiable avidité de m'instrûire ? p Quand pourrais -je mieux qu'à pré- » sent tirer parti de ces avantages? » En conséquence j je me mis à exercer l'activité de mon imagination. Je m'amusai à repasser l'histoire de ma vie. Successivement je vins à me rappeler une infinité de petites circonstances qui auraient été perdues sans cet exercice. Je retraçais à mon esprit des conversations tout entières; je repensais d'abord au sujet sur lequel elles avaient roulé, puis à leur marche , à leurs incidens ; et j'allais souvent jusqu'à en retrouver les propres mots. Je demeurais sur ces idées jusqu'à ce que je fusse totalemet absorbé par me méditations. Je me les répétais jusqu'à ce que je sentisse naître la chaleur de l'enthousiasme. J'avais mes occupations différentes; les unes propres à ma solitude nocturne , dans laquelle je pouvais donner pleine carrière aux impulsions de mon ame ; les autres , arrangées pour le chaos de la journée, où

mon objet était tout-à-fait sourd au tumulte qui m'environnait.

Par degrés j'en vins à quitter mon histoire , et à m'amuser d'aventures imaginaires. Je me figurais toutes les positions dans lesquelles je pouvais être placé, et je me traçais la conduite à suivre dans chacune. Ainsi , je me rendis familières toutes sortes de scènes d'offeuse et de danger , de bienfaisance et d'oppression. Je me portais souvent , en imagination , jusqu'au moment terrible où la nature touche à sa dissolution. Dans quelques-unes de [mes rêveries , mon sang bouillonnait avec toute l'impétuosité du courroux et de l'indignation ; dans d'autres, je recueillais avec constance toutes les forces de mon ame , pour quelque assaut périlleux à soutenir. Je maniais les armes diverses de l'éloquence , convenablement à ces diverses situations ; et dans la solitude de mon cachot , je fis plus de progrès dans l'art oratoire que je n'en aurais

peut-être fait au milieu du plus vivant et du plus nombreux théâtre. J'arrivai enfin à disposer de mon temps avec autant de méthode qu'un homme dans son cabinet , qui passe des mathématiques à la poésie , et de la poésie à l'étude du droit des nations , dans les différentes parties de sa journée ; et je n'étais pas moins exact que lui à ne pas m'écarter du plan que je m'étais fait. Les matières de mon travail n'étaient pas non plus moins nombreuses que les siennes. A l'aide de ma seule mémoire , je parcourus dans ma prison , une partie considérable d'Euclide , et je retraçai , jour par jour , les suites de plusieurs faits et incidens de l'histoire , tels qu'ils sont rapportés par nos plus célèbres auteurs. Je devins aussi poète ; je me mis à décrire la magnificence et la fécondité de la nature , à exprimer les grands traits des passions , et à partager , avec tout le feu de l'enthousiasme , les élans d'une ame généreuse; trompant ainsi le dé-

goût et l'ennui de ma solitude , et parcourant en idée toutes les scènes du monde. Quant à ce besoin qu'éprouve toujours l'esprit humain de se retracer à lui-même ses progrès , je trouvai facilement des expédiens pour y suffire , à défaut de plumes et de livres.

Au milieu de ces occupations , je voyais , avec un transport de joie et de triomphe , jusqu'à quel point l'homme est indépendant des faveurs ou des rigueurs capricieuses de la fortune. J'étais hors de la portée de ses coups , car elle ne pouvait me mettre plus bas. Aux yeux de tout le monde je semblais être dans un état de détresse et de misère , tandis que, dans la réalité , je n'éprouvais pas un besoin. Ma nourriture était grossière, mais je jouissais d'une bonne santé. Mon cachot était infect , mais mes sens s'y étaient accoutumés. Si l'exercice en plein air m'était interdit , je savais en prendre dans mon cachot , de manière même à provoquer la sueur. Je n'avais

aucun moyen de délivrer ma personne d'une compagnie qui ne pouvait inspirer que de l'aversion et du dégoût , mais j'eus porté bientôt jusqu'à la perfection l'art d'y soustraire mes pensées; ensorte que je ne voyais ni n'entendais les gens qui m'entouraient que précisément aussi peu que je le voulais.

Tel est pourtant l'homme considéré en lui-même ; tant la nature est simple * tant ses be oins sont peu nombreux. Que l'homme artificiel de la société est différent î De vastes palais s'élèvent pour le recevoir , mille voitures différentes sont imaginées pour ses promenades et ses exercices ; des provinces entières sont rançonnées pour contenter son appétit, et tout le gîobe est mis à contribution pour lui fournir ses vètemens et ses meubles. Que de dépenses pour payer des chaînes ? Sa santé et son repos se trouvent dans la dépendance d'une foule d'accidens ; son corps et son ame sont à la merci de quiconque promettra de sa-

tisfaire ses insatiables et impérieux besoins.

Aux désavantages de ma situation présente se joignait encore l'affreuse perspective d'une mort ignominieuse. Hé bien ? tout homme est fait pour mourir. Personne ne sait l'heure où la mort viendra le visiter. A coup sûr il n'est pas plus fâcheux d'avoir à affronter cette ennemie formidable , quand on est en pleine santé , et pourvu de tous les moyens de force et de courage , que d'essuyer ses attaques au moment où nous sommes déjà à moitié défaits par la maladie et les souffrances. Au moins , étais-je bien décidé à jouir pleinement des jours que j'avais encore à vivre , et c'est celte faculté qui est particulière à l'homme dont la santé se prolonge jusqu'au dernier moment de son existence.

Pourquoi m'abandonner à d'inutiles regrets ? Il n'y avait pas au-dedans de moi , un sentiment de fierté , ou plutôt d'indépendance et de 'justice qui ne criât

à mon persécuteur : Tu peux rriôter V existence 9 mais tu ne saurais troubler la paix de mon ame.

Page 1